nouvelle que celle du mystère de la Passion de Notre Seigneur
Jésus-Christ, quoique plusieurs écrivains recommandables, tels que
la Croix du Maine, du Verdier, Vauprivas et le Duchat les aient
confondus dans une origine commune. L'erreur de ces derniers tient à
ce qu'ils n'ont pas distingué les Mystères d'avec les Moralités, ce
qu'ont fait judicieusement les frères Parfait dans leur _Histoire du
Théâtre Français_, ouvrage, par parenthèse, très estimable, dans sa
simplicité de rédaction, par le nombre et l'exactitude des recherches
qu'il suppose et des renseignemens qu'il donne. Les Mystères,
disons-le avec nos excellens guides, étaient des pièces sérieuses,
tirées exclusivement de l'Histoire sacrée et profane, mais plus
souvent des récits de l'Ancien et du Nouveau Testament. La troupe,
dite des _Confrères de la Passion_, en avait le monopole qui leur
fut accordé sous Charles VI, en 1402, et retiré, sous François Ier,
en 1548, par suite des licences qu'ils s'étaient données, ou que le
public se donnait, à leur occasion, aux dépens de la religion. Quant
aux Moralités, elles formaient le domaine des clercs de la basoche,
corporation de jeunes légistes, successivement favorisée par nos rois,
dont l'établissement remontait à Philippe le Bel, en 1303, et qui, par
un effet de la gaîté naturelle à la jeunesse, s'étant, depuis longues
années, attribué le privilége d'amuser la capitale par toute sorte de
fêtes, avait voulu, à l'instar des confrères, fonder un théâtre, ce
qu'elle fit quelque temps après 1402, sans pouvoir néanmoins exploiter
le champ des grands sujets historiques, réservé entièrement à leurs
aînés. Il advint aux basochiens ce qui était advenu aux confrères;
c'est-à-dire qu'après avoir débuté moralement, saintement même, si
l'on veut, en faisant de leurs petites compositions, de mille vers au
plus, des instructions édifiantes pour les spectateurs presque toujours
sous le voile allégorique, en personnifiant les vertus et les vices,
en faisant dialoguer, dans un but honnête, _Franche voulunté_ avec
_Contrition_, _Chasteté_ avec _Bien advisé_, _Luxure_ avec _Malefin_;
le tout en présence de Dieu, de Marie et des Anges, à la barbe de Satan
et de Beelzébuth, ils finirent, dans leurs _Moralitez_, dégénérées
en farces, par devenir de vrais diables de malice et de satire
personnelle; d'où s'ensuivit qu'après bien des vicissitudes et force
arrêts pour et contre eux, après qu'entre autres choses, ils eurent été
supprimés par Charles VIII, et rétablis par le bon roi Louis XII, qui
voulait, disait-il, s'entendre crier la vérité, fût-ce par la bouche
de la satire, ils furent interdits tout à fait en 1540, _sous peine de
la hart_, pour n'avoir plus, depuis lors, que des destinées vulgaires
et obscures. La licence fut plus heureuse à la suite des _Enfans
sans soucy_, dans les _Farces joyeuses_ et les _Sotties_; mais nous
parlerons en leur lieu des _Enfans sans soucy_, ces patriarches de nos
petits théâtres; maintenant tenons-nous aux _Moralitez_, et notamment à
celle qui fait le sujet de cet article.
Une opinion conjecturale, bien fondée d'ailleurs sur le ton de bonne
foi qui règne dans l'ouvrage, tout grossier qu'il est, a fait penser
que la moralité des blasphémateurs datait de l'année 1502 environ.
Elle ne serait donc pas des plus anciennes; la première inscrite dans
le catalogue des frères Parfait, étant _celle de la Vigile des Morts_
par Jean Molinet (1474); mais elle tiendrait encore un rang d'âge très
sortable dans la période morale, puisqu'elle aurait précédé celles
de _Mundus, Caro, Demonia, de l'homme juste et l'homme mondain, de
l'enfant prodigue_, et aussi la pathétique moralité _de la chaste
villageoise_ dont on verra l'extrait dans ce recueil analytique.
Les Blasphémateurs débutent par un prologue en vers édifians et
soporifiques, terminé par cet avis de l'auteur aux spectateurs: «_Je
vous supply que nul ne parle haut--Et ne face nully bruict qui nous
nuyse;--Patience est vertu qui moult vault--Et qui l'a ung ainsi
chascun la prise._»
Les diables paraissent: Lucifer appelle ses frères les démons: «_Haro!
haro! haro! j'enraige,--Où estes-vous, meschans truans?_»
Satan vient: «_Que veux-tu, mauldict Lucifer?--Que te faut-il, beste
sauvaige?--Je viens tout droict du pays de France--Où j'ay faict faire
mille maulx,--Encontre Dieu et sa puissance,--Par meurtriers et par
larronneaux._»
Béhémoth arrive aussitôt, et dit: «_Je viens de Sainct-Jacques en
Galice--Où j'ay faict le diable et sa mère--Car un marrault mauldict
et nice--Devant tous a tué son père.--J'ay faict coucher une
commère--Lubricque, mauldicte et dampnable--Plusieurs foys avec son
compère,--Dont auront douleur innombrable._»
Voilà de hautes œuvres de ces deux diables, et pourtant Lucifer n'en
est pas content; il leur souhaite la fièvre quartaine et leur commande
d'aller «_Tôt par monts et par vaux--Faire jurer le nom de Dieu--A
garses et garsonneaux,--En toute place et en tout lieu_; ce que
Satan promet, se soumettant, au cas contraire, à être _dedans le feu
infernal, aggravanté_. Sur ces entrefaites, survient un bon vivant qui
se propose de mener _vie de liesse_, sans se douter qu'il va devenir le
Blasphémateur. Les stances qu'il débite sont d'un rhythme harmonieux,
qui paraîtrait tel, même encore aujourd'hui:
Fy de marchans,
Fy de paysans,
Au regard de ma regnommée!
Gentils gallans
Seront fringans
Par le sang bieu, c'est ma pensée!
Puisqu'il m'agrée
Toute l'année
Je mesneray jeux et esbats;
De mon epee
Gente et parée
Tuerai villains, chétifs et matz.
L'épicurien chanterait encore si Satan n'était venu l'interrompre
pour lui conseiller de jurer le nom de Dieu, dans la vue d'être
heureux et redouté. Le conseil plaît au quidam, qui se prend à ne
plus rien proférer que précédé de _vertu Dieu! sang Dieu! tête Dieu!_
etc.; ce qu'entendant l'édifiante Briette, _incipit_ à sermoner le
Blasphémateur, qui a la velléité de se repentir, et qui sort avec sa
prêcheuse pour laisser la place à Lucifer. Nouvel appel de Lucifer
à Satan et à Béhémoth, pour leur recommander surtout le blasphême
du rédempteur. Belles promesses des deux diables. Dialogue entre un
renieur et le Blasphémateur: puis, vient Béhémoth, qui, ayant mis le
cœur au ventre de l'injuriateur et de son fils, produit une grêle
de _vertu Dieu! sang Dieu! tête Dieu!_ à ne s'y plus reconnaître. Le
père injuriateur commence: «_Le sang Dieu! puisque j'ai argent,--Je
vivrai à mon appétit,--Comme les enfans du présent.--Ensuy moy en faict
et en dict!_» A quoi le fils répond: «_Par Dieu! ne serez desdict_,
etc., etc.»--«_Le sang Dieu_, reprend le père, _tu es proprement--De
la condition que estoye--Quand j'estois petit seurement_, etc., etc.»
Ce dont le fils convient en ces mots: «_Au diable sois si je ne
suis--Délibéré de fil en lice_, etc., etc.»
Pendant que les interlocuteurs sont en si beau train, arrive l'Église
qui _incipit_ en ces termes pompeux: «_Souverain roy omnipotent--Du
Firmament!_ etc., etc.--_Je m'esbahis certainement--Présentement--Des
juremens qui te font guerre_, etc.» L'Église prend un crucifix en main,
se promet de châtier les blasphémateurs, et sort. Le Blasphémateur en
titre, le Renieur et Briette reviennent; l'injuriateur les suit; et
les juremens de recommencer _par sainte Madeleine! par saint Médard!
par la croix Dieu!_ etc., etc. Nos jureurs mettent la table à manger,
_ponunt mensam_. Voilà tout d'un coup que la Guerre, la Famine et la
Mort entrent en scène pour se vanter de leur savoir-faire, ce qui
ouvre au poète le champ de la satire. Les convives sacriléges n'en
perdent ni un coup de dent ni un coup de vin, et Briette elle-même, en
belle humeur, veut, _par saint Germain_, que _totum efficiatur vitrum
plenum vino_. L'Eglise essaie de troubler cette grosse joie avec des
remontrances moitié en latin et moitié en français; les buveurs ne
continuent pas moins de jurer, renier, boire; et même ils se mettent
à jouer, tout en reniant le Créateur. Les joueurs ivres se querellent
et n'en boivent que plus. «_Ah! je boirai si vous voulez_, dit le
Renieur, _mais je pisserai sous la table_.» Briette va plus loin en
bons propos, et jure que, si quelqu'un demande..... ses faveurs, il
les aura, _s'il est jolyet_. Quoi! Briette qui prêchait si bien, il
n'y a qu'un moment, dire de pareilles choses! ce que c'est que la
mauvaise compagnie! Alors Lucifer, jugeant la poire mûre, se montre en
appelant Satan et Béhémoth pour qu'ils s'emparent des coupables; mais
préalablement ceux-ci font un nouvel assaut de juremens et de discours
libertins. Briette, surtout, se distingue en petits vers de cinq pieds
tout à fait coquets, où, par parenthèse, les rimes des deux genres
s'entre-mêlent assez régulièrement. Sur ces entrefaites, l'Église
vient tenter un dernier effort. «_Qui es-tu? que maugré Jésus--tu nous
remplis le cul d'abus?_ lui dit le Blasphémateur.» L'Église, sans se
fâcher, répond gravement: «_J'ay nom l'Église.--De quoi sers-tu?_ lui
demande le négateur.--_Je te baptise_, répond _Ecclesia_.» Là dessus
long récit des cérémonies du baptême, et puis sermon. Les convives
tiennent bon. «_Va au diable! va te...; par Dieu! je te romprai les
dents._ L'Église n'oppose à ces infamies que doux reproches et saintes
exhortations; mais il est grand temps que Dieu vienne à son aide, car
les buveurs commencent à la vouloir gourmer. Aussi apparaît-il pour
prononcer de dures sentences, qui, soutenues du crucifix, ébranlent
un peu le courage de la compagnie. Celle-ci se réconforte, toutefois,
et reprend ses juremens et ses renégations jusqu'au point de vouloir
crucifier Dieu. Soudain Marie, Chérubin, Séraphin accourent tout en
larmes faire des complaintes. Représentation de la Passion. L'Église
revient haranguer les nouveaux déicides. Point de repentir chez
ces gens; il faut absolument que Séraphin et Chérubin les jettent
à terre, leur crèvent les yeux, et les menacent de pis. Cependant
les voilà qui se relèvent et recommencent encore, en disant qu'ils
veulent mourir dans l'impénitence finale. Pieux discours de Marie en
opposition aux discours des trois diables. Enfin les trois fléaux
tombent sur les bandits et les tuent. Les ames de ces vilains morts
sont livrées aux diables, qui, après leur avoir fait le tableau des
douceurs qui les attendent, _ponunt eas in cacabinam_. Alors ces ames
se lamentent: il est bien temps! elles regrettent leur vie et Satan
triomphe. «_J'en aurai d'autres encore_, dit-il, _en Languedoc et en
Esture,--en Portugal et Beauvoys_ (Beauvoysis),--_Allemands, Flamands
et Françoys,--et Pigourdins et Bourguignons,--Anglois, Ecossois et
Bretons_, etc., etc., etc.» Briette s'écrie: «_O souverain débonnaire!
justement nous sommes punis._» Ainsi le confesse, de son côté, le
Renieur. L'Injuriateur lui-même veut se réconcilier. L'Eglise, toute
miséricordieuse, écoute la voix de ce repentir tardif; elle pardonne et
dit: «Chantons _Te Deum laudamus!_»
L'auteur de cette Moralité n'est pas connu. Ce pourrait bien être Jehan
Molinet, qui avec Barthélemy Aneau, Jehan d'Abundance le basochien, et
Jehan Bouchet, dit le Traverseur, étaient les principaux fournisseurs
en ce genre de pièces. En tout cas, elle ne saurait appartenir à
Barthélemy Aneau, qui fut plus tard luthérien; ni à Jehan Bouchet, qui
avait trop d'esprit pour un tel ouvrage; surtout si, comme nous le
croyons, il est le père de la moralité de la _Chaste villageoise_.
LES REGNARDS
TRAVERSANT LES PÉRILLEUSES VOYES
DES FOLLES FIANCES DU MONDE;
Composées par Sébastien Brand, lequel composa la Nef des Fols,
dernièrement imprimé à Paris, par Michel le Noir, libraire
demeurant sur le pont Sainct-Michel, à lymaige Sainct Jehan
levangeliste, et fut achevé lan mil cinq cens et quatre, le
XXI jour de may. 1 vol. in-4 gothique, figures en bois. (_Très
rare._)
(1504.)
Cet ancien et précieux écrit de morale est le chef-d'œuvre du célèbre
Jean Bouchet, qui en prit le surnom de _Traverseur_, auteur dramatique
des plus estimés du 15e siècle, et savant historiographe, comme le
prouvent ses excellentes _Annales d'Aquitaine_. Né à Poitiers, en
1476, il y devint procureur distingué, se fit une grande réputation
par ses écrits, et mourut vers 1550. Est-ce prudence ou modestie de
sa part; est-ce caprice de son premier éditeur, Antoine Vérard, qui
fit mettre les _Regnards traversant_, etc., sous le nom de Sébastien
Brand, fameux jurisconsulte de Strasbourg, né en 1454, mort en 1520?
Nous l'ignorons; mais il n'y a point de doute à élever sur le véritable
auteur du livre, puisque son nom et sa patrie sont écrits en forme
d'acrostiche au commencement du chapitre intitulé: _Exhortation où
par les premières lettres des lignes trouverez le nom de l'acteur et
le lieu de sa nativité_. L'analyse exacte de ce livre serait plus que
difficile, attendu qu'il manque absolument de méthode, à l'exemple de
tous les traités philosophiques de cette époque, soit en Italie, soit
en France. On voit bien que les premiers prosateurs ont été formés par
les poètes: ils courent à l'aventure en tout sens, sous la conduite
de l'imagination plutôt que de la raison, et fournissent ainsi leur
carrière démesurée sans l'avoir proprement commencée ni finie. Ainsi
procède le penseur Michel Montaigne lui-même; mais celui-là, pour le
coup, est pourvu de tant de génie et de verve gasconne, qu'il est
encore plus malaisé de l'oublier que de l'extraire. Contentons-nous
donc de faire connaître, par quelques citations, le style et la manière
du _Traverseur_, après avoir, avant tout, rendu hommage à sa fécondité,
à ses vues saines, à ses réflexions solides, et à la pureté surprenante
de sa diction, principalement dans sa prose, infiniment préférable à
ses vers, d'abord beaucoup trop multipliés. _Les Regnards traversant_
comprennent trois parties: la 1re, toute en prose, est divisée en 13
chapitres de réflexions et de censures judicieuses sur le relâchement
des mœurs, l'inconstance du peuple, la vraie et la fausse noblesse,
les devoirs et les vices des grands, les folles espérances de ceux qui
s'attachent trop aux biens de fortune et aux dignités, l'hypocrisie
des femmes, des moines et des gens de cours; sur les envieux, les fous
amoureux et les usuriers; sur les mauvais conseillers des princes,
les violateurs des franchises de l'Église, la vie dissolue du clergé,
les inconvéniens du célibat des prêtres, qu'il admet pourtant par
respect pour les canons; sur la justice et ses organes, sur l'objet
de l'autorité royale, les châtimens dont Dieu a frappé la France,
etc., etc., le tout mêlé d'exemples, de rapprochemens historiques
et de textes sacrés. La 2e partie est en vers: c'est une suite de
pièces morales du rhythme de huit et de dix pieds, que l'auteur
nomme ballades, où il passe en revue les sciences, les arts, les
professions, les métiers, pour en montrer les abus, depuis le labourage
jusqu'à la médecine; depuis la charpenterie jusqu'à la chevalerie;
depuis la théologie jusqu'à la musique; et aussi tous les vices qui
affligent l'humanité en général. Il règne un peu de mélancolie et
beaucoup de négligence dans les vers de Bouchet. On peut, si l'on veut,
s'en prendre à la maladie dont il nous dit qu'il était alors tourmenté.
Au surplus, rien de plus moral que cette macédoine poétique. La 3e
partie a donné à l'ouvrage entier son titre, et c'est la plus étendue.
Le sujet en est un vieux pécheur de renard, lequel sentant poindre
l'aiguillon de la mort, veut faire une bonne fin et se confesse. Les
exhortations du confesseur, flanquées de longs passages des Écritures,
forment presque tout ce poème plus ennuyeux encore qu'édifiant, et
fort au dessous des réflexions et des ballades précédentes. La
totalité du livre peut être considérée comme une explication des
figures allégoriques, gravées sur bois, qui précèdent les chapitres,
et où l'on voit des renards en divers costumes et diverses attitudes.
L'esprit humain aime naturellement les allégories, les énigmes, le
merveilleux; c'est ce que témoignent les premiers auteurs de toutes les
littératures, par les formes contournées dont ils ont enveloppé leurs
productions.
Voici maintenant de courts échantillons des vers et de la prose de Jean
Bouchet:
Il ne faut point que le Seigneur se rye
Quand ses subjects sont en mutinerie,
Mais à cela doibt saigement pourvoir
Et tout premier doibt oster pillerie,
Et d'avec luy deschasser flatterie;
Car ces deux vices font maints maux recebvoir,
En oultre ce, je lui fais assavoir
Que s'il ayme trop argent ou avoir,
Tout yra mal; ce n'est point mocquerie, etc.
Les nobles font aujourd'hui tant de maulx
A leurs subjects et très poures vassaulx
Que l'air en put et le ciel en murmure.
Les juges font de trop villains deffaulx,
Les advocats sont cauteleux et faulx,
Les procureurs font pis, je le vous jure,
Et le marchant pour bien pou se parjure,
Faisant à Dieu et son proème injure.
Les mécanies si sont trompeurs et caulx;
Sergens, notaires font mainte forfaiture;
Le laboureur près son champ et pasture,
Ne fait pas moins nonobstant ses travaux.
Curés, evesques et prebstres séculiers
Des abus font à cens et à milliers
Que je ne nomme parce qu'on le scet bien.
Abbés, prieurs et moynes réguliers
Sont aujourd'hui si très irréguliers
Qu'on ne pourrait dire d'eulx aulcun bien.
........................................
C'est grant horreur, pour au propos venir,
Des gens d'église auxquels on voit tenir
Publicquement bastards et concubines.
Femme ne peut si bien se contenir
Qu'ils ne facent à pesché parvenir, etc., etc.
DES FOLS AMOUREUX.
«O fols amoureux qui metiez vostre cueur en une chose tant vile et
abominable, regardez le dangier où à vue d'œil vous vous mettez.
Considérez les maulx que les fols amoureux ont pour leurs sottes
amourettes. Les uns en sont occis, les aultres en sont malades, les
aultres en sont perturbés de leurs sens, les aultres destruits et
mis à poureté, les aultres abétis, et les aultres impotens pour les
froidures qu'ils ont en leur jeunesse endurées à la porte de leurs
dames. Il fault aller, venir, traverser, regarder en crainte, saluer
sous le bonnet, porter boucquets, bagues et afficquets; il fault pomper
et triumpher. Le fol amoureux cuide par adventure estre aimé, et on se
mocque de lui, on lui rit devant, et par derrière on le mort. On prend
de lui ce qu'on peut, et puis a le douloureux congé. Toute la nuit il
pense à celle qui ne tient compte de lui...; il songe et resve et ne
peult à personne tenir propos. Il est fantastique.»
DES MURMURES DES ENFANS D'ISRAEL.
«Vous desirez la guerre en vostre pays! peuple français! pour vous
enrichir, et c'est la chose qui plus appauvrit. Vous ne cerchez
que mutation de temps et convoitez ce qui plus vous est contraire.
Prenez pour exemple la mutinerie et la braguerie de Paris, qui fut à
plusieurs personnes pour lors joyeuse, et depuis très angoisseuse,
et dont ils crièrent, hélas! cent fois le jour. Peuple, peuple, vous
vous plaignez des princes et dictes qu'ils ont toutes vos richesses;
mais vous suffise d'autant que j'ay congnu la discorde de vostre vie
que vous-mesmes estes la cause de vostre poureté par trois choses:
la première vostre mauldite et malheureuse envie; la deuxième la
dissolution des divers estats et la superfluité des habits; la
troisième et principale chose sont les blasphèmes. Peuple français,
cuidez-vous avoir ayde de celuy que vous mesprisez et blasphémez?»
Nous finirons ces citations par les sages paroles du confesseur du
Renard, sur le néant de la beauté en présence de la mort.
Certes cheveu ne demourra
Tantost après que l'on mourra
Mais demourra le test plus net
Que n'est le cul d'un conninet.
...............................
Ces yeulx qui sont vers et rians
Et de vanité si frians,
Ce nez si bel et si traitis
Ce vis si poli si faitis
Et celle face coulourée
Ceste bouche si aournée
Que par si grant delict on baise
Quant on la tient à son ayse,
Tretout cela que devenra
Quand dedans la terre viendra
Et les vers auront faict leurs noces.
Des yeulx ne seront que les fosses,
Les os tout nuds du front, du vis,
Et celle gorge si polie
Dont mainte femme est si jolie,
Pardessus ce fourchu menton
Celle poictrine en qui met on,
Especiallement des femelles
Ces tétins poignans, ces mammelles
Dont les hommes font les cembaux,
Ce corps qui est si gent, si beaux
Et si acézinés par dehors;
Et oultre plus que sera lors
De ces reins derrière et devant,
Parler n'en ose plus avant.
Et après de ces trumaux blancs
Dont elles sont si glorieuses.
.................................
La gloute vermine et les vers
Et en l'esté et en l'hyvers
Si ne laisseront rien que manger, etc., etc.
LE JEU DU PRINCE DES SOTZ
ET MÈRE-SOTTE;
Joué aux Halles de Paris, le mardi gras, l'an mil cinq cens et
unze. Fin du Cry, Sottie, Moralité et Farce, composez par
Pierre Gringore, dit Mère-Sotte, et imprimez pour icelluy.
Un vol. petit in-8 gothique de 44 feuillets, de la plus grande
rareté, dont M. de Bure, n° 3269, dit qu'on ne connaît qu'un
seul exemplaire, lequel est dans la bibliothèque royale. Notre
exemplaire en est une copie manuscrite, figurée sur papier
fort, et si bien exécutée en gothique avec le frontispice et
la devise: raison partout; partout raison; tout par raison,
qu'on peut la considérer comme aussi précieuse que l'édition
originale. Cette copie nous a été vendue 120 fr. par M. le
libraire Techener, qui l'avait achetée, en 1829, à Londres, à
la vente des livres de M. Langs. Caron a réimprimé cet ouvrage,
en 1800, pour sa rare collection de différens ouvrages anciens.
(1511-1800.)
Il convient, à propos du chef-d'œuvre des anciennes pièces de
théâtre appelées _Sotties_, de rappeler au lecteur la source de ce
genre d'ouvrage et les particularités relatives aux auteurs qui
s'illustrèrent le plus dans cette carrière hasardeuse de la comédie
burlesque. Les frères Parfait nous apprennent, d'après l'histoire
de Paris et les œuvres de Marot, que les _Sotties_ naquirent d'une
société de jeunes gens spirituels et malins formée sous le règne de
Charles VI, temps d'émancipation et de licence, laquelle prit le nom
de société des _Enfans sans Soucy_. Cette association eut bientôt ses
lettres patentes, son organisation hiérarchique, son chef intitulé
_le Prince des Sots_, son grand dignitaire qui fut _Mère-Sotte_, son
costume à capuchon avec des oreilles d'âne, ses jours fériés où elle
faisait son entrée solennelle dans Paris, et ses représentations aux
Halles. D'abord son répertoire était restreint aux plaisanteries
dialoguées de la dernière classe; il s'agrandit ensuite par l'effet
d'une transaction avec la basoche qui lui permit de jouer des farces
et même des moralités; enfin les succès prodigieux qu'elle eut
engagèrent les confrères de la Passion à lui donner, sur leur scène,
droit de bourgeoisie. On sait que Louis XII ne dédaigna pas d'assister,
en personne, à ses jeux où les actes du gouvernement n'étaient pas
ménagés. François Ier ne se montra pas moins tolérant pour ses joyeux
écarts; et c'est à elle qu'on doit principalement attribuer cette verve
plaisante et frondeuse qui, pendant long-temps, a constitué, en France,
le seul contre-poids de pouvoirs d'ailleurs exorbitans. La société de
_la Calotte_, si à la mode sous Louis XV, peut être considérée comme
une émanation des _Enfans sans Soucy_, qui, de nos jours, usent et
abusent de leurs priviléges sous la double égide de la liberté de la
presse et de la caricature.