chronique de l'expédition de Charles VIII, laquelle est écrite
moitié en vers, moitié en prose, la fait précéder, selon le goût du
temps, d'une fiction poétique. Il suppose que, pendant son sommeil,
_dame Chrétienté_, fille de prothoplasmateur, est venue lui conter
ses doléances; ce qu'ayant entendu _dame Noblesse, sa chère amye et
sœur dilective_, cette bonne dame est accourue pour la consoler et
lui promettre la guerre de Naples, qui n'intéressait guère, soit
dit en passant, _dame Chrétienté_. _Majesté royale_ paraît, sur ces
entrefaites, et scelle de sa parole les promesses de _dame Noblesse_.
Plusieurs conseillers, qui du reste avaient grande raison, essaient
en vain, par des rimes rétrogrades, de faire abandonner à _Majesté
royale_ son généreux dessein; l'entreprise est résolue. Maître André
de la Vigne est content, aussi bien que _dame Chrétienté_; il chante
un hymne en l'honneur du roi et se met en devoir de raconter comment
Charles VIII alla de Lyon à Naples avec une armée, pour s'en revenir,
après quatorze mois d'absence, de Naples à Lyon. Voilà bien un début
de secrétaire qui ne sait rien ou ne veut rien dire de ce qu'il sait.
C'est dans Guichardin, et surtout dans Comines, qu'il faut chercher le
nœud de cette pitoyable et vaillante expédition. On y verra comment
elle fut suggérée à un roi de 22 ans, brave, mais inhabile, par Ludovic
Sforce, qui avait besoin, pour un moment, de la présence des Français
en Italie, pour usurper le duché de Milan sur Jean Galéas Sforce, son
neveu, allié par sa femme Isabelle à la maison d'Arragon, souveraine
de Naples, comment ce double traître mit dans ses intérêts les deux
ministres de France dirigeans, savoir, à prix d'or, le sènéchal
Estienne de Vers ou de Vaesc, et par l'appât d'un chapeau de cardinal,
le trésorier des finances, évêque de Saint-Malo, Briçonnet; enfin
comment Ludovic, ayant une fois rempli son but de refouler l'armée du
prince d'Arragon dans le midi de l'Italie, pour empoisonner son neveu
tout à son aise et voler la souveraineté de Milan au successeur naturel
en bas âge, n'eut rien de plus pressé que de se faire un mérite auprès
du roi des Romains, des Vénitiens, du pape et du roi de Castille,
d'écraser les Français, et que d'ourdir, à cet effet, une ligue odieuse
avec les princes sus-nommés. Nous remarquerons, à ce propos, que
Ludovic Sforce, dit le More, put, aussi bien que Borgia, servir de type
au héros du _Traité du Prince_; mais, malheureux comme lui, il prouve,
par sa destinée, que Machiavel, en dépit de ses panégyristes, a montré,
dans sa théorie de domination, plus de cruelle subtilité que de haute
prudence. Le penseur méchant n'est jamais assez profond. Venons au
_Vergier d'Honneur_:
«Mille quatre cens quatre vins et tréze[48]
»Le roy Charles, huictème de ce nom
»Pour répulser l'iniquité maulvaise
»Du roy Alphons qui tenait à malaise
»En bon pays plusieurs nobles de nom
»Aussi pour los, gloire, bruict et renom
»A main armée, en brief temps conquester,
»Il entreprint de Naples conquester, etc., etc., etc.»
[48] Lisez, pour la mesure comme pour la vérité, _quatre-vingt-un
et treize_.
Après avoir fait, à grands frais, d'assez minces préparatifs, le roi de
France vient à Lyon le 13 mai 1494. C'est là qu'est le rendez-vous de
l'armée. Il envoie, par terre, le duc d'Orléans (qui fut depuis Louis
XII), avec des gens de guerre, vers Milan, Gênes, Venise, Florence,
Lucques, Pise, etc., puis met ordre aux affaires de son royaume, nomme
régent monsieur de Bourbon, et part pour Vienne en Dauphiné, avec la
reine et toute la cour. De Vienne, le 22 août, à la côte Saint-André;
le 23 à Grenoble. _La ville était tendue et accoustrée parmy les rues à
grant tapisseries._ Six journées de séjour à Grenoble. On renvoie les
chariots qui n'auraient pu passer les monts d'Embrun, et tout le bagage
se met sur des mulets:
Fardeaux, paquets, grans bahus, malles, coffres,
Broches, chenêts, poilles, pots de fer aux gauffres, etc., etc.,
et le roi défend à tous de rien prendre sans payer.
Noms de ceux qui furent envoyés en mission dans les principales villes
d'Italie. Jehan de Chasteaudreux, Hervé du Chesnoy, Adam et Adrien
de Lille, en Lombardie; Jehan de Cardonne, à Florence; Brillac, à
Gênes; Gaulchier de Tinteville, à Sienne; à Milan, Rigaut ou Regnault
d'Oreilles; à Lucques, le seigneur de Couan et don Juan; Louis Lucas,
encore à Milan; le seigneur de Bouchaige et Montsoreau, à Venise. Plus
tard, on y envoya le seigneur d'Argenton (Philippe de Comines), et bien
en prit. Le seigneur d'Aubigny fut dépêché avec des troupes, dans la
Romanie, à la rencontre de Frédéric d'Arragon, frère du roi Alphonse,
qui ne l'attendit pas, et commença une retraite précipitée qui rendit
le séjour du seigneur d'Aubigny, dans cette partie, aussi facile que le
fut, par la même cause, la marche du roi sur Naples. Monsieur d'Autun,
le général Bidant, et monseigneur le président Quesnoy, allèrent en
ambassade à Rome auprès d'Alexandre VI (Borgia).
Noms des chefs de l'armée: Monseigneur d'Orléans conduisant
l'avant-garde à Asti. On le laissa depuis dans ces contrées, où il
ne fit pas grand'chose qui vaille pour s'être enfermé dans Novare,
qu'il occupa stérilement, au lieu d'aller au devant du roi, à son
retour, et de gêner la réunion des confédérés; Messieurs de Bresse, de
Montpensier, qui fut laissé à Naples; de Foix, de Ligny Luxembourg,
de Vendôme, Engilvert de Clèves, de la Trémouille, qui se couvrit de
gloire à Fornoue; d'Aubigny, Jean Jacques, prince de Salerne; les
trois marquis de Saluces, MM. de Pienne, de Rothelin, les maréchaux de
Gié, Rohan et de Rieux; les sénéchaux de Beaucaire, de Normandie et
d'Agenois. Le compilateur de ce recueil, qu'il lui soit permis de le
dire, avait, dans cette armée, un de ses auteurs qui occupa le poste de
lieutenant du vicomte de Lanzac, nommé gouverneur de Naples sous M. de
Montpensier.
Noms des mignons et familiers du roi: Bourdillon, Balzac, Lachaulx,
Galliot, Chastillon, George Edoville, Paris, Gabriel et Dijon.
«Pour assaillir un féminin donion
»Trop plus propres que dix autres milliers, etc., etc.»
Chandyot, le bailli de Vitry, Jehannot du Tertre, Perot le Vacher, René
Parent, le bailli de Saint-Pierre-le-Moustier, Jehan de Fasnay, du Fau,
Pierre de la Porte, de Valletantpierre, Girault et Charles de Suzanne,
le seigneur de la Brosse, monsieur du Chief, et Adam de Maulbranche,
tous officiers des divers services de Sa Majesté.
Le roi part de Grenoble le 29 août, _après ouï la Messe_, prenant congé
de la reine avec sa noblesse. Couchée à Escroy; le lendemain, samedi,
30 août, couchée à Saint-Bonnet; dimanche 31, à Notre-Dame d'Embrun;
lundi, 1er septembre, à Briançon; mardi 2, à la prévôté d'Ourse (Oulx).
On y pendit un gentilhomme aventurier; mercredi 3, couchée à Suze, en
Savoie; jeudi 4, à Saint-Jousset; vendredi 5, à Turin, où il y eut une
solennité moulte grande. Madame de Savoie alla au devant du roi avec
une suite nombreuse magnifiquement parée. On eut des fêtes de tout
genre,
«Franches repues, grosses urbanitez,
»Recueils joyeulx, doulces humanitez, etc., etc.»
On joua aux carrefours des mystères, dans lesquels figuraient Noé,
Sem, Cham, Abraham, Jacob, Hercule et Jason. Le samedi 6, à Quiers,
où la réception fut encore très belle. Trois pucelles débitèrent au
roi force ballades. Mardi 9, à Asti, où Ludovic Sforce, et sa femme
Béatrix d'Este, vinrent saluer Charles VIII en grande pompe. Le roi,
ayant été atteint de la petite-vérole, fut contraint de séjourner
près d'un mois dans cette ville: c'est là qu'il reçut la nouvelle de
la victoire remportée sur le prince de Tarente, par ses galères, près
du pont de Gênes. Le 6 octobre, le roi, étant rétabli, alla coucher
à Montcal, en Lombardie, jolie petite ville appartenant à feu le
marquis de Montferrat, dont la veuve fut une alliée des Français, très
ardente et très utile. Le 7 octobre, à Cazal, capitale du Montferrat.
La marquise douairière y reçut le roi de son mieux, et lui fit servir
poules, pigeons, chapons de Saint-Denis arrosés d'hypocras blanc et
vermeil. Vendredi 10, à Mortore; samedi 11, à Vignebelle (le marquis
d'Aubays, dans son itinéraire des rois de France, dit _Vigève_); lundi
13, aux Granges, à une demi-lieue de Milan; vendredi 14, à Pavie.
L'entrée et le séjour dans cette ville, jusqu'au 17, ne furent qu'une
fête continuelle. Le 17, à Castel-Saint-Jouan; et le lendemain entrée
triomphale à Plaisance.
........ pour loyers et guerdons
D'icelle ville, mesmement les plus saiges
Firent au roi de très gracieux dons
Et par exprès des plaisantins fromaiges
Qui sont si grans, si espais et si larges
Que peuvent estre grans meulles de moulins,
Lesquels il fit conduire dans Moulins
Devers la royne et monsieur de Bourbon,
Qui le présent trouverent bel et bon.
Mais ce que Charles VIII ne trouva pas bon, ce fut d'apprendre la mort
du jeune duc de Milan, Jean Galéas Sforce, que Ludovic, son oncle,
aussitôt après le passage des Français, acheva d'empoisonner à Pavie,
pour régner à sa place. Le roi versa des larmes au service funèbre.
Le jeudi, 23 octobre, à Florensole; le 24, à Saint-Denys (Borgo san
Dioniago); le 25, à Fornoue, bourg au pied des montagnes, où plus tard,
A maints Lombards tenant là leur arroy
On fist croquer de trop dures chastaignes.
Le 26, à Térence, dans les Apennins; lundi 27, à Bellée; le 28, à
Pontresme (Pontremoli), où Pierre de Médicis vint assurer le roi de
l'amitié des Florentins, en lui remettant les clefs de la place de
Sarzane; le mercredi 29, à Yole, où il y eut une querelle d'Allemands
facilement apaisée; le 30, à Sarsaigne (Sarzane). Le roi y séjourna six
jours. Ludovic profita de ce repos pour venir encore saluer Charles
VIII, comme s'il avait voulu de plus en plus l'endormir. Après quoi il
retourna vite à Milan ourdir sa trame, les Français ne lui servant plus
à rien désormais. Jeudi, 6 novembre, à Massa; le 7, à Petre-Saincte
(Pietra Santa), ville florentine, qui reçut garnison royale au château;
le samedi, 8 novembre, entrée solennelle à Lucques; et le dimanche à
Pise, autre entrée magnifique. Les Pisans accueillirent le roi comme
un libérateur qui les devait soustraire au joug, encore bien nouveau,
des Florentins. André de la Vigne se complaît, dans sa description de
Pise, à détailler surtout les somptuosités du cimetière, dont la terre
fut apportée de Jérusalem par ordre de Constantin, et dans lequel
sont figurées la Création du monde, la Passion de Notre-Seigneur
Jésus-Christ, etc., etc., etc. Le mardi 11, au pont du Cygne, à deux
lieues de Florence. Là, six jours de station, à cause de l'émeute des
Florentins, qui chassèrent Pierre de Médicis, lui reprochant d'avoir
livré leurs places aux Français. Ce n'était, toutefois, qu'un feu
de paille, ainsi qu'il y en a tant dans l'Italie. Pierre de Médicis
à peine chassé, l'émeute s'apaisa; les Français furent admis sans
honneur ni humeur; le maréchal de Gié fit les logemens, et le lundi, 17
novembre, l'armée entra dans Florence.
Les Florentines à faces angéliques,
Dames de Sienne, Romaines autenticques,
Vinrent illec voir le roy des hardis
Et leur sembloit estre à ung paradis,
De voir François en leurs terres marcher,
Car bien sçavent que pour enharnacher
La nef Venus d'amoureux avirons
Et pour à poinct un connin embrocher
Qu'ils ne vont pas ainsi que bourgerons, etc., etc., etc.
L'armée royale était disposée dans l'ordre suivant: Les coulevriniers,
la bande des piquiers, la bande des arbalétriers, puis six mille
capitaines commandés par monsieur de Clèves et le comte de Nevers, les
archers d'ordonnance, les hommes d'armes à cheval, tous gentilshommes,
la bande des deux cents arbalétriers, la bande des archers de la garde
du roi, conduits par Crussol et Claude de la Chastre avec monsieur
de Quoquebourne, fils de ce dernier; la bande des cent gentilshommes
du roi, les pages d'honneur, les valets de pied, _le roi_, monté
sur son coursier, dit le Savoie, magnifique cheval noir et borgne;
Sa Majesté, revêtue d'une armure étincelante de pierreries, ayant
à ses côtés quatre grands seigneurs florentins; puis venaient le
grand-écuyer et le prévôt de l'hôtel, suivis d'autres archers de
la garde du corps, les chevaliers de l'ordre, les seigneurs, ducs,
marquis, comtes et barons, les cardinaux, évêques et abbés, les
présidens et gens de conseil, les pensionnaires et _grands gosiers de
cour_, qu'André de la Vigne qualifie de _grands bragars_, de _grands
prodigues de despens ordinaires_, de _grands pompeurs du temps présent
qui court_, les trésoriers et financiers généraux, les bagages, les
vivandiers, les lavandiers, les marchands portatifs, les chariots,
charrettes, brouettes et _autres ustensiles_. Le roi entendit la
Messe à Saint-Laurent; le lendemain à l'Annonciade; puis, se tenant
sur ses gardes jusqu'au 28 novembre, il alla coucher ce jour-là, un
vendredi, dans une maison de plaisance près du port de Florence; le
29, à Saint-Casant; dimanche 30, séjour; le 1er décembre, à Pontgibon
(Poggibonzi); le mardi 2, entrée à Sienne l'antique, alors ville
impériale, peu satisfaite de son sort; car on y reçut le monarque
français comme un libérateur. Tous ces petits Etats municipaux,
abandonnés à eux-mêmes ou asservis par leurs voisins, étaient devenus
bien misérables. Se tournant et retournant sans cesse, toujours
inquiets, toujours mécontens, toujours changeant, faisant tantôt
de la domination avec des chapelets et des échafauds, tantôt de la
liberté avec des poignards et du poison, suspendus à la basque du
premier souverain puissant qui passait, pour lui crier _vivat!_ et lui
demander ce qu'ils ne savaient ni définir, ni conquérir, ni garder, ni
respecter, à savoir une noble et calme indépendance; tous ces petits
États, disons-nous, représentaient justement les grenouilles d'Ésope,
implorant Jupiter. Quant au brave roi Charles VIII, qui n'avait
aucune politique dans la tête, qui était venu en Italie sans savoir
pourquoi, ou plutôt à son insu, pour faire, de ses deux ministres
prévaricateurs, l'un duc, l'autre cardinal, il regardait ces mouvemens
d'un air étonné, accueillant vaguement tout le monde, promettant au
hasard, semant au hasard de faibles garnisons qui ne servirent à
rien, ni pour lui ni pour les autres; c'est ce qu'il faut voir dans
Comines. Le jeudi, 4 décembre, le roi quitta Sienne, et alla coucher à
San-Clero, _qui est un lieu plaisamment contourné_; vendredi, séjour;
le 6, à la Paillette (la Paglia), hameau de cinq ou six maisons, où
l'on rejoignit l'artillerie; dimanche, après Messe ouïe, départ et
coucher à Aiguependant (Aquapendente), première ville pontificale;
mercredi 10, seulement, le roi se remit en route pour Viterbe, où il
coucha: il y fut bien reçu et prit son logement à l'évêché, près la
porte romaine. De Viterbe, M. de la Trémouille fut député vers le pape
Alexandre VI, qui, après quelques explications, accorda le passage.
Ce pontife, sur le conseil des Colonnes, gibelins, et contre l'avis
des Ursins, du parti guelfe, avait d'abord fait mine de tenir pour les
Arragonnais; mais il changea, pour le moment, sans doute, à la vue de
la défaite honteuse du prince Frédéric d'Arragon. Des cardinaux, et le
confesseur même du pape, vinrent saluer le roi à Viterbe. Tout étant
ainsi réglé, de part et d'autre, le lundi, 15 décembre, on repartit
pour la petite ville de Naples (Nepi), où l'on s'arrêta jusqu'au 19.
Ce jour-là, départ pour Bressaignes (Bracciano), place appartenant
à un riche seigneur nommé Virgille, qui en fit fort loyalement les
honneurs, et donna même son fils bâtard, jeune homme de grande audace,
pour faire la campagne avec l'armée de France. Le roi demeura dans
Bracciano jusqu'au 24 décembre, pour faire ses dernières dispositions
d'entrée dans Rome. Il envoya M. de Ligny, avec bon nombre d'Allemands,
occuper Ostie, et MM. de la Trémouille et de Gié, à Rome, faire ses
logemens. Il reçut aussi, à Bracciano, l'ambassade solennelle du pape,
composée des cardinaux de Lorette, de Saint-Denys et de l'Escaigne.
Le prince d'Arragon, duc de Calabre, qui était encore à Rome avec ses
troupes, voyant les Français si près de lui, s'enfuit vers la Pouille.
Enfin, le 24 décembre ou le 31 (car il y a ici une contradiction
dans le _Vergier d'Honneur_), le 24, donc, et non le 19, comme le
dit le marquis d'Aubays, Charles VIII entra dans Rome avec son ost,
qu'il était déjà bien tard, à la clarté des torches et des flambeaux.
Il prit son chemin par la porte Flamine, passa devant Sainte-Marie
del Popolo, et s'alla loger au palais Saint-Marc avec toute son
artillerie. Alexandre VI était de méchante humeur et s'enferma dans
le château Saint-Ange, sans vouloir voir le roi, ce qui chagrina
tant Sa Majesté, qu'elle députa au pontife MM. de Bresse, de Foves,
de Ligny, de Gié, l'évêque d'Angers, et maître Jehan d'Arcy, lequel,
par le moyen d'_une belle et humaine harangue en bon latin_, parvint
à rétablir l'harmonie. Cet heureux résultat obtenu, Charles se mit à
visiter _les choses exquises de Rome_, telles que Sainte-Véronique,
Nostre-Dame-de-Saint-Luc, l'église des Frères-Mineurs, dite _Ara
cœli_, le mont de la Sibylle, d'où l'on voit l'_hôtel de ville qui
fut le Capitole ancien des Romains_; et le mardi, 13 janvier 1495,
la Minerve et Saint-Sébastien. Une rixe s'étant élevée, sur ces
entrefaites, entre la garde française et écossaise, et les juifs, dans
laquelle plusieurs de ces derniers furent tués, le roi donna l'ordre
à M. de Gié de faire justice, et _six galans juifs furent pendus_. Le
jeudi 15, visite au Colisée, _qui appartient et est de droit au roy_;
le 16, messe à Saint-Pierre, et ce même jour, où le pape et le roi se
virent affectueusement, M. de Saint-Malo (Briçonnet) fut fait cardinal;
le 18, dimanche, le roi toucha les écrouelles à la chapelle de France,
puis assista, en grand cortége de seigneurs, à l'office majeur
célébré par le pape à Saint-Pierre. Sa Majesté ainsi que sa suite
étant confessées, Sa Sainteté, vêtue de blanc, donna sa bénédiction
solennelle au peuple et à l'armée, comme au grand jubilé. Les jours
suivans, visite à Saint-Jean-de-Latran, et dispositions militaires
pour le départ. Enfin, le mercredi, 28 janvier, après avoir ouï la
messe, déjeûné chez le pape, reçu sa dernière bénédiction et baisé sa
main, le roi quitta Rome, emmenant, comme otage libre, le cardinal de
Valence, fils naturel d'Alexandre VI, et alla coucher à Marigné; le 29,
à Belistre (Vellétri), où l'on séjourna jusqu'au 3 février. Le cardinal
de Valence profita de ce séjour pour s'enfuir du camp et retourner à
Rome, où déjà le pape avait faussé sa foi et donné la main aux ennemis
du roi, ainsi que le seigneur d'Argenton l'avait su démêler et mander
expressément de Venise. Le comte de Nevers, à l'avant-garde, prit
d'assaut la ville et le château de Montfortin. Le mardi, 3 février,
à Valmontone; le 4, à Florentine, où l'on s'arrêta le 5, pour y être
parrain d'un juif que M. d'Angers baptisa et nomma Charles. Rien,
aujourd'hui, ne fait mal comme ces baptêmes de juifs garantis par des
princes français. Vendredi 6, à Verlic; lundi 9, à Bahut, d'où le roi
alla voir le siége d'un fort, dit le Mont-Saint-Jean. L'assaut fut
sanglant: il y périt 40 hommes de l'armée royale et 956 assiégés,
après un combat de sept heures, où Charles VIII se montra ce qu'il
était, digne chevalier. On sut là que le duc de Calabre s'était encore
enfui de San-Germano, abandonnant ainsi la clef du royaume de Naples
de ce côté. Jeudi 12, à Cyprienne; vendredi 13, à San-Germano. On mit
garnison dans le château, puis on visita l'abbaye de Saint-Benoît. Le
15, à Mignague (Minagno); lundi 16, à Triague. On y apprit que le duc
de Calabre s'était encore enfui de Capoue, et l'on y reçut les députés
de cette ville, qui en apportèrent les clefs. Le 17 à Couy, et le 18,
entrée à Capoue sans obstacle. Jeudi 19, couchée à Averse. Le roi reçut
une députation qui lui remit les clefs de Naples, en lui annonçant que
le roi Alphonse s'était enfui en Sicile, exemple imité peu après, par
son fils Ferdinand, qu'il avait, avant de partir, fait couronner à sa
place. Le maréchal de Gié prit les devants pour vérifier les faits, et
entra paisiblement à Naples, où il fut très bien accueilli. Alors le
roi, le 21, se rendit à Pougue-Réal, superbe maison de plaisance du roi
Alphonse, où il dîna joyeusement; et le dimanche, 22 février 1495, il
fit sa pompeuse entrée à Naples. Il logea au château de Capouane, et
fit incontinent battre et bombarder le Château-Neuf, dont il s'empara,
ainsi que de la citadelle, après plusieurs jours de bombardement.