eurent, de 1500 à 1548, leur âge d'or, et aussi leur triumvirat dans
Pierre Gringore, Jean Marchant et le Sieur, comiquement nommé le
seigneur de Pont-Alletz, tous trois fontaines inépuisables de grosse
gaîté, tous trois acteurs de leurs pièces aussi bien qu'auteurs, et
de plus charpentiers, c'est à dire entrepreneurs des échafauds sur
lesquels se jouaient les _Farces et Sotties_. Ils marchèrent ainsi
gaîment à leur décadence commencée vers 1600, et à leur chute radicale
arrivée de 1612 à 1629--32, par suite de plusieurs procès perdus contre
les comédiens de l'hôtel de Bourgogne. Cette fin leur fut commune avec
les clercs de la basoche et les confrères de la Passion: ensemble
ils avaient fondé l'édifice du théâtre, d'autres l'achevèrent; mais,
pendant leurs beaux jours, de quels triomphes ne jouirent-ils pas!
Le seigneur de Pont-Alletz avait, dans la capitale, une popularité
singulière qu'il devait à sa petite taille, à sa grosse bosse et à un
air de dignité brochant sur le tout qui commandait le rire. Bonaventure
des Perriers raconte qu'un jour qu'il tambourinait son spectacle à la
porte de Saint-Eustache pendant le sermon, l'auditoire quitta tout d'un
coup l'église pour courir à lui; sur quoi le curé étant sorti furieux
pour aller demander à Pont-Alletz d'où lui venait cette audace de
tambouriner pendant que lui curé prêchait, le seigneur de Pont-Alletz
répondit au curé: «Et vous qui vous rend si hardi que de prêcher
tandis que je tambourine?» Ce qui lui valut justement quelques jours
de prison.--Quant à Pierre Gringore, héraut d'armes d'Antoine, le
poète, duc de Lorraine, il fut le véritable prince des _Enfans sans
Soucy_, par sa fécondité merveilleuse autant que par le crédit qu'il
sut se donner auprès des siens et la dignité de _Mère-Sotte_, qu'il en
obtint pour prix de ses travaux comiques. Le catalogue de ses œuvres,
aujourd'hui si rares qu'on les paie au poids de l'or, excite bien moins
encore la pitié des gens de goût que la soif ardente des bibliomanes.
On y voit un château de labour, une chasse du cerf des cerfs, des
fantaisies et menus propos de _Mère-Sotte_, un nouveau monde, des
contredicts de songe creux, une complaincte du trop tard marié (qui
probablement fut trop tôt c.) et surtout _le jeu du Prince des Sotz et
Mère-Sotte_ que nous demandons la permission de mettre hors de ligne,
comme une production philosophique, hardie, et fort au dessus de la
sottie anonyme du _monde et abuz_, jugée toutefois, par quelques uns,
le modèle du genre.
Le jeu du Prince des Sots forme un spectacle complet, composé d'une
sottie, d'une courte moralité et d'une farce. On le représenta aux
Halles de Paris, en 1511, année qui précéda la glorieuse et funeste
bataille de Ravenne, à la suite de laquelle le bon roi Louis XII, privé
de son jeune héros, Gaston de Foix, fut contraint de vider l'Italie,
en abandonnant Naples aux Espagnols, le Milanais à Sforce, et l'Eglise
entière à l'avide influence de l'habile et perfide Jules II; triste
fruit de tant d'efforts chevaleresques bien plus que politiques, trop
prévu par les hommes réfléchis du temps et parodié d'avance par Pierre
Gringore dans son jeu du Prince des Sots. Mais venons à la _Sottie_ en
question. Elle est précédée _d'un cry_, ou appel de l'auteur à toutes
les espèces de sots et de sottes, lequel a pour signature _un pet de
prude femme_.
Par _le Prince des Sots_ il faut entendre Louis XII; _Mère-Sotte_,
c'est l'Église romaine telle qu'Alexandre VI et Jules II l'avaient
faite, et qu'elle allait devenir sous Léon X, au mépris des libertés
gallicanes; _Sotte-Commune_, c'est le Peuple français; elle a, dans la
pièce, trois sots pour acolytes; _Sotte-Occasion_ et _Sotte-Fiance_
sont des personnages de tous les temps introduits ici pour voiler ou
découvrir le dessein de l'auteur; _le prince de Natès_, _le seigneur
Croulecu_, _le seigneur de Gaieté_, _le seigneur de Joie_, _le seigneur
du Plat d'argent_ (peut-être Antoine Duprat), _le seigneur de la Lune_,
_l'abbé de Frévaulx_, _l'abbé de Plate-Bourse_, _le général d'Enfance_,
_et le seigneur de Pont-Alletz_, sont autant de notables de l'époque
dont les véritables noms ne sauraient être, désignés sans témérité,
ne pouvant l'être que par conjecture. Si, par parenthèse, le général
d'Enfance est Gaston de Foix, Pierre Gringore a commis là une grande
injustice.
Du reste, l'action de cette sottie est moins que rien: tout le sel en
consiste dans les propos et les allusions. Le Prince des Sots donne
audience à ses sujets que lui présente le seigneur de Pont-Alletz. Il
s'informe à chacun de ses griefs. Sotte-Commune expose les siens avec
chaleur. Mère-Sotte en habit de prêtre lui ferme la bouche pour venir à
ses projets d'envahissement sur le temporel des princes et du peuple.
Elle implore l'appui de Sotte-Occasion et de Sotte-Fiance, et met les
prélats de son côté. Les seigneurs, à l'exception du seigneur de la
Lune, se rangent de celui du Prince des Sots. On se querelle, on se
gourme; Mère-Sotte devient _gendarme_; alors le Prince des Sots lui
arrache ses vêtemens ecclésiastiques. Aussitôt chacun reconnaît que
Mère-Sotte n'est point la véritable Eglise, et la conclusion est que:
punir la fault de son forfaict.
Punir la fault de son forfaict,
Car elle fut posée de faict
En sa chaire par symonie.
Dès les premiers vers, un des trois sots révèle la pensée de Gringore:
Pour ce que l'Église entreprent
Sur temporalité, et prent,
Nous ne pouvons avoir repos, etc.
Le général d'Enfance figure l'impuissante et puérile expédition de
Louis XII en Italie, à laquelle ce monarque avait été entraîné par le
pape qui le trahit ensuite, en rompant la ligue de Cambrai:
Hon! hon! men, men! papa! tetet!
Du lolo! au cheval fondu, etc., etc.
Les déprédations du clergé sont représentées par les abbés de Frévaulx
et de Plate-Bourse. Le premier, convoqué par le Prince des Sots, ainsi
que nombre de prélats, se présente en disant:
Me vella;
Par devant vous vueil comparestre.
J'ay despendu, nottez cela
Et menagé par cy et par là,
Tout le revenu de mon cloistre, etc., etc.
Le Pape ou _Sotte-Commune_ témoigne ainsi son mépris pour toutes ces
querelles de princes et de prélats:
Et que ay-je à faire de la guerre
Ne que à la chaire de sainct Pierre
Soit assis ung fol ou ung sage? etc., etc.
On sent, à de pareils traits lancés devant la cour de France, que
Luther et Calvin n'étaient pas loin.
Mère-Sotte ne masque guère ses projets:
«A ma guise, dit-elle,
Le temporel vueil acquérir
Et faire mon renom florir.
Ha! brief vela mon entreprise;
Je me dis mère saincte Église
..............................
Je mauditz, j'anatématize,
Mais soubs l'habit pour ma devise
Porte l'habit de Mère-Sotte.
Bien sçay qu'on dit que je radotte
Et que suis fol en ma vieillesse, etc., etc.»
Ailleurs elle dit encore qu'elle en veut au temporel. Sotte-Fiance
lui objecte que les princes y contrediront. Mère-Sotte répond que
_vueillent ou non, ils le feront_. Sotte-Occasion, afin d'exciter le
zèle du clergé, ajoute: «_Vous serez bien heureux alors!_--_Comment?_
demande l'abbé de Frévaulx.--_On vous dispensera de faire ce qu'il vous
plaira._--_Quoi! nous serons tous cardinaux? etc., etc._ Après ces
beaux discours suivis de beaucoup d'autres pareils, l'assaut se livre
entre les prélats et les seigneurs du prince. Sotte-Commune murmure.
«_Tais-toi Commune! Parle bas_, lui dit un sot. Sotte-Commune ne veut
pas se taire et va jusqu'à dire:
«Affin que chascun le cas notte,
Ce n'est pas mère saincte Église
Qui nous fait guerre sans feintise,
Ce n'est que nostre Mère-Sotte, etc., etc.»
Et qui la conduit donc dans ces voies funestes? demande un sot:--_C'est
Sotte-Occasion_, répond un autre.--Non, réplique un troisième, _C'est
Sotte-Fiance!_--Voltaire n'a pas dit plus. Mais en voilà bien assez
sur la _Sottie_, après les Analyses des frères Parfait et du duc de la
Vallière, que nous essayons de ne pas répéter, et qui suppléent à ce
que nous ne disons pas.
La moralité est encore un dialogue satirique relatif aux évènemens
contemporains, avec cette différence que le voile allégorique est
entièrement soulevé. Les personnages sont le Peuple françoys, le Peuple
ytalicque, l'Homme obstiné (Jules II), la Symonie, l'Hypocrisie,
Pugnicion divine et Démérite. Le Peuple français se plaint de ce que
sa substance est dévorée en Italie. Le Peuple ytalicque ne déplore pas
moins sa destinée qui le livre en proie aux Français, aux Allemands,
aux prêtres, etc., etc. De là aux injures il n'y a qu'un pas....
LE PEUPLE FRANÇOYS.
«Peuple ytalicque, tu es un grand flatteur,
Tu as cueur faulx et déceptive voix, etc., etc.
........................................
Peuple ytalicque est plein de vices.
LE PEUPLE YTALICQUE.
Peuple Françoys, si es tu toy!
LE PEUPLE FRANÇOYS.
Poison en lieu de bonne espèce
Tu bailles offensant la loy, etc., etc.
LE PEUPLE YTALICQUE.
Tu fais maintenant comme moy,
Mon mestier est bien praticqué.
LE PEUPLE FRANÇOYS.
Et dis-moy la raison pourquoi!
LE PEUPLE YTALICQUE.
Il n'est rien pire, par ma foy,
Qu'est un Françoys ytalicqué, etc., etc.»
Tandis que les deux peuples sont ainsi occupés à se dire des duretés
et à s'accuser réciproquement des maux de la guerre, survient l'Homme
obstiné (Jules II), qui se demande à lui-même d'où vient qu'il est
si pervers, _ne tenant compte de Dieu, ne d'homme, ne du diable_;
toutefois il persiste dans sa méchanceté. Pugnicion divine arrive à
son tour, monte en chaire et s'écrie: _«Tremblez, tremblez, pervers
peuple ytalicque!_--_Tremble, homme obstiné!_ Jules II n'est pas pour
s'effrayer de si peu: il se met à chanter le vin de Candie qu'il
trouve friand et gaillard. Symonie et Hypocrisie paraissent alors et
font assaut de scandale.
«On ne veut plus bénéfices donner
Si je n'y suis en estat et bobance.»
Ainsi, parle Symonie. Hypocrisie se vante d'être tout à Dieu _fors que
le corps et l'ame_. Le Peuple français demande:
D'où vient maintenant la guise
Que prestres ont des chambrières,
Que les chandelles de l'Eglise
Vont vendre, etc., etc., etc.
_Démérite_ renchérit sur _Pugnicion divine_, dans les reproches
adressés au pontife romain, et dit, en faisant allusion aux armoirie
des la _Rovère_:
Le chesne ombrage le lion
Rempli d'usure et de trafique.
A la fin Hypocrisie et Symonie paraissent s'amender. L'Homme obstiné
seul tient bon. Il y a de l'esprit dans les discours de _Démérite_ qui
finissent tous par un refrain dont le sens est que tous ces désordres
seraient terminés si..... Les deux Peuples unissent leurs plaintes
contre l'Homme obstiné, auprès de Pugnicion divine, et la moralité se
conclut par des exhortations mutuelles de couper court à tant de maux.
Il ne faut pas oublier que Louis XII se réjouissait de voir cette
moralité qu'il se fit jouer par ordre.
La Farce qui forme la troisième partie du jeu nous montre une femme
Doublette se plaignant de ce que son mari Raoullet Ployart laboure mal
la vigne. Raoullet Ployart s'excuse sur ce que cela lui fait mal aux
reins. Leur valet Mausecret s'offre pour suppléant. Doublette aurait
envie d'accepter, mais Raoullet ne veut pas. Alors Doublette recourt
secrètement à deux personnages: _Dire_ et _Faire_. Dire parle si bien
que Doublette l'accueille d'abord; mais tout se passant en discours,
elle se dégoûte de _Dire_ et se rabat sur _Faire_. Pour le coup, elle
est contente; car _Faire_ travaille si dru la vigne que Raoullet en
devient témoin. Grands cris du mari. La cause est portée devant le
seigneur de _Baille-Treu_, qui donne raison à Doublette. Conclusion
que _les femmes sans contredire ayment trop mieux faire que dire_.
Nous conclurons aussi, de cette farce graveleuse, que le bon goût n'a
pas moins profité aux mœurs qu'à l'art du théâtre. Cependant, il
faut le dire à l'honneur de nos anciens poètes dramatiques, il y eut
toujours bien loin de leurs plaisanteries les plus nues à la révoltante
obscénité qui déshonorait, au XVIe siècle, les pères du théâtre
italien, bien plus avancés d'ailleurs sous le rapport du style et de
l'intrigue. Tandis que ceux-ci étaient trop fidèles à une affreuse
peinture de mœurs qu'ils semblaient mieux aimer décrire que corriger,
les nôtres laissaient percer, à travers leurs gros mots et leurs
naïvetés crues, un certain goût de réforme et de satire morale qui
mérite des éloges. Ils censuraient, souvent ingénieusement, les abus
de tout genre qui leur étaient désignés par l'opinion éclairée de leur
temps, et même dans leurs grandes privautés, ils se montraient plus
libres que libertins. Leurs progrès dans l'art du théâtre furent lents,
il est vrai, principalement dans la tragédie; mais ils furent constans
et certains jusqu'à ces jours brillans où la double palme du théâtre
fut décernée à nos muses dramatiques: car elle nous fut décernée et
très justement; et c'est en vain qu'on se débat contre cette vérité qui
est et sera toujours hors de doute. Ce beau triomphe tient, du reste,
à deux traits principaux du caractère national: la finesse maligne qui
observe et la mobile souplesse qui sait imiter.
OPUS MERLINI COCAII,
POETÆ MANTUANI MACARONICORUM.
Totum in pristinam formam per me magistrum acquarium lodolam
optime redactum, in his infra notatis titulis divisum:
1°. ZANITONELLA, quæ de amore Tonelli erga Zaninam tractat;
quæ constat ex tredecim sonilegiis, septem eglogis, et una
strambottolegia.
2°. PHANTASIÆ MACARONICON, divisum in viginti quinque
macaronicis, tractans de gestis magnanimi et prudentissimi
Baldi.
3°. MOSCHEÆ FACETUS liber, in tribus partibus divisus, et
tractans de cruento certamine muscarum et formicarum.
4°. LIBELLUS epistolarum et epigrammatum ad varias personas
directorum. Tusculani apud lacum Benacensem. Alexander
Paganinus M.D.XXI. die V januarii. 1 vol. in-16 de 272
feuillets sans l'Épître à Paganino; figures en bois, caractères
italiques.
Cette édition des poèmes macaroniques de Théophile Folengi
ou Folengio, dit Merlin Cocaïe, est rare et précieuse. La
première, qui fut imprimée à Venise en 1513, est moins
complète. Celle de 1692, pet. in-8, figures, Amsterdam
(Neapoli), chez Abraham, à Someren, ne lui est préférable
que parce qu'elle est plus belle et en lettres rondes. On ne
croyait cette dernière tirée que sur deux papiers; mais le
hasard m'ayant fait conférer mon exemplaire non rogné avec
l'exemplaire en grand papier, aussi non rogné, qu'en possède
M. Renouard, la découverte inattendue que le mien avait un
demi-pouce de plus de hauteur que celui du savant libraire nous
a révélé qu'il y avait un très grand papier (charta maxima) de
cette édition de 1692, lequel a de hauteur ____ pouces ____
lignes. La traduction française, en prose, imprimée à Paris
en 1606 et en 1734, sous la date de 1606, en 2 vol. in-12, ne
porte point de nom d'auteur. M. Barbier lui-même ne fait pas
connaître ce traducteur qui, du reste, n'a traduit que les 25
chants du poème des Gestes de Baldus, et l'horrible bataille
des Mouches et des Fourmis. Il y a un grand papier de cette
traduction sans texte, lequel est fort rare, ne paraît pas
avoir été connu de M. Brunet, et dont nous avons un exemplaire
non rogné, portant ____ pouces ____ lignes de hauteur.
(1513-21--1606--1692.)
Thomas Folengi, créateur de ces poèmes satiriques et bizarres pour
donner sans doute plus de piquant à ses saillies et en même temps
voiler ses hardiesses, se servit d'un langage mêlé de mots latins,
toscans, français, tudesques, mantuans, brescians, bergamasques, appelé
pour cette raison macaronique, du nom des macaronis italiens, qui sont,
comme on sait, un mets composé d'ingrédiens divers, langage faux,
burlesque, plus propre à gâter le goût qu'à seconder l'imagination,
il est vrai; mais dont il faut avouer que le chantre de Baldus, bien
supérieur à ses nombreux émules, a fait usage avec beaucoup d'art, de
génie même et une harmonie souvent très heureuse. Ce poète (car c'est
un véritable poète en habit d'arlequin) était un savant religieux du
XVIe siècle, natif de Mantoue, qui, après avoir souffert plusieurs
persécutions pour ses licences, et s'être tiré d'affaire autant de fois
par la protection de quelques princes italiens, notamment de Ferdinand
de Gonzague, mourut dans l'Etat de Venise, au monastère de Sainte-Croix
de Campesio près Bassano, le 9 décembre 1544, sous le pontificat de
Paul III, (Alexandre Farnèse), pape célèbre qui assembla le concile de
Trente, fit avec l'empereur et les Vénitiens une ligue inutile contre
les Turcs, chercha vainement à réconcilier Charles-Quint avec François
Ier, établit l'inquisition à Naples, approuva l'institut des jésuites,
et se conduisit, à l'égard de Henri VIII d'Angleterre, avec une rigueur
si peu sensée et si fatale au Saint-Siége. Nous rappelons ces faits
parce que Folengi les rappelle souvent dans ceux des écrits qui sont
postérieurs aux poèmes dont nous allons parler. Quant aux allusions
historiques renfermées à toutes pages dans ces poèmes, il convient,
pour les expliquer, de remonter de 1513 à 1500, époque où ils parurent
pour la première fois; c'est à dire aux pontificats d'Innocent VIII
(Cibo), qui suivit Sixte IV et dont les mœurs étaient si dissolues;
d'Alexandre VI (Borgia), qui souilla la chaire de saint Pierre, pendant
les onze années de son règne, par ses meurtres, ses sacriléges, ses
débauches et sa honteuse simonie, plus que n'avaient fait tous ses
devanciers pris ensemble; de Pie III (Todeschini), qui ne siégea que
vingt et un jours; et enfin, de Jules II (la Rovère), pontife guerrier
et politique, devenu l'arbitre de l'Italie en se liant d'abord, par
la ligue de Cambrai, avec la France, et les autres puissances contre
les Vénitiens, puis avec ceux-ci contre Louis XII; double jeu que son
successeur Léon X n'imita pas avec succès. Tant d'intrigues, tant de
guerres et de ligues faites et rompues, le tout pour asseoir, par
la division, la suprématie temporelle de la cour de Rome en Italie;
ces agitations perpétuelles et sanglantes, qui, avec les anciennes
querelles du sacerdoce et de l'empire, forment toute l'histoire de ce
malheureux pays, avaient plongé ses habitans de toutes les classes et
de tous les ordres dans une telle confusion de mœurs et de principes,
que personne ne pouvait s'en taire, pas même ceux que le mal avait
infectés. La littérature italienne du XVIe siècle retrace, en tout
genre, directement ou indirectement, cet état moral, depuis l'épigramme
jusqu'à l'épopée; depuis le conte libertin jusqu'à l'histoire sérieuse.
Les moines italiens, et c'est de leur part un grand trait de générosité
ou d'effronterie, ne furent pas les derniers à censurer leur patrie et
leur temps, ni les moins hardis dans leurs tableaux et leurs satires.
Folengi seul en serait un exemple frappant. Ses écrits sont remplis
d'esprit, de verve maligne, de mouvement et de vie; mais le style
n'en est pas modeste, loin de là, et si loin que nous en avertissons
les lecteurs de ces analyses, afin qu'ils se disposent comme des gens
qui, pour aller chercher des fleurs, auraient à traverser une mauvaise
ruelle, précédée d'un bourbier. Pour mettre le public tout d'abord au
courant du style macaronique, nous citerons et traduirons le sixain
pseudonyme de Jean Baricocole placé en tête des poésies de Folengi. Ce
sixain est dirigé contre un certain Scardaffus qui avait défiguré les
macaroniques dans une édition antérieure à celle de Lodola:
_Hexasticon Johannis Baricocolæ._
Merdi loqui putrido Scardaffi stercore nuper
Omnibus in bandis imboazata fui.
Me tamen acquarii Lodolæ sguratio lavit;
Sum quoque savono facta galanta suo.
Ergo me populi comprantes solvite bursas;
Si quis avaritia non emit, ille miser.
_Sixain de Jean Baricocole._
Le puant Scardafus à Merdi souffle haleine,
M'avait, dans tous les sens, d'ordure embarbouillé.
Le Verseau Lodola m'a tant et tant mouillé,
Que son savon m'a fait plus net qu'une fontaine.
Maintenant, pour m'avoir, peuples, boursillez tous;
Si lésine vous tient, ma foi, tant pis pour vous.
Venons, il en est temps, après ce long préambule, à l'examen
des macaroniques dont peu de critiques ont parlé et encore très
succinctement.
ZANITONELLA.
Le berger Tonellus, amant grossier, mais passionné de la belle
vachère Zanina, est le héros des 13 sonnets, des 7 élégies et de la
strambottologie de Merlin Cocaïe; bucoliques grivoises où l'on est
étonné de trouver tant de graces et de sentiment. Le second sonnet
commençant par ce vers:
_Tempus erat, flores cum primavera galantas--spantegat_, etc.,
et dans lequel Tonellus raconte comment il est tombé amoureux, est une
pièce très jolie et très délicate. Nous en dirons autant du quatrième
qui contient l'éloge des charmes de Zanina:
_Stella Diana mihi se monstrat nonne politam,
Quum movet occhiodas bella Zanina suas?
.......................................
Capra legera mihi dum saltat nonne videtur,
Quum ballat fomnæ gamba intenta meæ?
Testa manus, gambæ, venter, pes, coppa Zaninæ,
Sunt Sol, Luna, Venus, Capra, Lentus, Opes._
Quand ma Zanina charmante fait mouvoir ses yeux, n'est-ce pas
l'étoile de Diane qui se montre à moi dans tout son éclat?
Quand elle danse avec moi, jambe contre jambe, n'est-ce pas une
chèvre légère qui folâtre? etc., etc., etc.
La première églogue offre une imitation de la première bucolique de
Virgile. C'est un dialogue entre Tonellus, Philippe et Pedralus, en
l'honneur du marquis Frédéric de Gonzague qui avait délivré le pays de
Mantoue de la brutalité des soldats allemands, et, par ce moyen, donné
un libre cours à la passion de Tonellus pour Zanina:
«Nos Todescorum furiam scapamus
»Qui greges robant, casamenta brusant,
»Feminas sforzant, vacuant vasellos,
»Cuncta ruinant, etc., etc., etc.
....................................
»Mantuæ princeps Fredericus istud,
»Otium nobis dedit, ô Pedrale! etc., etc.
....................................
»Sit meus semper duca vel signorus, etc.»
Nous sommes, grâces à lui, échappés à la furie de ces tudesques
voleurs de troupeaux, brûleurs de maisons, forceurs de femmes,
videurs de tonneaux, et ruineurs de tout. C'est lui, c'est le
prince de Mantoue qui nous a fait ce loisir, ô Pedralus, qu'il
soit mon duc, qu'il soit mon seigneur à toujours! etc.
Tonellus s'étend sur les louanges de Mantoue à propos du prince
Frédéric:
«Mantua est cunctis melior citadis,
»Mantuæ gens est bona, liberalis.
...................................
»Ista primaros generat poetas,
»Excitat pronos juvenes ad arma.
»Ricca frumento, pegoris, olivis,
»Piscibus, uvis, etc., etc.
»Semper in ballis gaudit et moreschis;
»Hic strepunt pivæ, cifolli, canelli.
...................................
»Non ibi proles gibillina plus quam
»Guelfa guadatur, sed amant vicissim;
»Prandeunt, cœnant, caciant, osellant,
»Carmina dicunt, etc., etc.»
Mantoue est la meilleure des cités; les habitans de Mantoue
sont bons et généreux. Mantoue engendre les princes des
poètes; elle enflamme la jeunesse d'ardeur guerrière; elle
abonde en grains, en troupeaux, en olives, en poissons et en
vignes. On y vit dans une joie perpétuelle; on y danse au
son des cornemuses, des flageolets et des flûtes. Là point
de distinctions entre les gibelins et les guelfes. Les deux
factions se confondent pour aimer, danser, festoyer, chanter
des vers ensemble, etc., etc.
Le pauvre Pedralus, à l'exemple de Mélibée, répond à ces doux
épanchemens par de tristes complaintes. Il rappelle les malheurs
de Bresce, sa patrie, déchirée par les guerres avec les Français,
les Italiens, les Espagnols, les Allemands, les Chatspelés, les
Brisegueules, etc., etc. Il quitte ensuite Tonellus sans vouloir même
accepter son toit pour une nuit.
La seconde églogue est encore une imitation de Virgile. Tonellus s'y
plaint à sa maîtresse des rigueurs dont elle l'accable. Il lui dit de
n'être pas si fière de sa blancheur, que la terre blanche donne souvent
des moissons noires, tandis que la terre noire donne souvent des
moissons blanches. Ce sont là des raisonnemens de bergers et d'amans;
mais les amans et les bergers ne sont jamais plus aimables et plus
naturels qu'alors qu'ils sont pires logiciens.
Dans la troisième églogue, qui nous paraît un petit chef-d'œuvre de
passion, Tonellus aborde Zanina seule, couchée à l'ombre fatale d'un
noyer. Il la flatte, la presse, lui dit tout ce que l'amour a de plus
tendre et de plus vif. Zanina le reçoit avec des injures et le renvoie
à sa chère Simone: il est évident qu'elle est jalouse. Tonellus fait de
vains efforts pour effacer de l'esprit de son amie la folle idée d'un
amour pour Simone, et lui reproche, à son tour, d'aimer Bertol. «Je
n'aime ni Bertol qui m'a injuriée l'autre jour, ni personne; je hais
tous les bergers, reprend Zanina.--Tu ne hais pas tous les bergers, tu
aimes Bertol, et pourtant:
«Sum ditior illo......
»Si forma, dubium nihil est, sum pulchrior illo;
»Si cantu stipulæque sono, sum doctior illo;
»Bertolus niger est, pede claudicat, oreque tardo
»Balbutit, unius cui desit lumen ocelli.»
«Je suis plus riche que lui. Si tu considères la beauté, certes
je suis plus beau que lui; si le chant et la musette, j'en sais
plus que lui. Bertol est noir; il boite, il balbutie d'une
langue tardive; enfin il lui manque la lumière d'un œil.»
«N'importe: je ne veux pas te suivre, Tonellus. Allons, mes
chèvres, allons-nous-en. Adieu, bergers, bois et fontaines! que
ceux qui le savent le disent; l'amour est une démence.»
La quatrième églogue continue la précédente. Mêmes plaintes de
Tonellus; seulement les plaintes deviennent plus amères et moins
tendres. Elles sentent la fureur. Le sexe entier y est maudit à
l'occasion des rigueurs de Zanina:
«Qualiter cunctæ pereant puellæ!
»Qualiter femnæ moriantur omnes!
»Quæque poltrona est, similanda cagnæ,
»Quæque Zaninæ.
»Rumor et lites veniant ab istis.
»Rixa cum femnis pariter creatur.
»Ricchus est orbis diavolibus istis,
»Ricchior orchus, etc., etc., etc.
»Vado piccari, etc., etc., etc.»