la dédie à Galéas Bentivoglio, protonotaire apostolique, en
reconnaissance de ce que ce prélat lui a fourni les _Mss._
1 vol. in-fol. en 2 parties, dont la première contient 106
feuillets, et la deuxième 65; sans autre titre que l'index
suivant, la rubrique précédente de l'imprimeur se trouvant à
la fin de la 2e partie; immédiatement avant, 1° la Lettre de
Bartolomée Bianchini à Mino Roscio, sénateur; 2° la Vie de
Codrus, par le même; 3° les Sept poésies laudatives de Virgile
Portus; 4° la Lettre laudative du savant Jean Pin, de Toulouse
au savant Jean Mourolet, de Tours; 5° une Épigramme du même et
son Epitaphe de Codrus; toutes pièces latines qui terminent
le volume. Voici l'index qui sert de titre à notre première
édition, laquelle est fort rare et renferme exactement les
mêmes choses que la seconde, de Venise 1506; la troisième,
de Paris, Jean Petit, 1515, in-4; et la quatrième, de Bâle,
1540, in-4; sauf que cette dernière offre, en plus, une table
générale des matières, ainsi que le dit M. Brunet.
(1500-1502.)
_In hoc vol. hæc continentur._
ORATIONES seu sermones, ut ipse appellabat (15)
EPISTOLÆ (10)
SILVÆ (22)
SATYRÆ ( 2)
ECLOGA ( 1)
EPIGRAMMATA (97)
Hyacinthe, cordonnier, dit Bélair, dit Saint-Hyacinthe, dit le
chevalier de Thémiseul, auteur du _Chef-d'œuvre d'un Inconnu_, l'un
des hommes qui ont eu le plus d'esprit, a fait, sur l'édition de 1515
(car il n'avait jamais vu la première), une analyse exacte et détaillée
des ouvrages de Codrus Urcæus, principalement des XV discours en
prose qui en sont la partie la plus curieuse et la plus étendue. Cet
excellent morceau, le meilleur, peut-être, de ses mémoires littéraires,
aujourd'hui trop peu lus, servira de base au présent extrait, dont il
nous eût dispensés, si nous n'avions, d'ailleurs, jugé convenable d'y
joindre quelques additions, et de parler de plusieurs notes autographes
de Bernard de la Monnoye, dont notre exemplaire de l'édition de 1502
est enrichi.
_Le premier discours de Codrus_ est donc, ainsi que l'expose fort
nettement Thémiseul, une revue satirique des divers états et des
diverses conditions de la vie, dans laquelle le professeur se plaît
à montrer la vanité de l'esprit humain, pour conclure que tout ce
qu'ont dit et fait les hommes, dans tous les temps, n'est que fables,
_fabulæ_. Il s'y moque des dialecticiens qui enseignent qu'une syllabe
mange un fromage, parce qu'un rat mange un fromage, et qu'un rat
est une syllabe. Il se moque des médecins, des femmes mariées, des
politiques, des prédicateurs, des théologiens même comme des autres,
d'une façon très claire et très hardie, et finit par dire que tout
est fable dans la philosophie, hormis le principe d'aimer Dieu par
dessus toute chose, et son prochain comme soi-même. Au sujet des vaines
disputes des philosophes, sur la nature de l'ame, nous remarquerons
ces sages paroles: «_Quid autem sit anima nondum inter philosophos
convenit, nec unquam fortasse conveniet. O divina sapientia! ô Deus
immortalis! hoc non est hominis, sed tuum officium. Hæ partes tuæ sunt
quid anima patefacere mortalibus!_ Les philosophes ne s'accordent pas
et ne s'accorderont peut-être jamais sur la nature de l'ame. O divine
sagesse! ô Dieu immortel! ceci n'est point du ressort de l'homme, mais
du tien! c'est à toi de révéler aux mortels ce que c'est que l'ame
humaine.»
_La deuxième oraison_ est un discours d'ouverture pour un cours sur
Homère et Lucain, où l'orateur se perd en éloges de la rhétorique, dont
il ne laisse pas pourtant de se moquer aussi (car il est très moqueur),
par la mention qu'il fait du fameux procès entre un écolier d'Athènes
et son maître, au sujet du salaire promis, que le premier refusait en
s'obstinant à ne point plaider, et que le second réclamait; l'un et
l'autre s'appuyant sur cette clause du contrat: _Je vous paierai tant,
lorsque j'aurai gagné ma première cause_; procès qui fournit à M. de La
Harpe, dans son _Cours de Littérature_, une occasion de plus de prouver
excellemment la lumière, en réfutant un sophisme ridicule.
_Le troisième discours_ est une véritable apothéose d'Homère, terminée
par cette hyperbole: «Si vous consultez bien votre Homère, vous
posséderez tous les arts, toutes les sciences; et vous étancherez votre
soif dans une source inépuisable; sinon, vous ne saurez rien, vous
n'apprendrez rien, et vous serez comme Tantale au milieu des eaux.»
Madame Dacier s'est fait de belles querelles, au sujet d'Homère, pour
bien moins.
Le _quatrième discours_, dans lequel Codrus examine s'il faut qu'un
homme sensé se marie, quel choix il doit faire et à quel âge, comment
il doit nourrir et élever ses enfans, sert à faire connaître le
caractère cynique et téméraire de l'auteur, autant que les mœurs
corrompues de Bologne; car la pudeur n'y est pas ménagée. On peut
considérer cette singulière leçon publique comme un plaidoyer pour et
contre le mariage. Thémiseul en rapporte certains passages des plus
licencieux avec complaisance et malice.
Le _cinquième discours_ est tout à la louange d'Aristote et de la
philosophie. Codrus, rappelant la belle définition que donne Platon de
la philosophie, qu'il appelle _la méditation de la mort_, l'explique, à
notre avis, avec plus de subtilité que de raison, quand il prétend que
Platon n'entend point ici la mort naturelle, mais la mort des passions;
il est vrai que ce n'est pas la peine d'assembler un auditoire choisi
pour lui dire les choses simplement: les gens du monde laissent le
bon-sens au peuple. Il est pourtant certain que Platon entendait ici
la mort naturelle; ce qui n'empêche pas que le premier fruit de la
méditation de la mort naturelle ne soit de tuer les passions.
Au _sixième discours_, Codrus prend l'occasion de se défendre contre
ses détracteurs, qui l'accusent, les uns d'être ignorant, les autres
d'aimer les beaux garçons; du reste, il y contredit son précédent
discours; car, des opinions mobiles et contraires des philosophes, il
infère que la philosophie n'est rien qu'un mensonge à mille faces,
proposition par où nous l'avons vu débuter. Ce triste aveu est suivi
de deux récits que Thémiseul ose à peine indiquer, tant ils sont
obscènes; il n'avait pas été si réservé plus haut. Nous le serons moins
que lui, pour cette fois seulement, ne pouvant trouver une plus belle
occasion de montrer ce qu'étaient alors, en Italie, les maîtres et les
disciples, _Eruditissimi viri et auditores benevolentissimi_, ainsi
que les appelle Codrus; et nous rapporterons, en latin, l'une de ces
histoires, qui fera rire les amateurs de _la belle latinité_ sans les
corrompre autrement que n'ont fait tels passages d'Horace et telles
épigrammes de Martial: «_Quædam rustici uxor volens maritum amandare
ut sacerdotem ruralem quem amabat intromitteret, veniente vespera
bovem e stabulo dissolvit et in pascua longinqua relegavit: maritoque
ut bovem quæreret persuasit. Quod dum ille exequeret, interea bonus
adulter bis aut ter rustici uxorem subegit et re patrata discessit.
Rediens rusticus bove reperto adhæsit uxori et inter feminium tetigit,
repperitque irroratum. Admiratus rogavit uxorem:_ cur hoc rorat? _et
illa respondit:_ amisso de bove plorat. _Rusticus ille fatuus credidit
et subinde cum in feminio intrasset, sensit latiorem, et rogans uxorem
de causâ, illa respondit:_ Ridet de bove reperto.»
Le _septième discours_ traite des beautés de la langue grecque.
Pourquoi, dans ce cas, ne vient-il pas immédiatement après le
troisième? observe judicieusement Thémiseul, et pourquoi presque aucun
de ces discours n'est-il à sa place, pas plus le huitième que le
septième? Nous ajouterons que la faute en est à Béroald, et qu'elle est
sans excuse de la part d'un élève chéri de Codrus, qui, ayant suivi
toutes ses leçons, devait en avoir retenu l'enchaînement. Codrus parle
du grec en homme qui n'en perd pas la raison, à l'exemple de beaucoup
de savans de ce temps. Il lui préfère même le latin, qu'il estime
plus plein et plus grave, et pour lequel il se déclare prêt à rompre
la lance au besoin, tout en accordant qu'on doit avoir, pour le grec,
le respect que des enfans ont pour leurs parens; et que cette langue,
ainsi que l'a fort bien dit Quintilien, est la plus douce du monde et
aussi la plus propre à exprimer les choses techniques.
Le _huitième discours_ termine le cours des poètes grecs par une Vie
d'Homère d'une brièveté, d'une nullité peu dignes d'un professeur de
grec.
L'éloge de la Fable en général, d'Ésope, de la Vie pastorale, de
Virgile et de Codrus prend tout le _neuvième discours_.
Le _dixième_ est encore un panégyrique des Lettres grecques.
Le _onzième_ venge le grec de quelques détracteurs, et contient, avec
un second Éloge de la Vie pastorale, une Vie d'Hésiode, dans laquelle
Codrus met ce poète au dessus même d'Homère.
Le _douzième discours_ est un bizarre, cynique, et quelquefois
judicieux éloge du juste-milieu, dans lequel le chapitre de la
génération entraîne l'orateur, selon son penchant, à donner beaucoup de
détails lubriques, et tels, à propos de l'infamie de certains moines,
que nous n'en dirons rien, quoique Thémiseul en parle beaucoup, après
avoir fait, tout à l'heure, la petite bouche.
Dans le _treizième discours_, on voit un panégyrique des arts libéraux
et de l'université de Bologne, laquelle passait, avec raison, pour être
aussi facétieuse que savante; d'où nous est venu le personnage comique
du _Docteur de Bologne_, aussi proverbial qu'Arlequin et Pantalon.
Le _quatorzième discours_ renferme un panégyrique de la vertu, court et
pauvre: la matière n'inspirait pas Codrus.
Enfin, _le quinzième_ est un hommage rendu aux magistrats de Bologne.
Les lettres de Codrus offrent peu d'intérêt, dit Thémiseul, et pourtant
il les analyse avec assez de détail pour dispenser les autres d'en
parler. Quant aux poésies, qu'il juge plus que médiocres, et qu'il
n'examine guère que pour en relever les défauts, à la vérité, avec
autant de goût que de finesse, nous nous permettrons d'être moins
sévères que lui. Par exemple, il n'extrait, de la première pièce à
Jean II Bentivoglio, l'un des braves condottieri de ce temps, qu'un
charmant portrait de ce jeune héros, et s'exprime sur le reste avec
trop de négligence. La pièce entière, qui a 198 vers hexamètres, et
dont l'objet est de célébrer tout ensemble la vaillance, la justice et
l'humanité de Bentivoglio, nous paraît belle d'un bout à l'autre. Les
vers suivans, notamment, ne sont-ils pas de la meilleure école?
Ordine post alii pedites, equitesque sequuntur;
Pars clypeos gestant; hos umbræ lancea longæ
Armat; vos equites ferro pugnatis et arcu.
Interea horrizonis petit ærea machina bombis
Sidera; respondentque tubæ, resonantque propinqui
Montes; et pariter tellus, mare, sidera clamant, etc., etc., etc.
Le dialogue entre Mars et la Paix, qui se disputent Bentivoglio
(Annibal), renferme des beautés véritables, particulièrement la
peinture des maux que tant de guerres entre de petits États avaient
faits à l'Italie. Il y a de la chaleur et du sentiment dans la
complainte de Codrus sur la mort de son jeune disciple Sinibald
Ordolafe. Nous ferons bon marché de l'Eglogue et des deux Satires;
mais, quant aux poésies légères, nous pensons qu'on en peut recueillir
plusieurs que Thémiseul a délaissées, dont quelques unes, il est vrai,
sentent, comme il le dit, le terroir; telle est celle à Glaucus:
Candide, si mecum prandisses, Glauce, volebam, etc., etc.
Enfin la prose burlesque pour la Saint-Martin est fort gaie.
Les notes latines de Bernard de la Monnoye, d'une écriture très fine
et parfaitement nette, sont au nombre de trente-trois, distribuées
ainsi qu'il suit: vingt-neuf dans les discours de la première partie,
et quatre dans les poésies de la deuxième. Elles sont presque toutes
grammaticales et corrigent tantôt des erreurs de mots ou de noms
commises par l'auteur, tantôt des fautes de l'imprimeur; quelquefois
ce sont de simples dates rétablies, redressées ou ajoutées. Au dessous
du premier index, la Monnoye a écrit son anagramme: _A Delio nomen_,
et une ligne où il annonce que le livre des Fables de Codrus est
perdu. Ne s'est-il pas en partie retrouvé dans les Fables nouvellement
découvertes qu'on nous a données comme de Phèdre? A propos de Galéas
Bentivoglio, la troisième note apprend, d'après Hughellus _sur les
archevêques de Bologne_, que ce Galéas, qui occupa le siége de cette
ville, en 1511, après la mort du cardinal Alidosio, fut, dans la
suite, interdit et dépouillé de ses dignités par Jules II, et qu'il
alla mourir misérablement avec les siens. Quatrième note: Codrus avait
écrit: _feminæ filant_. La Monnoye corrige ainsi: _nent_; et il ajoute:
«Vox barbara qua usus Ordericus Vitalis, usus et Poggius in fabulis,
quin et Hortensius Landus in fortianis quæstionibus, quod mirum.» La
11e note rectifie un passage de Palæphat mal cité par Codrus: «Temere
id reris Codre; nil enim tale apud Palæphatem.» 21e note; au lieu de
_duos opposuit incudes_, «lege _duas_ sed Codro scriptori non admodum
exacto, solecismus facile potuit excidere.» 31e note; au sujet de la
pièce: _Olim cum juvenis fui_, etc., où Codrus déplore l'isolement dans
lequel la vieillesse le plonge, lisez en marge: «mirum de senectute
queri Codrum qui 54 annos non excessit.»
Avant la lettre que Jean Pin écrit à Maurolet, en l'honneur de Codrus,
la Monnoye rapporte: 1° d'après l'Épître dédicatoire de l'Horace de
1519, que François Asulan Andrea, beau-père d'Alde Manuce, adressa à
ce même Jean Pin, alors ambassadeur de François Ier à Venise, que ce
personnage avait été fait conseiller au parlement de Toulouse par Louis
XII; 2° d'après les lettres de Pietro Alciono au chancelier Duprat, que
Jean Pin fut très savant dans les lettres grecques et latines, et qu'il
traduisit en latin, après les avoir mis en meilleur ordre, les dix
livres des histoires romaines de Dion, depuis le duumvirat d'Auguste
et d'Antoine, après l'expulsion de Lépide jusqu'à la mort de Néron.
Ces témoignages honorables, à la mémoire de Jean Pin, toujours de la
main de la Monnoye, sont précédés de la copie également autographe de
l'épigramme suivante de Gilbert Ducherius, adressée à Jean Pin, membre
du parlement de Toulouse, évêque de Rieux (Rivensis).
Adria te Franci tractare negotia regni
Sæpe olim vidit, vidit et insubria
Post exantlatos nullo non orbe labores
Ut res obtigerat maxima quæque tibi:
Ordo senatorum, centumque viralis honestas
Albo te inscripsit, Pine diserte, suo.
Inde tuæ demum ut virtuti accessio major
Fiat, Revensi præsul in urbe sedes.
Si quicquam superest, quo possis altius ire,
Virtuti haud deerunt numina sancta tuæ.
Maintenant relevons, avec et sans Thémiseul, quelques détails de la
vie de Codrus, par Bianchini, qui avait été l'élève et l'intime ami
de ce professeur. Antoine Urcæus, surnommé Codrus, naquit à Herberia,
petite ville du territoire de Reggio, le 15 août 1446, un peu avant
le jour. Son aïeul, fils d'un potier du Brescian, fut le premier de
sa famille qui s'établit à Herberia. Sa mère mourut en couche, ce
qu'il rappelle d'une manière touchante dans son premier discours, en
la nommant _Mater dulcissima_. Il fut de bonne heure, et pendant 14
ans, professeur de belles-lettres à Forli; puis il vint professer à
l'université de Bologne le grec, le latin et la rhétorique, et mourut
dans ces fonctions, à Bologne, en 1500, au monastère de Saint-Sauveur,
où il avait voulu être transporté. On voit qu'il avait alors 54 ans.
Bayle s'est donc trompé quand, sur la foi de Spizelius, _De felice
litterato_, et de Léandre Albert _dans sa description de l'Italie_,
il a fait mourir Codrus à 76 ans, en 1516. Valérien de Bellune s'est
également trompé en disant, dans son curieux ouvrage _De infelicitate
litteratorum_, que notre professeur mourut assassiné cruellement par
des brigands d'une faction ennemie (_ab adversæ factionis latronibus
fœdissimè trucidatus_); car il mourut d'un asthme, après un excès de
table. Le christianisme de Codrus avait toujours été suspect durant
sa vie, sinon dans ses actes extérieurs, au moins dans ses pensées,
ses paroles intimes et sa conduite privée; mais il donna, en mourant,
de grands signes de religion et de repentir mêlé de terreur et de
vanité, se recommandant à Dieu et à la Vierge, et plaignant le monde
savant de ne l'avoir plus. On l'accusa de pédérastie, et quoi qu'en
dise Bianchini avec indignation, ce n'est pas sans sujet, si l'on s'en
réfère à ses épigrammes à Glaucus, surtout à celles qui commencent
par ces mots: _Huic ego jam volui_, etc., _dum fui impubes_, etc.,
_inter formosos juvenes_, etc., etc. Il était violent, châtiait parfois
avec barbarie ses écoliers, qu'il excellait, néanmoins à instruire
et à s'attacher. Son surnom de Codrus lui vint de ce que le prince
de Forli, s'étant un jour recommandé à lui, sur la voie publique, il
répondit: _Mes affaires vont bien, Jupiter se recommande à Codrus_
(_Jupiter Codro se commendat_). Il eut d'illustres disciples, tels que
Palmari, Volta, Paleoti, Albergoti, Bianchini et le jeune Béroald;
comme aussi d'illustres amis, entre lesquels on distingue les princes
de Forli et de Ferrare, ceux de Bologne, les Bentivoglio, Politien,
Buti, Alde Manuce, Tiberti, Garzoni, Guarini, Ripa, Lambertini, les
deux Roscio, Foscarini; la plupart savans, dont quelques uns avaient
été ses maîtres. Galéas Bentivoglio le fit peindre par Francia. Rien
de plus laid que sa figure, à en juger par la gravure que Thémiseul en
donne, laquelle est de Blesweyck. Il y ressemble, en laid, au fameux
violon moderne Paganini. Bayle, selon Thémiseul, a trop vanté et trop
plaint Codrus, en avançant qu'il fut un des plus savans et des plus
malheureux auteurs de son siècle; car Politien, Béroald, Ficin, Pic de
la Mirandole furent plus savans que lui, dont le savoir était confus et
la mémoire mauvaise; qui lisait presque toujours ses leçons; et, d'un
autre côté, il fut plus heureux qu'il ne devait s'attendre à l'être, vu
ses hardiesses et ses mauvaises mœurs. Son mérite spécial fut d'être
bon latiniste. Le service qu'il rendit à Plaute, en rétablissant son
_Aulularia_, fait honneur aux deux. Bayle encore n'aurait pas dû dire
qu'après l'incendie de ses papiers, Codrus s'alla cacher dans les
forêts pour y mener une vie sauvage, tandis qu'il ne fit que s'aller
coucher, pour une nuit, hors de Forli, sur un fumier; vomissant des
imprécations contre la Vierge, à laquelle il signifia, en bon latin,
qu'il voulait aller en enfer, et qu'elle s'en tînt pour avertie au
jour de sa mort; ce dont nous avons vu qu'il se repentit bien quand le
grand jour fut arrivé. Montesquieu, dont le valet de chambre brûla, par
mégarde, la _Vie de Louis XI_, ne fit pas tant de bruit pour une perte
bien plus grande, sans doute, que celle du livre intitulé _Pastor_,
qu'avait composé Codrus, et qui fut brûlé par sa propre négligence:
aussi Montesquieu n'eut-il pas de pardons à demander à la Vierge en
mourant. Codrus ne fut peut-être sublime qu'une fois; mais certainement
il le fut dans l'épitaphe qu'il voulut faire graver sur son tombeau,
laquelle consiste dans ces seuls mots: _Codrus eram_. Mais en voilà
bien assez sur le docteur de Bologne. En résumé, Codrus fut un très bel
esprit, plein de notions variées plus que profondes, érudit plutôt que
réellement savant. Une multitude de faits et de textes surchargeaient
sa tête et s'y confondaient, pour en sortir avec agrément et vivacité,
mais sans méthode, sans but précis, et, par conséquent, sans autre
résultat (du moins dans ses discours publics) que d'amuser ses
auditeurs et de faire parler de lui.
C'est là, du reste, tout le fruit qu'on doit attendre communément
de ces réunions fastueuses, instituées, dit-on, pour nourrir les
contemporains des graves enseignemens de l'histoire et des pures
inspirations du goût littéraire. Sans doute apparaissent quelquefois,
dans ses chaires illustres, d'inespérés phénomènes qui nous démentent
noblement ici, et que, loin de méconnaître, nous admirons autant que
personne au monde; mais, pour un de ces êtres privilégiés, pour un
orateur brillant, chaste, solide et fécond tel que Quintilien dans
Rome, tel que M. Villemain ou ses émules dans Paris, que de sophistes
prétentieux, que de rhéteurs vides et bouffis il faut entendre an
milieu d'applaudissemens déréglés! Généralement, on ne devrait prêcher
en public que la religion et la morale, science première, dont le but
est l'ordre social même, et le champ, la conscience universelle: quant
aux lettres, quant à l'histoire et à la philosophie, tant d'apparat
nuit plus qu'il ne sert à leur propagation; les hommes faits ne s'y
avanceront que par le travail silencieux et réfléchi de cabinet,
les jeunes élèves, que par le régime sévère, constant et régulier
du collége; et non dans des assemblées théâtrales, où les maîtres,
intéressés à s'ouvrir des voies nouvelles, renversent de front ou de
côté tout ce qui se rencontre devant eux, ou l'auditoire adulé ne
demande qu'à se créer de nouvelles idoles. Aussi ne voyons-nous jamais
plus briller ces assemblées consacrées au triomphe des lettres qu'à des
époques où l'art et le goût ne sont déjà plus: c'est comme le festin
des enterremens. _Requiescant._
MORALITÉ TRÈS SINGULIÈRE
ET TRÈS BONNE
DES BLASPHÉMATEURS DU NOM DE DIEU;
Où sont contenus plusieurs exemples et enseignemens à l'encontre
des maulx qui procedent a cause des grans Juremens et
Blasphèmes qui se commettent de jour en jour, et aussi que
la coustume n'en vaut riens, et qu'ils finent et fineront
très mal s'ils ne s'en abstiennent.--Et est la dicte Moralité
à dix-sept personnaiges dont les noms s'ensuyvent ci-après,
premièrement: Dieu, le Crucifix, Marie, Séraphin, Chérubin,
l'Église, la Mort, Guerre, Famine, le Blasphémateur, le
Négateur, l'Injuriateur, Briette, le fils de L'Injuriateur,
Satan, Béhémoth, Lucifer. (Gothique, sans date, mais de 1531 à
1540; 52 feuillets en 13 cahiers.) A Paris, par Pierre Sergent.
Avant 1820, on ne connaissait, de ce curieux monument de notre
ancien théâtre, dit un de nos plus distingués bibliophiles,
qu'un seul exemplaire imprimé, qui fut acheté cinq sous, en
1793, sur le pont de Rouen, par un curé de Normandie, et vendu
800 francs, en 1818, à la bibliothèque royale. La Société des
bibliophiles français le fit réimprimer, en 1820, par M. Firmin
Didot, sous la direction du savant que nous venons de désigner
pour l'insérer dans le tome 1er de ses _Mélanges_. Vers 1830,
un amateur éclairé a fait exécuter en _facsimilé_ une nouvelle
réimpression de cette moralité dont nous allons donner une
analyse succincte, le peu de mots qu'en ont dits les frères
Parfait ne nous paraissant pas devoir suffire. Il n'est pas
inutile de mentionner ici que les _Mélanges des Bibliophiles
français_, n'étant tirés qu'à 25 exempl., et la réimpression de
cette moralité, en _facsimilé_, ne l'étant qu'à un très petit
nombre, l'ouvrage est encore aujourd'hui peu commun.
(1502-31-40--1820.)