«Que toutes les filles périssent! périssent toutes les femmes!

elles sont toutes aussi lâches que Zanina. La dispute et la

guerre sont nées avec elles; ces maux nous viennent d'elles:

ces démons peuplent la terre et enrichissent l'enfer bien plus

encore. Je vais me pendre, etc., etc., etc.»

Suit un éloge de la potence. Les morts ordinaires sont ensevelis dans

les ténèbres de la terre; les pendus seuls voient le ciel.

«Cætera per gesias sub terris funera condunt;

»Piccatis cœlum posse videre datur.»

Cette pièce offre une particularité qu'on peut appeler un tour de force

en versification; chaque strophe commence par une lettre de l'alphabet

différente à commencer par l'A jusqu'au V, sans qu'on sente le moindre

effort. En vérité ces esprits-là sont de bien beaux esprits.

Comme Tonellus allait se pendre avec le licou d'une jument, son ami

Salvignus arrive pour l'en empêcher. Ici commence un dialogue entre

les deux bergers qui fait le sujet de la cinquième églogue. D'abord

Salvignus presse Tonellus de lui confier la cause de son chagrin.

Tonellus l'envoie promener. L'ami ne se rebute pas et redouble

ses prières affectueuses. L'amant désespéré lui répond que plutôt

que d'être sorti du ventre de sa mère, il aimerait mieux être _un

champignon né du pissat bouillant d'un âne, ou même un étron de chien_.

C'est là de l'amour ou jamais il n'y en eut au monde. Salvignus

réplique par un trait sublime à cette ordure; qui s'en serait douté?

«Ah! Tonell', mon cher, dit-il, on ne doit point se désespérer.

Songe que le désespoir de Judas fit plus de peine à Jésus-Christ que

son crime!» Les plus belles pensées chrétiennes n'ont rien de plus

beau. Cependant Tonellus, de plus en plus sollicité, avoue son amour

pour Zanina, la fille de Pietro Gambone, les mépris dont cette fille

l'abreuve, la douleur mortelle qu'il en ressent, et son ferme dessein

de se pendre. Salvignus l'appelle fort justement _tête sans cervelle_!

et lui conseille de retourner plutôt curer ses étables où le fumier

pourrit. «Tout ce que tu me dis, reprend Tonellus, m'entre par une

oreille et me sort par l'autre, et ton babil me rompt la tête.»

Istam meam rupit circumparlatio testam,

Per dextramque intrans, lævam passavit orrechiam.

Là dessus Salvignus s'emporte contre l'amour et le nomme, sans façon,

_fils de p...._, sans épargner Zanina. Cette sortie met Tonellus en

fureur. Il souhaite à Salvignus une bonne fistule qui lui mange le nez.

«_Quod mangiare viam possit tibi phistola nasum!_--Mais

du moins si tu veux aimer, aime Thomassine; celle-là ne te fera pas

souffrir.--Que veux-tu? j'aime Zanina.» Sur ce, Salvignus, voyant qu'il

n'y a pas moyen de convertir Tonellus, pour l'empêcher de se pendre,

lui promet de lui amener Zanina. Ici finit l'idylle cinquième où l'on

trouve beaucoup de sentiment, de naturel et de comique en très mauvaise

compagnie. Trois années s'écoulent, et Tonellus enfin désabusé s'unit à

Thomassine. Bien des gens en auront du regret et peut-être eussent-ils

mieux aimé voir Zanina se rendre et avoir ensuite une fistule au bout

du nez pour apprendre à faire ainsi la farouche et la superbe, pendant

trois ans, au milieu des vaches; mais l'histoire est plus morale comme

elle est.

Les amateurs du vin s'amuseront de la sixième églogue; car ce n'est

rien qu'une scène d'ivresse entre Tonellus et Pedralus exactement

décrite.

La septième et dernière églogue semblerait presque une satire du

genre pastoral, tant la nature y est grossièrement représentée. La

scène se passe entre Tonellus, Pedralus, Gelmina et Bigolin. Pendant

que Pedralus est en train de raconter à Tonellus je ne sais quelle

historiette qu'il n'a pas le temps d'achever, Gelmina sa maîtresse

l'appelle. Tonellus veut inutilement le retenir pour apprendre la fin

du conte, Pedralus va trouver Gelmina derrière une haie voisine, et

le lecteur peut faire les frais d'imaginer ce qui se passe entre les

amans. Tonellus, pour se désennuyer, aborde Bigolin qu'il aperçoit

dans la plaine. Bigolin, qui n'est pas en humeur de rire ni de causer,

le reçoit avec rudesse. On en vient aux gros mots, puis aux coups.

Bigolin est d'abord le battu; mais il se relève et se venge sur son

adversaire si violemment et si salement, que celui-ci demande secours

et merci. Gelmina et Pedralus reviennent aux cris de Tonellus et

mettent la paix non sans peine.

Tu, Tonelle, manens lascivas pasce capellas.

Tu, Bigoline, casam redeas; injuria nulla est.

Ainsi finit _la Zanitonella_, poème bucolique d'une nature peu choisie,

sans doute, mais original par l'intérêt suivi qu'il présente, et, quant

à la vérité, bien préférable, dans sa rusticité grotesque, aux idylles

musquées, poudrées et pommadées de Fontenelle, et même aux bergeries

mélancoliques et penseuses de Racan, comme aux églogues élégantes de

J.-B. Rousseau et de Gresset. Théocrite, le divin Théocrite lui-même

n'est pas moins cynique souvent que Folengi; on le peut voir jusque

dans la traduction si heureusement châtiée que Coupé nous en a donné

dans ses _Soirées littéraires_. Pour lire des pastorales qui réunissent

constamment le naturel des champs à la grace décente, il faut recourir

à Virgile et à Gesner, et s'y tenir.

LES XXV FANTAISIES,

OU

HISTOIRE MACARONIQUE DES GESTES DE BALDUS[50].

[50] Il est important de remarquer que ce poème, ayant paru 3 ans

avant le Roland furieux, a bien pu servir à l'Arioste.

PREMIER CHANT.

Phantasia mihi quædam fantastica venit

Historiam Baldi grossis cantare camœnis;

Altisonam cujus famam, nomenque Gaïardum

Terra tremit, Baratrumque metu se cagat adossum.

.........................................

Un caprice fantasque a saisi mes esprits,

De célébrer céans en burlesques écrits,

Baldus le haut sonnant, dont le nom Rabatjoye

Epouvante la terre et les enfers dévoye.

.........................................

Après une invocation aux muses grivoises et gourmandes,

le poète met en scène un fameux chevalier français, nommé

Guy, descendant de Renaud de Montauban: c'est le plus grand

brise-lance de la cour de France. Le roi en fait un cas

particulier, et sa fille Balduine encore plus; Balduine,

princesse accomplie, vrai trésor de beauté. Un tournoi est

crié à Paris. Guy ne manque pas de s'y rendre sur un cheval

d'Espagne fier et agile. En saluant l'assemblée, il voit

Balduine et en tombe épris, lui jusque-là si rebelle à la

tendresse, et tellement qu'il en perd la force et le sentiment.

Il se retire de la lice, se jette sur son lit et ne songe

plus à combattre. Le roi l'envoie chercher par Sinibalde,

l'écuyer et l'ami de ce nouveau martyr de l'amour, qu'il fait

aussi prier par un de ses propres chevaliers. Guy céde à tant

d'instances, revient au tournoi, renverse dix adversaires sans

débrider, gagne le prix, assiste au festin royal, et la table

levée, emmène Balduine et sort de France.

2e CHANT. Les deux amans gagnent les Alpes, déguisés en mendians.

Ils manquent de tout et marchent à pied. La fille des rois

a ses pieds délicats tout en sang. Elle devient grosse dans

ce triste et pourtant mille fois heureux voyage. Le couple

amoureux arrive en Italie. A Cipade, petite ville du Brescian,

il reçoit l'hospitalité d'un généreux paysan, appelé Berte

Panade. Rien de si touchant que le détail de cette réception.

Berte est d'un caractère joyeux et franc. Il donne à ses hôtes

tout ce qu'il a et leur propose de demeurer avec lui toute leur

vie. Guy accepte la proposition pour sa chère Balduine; il lui

fait la cuisine de ses mains guerrières, et Balduine sourit de

sa gaucherie, en épluchant elle-même des ciboules de ses mains

royales. Guy veut aller conquérir tout au moins un marquisat

pour son amante; il la quitte et la laisse évanouie entre les

bras de Berthe Panade. Balduine propose à Berthe de l'épouser

pour le public, afin d'autoriser ses couches. La chose est

convenue, et la princesse accouche d'un fils qu'elle nomme

Baldus, qu'elle soigne de son mieux, qui sera le plus vaillant

des chevaliers; mais, en attendant, le deuxième chant finit.

3e CHANT. Le petit Baldus ou Balde est une merveille de force,

d'adresse et de bravoure dès son enfance. Il néglige les

écoles, mais son intelligence ne s'en développe que mieux. Il

ne rêve que combats; il devient l'admiration par sa générosité,

comme l'effroi par son audace, de la jeunesse du canton. Dans

une fête donnée à la ville voisine, il remporte le prix de tous

les jeux. Un mauvais petit comte Lanorce lui cherche querelle;

il le renverse d'un coup de pierre et fait fuir toute sa troupe

de petits courtisans. Poursuivi par un grand flandrin du comte

Lanorce qui est un Hercule de carrefour, Balde se retourne et

plonge son épée dans le nombril du flandrin Lancelot; après

quoi il se retire tranquillement chez sa mère. Des sergens

viennent l'y chercher de la part du prévôt. Il est à grande

peine garrotté, puis traîné en prison. Heureusement l'honnête

gentilhomme Sordelle, juge du lieu, à qui Balde raconte

son aventure, lui donne raison et en fait son page favori.

Cependant Berthe Panade avait épousé jadis une fille nommée

Duine, laquelle mourut après avoir mis au monde un gros garçon

nommé Zambelle.

4e CHANT. Balde, en grandissant, ne dément pas son enfance. Il

devient la terreur de Cipade; il se moque du juge Gaïoffe, et

prend pour compagnons les plus terribles sujets de la ville qui

veulent le faire roi: c'est un Fracasse dit le géant, descendu

de Morgant le Majeur, un Cingart dit le subtil, le forceur de

serrures, le larron du tronc des églises, un Folquet moitié

homme moitié lévrier, et d'autres gens de même farine. Balde

enlève la jeune et belle bourgeoise Berthe qu'il épouse avec

l'aveu de son patron le juge Sordelle. Il en a _deux gentils

poupins_, Grillon et Fanet. Zambelle, de son côté, qui passait

pour le frère consanguin de Balde, épouse Lène. Balde rend la

vie insupportable à son prétendu frère, tellement que celui-ci

porte ses plaintes à Tognazze, vieillard d'autorité dans

Cipade. Tognazze dénonce Balde au sénat de Cipade présidé par

le juge Gaïoffe. Ce juge, déjà prévenu contre l'accusé, révèle

sa fausse naissance et lance, contre celui qu'il appelle un

garnement, mille imprécations. Le juge Sordelle veut prendre

la parole en faveur de son page chéri; mais il balbutie, se

retire, et, quelques heures après, meurt, non sans soupçon de

poison.

5e CHANT. Gaïoffe et son sénat avisent secrètement aux moyens

de saisir Balde et de le pendre. On convient d'user de ruse.

L'adroit estafier Spingart lui est donc dépêché pour le

solliciter, en apparence, de venir prendre le commandement des

soldats de Mantoue contre les Allemands qui sont descendus

dans le Milanais. Spingart trouve Balde avec ses amis Fracasse

et Cingart le subtil. Ce dernier évente la fourbe et détourne

Balde de se rendre au vœu du sénat; mais le héros ne saurait

prendre conseil que de son intrépidité. Seul il se rend à la

ville, entre au palais qu'il voit garni de soldats. On veut se

jeter sur lui par derrière. Il se défend durant six heures et

tue nombre de gens. Enfin il est abattu, lié et plongé, de par

le juge Gaïoffe, dans un affreux cachot. La description de ce

combat est vive et pittoresque:

Cum quali furia taurus sub amore Vedelli,

Millibus a canibus quum assaltatur in agro,

Nunc pedibus ferrat, nunc illos cornibus urtat,

Et spargens sabiam, magnos trat in aere calzos

Oreque spumigero cœlum mugitibus implet,

Etc., etc., etc.

Comme lorsqu'un taureau qu'enflamme une génisse,

Par des milliers de chiens assailli dans la lice,

Les force de sa corne, ou du pied les meurtrit,

Éparpillant l'arène, à pet en l'air bondit,

Assourdit du beugler de sa bouche écumante,

Tel Baldus.

6e CHANT. Sur la nouvelle de la prison de Balde, Cingart

conseille à Fracasse de passer chez Guras, soudan des

mamelucks, avec deux bons compagnons, afin d'engager ce soudan

à venir ruiner Cibade et Mantoue et délivrer leur patron.

Tandis que Fracasse fait ce voyage, Cingart se propose de faire

jouer l'adresse en faveur de son malheureux ami. Sur ces

entrefaites, Tognazze a conduit son client Zambelle devant le

préteur de Mantoue pour qu'il exposât ses griefs contre Balde.

La rusticité de Zambelle intimidé devant le tribunal fournit

plusieurs lazzis d'assez mauvais goût. Enfin le jugement

qui donne raison à Zambelle et le met en possession de tous

les biens dérobés par Balde est rendu à la satisfaction de

Tognazze. Ce vieillard profite de l'exécution de l'arrêt pour

ruiner toutes les maisons de Cibade qui recèlent ses ennemis.

La pauvre Berthe, épouse de Balde, dépouillée de tout ce

qu'elle possède, est bien malheureuse avec ses deux petits

enfans Grillon et Fanet. Elle s'en prend à Lène, femme de

Zambelle, sa fausse belle-sœur. S'ensuit une belle bataille à

coups d'ongles entre les deux femmes qui s'apaisent à grande

peine par l'intervention de Tognazze et de Cingart. Diatribe

contre les femmes, défense des femmes. Ce chant paraît être la

censure de la justice des podestats.

7e CHANT. Le septième chant est tout rempli des tours que

Cingart fait au vieux Tognazze et à Zambelle. Ces vilains tours

dépassent, en fait de cynisme, tout ce que nous connaissons

d'ordurier dans Scarron. Les pots de chambre y jouent un rôle

des plus actifs. Cela n'avance guère les affaires de Balde,

mais cela ouvre une large carrière à la grosse gaîté de Merlin

Cocaïe. Si ces plaisanteries perdent beaucoup de leur prix dans

la prose surannée du traducteur, elles ne laissent pas d'amuser

dans les vers comiques de l'auteur original.

8e CHANT. Zambelle, comme on le devine, est le prince des benêts;

il donne dans chacun des piéges que lui tend le subtil Cingart.

Tantôt il se laisse couper la bourse, tantôt il achète un pot

de bran recouvert de miel à beaux deniers comptant, ce qui lui

vaut, en fin de compte, force coups de bâtons de Lène, sa chère

femme; il perd deux fois sa vache _Chiarine_, une fois pour

l'avoir vendue, contre un panier, à Cingart déguisé en juif; et

l'autre fois, après que Cingart lui a fait retrouver pour de

l'argent cette précieuse bête, en se la laissant gagner, dans

la plus sotte gageure, par un moine de l'abbaye de Mortelle.

Ces moines de Mortelle et le curé Jacob sont des pourceaux

d'Epicure qui font festin de la vache ainsi volée, et Zambelle,

ramené à Cipade par Cingart le subtil, n'y rapporte que les os

de Chiarine. Cocaïe prend occasion de l'aventure pour décrire

les vices des moines, ce qu'il fait avec une hardiesse et un

détail qui rendraient Rabelais jaloux, et d'autant plus que la

verve poétique anime et colore singulièrement ici la raillerie.

9e _Chant_. Il faut avancer dans l'œuvre pour découvrir le

vrai dessein de l'auteur. Enfin nous y voici. C'est des abus

de l'église, des vices et de l'ignorance du clergé d'Italie,

tant séculier que régulier, qu'il s'agit surtout. Les

habitans de Cipade célèbrent la fête de saint Brancat. Après

la grand'messe, le curé Jacob est sur la place à danser avec

les filles. Cingart le subtil leur prépare une scène qui ne

les fera pas tous rire. Il a caché, dans le sein de Berthe,

épouse de Balde, une vessie de mouton pleine de sang et lui

a recommandé de faire la coquette. Comme elle fait donc la

coquette, il vient tout d'un coup sur elle et lui plonge un

couteau dans sa fausse gorge. Le sang coule; Berthe contrefait

la morte; le curé Jacob va l'enterrer, mais Cingart, poursuivi

par les paysans, promet de ressusciter Berthe par la vertu

de son saint couteau. En effet, après trois signes de croix,

Berthe ressuscite. Tout Cipade émerveillé veut acheter le

saint couteau qui tue et ressuscite pour en faire hommage à

saint Brancat. Ceci est évidemment une satire des fausses

reliques si communes en Italie. Zambelle achète le saint

couteau et s'amuse à en frapper sa femme Lène pour avoir le

plaisir de la ressusciter; mais cette fois l'instrument manque

de vertu, et Lène tombe morte. Grande rumeur dans Cipade. Le

sénat s'assemble. Il est furieux contre Cingart et toute la

clique de Balde. Un arrêt est rendu à l'instigation du vieux

Tognazze contre le rusé filou qui a ensanglanté la fête de

saint Brancat. Alors Cingart le subtil trouve encore le moyen

de s'embusquer, de rouer de coups le vieux Tognazze, de prendre

Berthe sous le bras, suivi des deux fils de Balde, Grillon et

Fanet, et de s'enfuir à Mantoue.

10e CHANT. Cingart le subtil, dont le caractère est admirablement

soutenu, n'a point renoncé à sauver son ami Balde de la prison

et de la mort. Jusqu'ici nous l'avons vu tout occupé de le

venger; désormais il va travailler à le tirer d'affaire.

Mais comment s'y prendre? Il court à la campagne, aperçoit

deux cordeliers, les arrête, les menace de les tuer s'ils ne

consentent à se dépouiller de leurs habits, et à lui céder

leur âne. Les cordeliers consentent: alors Cingart, déguisé

en cordelier, retourne à Cipade, y cherche Zambelle pauvre et

désespéré d'avoir tué sa femme. Il ne s'en fait pas reconnaître

et l'engage à le suivre en habits de moine. Nos deux cordeliers

de fabrique rentrent dans Mantoue. Cingart, sur la place

publique, se met à prêcher une croisade contre les Maures, et

fait un lamentable récit des violences de Fracasse contre les

chrétiens. C'est une satire des prédicateurs de croisades. La

péroraison de Cingart conclut au supplice de Balde. Le préteur

fait préparer le supplice. Les faux cordeliers sont introduits

dans le cachot de Balde pour le confesser. Scène dramatique

de reconnaissance entre Balde et Cingart. Les fers de Balde

tombent. Les deux amis se saisissent alors de Zambelle,

l'enchaînent à la place du prisonnier après avoir changé

d'habits avec lui, puis sortent paisiblement de la prison à la

barbe du prévôt abusé. Ils gagnent une hôtellerie de la ville

où ils ont vu entrer le vaillant chevalier Léonard avec une

suite nombreuse montée comme lui sur de beaux chevaux. Tandis

que Léonard soupe, Cingart lui dérobe deux armures complètes

avec lesquelles Balde et lui-même s'équipent en jetant le

froc aux orties. Les voilà maintenant bien armés et en mesure

de vendre chèrement leur vie ou de vaincre; voyons ce qui

en sera. Tout ce chant est d'un vif intérêt et parfaitement

conduit.

11e CHANT. Le chevalier Léonard n'était point un ennemi de Balde

comme le craignait Cingart; loin de là, il venait à Mantoue,

avec sa troupe, sur la nouvelle de la captivité de ce brave

baron, pour le voir, l'admirer et possible le secourir. Aussi,

lorsque le prévôt et le préteur, ayant reconnu la piperie du

faux cordelier et l'évasion de Balde, ont ému toute la populace

de Mantoue contre les fugitifs, et que déjà l'hôte de l'auberge

où ils se sont réfugiés les a dénoncés, Léonard s'est mis en

devoir, de lui-même, de les défendre. Alors Balde et Cingart se

sont ouverts à lui, ont accepté, de ses bontés, deux chevaux

avec lesquels ils se disposent à gagner la campagne. Pendant

qu'on selle les chevaux, Balde s'est retiré tout armé dans une

chambre haute. Le peuple l'y vient assaillir.

Ecce super salam populi squadronus arrivat

Nubilla versantur magno clamore gridantum.

Namque simul sbraïant: Exite, exite, ribaldi,

Ostus adest primus, cameram designat apertam

In quâ stat Baldus solo Gianetone paratus,

Qui cameræ portam quando sibi vidit apertam,

Mille quoque fastorum stipantes limina punctas:

Protinus ad primum Gianetonis vulnere colpum,

Trat constabilem passato pectore mortum, etc., etc.

........................................

Seque modum pensans fugiendi macerat intus.

Nascitur immensus per vastum clamore Olympum

Prehende, cridant, ladrum strasaldus, prehende ribaldum!

Ferte focum, scalas; intra, day! percute guarda!

Baldus in ignivomâ facie, dum certat, avampat, etc., etc.

Voilà que dans la salle une foule se rue,

Les clameurs des criards font retentir la rue,

Et chacun, à la fois, braille: «Tirez, ribauds!»

L'hôte perfide, en tête, a conduit ces marauds

Jusqu'à la chambre ouverte où Baldus cherche asile.

Sitôt que le héros voit cette foule hostile

Le pointer de la pique, il court sur Gianeton,

Et le perce d'un coup au milieu du téton.

.........................................

On fuit, et pensant fuir, de soi-même on s'enferre.

Cependant les clameurs font l'effet du tonnerre;

Partout ont redoublé ces cris: «Prenez-le-moi!

»Des échelles! du feu! gardes! frappez! à toi!

»A vous! ferme! au voleur....;» et, la face enflammée,

Baldus, en combattant, vaut lui seul une armée, etc., etc., etc.

Il se défend comme un lion, frappe, pique, taille, rogne, tue,

écarquille, que c'est merveille. On dirait un vrai combat

d'Ajax, tant il est vivement décrit. Folengi a des mouvemens

qui donnent l'idée d'un grand poète épique. Déjà le javelot

avec lequel Balde faisait une si belle défense s'est rompu

dans ses mains. Il n'a plus que ses poings et ne laisse pas

de briser les mâchoires des assaillans. Mais enfin, cerné de

toute part, il va succomber, lorsque Cingart pénètre bravement

jusqu'à lui, après avoir éventré et dépouillé l'aubergiste qui

les a vendus, et remet une épée à son ami. Alors Balde rugit

de joie, retrouve à l'instant ses forces, chasse devant lui

cette multitude de maroufles, gagne la cour et l'écurie avec

Cingart, enfourche un cheval, suivi de son fidèle, sort dans

la ville, avise le podestat Gaïoffe à une fenêtre, descend de

son coursier, monte l'escalier, saisit ledit seigneur Gaïoffe,

l'emporte, se remet en selle, et toujours avec Cingart, atteint

la porte de la ville où Léonard s'est chargé de lui frayer un

chemin les armes à la main. Les trois braves, les trois amis

sortent de Mantoue, font treize milles au galop du côté de

Vérone, et enfin s'arrêtent pour se reposer et se promener.

Mais, pendant que Balde et Léonard se reposent ou se promènent,

le subtil Cingart, qui est vindicatif, coupe au seigneur

Gaïoffe les oreilles, le nez et autre chose, les lui fait

manger, de sorte que le pauvre podestat qui, au commencement

de la journée, comptait goûter le plaisir de voir Balde pendu,

expire vers le soir, horriblement mutilé. Ce chant est, comme

le 10e, une très belle chose. N'oublions pas de dire, en le

finissant, que, dans l'affreuse mêlée, Zambelle avait été tué

par Cingart.

12e CHANT. Cingart, ayant satisfait sa haine contre Gaïoffe, mène

tranquillement les chevaux de ses amis et le sien se baigner à

la mer, près du petit port de Chiozze, sur l'Adriatique. Il y

aperçoit un navire marchand qui partait pour la Mauritanie. La

pensée lui vient d'aller, avec ses compagnons, en Mauritanie,

ne fût-ce que pour y retrouver leur ami Fracasse. Il fait

marché avec le patron, retourne chercher Balde et Léonard,

et voilà nos amis embarqués. Sur le navire se trouvent des

marchands de moutons avec leur troupeau qui est fort incommode.

Le subtil Cingart imagine un bon tour pour se débarrasser

des moutons. Il en achète un huit carlins, et, se plaçant au

milieu du troupeau, il jette son mouton à la mer. Les moutons

sont imitateurs; ceux de Panurge en font foi. Tout le troupeau

se jette donc aussi à la mer et se noie. Grande fureur des

marchands contenue par l'épée de Balde qui fait incontinent

sauter une douzaine d'oreilles. Les marchands se taisent; mais,

la nuit venue, ils jettent Cingart à la mer. Heureusement Balde

et Léonard lui filent un câble secourable à l'aide duquel

il remonte sur le vaisseau. Bientôt survient une effroyable

tempête qui est représentée avec autant de feu que le combat du

11e chant.

Jam gridor æterias hominum concussit abyssos,

Sentiturque ingens cordarum stridor, et ipse

Pontus habet pavidos vultus, mortisque colores.

Nunc Sirochus habet palmam, nunc Borra superchiat;

Irrugit pelagus, tangit quoque fluctibus astra,

Fulgure flammigero creber lampezat Olympus;

Vela forata micant crebris lacerata balottis;

Horrendam mortem nautis ea cuncta minazzant.

Nunc sbalzata ratis celsum tangebat Olympum,

Nunc subit infernam unda sbadacchiante paludem.

........................................

Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus · 第 25 / 43 段