»Quoniam, comme dit Aristote, il n'est pas inutile de douter de

chaque chose, et quia nous lisons, dans l'Ecclésiaste, ces paroles:

«Il est bon de s'enquérir de tout ce qui est sous le soleil.» Je

me suis proposé de soumettre, à votre domination, une question sur

laquelle j'ai du doute. Voici d'abord à quelle occasion cette question

s'est élevée. Dans un dîner aristotélicien où je me trouvais avec

des licenciés, des docteurs, nec non des maîtres, et où régnait une

grande joie, nous bûmes, dès le premier plat, trois coups; puis nous

eûmes six plats de grosse viande, de gallines et de chapons, plus un

de poissons frais; et nous mangeâmes de tous, un à un, en arrosant

chaque plat de vin du Rhin et de cervoise de Neubourg. Les maîtres

étaient fort contents, et les apprentis leur faisaient honneur. Une

fois en gaîté, les maîtres se mirent à débattre diverses matières. L'un

d'eux demanda si l'on devait dire _magister nostrandus_ ou _noster

magistrandus_, pour désigner une personne apte à devenir docteur en

théologie, comme, par exemple, l'est maintenant à Cologne le père

Mellifluant que nous nommons frère Théodoric, de Gand, de l'ordre des

carmes, philosophe, argumentateur et théologien superéminent: à quoi

répondit maître Vuarmsemmel, subtil scotiste, maître depuis 18 ans,

lequel fut deux fois rejeté et trois fois empêché, avant de prendre

ses degrés de maîtrise, et toutefois ne se relâcha point qu'il ne

fût promu, en sorte qu'il le fut enfin, et eut, depuis de nombreux

disciples, grands et petits, jeunes et vieux: «Messieurs, je tiens

qu'il faut dire _noster magistrandus_, comme qui dirait homme ayant

charge de faire des maîtres, et la raison en est que notre Seigneur

Jésus-Christ, qui est la fontaine de vie, fut appelé le maître, d'où

nos docteurs sont appelés maîtres, et nul ne les doit contredire parce

qu'ils sont nos maîtres.» Alors se leva maître André Delitsch, homme

d'un génie pénétrant, mi-parti poète, mi-parti médecin juriste, qui lit

d'ordinaire Ovide sur les métamorphoses, et il l'explique fort bien

tant allégoriquement que littéralement, et je l'ai entendu, de même que

je l'ai entendu expliquer fondamentalement, dans sa maison, Quintilien

et Juvencus. Il se leva donc, et soutint qu'il fallait dire _magister

nostrandus_, attendu qu'il y a une grande différence entre _magister

noster_ et _noster magister_, la première locution signifiant celui qui

montre la théologie, et la seconde, un maître quelconque, enseignant

quoi que ce soit, science libérale ou métier mécanique. Là dessus il

allégua Horace; les maîtres admirèrent sa subtilité; on lui porta un

grand verre de bière de Neubourg; il se mit à rire en touchant son

bonnet, et s'écriant: «Epargnez-moi!» Puis il but son verre tout d'une

haleine, et maître Vuarmsemmel lui fit aussitôt raison. La compagnie

demeura en hilarité ainsi jusqu'aux vêpres. Or tel est le sujet de ma

consultation. Je me suis dit: «Maître Ortuin Gratius fut mon précepteur

à Deventer durant que j'étais en troisième; il me doit dire la vérité.»

Vous ne me démentirez donc pas, mon vénérable, et, par la même

occasion, vous me manderez où en est votre dispute avec le docteur Jean

Reuchlin, quia l'on répand que ce ribaud (car c'est un ribaud encore

qu'il soit docteur et juriste) ne veut pas rétracter ses paroles.

Envoyez-moi aussi le livre de magister noster Arnold de Tongres, où

il traite de plusieurs profondeurs théologiques. Mais adieu: ne m'en

veuillez pas si j'en use ainsi socialement, quia vous m'avez dit jadis

que vous m'aimiez en frère, et vouliez m'élever au dessus de tous,

dût-il vous en coûter de bonne monnaie.» Daté de Leipsig.

Maître Jean Pellifex à maître Ortuin Gratius.

«Salut, aimable et soumission incroyable à vous vénérable maître.

Quia, comme dit Aristote, il n'est pas inutile de douter de chaque

chose, j'ai sur la conscience un grand scrupule. Me rendant ces jours

passés à la messe à Francfort, avec un jeune bacculaurier de mes amis,

et traversant la place, deux hommes nous croisèrent qui paraissaient

d'honnêtes gens à leur extérieur, car ils avaient des robes noires, et

de larges capuces avec des liripipis, si bien que j'aurais juré par les

dieux qu'ils étaient de nos docteurs. Je leur ôtai donc mon bonnet en

signe de révérence. «Pour l'amour de Dieu, que faites-vous?» me dit

aussitôt le bacculaurier. «Ce sont deux juifs!» A ces mots, je crus

voir le diable et je demandai à mon compagnon s'il croyait que j'eusse

commis un grand péché. «Oui,» me répondit-il, «c'est un grand péché,

de ceux même qui sont rangés dans la classe des péchés d'idolâtrie.

Ne sentez-vous pas que ces juifs vont se dire: Nous sommes dans la

bonne voie, puisque des chrétiens nous saluent; si nous étions dans la

mauvaise voie, des chrétiens ne nous salueraient pas; et vous serez,

possible, cause que ces juifs ne se feront point baptiser.» Vous avez

raison, répliquai-je, mais j'ai failli par ignorance; autrement je

conviens que je serais combrûlable au premier chef comme hérétique.

«Ah! ne vous y fiez pas,» reprit le bacculaurier; «moi qui vous parle,

me trouvant un jour dans certaine église, j'aperçus, devant une figure

sculptée du sauveur, un juif de bois avec un marteau à la main, et

prenant le marteau du juif pour une clef, je crus que ce juif était

saint Pierre, et je m'agenouillai en ôtant mon bonnet, puis je reconnus

mon erreur. Alors je courus me confesser dans un couvent de frères

prêcheurs de Saint-Dominique, et mon confesseur me félicita de ce que

je m'étais adressé à lui plutôt qu'à un autre, attendu que, d'aventure,

il avait le pouvoir de m'absoudre des cas épiscopaux, ce qui était

nécessaire ici, puisque j'avais commis un de ces péchés mortels qui

sont réservés aux évêques. Je voulus m'excuser sur mon ignorance, sur

quoi il me félicita de nouveau; car, si j'eusse agi de pleine science

et volonté, c'eût été un cas papal dont aucun évêque n'aurait pu

m'absoudre.» Le récit du bacculaurier m'a troublé, mais ne m'a point

convaincu. Venez donc à mon aide, mon vénérable, vous qui êtes si bon

théologien, et qui avez été le précepteur de mon ami Bernhard Plumilége

à Deventer. En tout cas, n'êtes-vous point de l'opinion que ce soit un

scandale aux bourgeois de Francfort de laisser ainsi aller les juifs

par les rues, vêtus comme nos maîtres, et que l'empereur ne dût point

le souffrir, puisqu'un juif est un chien? Adieu; portez-vous bien.»

Maître Bernhard Plumilége à maître Ortuin Gratius.

«Une souris qui n'a qu'un trou est un être bien misérable! C'est ce

que je veux m'appliquer, mon maître; car je suis pauvre, et, quand il

serait vrai que j'eusse un ami généreux, encore n'en aurais-je qu'un,

et ce n'est pas beaucoup. Vous connaissez le poète George Sibutus, l'un

de nos poètes séculiers, qui lit de la poésie en public, au demeurant

assez bon compagnon, mais, comme le sont tous ces poètes, fort

méprisant à l'égard des théologiens. J'étais naguère dans sa maison;

nous y bûmes de la bière allemande; cette bière ne monta au cerveau,

j'avisai un convive qui avait mine de ne pas me vouloir de bien; je lui

présentai un verre de bière; il le but, mais ne me fit point raison.

Je le toisai, il garda le silence. Alors je me dis: Voici un homme qui

me méprise! c'est un orgueilleux, et je lui jetai mon verre à la tête.

Sibutus alors se courrouça, et voulut, au nom du diable, me chasser de

chez lui, prétendant que je faisais du bruit dans sa maison. Je lui

dis: «Pensez-vous donc que je sois né sur un arbre, comme une pomme?

Sachez, si vous êtes poète, que je connais des gens qui sont poètes

aussi, et meilleurs que vous _et qui merdarent in vestram poetriam_!»

Sur quoi il m'appela _bourrique_, en me défiant de lui prouver ce que

j'avançais. C'est à vous de me soutenir, mon vénérable! car vous n'êtes

pas seulement théologien, n'est-il pas vrai? vous faites aussi des vers

comme maître Sotphus et maître Rutgerus. Envoyez-m'en donc une pièce,

et joignez-y des nouvelles de votre querelle avec ce fou de docteur

Jean Reuchlin. Adieu.»

Maître Jean Cantrifusor à M. Ortuin Gratius.

«Salut, cordial. Mon vénérable, parlons un peu de bagatelles. L'autre

jour, je me trouvai en compagnie avec un docteur de théologie, de

l'ordre des frères prêcheurs, nommé Georgius, auparavant Hallys; on

but copieusement, on tint des propos joyeux jusqu'au soir; et le

lendemain matin, qui fut étonné? ce fut moi, d'entendre, à l'église, le

docteur Georgius prêcher amèrement contre nous et contre les maîtres

de l'université, qui boivent et mènent joyeuse vie. Une telle félonie

me suggéra des idées de vengeance, et ayant su que notre prédicateur

devait aller, la nuit suivante, chez une certaine femme pour n'en

sortir qu'à l'aurore, je réunis de bons compagnons, dont je fis deux

troupes. Avec la première, je forçai la porte de la dame, et j'entrai

dans sa chambre si vivement que Georgius, auparavant Hallys, n'eut que

le temps de sauter par la fenêtre, sans emporter ses habits que je lui

jetai en lui criant qu'il oubliait ses ornemens. La seconde troupe,

qui l'attendait dans la rue, fit aussitôt son devoir de le bien saucer

dans ce que vous savez. Il ne faut point ébruiter cette aventure; car

les frères prêcheurs sont nos amis. La foi n'a point de meilleurs

défenseurs qu'eux à opposer aux poètes du siècle, ainsi qu'au docteur

Reuchlin, et ceci les pourrait contrister.» Portez-vous bien. Daté de

Wittemberg.

Jean Stantsfederius à M. Ortuin Gratius.

«Salut, maxime, et autant de bonnes nuits qu'il y a d'étoiles au ciel

et de poissons dans la mer. Vous apprendrez de moi aujourd'hui que,

dans un repas où figuraient plusieurs gentilshommes et plusieurs de nos

docteurs, un des gentilshommes s'avisa d'apostropher notre vénérable

maître Pierre Meyer au sujet de Reuchlin, qu'il disait être meilleur

théologien que vous, blasphème qu'il accompagna d'un soufflet (_unum

knip_). «Sur ma tête, cela est faux;» répondit Meyer; «le docteur

Reuchlin n'est qu'un enfant devant nos maîtres. Il ne sait du tout rien

du livre des sentences. Il ne sait tout au plus qu'un peu de poésie; or

la poésie, selon saint Jérôme, est l'aliment du diable.» Le gentilhomme

soutint que Reuchlin était un théologien inspiré, tandis que lui

Pierre Meyer n'était qu'une bête, et notre maître Jacob d'Hoschstrat,

un frère de Fromage. Comme les convives riaient, Meyer sortit furieux

en qualifiant son adversaire de Samaritain possédé. Vous voyez où

cela va. Venez donc au secours de nos théologiens, mon vénérable.

Ah! si je savais faire des vers comme vous, je n'aurais souci des

gentilshommes, non plus que des princes, dussent-ils me tuer!.... Mais,

à propos, que pense-t-on _du Speculum oculare_, dans l'université de

Paris? Dieu veuille qu'elle juge ce livre diabolique ce qu'il est...

Mes salutations à maître Rémidius, qui me donnait jadis de si bonnes

férules, en m'appelant tête de mulet, et à qui je dois de m'être si

fort avancé dans la théologie. Adieu.»

Maître Conrad de Zuicavie à M. Ortuin Gratius.

«Vous m'avez écrit dernièrement que vous renonciez absolument à aimer

les femmes, hormis une ou deux fois par mois, au plus; je m'en étonne.

Ne nous répétiez-vous pas qu'il y avait de plus grandes fautes que

celle d'aimer? Samson et Salomon aimèrent beaucoup. Je ne suis ni plus

fort que Samson, ni plus sage que Salomon. L'amour, c'est la charité;

la charité, c'est Dieu.»

Guillaume Scherscheiferius à M. Ortuin Gratius.

«Je suis surpris, mon vénérable, que vous ne m'écriviez pas, tandis

que vous écrivez à d'autres qui ne vous écrivent pas aussi souvent que

je vous écris. C'est une marque de mépris que de ne me point écrire.

Ecrivez-moi du moins pourquoi vous ne m'écrivez pas, afin que je sache

ce qui vous empêche de m'écrire, quand je vous écris comme je vous

écris, encore que je n'espère pas que vous me récriviez. De grâce,

écrivez-moi, et quand vous m'aurez écrit seulement une fois, je vous

écrirai dix fois, parce que je veux m'exercer à écrire pour apprendre à

écrire élégamment. Je me plaignais dernièrement à nos amis de Cologne.

Expliquez-moi, leur disais-je, pourquoi maître Ortuin ne m'écrit pas.

Que fait-il? Ecrivez-lui donc de m'écrire, ne fût-ce que sur l'article

de son débat avec Reuchlin.»

Mathieu Lèchemiel à M. Ortuin Gratius.

«Quoniam j'ai toujours été de vos amis, et que les amis ne se doivent

rien cacher, je veux vous informer que vous avez ici des ennemis. On y

parle mal de vous; on dit que vous êtes le fils d'un prêtre et d'une

courtisane. Je ne puis vous défendre _pro_ et _contra_, ne connaissant

point votre père et votre mère; mais, en attendant que vous me les ayez

fait connaître, je réponds que, fussiez-vous bâtard, le pape a bien pu

vous rendre légitime, lui qui a le pouvoir de lier et de délier.»

Conrad de Zuicavie à M. Ortuin Gratius.

«Vous vous comportez si bien avec celles que vous aimez, qu'il faut

que je vous consulte. J'aime une personne qui est belle entre toutes

les femmes, et pure comme un ange du ciel. Elle se nomme Dorothée. Je

vous avais entendu dire autrefois, quand vous nous lisiez Ovide sur

l'Art d'aimer, qu'un amant bien épris devait avoir de l'audace comme un

guerrier. J'osai donc, l'autre soir, aborder mon amie, en lui jurant

qu'elle était belle entre toutes les femmes. Elle se mit à rire et me

répondit que je parlais bien, pourvu qu'elle me voulût croire. A ces

mots, je redoublai mes sermens et me déclarai son très humble serviteur

jusqu'à la mort. «Nous allons bien voir si ce que vous me dites est

vrai,» répliqua-t-elle, et là dessus, m'ayant conduit à sa maison, elle

fit une croix à la craie sur sa porte, puis me commanda de venir baiser

cette croix au milieu de la nuit. Je ne manquai pas d'y aller dès cette

nuit même. Or j'eus le visage horriblement barbouillé, parce qu'il

se rencontra que la craie était toute recouverte de certaine chose.

Maintenant, mon vénérable, vous qui êtes si bon théologien et qui

expliquez si parfaitement Ovide sur l'Art d'aimer, de grâce enseignez

moi ce que je dois faire.»

Conrad Dollenkopfius à M. Ortuin Gratius.

«Vous m'avez ordonné de vous rendre compte de mes études; apprenez

donc que j'étudie la théologie dans l'université de Heidelberg,

où je prends aussi chaque jour une leçon de poétique. Je sais

déjà les Métamorphoses d'Ovide _Mente tenus_, et je les explique

de quatre façons, naturellement, littéralement, historiquement et

spirituellement. C'est ce que n'enseignent point ces poètes séculiers

qui se moquent de nos écoles. A ce propos, j'ai poussé rudement un

de ces vaniteux personnages touchant le dieu Mars. Il s'agissait de

l'étymologie du nom de Mars (Mavors); il demeura bouche close quand

je lui découvris que ce mot venait de _mare vorans_. Profitant de mes

avantages, je lui montrai comme les neuf muses signifient les sept

chœurs des anges, comme Mercurius vient de _mercatorum curius_, ainsi

que l'a prouvé notre maître Thomas de Walley, d'Angleterre, dans sa

belle concordance des Métamorphoses d'Ovide avec l'Écriture Sainte, où

l'on voit que le dragon du Psalmiste n'est autre que le serpent Python,

que Diane est la Vierge Marie; que, dans la fable de Pirame et Thisbé,

Pirame répond au fils de Dieu, et Thisbé à l'ame humaine. Voilà, lui

dis-je en finissant, comment il convient d'étudier la poésie. Adieu,

mon vénérable..., je vous tiendrai au courant des gestes du docteur

Reuchlin, car j'ai quelqu'un à Tubingne qui m'a promis de m'en écrire.»

Vilipatius d'Anvers, bacculaurier, à M. Ortuin Gratius.

«Un frère prêcheur, disciple de notre Jacques d'Hoschstrat, a pensé

me faire évanouir de douleur en m'apprenant que vous étiez malade.

Je me suis remis toutefois, lorsque j'ai su que votre mal n'était

qu'une enflure à la mamelle droite, vu que j'ai remède à ce mal, dont

je connais d'ailleurs la cause probable. Vous êtes trop beau, mon

vénérable; vous avez les cheveux gris cendré, des yeux noirs, le nez

gros et la corpulence épaisse. Quelque femme se sera éprise de vous,

qui, n'espérant guère mener à mal un homme de la vertu dont vous êtes,

aura sans doute recouru à la magie pour s'en faire aimer par l'effet

de son art diabolique; auquel cas, suivant ce que j'ai lu dans la

librairie de nos docteurs à Rostoc, vous devez user de la merveilleuse

recette que voici: un dimanche, prendre du sel béni, en tracer une

croix sur sa langue, avaler ensuite ledit sel, puis mettre du même sel

dans ses deux oreilles et ne les point secouer. Tout ira bien de la

sorte, et je vous souhaite autant de bonnes nuits que la peau d'un âne

a de poils.»

Antonius, quasi-docteur en médecine, à M. Ortuin Gratius.

«Mon très particulièrement cher maître, apprenez du nouveau. Je

m'étais rendu d'Heidelberg à Strasbourg pour acheter des drogues dont

nous manquons ici, et là je rencontrai un ami qui me dit qu'Erasme de

Rotterdam, ce prétendu docteur qui sait tout, était pour lors dans

cette ville. Un dîner fut d'abord arrangé par cet ami où l'omnisavant

dut se trouver. J'avais fait provision de questions subtiles pour

essayer mon homme sur la médecine. Le moment venu, les convives

gardaient tous le silence, personne ne voulant commencer l'engagement.

Enfin, après quelques mots proférés par l'omnisavant, d'une voix si

faible que je veux être bâtard si j'en ai pu saisir un seul, notre

hôte mit la conversation sur les Commentaires de César. Alors je pris

la parole, et, selon votre méthode d'argumenter _pro_ et _contra_,

j'établis solidement qu'un guerrier ne pouvant donner à la fois ses

soins à la guerre et aux lettres, Jules César n'avait pu écrire les

commentaires qu'on nous donne sous son nom, et que leur véritable

auteur était Suétone. Sur ce, Erasme de Rotterdam se prit à rire

sans dire une parole. J'avais bien raison de penser que cet homme ne

savait pas tout. Donc il ne sait pas la médecine; donc il est mauvais

théologien, et vivez autant que le phénix. Je voudrais vous avoir ici,

ou que le diable me confonde.»

Jean Labia, par la grâce de Dieu, protonotaire apostolique, à

M. Ortuin Gratius.

«Ayant reçu, il y a trois jours, _les Lettres des Hommes obscurs_

que votre domination m'a envoyées, j'en ai fait part à mes amis,

entre autres à un prêtre de Munster qui est excellent juriste, à un

théologien de l'ordre des carmes qui a coutume de boire avec nous, et

à Bernard Gelf, jeune docteur de Paris, qui les ont fort admirées, en

se réjouissant avec moi du nombre d'amis que vous avez. Seulement le

titre du livre a causé quelques débats. Pourquoi, s'est-on demandé,

M. Ortuin Gratius appelle-t-il ses amis _hommes obscurs_? Le juriste

a prétendu que cette qualification couvrait d'illustres personnes, vu

que Dioclétien était né de parens obscurs. Cette explication n'a pas

complètement satisfait l'assemblée. Le théologien de Munster a dit que

vous aviez voulu, par là, rentrer dans ce que dit Job, que _veritas

latet in obscuris_, et que _trahitur sapientia de occultis_. Bernard

Gelf, qui est un homme ingénieux, a pensé que vous aviez choisi ce

titre par opposition à celui du livre de Reuchlin, naguère imprimé,

_des Lettres des Hommes célèbres_, et aussi par un sentiment tout

chrétien d'humilité; d'autant qu'il est écrit que celui qui s'abaisse

sera élevé. Au milieu de ce conflit, quoniam, _ut dicit_ Aristote, il

n'est pas inutile de douter de chaque chose, daignez nous éclaircir et

portez-vous bien.»

Maître Étienne Romedelantis à M. Ortuin Gratius.

«Mon maître, écoutez de belles choses! Nous avons ici un certain

docteur Murner, de l'ordre de Saint-François, qui, avec des cartes

préparées comme pour le jeu, se vante d'enseigner la grammaire et

la logique. Il sait de tout un peu, ce qui m'a fait dire de lui,

ingénieusement, qu'il ne sait rien du tout. Ce merveilleux théologien

est grand partisan de Reuchlin, par conséquent ennemi déclaré des

docteurs de Cologne et de Paris, dont il exige, du Saint-Siége,

la condamnation, sous menace de schisme en cas d'absolution. La

principale raison de sa fureur est l'appui que nos maîtres ont prêté

à Pfeffercorn pour s'être fait chrétien, de juif qu'il était. «Si ces

gens-là, dit-il, agissaient en leur nom, ils n'auraient point recours,

contre Reuchlin, aux œuvres d'un juif baptisé. D'ailleurs, le juif ne

s'est fait baptiser que pour échapper aux poursuites de ses confrères

qui l'accusaient de vol. Ce juif est un ignorant et l'opprobre de

l'Allemagne.» C'est ainsi que parle Murner, et il ajoute bien d'autres

injures. En attendant que Dieu le confonde, je l'ai confondu en lui

prouvant que ces calomnies contre Pfeffercorn venaient de la jalousie

de ses coréligionnaires; que, du reste, cet honnête homme était si bon

chrétien, qu'il mangeait volontiers du porc et même des andouilles, et

qu'il avait dernièrement gagné douze ames au paradis. «Il a donc tué

douze hommes en état de grâce dans la forêt de Bohême avec ses amis les

larrons?» m'a répondu Murner. Voyez la malice! Il est bon que vous la

connaissiez.»

Frère Jean de Werdée à M. Ortuin Gratius.

«Vous êtes inquiet de la décision de Rome; vous vous figurez, d'après

je ne sais quels ménagemens gardés par le pape avec Reuchlin, que

votre condamnation du _Speculum oculare_ sera blâmée! Rassurez-vous,

hommes de peu de foi! Ne savez-vous pas les usages de la cour de

Rome! Ignorez-vous que là ce n'est pas une raison pour être condamné

demain que d'avoir perdu sa cause hier; et que, si le pape a permis la

lecture du _Speculum oculare_, il peut tout aussi bien l'interdire,

puisqu'il a le pouvoir de lier et de délier, puisque, suivant le droit

canonique, il est le maître du monde, qu'il a, seul et sans concile,

la main sur l'empereur même, qu'il est la loi suprême et unique, et

qu'enfin, _quamvis semel dixit ita, tamen postea potest dicere non_?

Du courage, donc! chassez de vos esprits ces peurs chimériques! Songez

que notre maître Jacques d'Hoschstrat est dans la ville sainte, qu'il

y défend notre cause et la foi chrétienne avec une extrême diligence,

que naguère encore il avait à dîner, chez lui, nombre de courtisans,

tels qu'un secrétaire apostolique et plusieurs auditeurs de Rote, qu'il

leur a fait manger des perdrix, des faisans, des lièvres et de toute

espèce de poissons, et boire _bonum vinum corsicum, necnon græcum_.

Qu'avez-vous à redouter?»

Divers hommes obscurs à M. Ortuin Gratius.

«Notre maître Jacques d'Hoschstrat a fait des prodiges à Rome en notre

faveur, cela est vrai, mais tant qu'il a eu de l'argent. Maintenant

qu'il n'en a plus, et que la vermine envahit sa cape, il ne fait

plus rien pour nous. Envoyez-lui donc de l'argent. Vous en manquez,

dites-vous; eh bien! prenez celui des indulgences, mais envoyez de

l'argent.

»L'insolence de nos adversaires est inénarrable. Je viens d'en frotter

un qui avait osé m'appeler bourrique. «C'est toi qui es un âne, lui

ai-je répondu, et je le prouve in barocco: Tout ce qui porte un fardeau

est un âne: tu portes un fardeau, puisque tu tiens, sous ton bras, un

livre qu'on t'a donné contre notre maître Jacques d'Hoschstrat; donc,

tu es un âne.» Il n'avait pas eu la présence d'esprit de me nier la

majeure, en sorte qu'il est resté court. Quels pauvres théologiens sont

nos ennemis!... et vivez jusqu'à ce qu'un moineau pèse cent livres!

»Votre affaire ne marche pas bien à Rome: Le pape et les cardinaux sont

irrités contre les universités de Cologne et de Paris, parce qu'elles

ont brûlé le _Speculum oculare_ de Reuchlin sans attendre la décision

du Saint-Siége apostolique. Vainement leur opposerait-on le suffrage de

dix universités: ils répondent que dix universités peuvent se tromper,

au lieu que le pape ne peut pas se tromper. Si vous perdez votre procès

à Rome, le diable tiendra la chandelle.

»Ce qui contribue à gâter votre affaire à Rome est qu'on y a peu de

confiance dans les juifs baptisés. Or, comme Pfeffercorn est un juif

baptisé, son livre contre Reuchlin n'y a point de cours. On dit encore

ici que les juifs, une fois qu'ils sont devenus bons chrétiens, cessent

de puer, et qu'ainsi Pfeffercorn ne doit pas être bon chrétien, puis

qu'il pue toujours. J'ai beau répondre que Pfeffercorn peut fort bien

puer désormais comme chrétien, s'il a cessé de puer comme juif; et

qu'il ne faut point condamner un homme sur le simple soupçon, sans

quoi on condamnerait notre maître Arnold de Tongres comme sodomite,

lui qui ne l'est assurément pas, puisque toutes les filles de Cologne

le tiennent pour vierge; rien n'y fait, et les Romains continuent à me

jeter à la tête que Pfeffercorn est mauvais Chrétien, parce qu'il pue

toujours.

»Un official du sacré palais, fauteur de Reuchlin, m'a signalé divers

articles du livre de Pfeffercorn qu'il juge hérétiques et entachés

du crime de lèse-majesté. En voici deux: 1° Pfeffercorn a dit de

Reuchlin qu'en écrivant contre son _Speculum manuale_ il a trahi

Jésus-Christ comme Judas _et pis encore_. Donc il s'est mis au dessus

de Jésus-Christ; 2° il taxe d'ignorance les princes défenseurs de

Reuchlin. Or, par là, il porte atteinte au pape, aux cardinaux, à

l'empereur qui admirent Reuchlin, lequel n'a pour ennemi puissant

que le roi de France à l'instigation de Jacques d'Hoschstrat, et par

condescendance pour l'université de Paris.

»Mon vénérable, j'ai perdu le terrain dans deux sentences. Si je le

perds dans une troisième, le diable va devenir abbé. Les théologiens de

Rome sont évidemment gagnés par l'argent de Reuchlin. Cependant tout

espoir n'est pas perdu; Jacques d'Hoschstrat ne perd pas une occasion

de faire boire les référendaires. Que Dieu l'assiste!

Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus · 第 27 / 43 段