Ici André de la Vigne commence son récit en prose, et c'est alors qu'il

devient poétique. Le siége du Château-de-l'Œuf demanda plus de valeur

et de peines. Le roi s'y rendait chaque jour, souvent dînait dans la

tranchée, et encourageait alors ses artilleurs par ses munificences. La

place capitula le 13 mars. Claude de la Chastre, Claude de Rabandaiges

et monseigneur de Lavernade prirent possession du Château-de-l'Œuf,

qui se trouva merveilleusement approvisionné de munitions de tout

genre. Samedi 14, le roi dîna chez M. de Clérieux, et passa son temps,

du 15 au 22, dans son château de Capouane, à recevoir les hommages

des princes, princesses et seigneurs du royaume. Lundi, 23 mars, il

alla se réjouir à Pougue-Réal, où la fille de la duchesse d'Amalfi,

habillée en amazone, monta un cheval fougueux et fit mille voltes et

_pennades_ qui émerveillèrent la cour et l'armée. Le 24, conseil et

cour de chancellerie, présidés par M. du Quesnay, où l'on pourvut aux

charges, offices et emplois, au nouveau coin de la monnaie, au nouvel

écu armorié du royaume. Charles VIII arrivait au trône de Naples en

vertu du testament de René d'Anjou, au mépris des prétentions du duc

de Lorraine, héritier de la maison d'Anjou, par les femmes. Son droit

était litigieux, sa possession impossible; mais on l'avait abusé sur

ces deux points. Le mercredi 25, arriva la prise de Gaëte, que le

sénéchal de Beaucaire alla occuper; le 27, autre partie de plaisir

à Pougue-Réal; le 28, visite aux murailles de Naples, fraîchement

bâties; le dimanche 29, tandis qu'on était à s'amuser à Pougue-Réal,

le fou du roi de Naples tomba du haut du château de Capouane et se

tua, ce qui courrouça fort Charles VIII. Du 29 mars au 10 avril, le

temps fut employé à diverses courses de plaisir ou de dévotion; le 10,

M. d'Aubigny partit pour occuper la Calabre; le 14, arrivèrent les

vaisseaux de France, au grand plaisir de tous; le 15, le roi toucha

les écrouelles, ce qui fit un spectacle _moult beau à voir_; le jeudi

absolu, 16, grand office, où le roi nourrit 13 pauvres. Le jour de

Pâques, 19 avril, le roi se confessa à Saint-Pierre, où il dîna et

toucha derechef les écrouelles. Il y eut sermon du seigneur Pynelle.

Du 22 avril au 1er mai, joûtes magnifiques près du Château-Neuf. Les

tenans étaient Chastillon et Bourdillon, puis M. de Dunois et l'écuyer

Galliot. Dimanche, 3 mai, représentation solennelle du miracle de

saint Janvier. Lundi, 4 mai, inventaire du Château-Neuf fait par MM.

de Bresse et du Boys-Fontaine. Il s'y trouva des richesses supérieures

à toutes celles du roi, de monseigneur d'Orléans et de monsieur de

Bourbon réunies. Le vendredi 8, on alla voir, à deux milles de Naples,

la montagne que _Virgile fit percer bien subtilement_. Le 10 et le 11,

préparatifs pour l'entrée royale, qui eut lieu, le 13 mai, avec la

plus grande pompe. Le roi se rendit à Saint-Janvier, y fit le serment,

reçut celui des nobles napolitains, donna l'ordre de chevalerie, et

fut proclamé à la joie générale. M. de Montpensier fut nommé vice-roi.

Le 18, banquet royal au Château-Neuf, et le 19, chez le prince de

Salerne. Le mercredi, 20 mai, après 86 journées de séjour, le roi

quitta Naples avec une grande partie de son armée, pour s'en retourner

en France; il était plus que temps. Le 20, couchée à Averse; le 21, à

Capoue; le 22, chez l'évêque de Sesse; le 24, à San-Germano; le 25,

à Ponte-Corvo; le 26, à Cyprienne; le 27, à Forcelonne (Florentine),

et le jeudi 28, à Lyague. La petite ville de Forcelonne était sous

l'interdit du pape quand le roi y passa, parce que les habitans

avaient coupé les bras à leur évêque, du parti arragonais. Mais le

roi, ayant le pouvoir de se faire dire la messe partout, en usa. De

Lyague, le 29, à Valmontone; le 30, à Marigné; et le lundi, 1er juin,

à Rome. Le pape était sorti de sa capitale. Charles VIII disposa toute

chose pour sa sûreté et pour celle de la ville sainte, rendit ses

hommages à saint Pierre, et logea chez le cardinal de Saint-Clément.

Mercredi 3, à Campanole; jeudi 4, à Soulte; et le 5, à Viterbe, où

l'on demeura deux jours, _par révérence de la feste de Pentecouste_.

Plusieurs pages du roi, s'étant égarés dans les bois de Viterbe, y

furent tués par les paysans. On prit les assassins et on les pendit.

L'avant-garde de l'armée fut arrêtée à l'entrée de Toustanella, place

que l'on prit d'assaut et que l'on pilla. M. de Lespare, pour s'être

engagé imprudemment, fut fait prisonnier. De ce moment, le roi ne

marcha plus qu'en bon ordre et comme en pays ennemi. Il quitta Viterbe

le 8 juin, lundi, et alla coucher à Montefiascone. Le 9 et le 10, à

Aquapendente. Il eut quelque peine à franchir Ricolle et San-Clero le

12; mais, enfin, il gagna heureusement Sienne, où il fut très bien

reçu le samedi 13 juin. Mercredi 17, à Poggibonzi; le lendemain,

procession du Saint-Sacrement, où le roi _se montra bon catholique_.

Ledit jour, la nouvelle vint que monseigneur d'Orléans était entré

dans Novare, malgré le duc de Milan et ses alliés. Le 19, arrivée près

de Florence, à Campane. Les Florentins s'étaient tournés contre les

Français: aussi leur prit-on de force la ville de Pontvelle; puis on

se rendit à Pise, qui accueillit l'armée avec enthousiasme. Les hommes

et les femmes de Pise vinrent, pieds nus, se mettre sous la protection

du roi, ce qui tant l'émut qu'il leur laissa garnison. Pareil accueil

lui fut fait à Lucques, où il entra le mercredi 23. On en repartit le

25, et l'on arriva le 29 au pied des Alpes boulonnaises, en passant

par Massa, Pietra-Santa, Lavanza, Sarzana, dont la garnison fut levée,

Villa-Franca et Pontremoli. Là on eut grand'peine à faire franchir les

monts à l'artillerie, opération qui réussit, toutefois, grâce aux soins

et à l'habileté de Jehan de la Grange, à la constance des Allemands

qu'il conduisait, et aux secours que fournit M. de la Trémouille,

grand-chambellan. Le roi resta trois jours dans son camp à surveiller

le passage pour lequel on fut, parfois, forcé de _tailler les roches_.

Quand M. de la Trémouille vint annoncer au roi que l'artillerie avait

passé, _il semblait être mort pour la grande chaleur qu'il avait

soubstenue, ceci faisant_. Il faut dire, à l'honneur du maréchal de Gié

comme des 600 lances et des 1500 Suisses qu'il menait à l'avant-garde,

qu'il contribua puissamment au succès de ce passage difficile, en

faisant tête à l'ennemi, sans quoi le roi était perdu. De tristes

nouvelles de Naples arrivèrent au camp de Pontremoli. M. d'Aubigny

mandait que, le jour du Saint-Sacrement, _ceux de Gaëte et ceux de

Naples_ avaient voulu massacrer les Français. Le vendredi, 3 juillet,

le roi franchit les monts, à son tour, _avec une belle compaignie_,

alla coucher à Cassan, le samedi, à Térence, et le dimanche 5, il

atteignit Fornoue. On ne fit que se rafraîchir et entendre la messe à

Fornoue, puis on se remit en marche _en moult bel ordre_, le maréchal

de Gié à l'avant-garde, Sa Majesté _en la bataille_, et M. de la

Trémouille à l'arrière-garde, où il acquit beaucoup d'honneur. On

n'avanca que deux milles ce jour-là, et le roi campa près de Vigerre,

dans une belle plaine garnie de _saulsoyes, prairies et fontaines_. La

nuit se passa sur le qui-vive; les Allemands pillèrent un beau château

du comte Galéas, action dont Charles VIII se montra fort courroucé.

Le lendemain, lundi, 5 juillet 1495, le roi entendit la messe à six

heures du matin _moult dévotement_, dîna, puis monta à cheval vers huit

heures. Il était bien armé et _richement acoustré_, vêtu, par dessus

son armure, d'une jaquette à courtes manches, de couleurs blanche et

violette, semée de croisettes de Jérusalem et _fine broderie de riche

orfévrerie_; son coursier noir, dit le _Savoie_, pareillement accoutré

de blanc et de violet semés de croisettes; _et semblait bon gendarme

s'il en fut, le dit très vertueux roi, nonobstant la corpulence qu'il

avait en si jeune âge_. L'armée s'ébranla dans l'ordre de la veille,

savoir: M. de Gié et messire Jean-Jacques avec l'avant-garde; après

eux, les Suisses menés par MM. de Nevers, de Clèves, le bailli de

Dijon, et le grand-écuyer de la reine, Lornay. L'artillerie venait

ensuite avec le bailli d'Aussonne, Jehan de la Grange et Guyot de

Louzières. Le roi suivait avec la bataille, après laquelle marchaient

MM. de la Trémouille et de Guise avec l'arrière-garde. Les bagages

devaient cheminer _par oultre les grèves_ à main gauche, sous la

conduite du vaillant capitaine Houdet; mais à grand'peine voulaient-ils

tenir ordre, dont le capitaine Houdet se courrouçait fort; l'un voulant

aller, l'autre non; l'un boire, l'autre manger; plusieurs faire

repaître leurs chevaux; plusieurs aller au logis devant, ce qui fut

cause de leur perdition, la confusion s'étant mise aussitôt dans cette

troupe indisciplinée.

Cependant, les confédérés, en nombre décuple de l'armée royale, et

formant près de 50,000 hommes, s'étaient ébranlés, de leur côté, pour

aller au devant du roi, et avaient pris position. Ils tirèrent quelques

coups de canon sur l'avant-garde, qui n'en continua pas moins sa route.

La bataille française, tout en marchant, fit taire leur artillerie, et

la chose alla bien ainsi l'espace d'une demi-lieue; mais les Lombards

et les Vénitiens, ayant vu passer les bagages en désordre, les

chargèrent furieusement, dans l'espoir que toute l'armée de Charles

serait entraînée avec eux. Le danger du roi était pressant: chacun

en prit un courage nouveau; et ce vaillant prince contribua, plus

que tout autre, à maintenir l'ordre par sa présence et ses discours,

disant à ses gens: «Mes amys, n'ayez point de paour; je sçay qu'ils

sont dix fois autant que nous, mais ne vous chaille! Dieu nous a aydé

jusques icy. Je vous ay conduitz à Naples, où j'ay eu victoire sur mes

adversaires; et, depuis Naples, je vous ay admenez jusques icy sans

oppression ne esclandre vilaine. Si le plaisir de Dieu est encores, je

vous rameneray en France, à l'honneur, louenge et gloire de nous et de

nostre royaulme.»

Les Vénitiens, voyant que la bataille était serrée autour du roi,

sans que rien y pût mordre, dépêchèrent un héraut, en apparence, pour

réclamer un prisonnier notable, mais, dans le fond, pour observer

le lieu où Sa Majesté se trouvait et le vêtement qu'il portait,

afin de diriger leurs coups de ce côté. Ils formèrent ensuite une

bande de leurs meilleurs gendarmes pour charger le groupe royal; ce

qu'apercevant Charles VIII, il forma également une bande choisie,

de laquelle furent Charles de Maupas, qui fut fait chevalier sur

l'heure; Gilles Charmet de Normandie, qui portait l'enseigne des

gentilshommes; et messire Aymary de Prye. Le roi joignit à cette

valeureuse élite les deux cents archers de M. de Crussol, et prit la

tête de la colonne, ayant toujours à ses côtés Claude de la Chastre,

dont il prenait les conseils _pour ce que c'estoit un gentilhomme

expérimenté au fait de guerre_. La bande ennemie, appuyée et en

partie masquée par le bois de Fornoue, se présenta _gaillardement_.

Celle du roi l'assaillit aussitôt avec rage. Le choc fut terrible:

Charles frappait de sa main _virilement_, et paraissait prendre une

force nouvelle à chaque coup qu'il recevait sur son armure. Plusieurs

des siens, _pour donner la bricole aux traîtres ennemis, s'estoient

acoustrés de blanc et de violet comme lui_, et lui faisaient rempart

de leurs corps. Dieu se déclara pour le bon droit. La bande des alliés

périt presque tout entière en peu d'heures, ou fut faite prisonnière.

Du côté des Français, M. le bâtard Mathieu de Bourbon fut seul pris,

à cause que son cheval l'emporta. Ce grand effort fini, les alliés

décampèrent, laissant le roi victorieux sur le champ de bataille, _où

il s'estoit montré vray fils de Mars, hardy comme Hector, chevalereux

comme Olivier, et délibéré comme Roland_. «On cuidoit bien, dit André

de la Vigne, que Dieu estoit, pour la France en ceste journée; car,

autant que dura la tuerie, la chasse et escarmouche, oncques ne

cessa de venter, pleuvoir, tonner et esclairer, comme sy tous les

diables eussent été par les champs.» Ce fut un beau fait d'armes pour

les Français, qui n'étaient pas plus de 8 à 9,000 contre plus de

50,000 ennemis, commandés par le marquis de Mantoue, le comte Galéas

Sforce et le seigneur Fercasse. Le roi coucha la nuit suivante dans

une maisonnette, et fit un maigre souper, ainsi que ses braves, tous

les bagages ayant été pillés, et, pour la plupart, par les valets

eux-mêmes. On sut, dans l'armée, par un messager dépêché au duc de

Milan, que l'on arrêta, le nombre et la qualité des morts de l'ennemi.

Sa perte fut immense. On enterra les morts le lendemain, après une

suspension d'armes, et le roi alla coucher à Magdelan le 7. Mercredi

8, à Florensole, où l'on fut rejoint par M. de Bresse et sa bande, qui

venaient de Sienne. Le 9, à Salmedon. Il fallut faire un long détour

et passer sous les murs de Plaisance, à tous risques, parce que les

ponts étaient rompus. Le 10, aux faubourgs du Châtel-Saint-Juan. De là

le roy envoya un héraut à Tortone, place forte dans laquelle s'était

renfermé le seigneur Fercasse, neveu du duc de Milan. Ce seigneur

se conduisit avec générosité, jusqu'à fournir des vivres à l'armée.

Dimanche 12, à Capriate; le 13, on campa à six milles de Nice, près

d'Asti, sur les terres du marquis de Montferrat. Le 14, à Nice; le 15 à

Asti, où l'on séjourna jusqu'au 27 pour reposer l'armée, qui se refit

entièrement dans ce pays _plantureux_. On apprit dans ce lieu comment

les Napolitains avaient rappelé le roi _Ferrant_ (Ferdinand), et toutes

les peines qu'essuyait le duc d'Orléans dans Novare. Le roi se rendit

alors à Turin et y arriva heureusement le 30 juillet; il avait logé la

veille à Quiers, chez un bon gentilhomme piémontais, nommé Jehan du

Solier, dont la fille lui adressa une longue et _moult belle harangue,

sans fléchir, tousser, cracher, ne varier en auculnes manières_. Cette

aimable pucelle y parlait de ses regrets de n'être pas la Pucelle

d'Orléans, formait le vœu que le vaillant roi renversât bientôt _le

More_, et finissait par supplier Charles VIII de prendre toute sa

famille à son service. Sorti des terres lombardes et vénitiennes,

le roi se trouvait en pays ami, mais il avait près de lui l'armée

des confédérés qu'il fallait vaincre pour délivrer le duc d'Orléans

captif dans Novare. Il campa donc près des ennemis, entre Quiers et

Versay (Verceil), sur le Pô, recruta son armée d'Allemands, disposa

tout pour une nouvelle bataille, et cependant ouvrit des négociations

qui occupèrent les mois d'août et de septembre entiers, plus vingt

jours d'octobre. Ce fut dans le camp de Verceil que le roi, après bien

des pourparlers, fut rejoint par le duc d'Orléans, que le bâtard de

Bourbon, fait prisonnier à Fornoue, lui fut rendu, et qu'il perdit de

la dysenterie, à son grand regret, _son bon parent et ami_, François

comte de Vendôme, l'_escarboucle des princes, en beauté, bonté,

sagesse, doulceur et bénignité_, auquel il voulut faire des obsèques

comme s'il eût été son frère.

Enfin la paix fut signée, grâce aux bons soins de Comines, qui fut

ensuite envoyé à Venise pour la faire ratifier des Vénitiens. Le

seigneur d'Argenton eut le beau rôle dans tout le cours de cette triste

affaire; il avait blâmé l'entreprise; il avait signalé la ligue,

partagé les dangers et la gloire de Fornoue; il contribua plus que

personne à la paix; c'était avoir du bonheur et le mériter.

Le roi leva son camp le 21 octobre et repartit pour Lyon en très bel

ordre, passant par Suze, Briançon, la Mure, Grenoble, où la fatigue le

retint quelques jours, Morain et Chantonay. Le 7 novembre, un samedi,

Charles VIII rentra dans Lyon, dont la population le reçut avec des

acclamations incroyables; il logea à l'archevêché. La reine, madame de

Bourbon, et toute la cour, l'y attendaient. Il y eut alors de joyeux

momens, et André de la Vigne en profita pour offrir l'ouvrage dont nous

venons de faire l'analyse[49].

[49] Jean Marot a fait, à l'imitation du Vergier d'Honneur,

le récit en vers des deux voyages de Louis XII à Gênes et à

Venise. Ses vers sont meilleurs que ceux d'André de la Vigne;

mais, en somme, son ouvrage est bien moins intéressant, pauvre

qu'il est de circonstances et de traits de mœurs: on en peut

lire l'analyse dans les mémoires de littérature de Thémiseul

Saint-Hyacinthe.

Ce récit, dit le Vergier d'Honneur, est suivi d'une énorme quantité

de ballades, rondeaux, complaintes, épitaphes et autres poésies, tant

du sieur de la Vigne que de messire Octavien de Saint-Gelais, évêque

d'Angoulême. Ces pièces, la plupart médiocres, même pour le temps,

méritent peu d'être lues: les amateurs en trouveront de nombreuses

citations dans la bibliothèque française de l'abbé Goujet; nous n'en

citerons qu'un rondeau qui ne doit pas être de l'évêque d'Angoulême:

Vieille putain par trop désordonnée,

A redoubter plus qu'une ame damnée,

Vous m'avez bien lourdement abusé

De m'estre ainsi longuement amusé

A vous aymer plus qu'autre femmelette.

Mule esclopée, roupieuse hacquenée,

Au bas mestier estes si acharnée,

Qu'en avez ja le hoc illec usé,

Vieille putain.

Quant vostre amour premier me fut donnée,

Pas ne cuydoye du mois ne de l'année,

Quelque fin homme que je soye, ou rusé,

Estre de vous en ce point refusée,

Pour a ung autre vous estre habandonnée,

Vieille putain.

SYDRACH LE GRANT PHILOSOPHE,

FONTAINE DE TOUTES SCIENCES;

Contenant mil quatre-vingt et quattre demandes et les solutions

d'icelles: comme il appert en la table séquente. Nouvellement

imprimé à Paris par Alain Lotrian et Denys Janot, imprimeurs et

libraires, demourant en la rue Neufve-Nostre-Dame, à l'enseigne

de l'Escu de France. 1 vol. in-4 gothique, non chiffré, avec

frontispice et figures en bois, contenant 162 feuillets.

Edition rare, sans date. (1519 environ.)

Ce livre a été réimprimé en lettres rondes par Galliot du

Pré, à Paris, en 1531, 1 vol. pet. in-8 de 271 feuillets

chiffrés. Il n'est pas commun non plus de rencontrer cette 2e

édition, d'ailleurs très nette et très jolie, qui s'associe

parfaitement au Roman de la Rose et au Champion des Dames, du

même imprimeur. Nous possédons un bel exemplaire de chacune

des deux éditions; celui de 1531 vient de la bibliothèque de

Marie-Joseph Chénier.

(1496-1519-1531.)

L'histoire fabuleuse de ce livre singulier se lit dans le prologue du

traducteur français, qui dédie son œuvre, translatée du latin, au

roi Charles VIII. A l'en croire, le sage Sydrach composa son _Recueil

philosophique_ pour amener la conversion d'un roi d'Inde mécréant,

nommé Boétus, lequel vivait justement 847 ans après Noé. L'écrit

passa de main en main dans celles de plusieurs docteurs et clercs de

l'église de Tolède, qui le traduisirent du grec en latin vers l'an

1243 de notre ère. Voilà, certes, une belle généalogie. Nous pensons

que le lecteur fera mieux de rapporter la source de la _Fontaine de

toutes sciences_ aux rêveries de quelque médecin arabe de Cordoue

converti au christianisme. Le fond et la forme de l'ouvrage répondent

au récit du translateur. C'est le roi Boétus qui questionne le saige

Sydrach, lequel ne demeure court sur rien, pas même sur la nature et

l'excellence des anges. Nous ne rapporterons pas les 1084 réponses

du sage; autrement, le public deviendrait aussi savant que nous, et

cela ne serait pas juste; nous étant donné la peine de lire toutes ces

réponses, pendant qu'il n'a pas pris la peine d'en lire une seule; mais

nous lui en donnerons plusieurs, seulement pour l'amorcer, en observant

que, partout, les hommes ont débuté par résoudre les difficultés avant

de les apercevoir. La raison humaine affirme d'abord; ensuite elle

doute; puis elle nie, et c'est là son triste terme, après lequel vous

la voyez recommencer à parcourir le même cercle.

_Q._--La femme peut-elle porter plus de deux enfans en une portée au

ventre?--_R._ La femme peut porter à une ventrée sept enfans; car

la marris (matrice) de la femme a sept chambres. (Que diront nos

anatomistes de cet appartement complet?)

_Q._--Qui vit plus que chose que soit?--_R._ L'aigle et le serpent...

Le serpent vit plus de mille ans, et chascun cent ans lui naist une

goutte en la teste du grand d'une lentille; et, quant il a accompli les

mille ans, il devient ung fier dragon. (Qu'on prouve le contraire! donc

cela est vrai.)

_Q._--Ceux qui ont mal de goutte, comment peuvent-ils guérir?--_R._

Qu'ils se facent saigner du bras dextre et usent de médecines qui font

vuider.

_Q._--Où habite l'ame?--_R._ L'ame habite là où il y a sang, et non en

la peau, les ongles et les dents. (Il est assez naturel de penser que

ce qui écorche et qui mord n'a point d'ame.)

_Q._--Qui donne plus grande science à l'homme, la froide vianlde ou

la chaulde?--_R._ La chaulde... qui amollit les nerfs, les veines et

eschauffe le cueur. (Comment le roi Boétus ne se serait-il pas converti

à entendre de telles réponses?)

_Q._--Doibt l'homme chastier sa femme quand elle forfaict?--_R._

Quant la bonne femme faict quelque forfaict, son forfaict est réputé

moult petit forfaict; mais quant la maulvaise femme forfaict, elle

se doibt chastier par humbles parolles, deux, trois, quatre et cinq

fois, jusqu'à la neufvième..., et se à tant ne s'amende, l'on la doibt

laisser et du tout déguerpir. (Il est impossible d'insinuer plus

doucement que la méchante femme est incorrigible.)

_Q._--Pourquoi ne fist Dieu l'homme qu'il ne peust pescher?--_R._

Si Dieu eust faict l'homme qu'il n'eust pu pescher, l'homme n'eust

desservy à mal bien avoir, et ainsi le bien fust retourné à Dieu dont

il estoit venu.

_Q._--Pourquoi les hommes regardent entre les jambes des femmes?--_R._

Les fols y regardent, mais les saiges non...; car aussitôt..., par

convoitise, les yeulx tresbuchent en pesché.

_Q._--Lequel est le plus beau membre du corps?--_R._ Si est le nez

lequel est au corps comme le soleil au ciel. (Avis aux poètes! voilà de

quoi renouveler leurs images.)

_Q._--Qui fut avant faist, le corps ou l'ame?--_R._ Dieu fist toutes

choses dès le commencement du monde...; quant l'homme engendre en

la femme, les sept planettes forment la semence par la voulunté de

Dieu...; saturnus la fait prendre...; jupiter lui forme la teste et la

chière...; mars lui forme le corps...; vénus lui forme les membres...;

mercurius lui forme la langue; et... luna lui forme les ongles et le

poil, etc., etc., etc.

Le saige Sydrach résout encore beaucoup d'étranges questions; mais

c'est assez: il ne faut jamais épuiser les fontaines.

LA GUERRE ET LE DÉBAT

ENTRE LA LANGUE, LES MEMBRES ET LE VENTRE.

C'est assavoir la langue, les yeux, les oreilles, le nez, les

mains, les pieds, qui ne veullent plus rien bailler ne

administrer au ventre, et cessent chascun de besongner. iii.c.

On les vend à Paris, en la rue Nostre-Dame, à l'enseigne

Sainct-Nicolas. 1 vol. pet. in-4 gothique, figures en bois, de

18 feuillets, rarissime. Sans date. (1490 à 1499.)

M. Brunet parle de cette édition sous le n° 8765, et en cite

une autre également, sans date, in-4 de 18 feuillets. Paris,

Jehan Trepperel. Du Verdier, qui attribue l'ouvrage à Jehan

d'Abundance, dit _le bazochien_, et quelquefois _maistre

Tiburce_, mort vers 1540, mentionne une troisième édition de

ce livre, encore sans date, in-4, sous la rubrique de Lyon,

Jacques Moderne. Ces trois éditions peuvent être rapportées à

la même époque à peu près, c'est à dire de 1490 à 1499. Notre

exemplaire n'est pas ébarbé.

(1499.)

Le Débat entre la Langue, les Membres et le Ventre n'est autre chose

que la fable des Membres et de l'Estomac, fiction ingénieuse qui a

subi bien des vicissitudes, comme on voit, depuis Menenius Agrippa

jusqu'à notre La Fontaine. Le bazochien Jehan d'Abundance, ou, selon

quelques uns, Jehan Molinet, a délayé cet apologue dans un flux de

vers de dix pieds, dont on va juger par les passages suivans. Dans ce

poème, l'initiative de l'insurrection est donnée à la langue: c'est

elle qui incite les autres membres et organes à refuser le service.

Elle s'évertue à médire du seigneur ventre, qui la tient sous le joug.

«Fussions-nous d'Allemagne ou d'Anjou, dit-elle, de l'endurer ce nous

est grand reproche, etc., etc., etc. Qu'a-t-il de plus que nous pour

commander?...

Est-il plus noble par génération,

D'autorité ou par perfection

Que nous ne sommes? Je ne le puis entendre.

Un sac rempli de putréfaction,

De poureté et grande infection, etc., etc., etc.

»Soyez homme de guerre, gentilhomme, ou vilain, ou bourgeois, il vous

faut travailler à rembourer ce trou, et se aucuns se rendent dedans un

monastère:

Ils n'y vont pas pour mener vie austère,

C'est pour remplir ce sac plein de lavailles, etc., etc., etc.

»Que de peine ne prenais-je pas pour combler ce lac punais, pour

amasser le plaisir de ce sac!

Je crie, je jure, la fausseté j'adjuge,

....................................

Je happe tout et biffle bœuf et vache,

....................................

Je me parjure et je faulse ma foy,

...................................

Par fas je fais et par néfas déffais,

...................................

Pour acquérir quelque chose à ce trou,

....................................

Je ne veuil plus faire faicts que j'ay faictz,

....................................

Mes compaignons, mes amis en substance,

Laissons tout là! etc., etc., etc.

Ici la langue se tait, et l'acteur (l'auteur) dit quelques mots pour

amener le discours des yeux. Il est bon de savoir que l'acteur a

entendu toutes ces belles disputes en songe; toujours des songes!

Discours des yeulx:

O dame langue! certes vous dites bien,

Ce gouffu sale cy ne nous sert de rien.

....................................

Il n'y a chair, viande ne poisson,

Lard, fruit, beurre, œufs, saulvaiges, venaison,

Que je ne chasse pour ce maistre pansart.

....................................

Pour ce laissons-le, c'est mon opinion, etc.

Discours des oreilles:

Las! mes frères, moi qui suis les oreilles,

J'ay faict pour lui des choses nompareilles,

Je ne puis plus endurer ceste peine.

....................................

Se j'oy parler de quelque bon disner,

Incontinent il y faut cheminer.

....................................

Pour ce laissons-le, se vous voulez m'en croire, etc.

Discours du nez:

Je n'ay de lui gaiges, prouffits ne rentes,

Fors seulement cette infecte fumée

Que par trahison ay mainte fois humée,

..................................

Je luy cherche dons odoriférans

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Et il me rend pour tout potaige un vent.

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Dieu le mauldie lui et ses adhérens, etc., etc., etc.

Discours des mains:

Eusse cent francs de rente et en domayne

Si faut-il bien que ce grant gouffre ameine,

Tout mon vaillant, tant qu'il soit rembouré,

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Rien n'amassons qui n'entre en sa bouticque.

J'croy qu'il soit pire qu'un hérétique, etc., etc., etc.

Le discours des pieds est une répétition des mêmes griefs diversement

appliqués. A peine est-il fini, que la langue recommence ses

imprécations contre le seigneur ventre, et la conjuration est

résolue. On vient à l'effet: chacun se tient coy. Le premier jour se

passa doulcement,--le second jour, la gueule, nullement ne se veult

taire;--et au tiers jour furent les membres en tel point--pour la

famine que, etc., etc. Alors la langue, toujours la première à parler,

s'aperçoit qu'elle est dupe, ainsi que ses compaignons:

Tant plus vivons, tant plus décrépitons;

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Il nous vault mieux pour savoir la naissance

De nostre mal parler à cette pance

Que de mourir si misérablement.

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Or viens çà, ventre, escoute mes complains,

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Ne souffre pas que toy, ne ton lignaige

Ton propre sang endure ce brouillage, etc., etc., etc.

Le ventre se rend aux supplications de l'ingrate, non sans la

gourmander vertement. La leçon profite aux autres conjurés qui

reprennent chacun leur office, et la santé revient au corps expirant.

L'acteur termine la pièce par ces mots:

O vous lysans! corrigez ce volume;

Des mots y a mal couchez ung minot

Et pardonnez à moy pour Jehannot.

On doit pardonner au poure Jehannot; mais comment se pardonner à

soi-même d'avoir payé _son Débat_ cent francs?

VOLUMEN

ERUDITISSIMI VIRI ANTONII CODRI URCÆI.

Emendate accurateq; impressum Bononiæ per Joannem Antonium

Platonidem Benedictorum Bibliopolam, nec non civem bononiensem.

Sub anno Domini M.CCCCC.II, die vero VII Martii, Joanne

Bentivolo II, patre patriæ, feliciter administrante.

Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus · 第 21 / 43 段