Déjà des cris d'effroi dans l'abîme éthéré

S'entremêlent au bruit du cordage amarré.

La mer pâlit, ses flots semblent trembler eux-mêmes;

Au Sirocco la palme, à l'Eurus les blasphèmes;

L'onde rugit, se gonfle et va lécher les cieux;

Souventes fois l'Olympe étincelle de feux;

Souventes fois la foudre a déchiré la voile;

Le matelot partout voit sa fatale étoile;

Tantôt la nef lancée atteint les immortels,

Et tantôt s'enfernaille aux marais éternels.

........................................

Dans le danger du navire, le patron ordonne de jeter à la

mer toutes les marchandises et les plus lourds paquets des

passagers. Un passager bouffon, nommé Boccal, qui voyageait

avec sa femme vieille, sotte et laide à faire peur, prétendant

qu'il n'a point de plus lourd paquet, la jette à la mer,

l'équipage en rit, et c'est par là que se termine le 12e chant.

13e CHANT. Eole gourmandé par Neptune, ainsi que cela se pratique

dans les épopées, apaise enfin les flots, et le navire aborde

sain et sauf dans une île escarpée. Cingart, sans délai, se

met à courir les rochers. Il furette si bien qu'il trouve une

caverne. Il va chercher ses deux amis pour explorer aussitôt

la caverne. A force de s'y enfoncer, nos braves découvrent une

suite de salles magnifiques ornées de colonnes de jaspe et

de pierres précieuses. Les sphères célestes y sont figurées

avec leurs mouvemens divers. Au fond de ce palais habite la

fée Manto, génie protecteur de Mantoue. Interrogée par Balde,

la fée Manto se répand en éloges de la maison de Gonzague et

apprend aux voyageurs que ce merveilleux édifice est destiné à

servir de sépulcre au grand François de Gonzague qui a rétabli

l'ordre et fait renaître la prospérité dans sa ville chérie. Le

navire se répare; les voyageurs reprennent la mer, et pendant

leur navigation favorisée des zéphyrs, un certain Gilbert

enchante Balde par les sons de sa lyre et par ses chants

harmonieux; après quoi, le bouffon Boccal se charge de réjouir

l'équipage, en jouant fort dextrement du gobelet, et en faisant

mille tours de gibecière comme en fait aujourd'hui à Paris le

sieur Olivier.

14e CHANT. Il est tout absorbé par les discours de Cingart qui,

pour amuser Balde et Léonard, entreprend de leur parler des

astres, des quatre saisons et du système général de la nature.

L'auteur prodigue ici les trésors de sa folle imagination

dont notre Rabelais a probablement profité. Balde et Léonard

s'endorment aux développemens de la science de Cingart, et

souvent le lecteur est autorisé à en faire autant.

15e CHANT. La navigation tranquille est une chose bien monotone,

le poème de Folengi s'en ressent. Ce chant n'est rien que

le récit d'un dîner de turbot apprêté par Boccal, et dont

Cingart l'empêche de manger. Boccal se venge en aspergeant

les convives de sauce; puis, le dîner fait, Cingart reprend

ses dissertations sur les planètes. Tout à coup on aperçoit à

l'horizon trois fustes armées. On crie aux armes sur le tillac

et le 15e chant finit.

16e CHANT. Ces trois fustes de corsaires sont commandées par

le redoutable Lyron, le roi des forbans. Un combat s'engage:

Balde saute à bord d'un des bâtimens ennemis avec Léonard et

Cingart, et le prend; mais, pendant cet exploit, Lyron est venu

à l'abordage du navire, s'en est emparé bientôt, et s'est enfui

avec sa prise et les deux fustes qui lui restaient. Boccal et

Gilbert ont néanmoins trouvé le moyen de lui échapper dans une

barque et de rejoindre la fuste capturée par Balde et Léonard.

Dans cette fuste est un jeune homme nommé Moschin, qui apprend

à Balde qu'il a été fait prisonnier par Lyron comme il faisait

partie d'une expédition de Fracasse pour délivrer ses anciens

compagnons. Reconnaissance joyeuse. On arrive encore dans une

île (les îles sont la ressource des épopées aussi bien que les

combats et les tempêtes); à peine débarqué, l'équipage marche à

la découverte. Hélas! le pauvre Léonard est trop fatigué pour

le suivre. Un sort fatal l'attend, nous l'allons voir. Diatribe

contre les filles de joie et les entremetteuses d'Italie.

Merlin Cocaïe a son côté moral.

17e CHANT. Léonard ne peut donc suivre ses amis; il s'égare

dans un bois de myrtes et de lauriers, s'y assied au bord d'une

claire fontaine, et s'endort. Survient une femme ravissante,

nommée Pandrague, qui réveille le chevalier et lui fait les

avances les plus déterminantes. Léonard, dont le naturel est

plus farouche que voluptueux, veut s'éloigner; Pandrague

furieuse évoque aussitôt des bêtes féroces, et le laisse aux

prises avec ces monstres. La traîtresse regagne ensuite sa

maison, où elle se divertit vilainement avec son vieux et

hideux mari, qui a nom Beltrasse. Cependant Folquet, conduit

dans ce lieu par le hasard, entre dans la maison de Pandrague

et demande à manger. Pandrague lui sert un bon repas, l'endort,

puis l'enchaîne. Mais qu'est devenu le chevalier Léonard? il

a succombé dans la lutte contre les bêtes fauves; un ours l'a

étouffé d'après les ordres de Pandrague. Cette femme est un

démon déguisé. C'est ce qu'un ermite vient de révéler à Cingart

en lui indiquant la demeure de la cruelle enchanteresse.

Cingart ne tarde pas à gagner cette exécrable demeure. Il

entre, renverse Pandrague, la foule à ses pieds ainsi que

le vieux Beltrasse, et s'en va leur couper la tête, lorsque

paraît le géant Molocque, l'amant de Pandrague, qui saisit

l'assaillant et l'emporte pour son souper. C'en était fait de

Cingart le subtil, tout subtil qu'il est, sans la bienheureuse

apparition du centaure Virmasse. Ce bienfaisant centaure, non

content de délivrer Cingart des mains du géant Molocque, veut

rendre les honneurs funèbres au malheureux Léonard. Une fatale

méprise, qui le fait prendre un instant par les spectateurs

pour le meurtrier de Léonard, amène un furieux combat entre

Balde et lui. Cingart se presse de mettre fin à la méprise en

racontant à son ami la vérité des choses. Alors la rage du

baron Balde se change en désespoir de l'accident qui le prive

de son compagnon d'élite. Il pleure, il s'arrache les cheveux

et finit par s'endormir. Ce chant a du rapport avec le chant

d'Alcine, dans le Roland furieux, mais, sauf qu'il lui est

antérieur, il en est bien loin. Folengi est mal à l'aise dans

l'expression du sentiment et dans les peintures gracieuses. Son

génie le portait surtout aux tableaux vigoureux et à la gaîté

satirique. Mais ce qu'il faut reconnaître, c'est qu'il est doué

d'une puissante imagination; et si, comme cela est probable,

il a été lu de l'Arioste avant l'émission du Roland furieux,

il est juste de lui assigner un rang illustre parmi les poètes

d'Italie, et du monde entier.

18e CHANT. Pandrague et son vieux mari Beltrasse sont amenés

aux pieds de Balde par le centaure bienfaisant. Boccal vous

les garrotte et vous les fouette si bien qu'ils n'ont tantôt

plus qu'un souffle de vie. Un oracle annonce au baron Balde

qu'il lui faut chercher son père, le fameux chevalier Guy, que

le lecteur a sûrement oublié. Guy se trouve être précisément

l'ermite qui a guidé les pas de Cingart vers la maison de

Pandrague, ainsi qu'on l'a vu. Ce vénérable ermite prédit à son

fils de glorieux destins, pourvu qu'il travaille à désenchanter

l'île des infames sorcières qui l'infectent. Balde promet tout

à son père et reçoit son dernier soupir, tandis que le centaure

court délivrer Folquet et réunit ainsi tout le vaillant

équipage de la fuste, moins le pauvre Léonard qui, pour le

coup, est bien et dûment enterré. Ces aventures entassées les

unes sur les autres sont un peu confuses; mais l'ensemble offre

de l'intérêt sans langueur.

19e CHANT. L'île dans laquelle se passent tant de choses

merveilleuses n'est point une île; qui l'eût pensé? c'est

le dos d'une énorme baleine enchantée, comme l'a révélé le

chevalier ermite avant de mourir. Mille démons y font leur

séjour. Ils y ont planté des forêts, fixé des rochers,

creusé des cavernes et placé la sorcière Pandrague pour piper

les pauvres humains. Le centaure Virmasse, en disposant les

obsèques de Guy et de Léonard, a découvert la caverne où ces

mille démons se retirent. Balde s'y transporte l'épée à la main

avec ses compagnons. Grand combat livré à ces monstres des

enfers. Boccal y met habilement un terme en faisant briller un

crucifix. A cette vue, les diables disparaissent, et l'île est

désensorcelée.

20e CHANT. Ici le poète s'est tellement abandonné aux chimériques

inventions qu'on le prendrait pour un fou. C'est d'abord

Pandrague que l'on brûle vive pour achever d'exorciser la

baleine. La bête, une fois délivrée d'obsession, se met à nager

au grand étonnement des amis de Balde et du centaure. Tout en

nageant, elle rencontre Fracasse qui naviguait justement dans

ces parages et qui lui saute sur le dos. Fracasse se fait deux

rames de deux troncs d'arbre, et force la baleine à suivre

l'impulsion de ses rames. L'animal furieux fait rage de queue

et de tête; Balde lui travaille si rudement la tête et Fracasse

lui tient si fortement la queue qu'à la fin cette masse animée

fait sang, meurt et coule à fond. L'équipage ou plutôt la

colonie se serait infailliblement noyée sans l'arrivée du

forban Lyron avec trente vaisseaux, lequel est accouru pour

pêcher la baleine. On pense bien que Balde et ses amis se sont

emparés des trente vaisseaux. Un traité d'alliance est conclu

entre Balde et le forban, et les voilà naviguant ensemble,

sans qu'il soit advenu malencontre à personne, si ce n'est

que Fracasse, au lieu de rejoindre un des trente vaisseaux,

s'est sauvé à la nage dans un continent où se voit la montagne

dite _de la Lune_. Ses amis vont à sa recherche et arrivent

précisément dans ce même continent; c'est avoir de la chance.

21e CHANT. Une immense caverne encore pleine de diables est

aperçue par Balde et ses compagnons. Ces braves y pénètrent;

ils y retrouvent Fracasse; mais, en s'engageant plus avant,

ils rencontrent une forge infernale où des forgerons de Satan

les reçoivent à grands coups de marteaux. La valeur ici sert

moins les amis de Balde qu'un certain livre enchanté trouvé

chez Pandrague et qui disperse les forgerons. Reste à combattre

un dragon diabolique, et puis à se garantir des charmes plus

dangereux de la belle diablesse Smiralde. Avec de la force

d'ame et un livre enchanté, de quoi ne vient-on pas à bout?

Smiralde est vaincue aussi facilement que le dragon, et

replongée dans les enfers avec six mille catins ses suppôts. Il

en reste encore assez sur la terre pour le service du diable et

l'édification des libertins; ainsi point de regrets.

22e CHANT. Folengi commence ce chant par un hymne en son

honneur. «Cipade, jalouse de Mantoue, la patrie de Virgile, a

député vers le Parnasse, dit-il, pour en obtenir un poète égal

au chantre d'Énée. Apollon lui a concédé l'inventeur de l'art

macaronesque. Ce nouveau cygne s'appellera Merlin Cocaïe, du

nom de l'enchanteur Merlin son guide, et son nom vivra dans la

mémoire des hommes.» Là dessus, Merlin Cocaïe, moine, poète

et sorcier, encourage le brave Balde ou Baldus à continuer sa

noble entreprise, à explorer la caverne jusqu'au fond, et lui

promet bon succès, pourvu que, préalablement, il se confesse à

lui, ainsi que tous les siens. Balde et les siens se confessent

donc à Merlin Cocaïe; mais cette confession, qui devait être

un champ fertile pour le génie satirique du moine Folengi, ne

présente rien de particulier, hors quelques lazzis du subtil

Cingart, celui de toute la compagnie dont la conscience est

le plus chargée. L'absolution donnée et reçue, la troupe se

remet en marche dans la caverne. On essuie d'abord mille

sorcelleries de peu d'importance par manière d'escarmouche,

telles que légions de rats, nuées de chauves-souris et autres

gentillesses semblables. Le subtil Cingart y attrape un nez de

trente brasses, qui, grâce au talisman de Séraphe, redevient

incessamment un nez ordinaire.

23e CHANT. Tout en cheminant dans la caverne, la troupe de

Balde rencontre un puits où elle descend; puis un lac, elle le

traverse; puis un fleuve, elle le côtoie; puis, au milieu du

fleuve, un vieillard à cheval sur un crocodile. Ce vieillard

est le dieu du Nil, et le fleuve est le Nil même à sa source.

Le dieu essaie d'écarter avec des menaces la troupe intrépide;

mais on lui répond en noyant son crocodile. Nos braves arrivent

à un endroit où le fleuve resserré s'engouffre sous une

montagne. Ils n'ont point de bateau. Comment faire? Fracasse

le géant se met à la nage et prend successivement ses amis

sur son dos, tenant sous son aisselle l'âne de Cingart, et se

faisant suivre du centaure Virmasse. La troupe revoit le jour

en sortant de la caverne après bien des obstacles et arrive

au palais de la déesse Gelfore. Avant d'y entrer, elle engage

conversation avec un vieillard qui dit être le Pasquin dont la

statue se voit à Rome. Ce Pasquin est un aubergiste qui avait

levé boutique à la porte du paradis; mais, comme personne n'y

venait, il s'est résolu à planter désormais son piquet à la

porte de l'enfer. Balde reçoit un talisman qui, en le rendant

invisible, lui donne toute facilité de visiter le palais de

Gelfore. Il y voit la réunion de tous les sorciers et sorcières

du monde et prend connaissance de leurs affreux secrets. Il

apprend le détail de tous les vices de la terre, et les retrace

dans un tableau plein d'énergie qui fait horreur. Pendant que

Balde faisait sa tournée, les démons femelles ont métamorphosé

ses compagnons en autant d'animaux. Une sorcière, sous les

traits d'une charmante vierge, essaie aussi son pouvoir sur

le héros qui a cessé d'être invisible; mais il la fouette,

se dégage de ses piéges séducteurs, et avec le secours des

talismans de Séraphe, rend à ses amis la forme humaine. Ici le

plagiat passe toute permission; et Gelfore ne vaut pas Circé.

24e CHANT. La diablesse Gelfore fait avancer contre la troupe de

Balde une armée de démons dont ce héros fait un hachis avec son

épée, tandis que Fracasse en fait une purée avec sa massue.

Dans l'ardeur de la victoire, les deux amis se résolvent à

descendre au plus profond des enfers pour en finir une fois et

à jamais avec les diables. Les voilà en peu d'instans sur les

bords de l'Achéron. Ils appellent Caron pour les passer. Caron

se présente après s'être fait attendre. Balde retrouve sur

ces tristes rives, au milieu de la foule, des âmes errantes,

celles de ses fils Grillon et Fanet. Les mille et un incidens

qui accompagnent cette première entrée aux enfers n'ont rien

d'ailleurs qui mérite d'être rapporté; le poète paraît à bout

d'haleine.

25e CHANT ET DERNIER. Parvenus de l'autre côté de l'Achéron,

Balde et Fracasse aperçoivent Tisiphone. Aussitôt la haine et

la discorde entrent dans l'ame des braves de leur troupe. Nos

gens se prennent à se déchirer les uns les autres, quoi que

puisse faire le héros qui les conduit. Balde se met alors à

la poursuite de l'indigne furie, cause de tous ces maux. Ici

Folengi a en vue de peindre la rage fratricide qui dévore les

petits États d'Italie. Mégère, Alecton et Tisiphone enseignent

à Balde comment l'enfer est peuplé par les papes qui sèment

partout la discorde et vendent les bénéfices de l'Église aux

ruffiens. Les trois furies se disputent la préséance. Alecton

se vante d'avoir plus travaillé que ses sœurs, en suscitant

les querelles des guelfes et des gibelins. Balde, fatigué de

ces discours, continue son voyage, suivi des siens qui ont

repris leur sang-froid à la faveur des talismans de Séraphe.

La troupe arrive dans un lieu où voltigent les fantaisies,

les vaines opinions des hommes, les fausses sciences de _Paul

et de Pierre_, les rêveries de _Thomas et d'Albert_, sources

permanentes de population pour les enfers. Toujours cheminant,

Balde atteint la contrée du mensonge et du charlatanisme.

Là sont les astrologues, les nécromanciens et les poètes.

Merlin Cocaïe juge que c'est ici sa place; en conséquence, il

souhaite bon voyage et bonne chance au baron Balde ou Baldus

ainsi qu'à sa troupe, leur souhaite en souriant de triompher

des puissances infernales, et le poème finit. Ce dernier chant

vaut la peine d'être lu avec attention, car il renferme le vrai

dessein de Folengi. En résumé, cet ouvrage, où brillent en

grand nombre des beautés vraiment poétiques et morales, pèche

par la fable. Les aventures y sont accumulées avec confusion,

et sont comme autant de fils qui se rompent dans les mains de

l'ouvrier, au lieu de former un tissu suivi comme en sut faire

le délicieux Arioste. On n'y retrouve même pas l'enchaînement

de la quenouille d'Ovide. C'est un long poème à tiroirs et

rien de plus; mais pour qui sait ce que vaut l'exécution dans

les écrits dont l'imagination fait le premier mobile, il aura

toujours du prix, à cause des traits excellens, des morceaux

de verve et des peintures vives et animées dont il est rempli.

LES TROIS LIVRES DE L'HORRIBLE BATAILLE

DES MOUCHES ET DES FOURMIS.

PREMIER LIVRE. L'Homère macaronique a voulu aussi avoir sa

batrachomyomachie. Sa bataille des mouches et des fourmis est

une allusion aux querelles des petits souverains d'Italie,

si mesquines dans leurs causes, si désastreuses dans leurs

effets. En voici la courte analyse: Avalesang, roi du pays de

Mousquée, est averti que les fourmis retiennent prisonnier son

mestre de camp, le brave Chasse-Araigne. Il s'émeut, se met en

campagne assisté du roi des taons, du prince des moucherons,

du roi des papillons, etc., etc. Les armées se rassemblent en

grand fracas. Force harangues sont débitées par les chefs.

Enfin l'expédition étant préparée, on s'embarque sur une flotte

formidable pour aller attaquer l'empire des fourmis. Tel est le

sujet du premier livre, le plus froid de tous les ouvrages de

Folengi.

2e LIVRE. Pendant les préparatifs d'Avalesang, le roi des

fourmis, c'est à dire le sage Mâche-Grain ne s'est pas endormi.

Soutenu des conseils de son ministre Myrnois, le plus prudent

et le plus courageux de ses sujets, il a contracté alliance

avec les poux et les puces, les blaireaux et la nation canine,

aussi avec les araignées et les punaises si redoutables.

Les mouches sont assaillies, durant leur navigation, par la

tempête obligée. Toute leur armée s'épouvante à l'exception de

l'inébranlable escarbot. Enfin Avalesang aborde heureusement

chez les puces. Il marche en bon ordre contre la cité de _Test_

et se met en devoir de la bloquer. Déjà la famine s'y fait

sentir, lorsque Mâche-Grain accourt avec une armée nombreuse,

et l'horrible bataille commence.

3e LIVRE. Cet horrible combat ressemble à tous les combats du

monde et n'offre rien de merveilleux que la patience du poète

à multiplier sans fin les horions, les coups de rondaches,

les invectives, etc., etc. Enfin les mouches sont anéanties.

Le seul escarbot reste debout sur le champ de bataille. Dans

la déroute ou la destruction universelle des siens, il se bat

jusqu'à ce qu'écrasé par le nombre, il rend son ame courageuse

(l'ame d'un escarbot)! laquelle s'enfuit dans le Phlégéton, et

puis c'est tout.

EPISTOLARUM

OBSCURORUM VIRORUM

Ad Dm. M. Ortuinum Gratium Volumina duo (auctore Ulric de Hutten).

(Ouvrage, dit le titre, compilé d'une masse de livres telle qu'un

cuisinier diligent en pourrait faire cuire, pendant vingt

années, ses œufs, ses oies, ses grues et ses cochons.)

Accesserunt huic editioni Epistola magistri Benedicti Passavanti

ad D. Petrum Lisetum, et la complainte de messire Pierre Liset,

sur le trépas de son feu nez (par Théodore de Bèze). Londini,

impensis Henr. Clementis in cœmeterio ædis divi Pauli (1 vol.

in-12 en 2 tom.). M.DCC.II et M.DCC.XLII.

(1516--1702--1742.)

Voici peut-être le modèle des lettres provinciales. Il est certain, du

moins, que si Pascal n'a point imité les lettres des hommes obscurs,

il les rappelle, sous le point de vue comique, par le mordant de son

ironie, sans les surpasser. Ces deux chefs-d'œuvre ne mourront point

et feront même vivre les sujets comme les héros de la querelle qu'ils

ont soutenue. Reportons-nous aux premières années du XVIe siècle,

pour mettre ceux de nos lecteurs qui ne connaîtraient pas le livre

si plaisant que nous analysons, à portée d'apprécier son mérite et

nos éloges. Vers la moitié du règne de l'empereur Maximilien, en

1509, la fermentation des esprits sur les matières de controverse

religieuse qui s'était déjà cruellement manifestée en 1414, au temps de

Sigismond, par la catastrophe de Jean Hus, à Constance, et plus tard

sous Frédéric III, prit un caractère contagieux, ou, si l'on veut,

épidémique, auquel l'autorité temporelle et spirituelle n'aurait pas

dû se méprendre; et pourtant nous croyons qu'elle s'y méprit, à voir

tantôt sa confiante indulgence pour les beaux-esprits novateurs, tantôt

sa rigueur excessive contre les sectateurs des idées nouvelles, une

fois qu'elles étaient répandues. C'est ainsi qu'après avoir accueilli,

avec faveur, les Erasme, les Reuchlin, les Hutten, et même Luther,

Zwingle et Mélanchton, elle ne laisse plus de repos à ces mêmes hommes,

quelque modération que surent garder plusieurs d'entre eux. Jean

Reuchlin, parent de Mélanchton, secrétaire du comte de Wurtemberg,

puis comte palatin, que son caractère tempéré retint toujours, ainsi

qu'Erasme, sur les limites de l'hérésie et de l'orthodoxie, commença,

sans le savoir, dans Cologne et dans Mayence, par des escarmouches

très vives, la guerre que Luther et ses émules étendirent bientôt dans

toute l'Europe. Ce fut d'abord une simple question de presse et de

tolérance. Un Juif converti, nommé Pfeffercorn, zélateur indiscret en

sa qualité de nouveau venu, avait obtenu de l'empereur un édit pour

faire brûler le Talmud et tous ceux des livres juifs qui contredisent

le christianisme. Reuchlin, sous le nom de _Capnion_, qui signifie,

en hébreu, fumée, faisant ainsi allusion à son nom de Reuchlin qui

veut dire _Fumée_, en allemand, défendit le droit des Juifs, et

soutint qu'il valait mieux réfuter leurs livres que de les brûler. Le

Juif répondit par son _Speculum manuale_. Reuchlin répliqua par son

_Speculum oculare_. Les docteurs de Cologne prirent parti pour le Juif.

Ortuin Graes ou Gratius, principal du collége de Cologne, appuyé des

docteurs de Paris, se rendit, avec Arnold de Tongres, le violent organe

de leur intolérance. Alors arriva, au pauvre Reuchlin, un auxiliaire

plein de génie, d'une famille illustre des bords du Mein, nommé Ulric

de Hutten, bon soldat, bon poète et savant philologue, homme d'une

intrépidité rare, d'une humeur aventureuse, et les _Lettres des hommes

obscurs_ vinrent égayer la scène en latin burlesque; livre d'un comique

excellent dont Erasme savait par cœur des morceaux entiers, qui

parodie le latin barbare des écoles, et auquel on prétend que Reuchlin

et Jean Crotus Rubianus ont mis la main, mais nous n'en croyons rien.

Cependant, c'est assez de préambule; essayons de reproduire la marche

et les traits marquans de ce roi des pamphlets.

«Thomas Lêchenéderius, bacculaurier de théologie, au

scientifique seigneur Ortuin Gratius, poète, orateur,

philosophe, théologien, et plus encore s'il voulait.

Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus · 第 26 / 43 段