Auquel sans cesse je pleure et gémis.
Dueil en est prieur qui me tient grant rudesse, etc.
...................................
En paix ne laisse ceulx qui l'ordre ont promis.
...................................
De ce couvent désespoir est portier,
Et le chambrier se dit fol appétit.
Soulci se tient auprès du bénitier, etc.
...................................
Advisez y mes gorgias de court, etc., etc.
...................................
Qui n'y pense, je dis qu'il n'est pas sage.
* * * * *
Quant à la ballade de _la Complaincte que faict l'Amant à sa Dame
par amours_, quelque goût que nous ayons pour les poésies érotiques
de Martial de Paris, nous respectons trop la chasteté des lecteurs
modernes pour en parler avec détail. Il nous suffira de dire qu'elle
est écrite sur le rhythme alexandrin, et que tous les vers de cette
pièce, par un vrai tour de force, se terminent, pour cause, par de
ces mots que les femmes savantes voulaient étêter sans pitié, tels
que: _Comporte_, _convient_, _conjoindre_, _compromis_, _compère_,
_conseils_, _condescendre_, _confesse_, etc. Honni soit qui mal pense
du dictionnaire!
* * * * *
_Les Dicts d'Amours et Ventes_ sont un dialogue entre l'amant
et l'amye, où chacun se vend tour à tour des fleurs d'amour, en
accompagnant le marché de petits mots de tendresse, de malice, ou
de passion. «_Cie je vous vends la violette_; _cie je vous vends
la marjolaine_; _cie je vous vends la fleur du Pré-Blanc_; _cie je
vous vends la verge d'argent_, etc., etc. Ces milliers de puérilités
amoureuses divertissaient nos pères: aussi toutes les idées de nos
vieux auteurs sont-elles tournées vers l'amour. Chez eux l'amour
se mêle à tout, et tout s'y rapporte. Les mœurs françaises, si
généreuses, si polies, en sont découlées comme d'une source vivifiante
et inépuisable. Nous devons nous estimer heureux de devoir à cette
faiblesse pour nos compagnes de si nobles et de si brillantes
destinées; et les femmes de tous les pays, devant tirer un juste
honneur de ce fait incontestable, sont obligées de pardonner, en faveur
de ce grand résultat, les libertés de nos poètes, dans les choses ainsi
que dans les mots.
LIII. ARREST D'AMOURS.
Arresta amorum, accuratissimis benedicti Curtii Symphoriani
commentariis ad utriusque juris rationem, forensiumque actionum
usum acutissime accommodata, franc. lat.; le tout diligemment
reveu et corrigé outre les précédentes impressions. Un vol.
in-16. A Rouen, chez Raphaël du Petit-Val.
(1490--1525--1587--1731.)
Selon M. Brunet, le 52e arrêt et l'ordonnance sur les masques sont de
Gilles d'Aurigny, dit _le Pamphile_. Quant à l'ensemble du livre des
_Arrests d'Amours_, il est, comme on sait, de Martial Dauvergne. La
première édition qui en fut donnée porte la date de 1525 (Paris, 18
novembre), 1 vol. pet. in-4 gothique; et la meilleure est celle qu'a
publiée Lenglet Dufresnoy, avec des notes et un glossaire des anciens
termes. A Paris, 2 vol. in-12, en 1731. L'édition de 1587 a le mérite
d'être fort jolie et assez peu commune. Benoît Court, auteur beaucoup
trop sérieux du docte commentaire de ces décisions plaisantes et
frivoles, était un chanoine de Lyon, né à Saint-Symphorien du Forez,
dans le XVIe siècle. Sans les nombreux passages d'Ovide, de Lucrèce,
de Plaute, de Virgile et d'autres poètes, qui coupent à chaque instant
le travail pesant du légiste, son commentaire, tout farci de citations
prises dans le texte des lois romaines, et dans les gloses d'Accurse,
de Bartole, d'Æmilius, de Baldus, etc., serait illisible.
Martial Dauvergne a voulu, dans ce recueil, se moquer des formes
pédantesques et du jargon barbare de la justice. Sa plaisanterie,
qui suppose une grande science, serait meilleure si elle était moins
prolongée; mais, à la longue, elle semble un peu froide. En général, ce
poète aimable est plus fait pour le sentiment que pour la raillerie. Il
a grace à pleurer et grimace parfois en riant; en quoi il est justement
l'opposé de Clément Marot. Sans rapporter le sujet des cinquante-trois
_Arrêts d'Amours_, ce qui deviendrait fastidieux, nous pouvons bien
faire un choix piquant dans ce vaste répertoire de controverses
galantes, imitées des troubadours provençaux.
Au second arrêt, par exemple, il s'agit d'une femme qui avait piqué
d'une épingle la joue de son amant après l'avoir baisée. Le bailli de
joye la condamne à mouiller chaque jour la plaie avec sa bouche jusqu'à
parfaite guérison, et à 30 livres d'amende au profit des prisonniers
d'amour, pour être employés en banquets.
Le neuvième arrêt est rendu pardevant le marquis des Fleurs et
Violettes d'amours, contre un amoureux un peu simple qui avait intenté
action à son amie, sur ce qu'elle écoutait les fleurettes de plusieurs
galans, et acceptait d'eux des bouquets, perles et menues choses.
L'amie se défend avec hauteur, en disant que sa partie adverse devrait
plutôt se réjouir de la voir si honorée, et que ledit plaignant _entend
mal son cas_. Sur d'aussi bonnes raisons, l'amie devait gagner son
procès et le gagne.
Au dixième arrêt, un autre amoureux, demandant rescision d'un contrat
prétendu usuraire, par lequel il serait tenu de faire plusieurs dons,
honneurs et servies à sa dame, pour un seul baiser, perd sa cause avec
dépens. Dans le fait comme dans le droit, peut-il y avoir usure dans
un baiser bien donné? le garde des sceaux d'amours ne le pense pas, et
nous sommes de son avis.
Le treizième arrêt mérite une mention particulière: il est rendu par
le prévôt d'Aubépine contre les héritiers d'un amant, qui réclamaient,
à titre de droits successifs, les faveurs qu'une dame s'était engagée
à donner perpétuellement au défunt, et dont la principale consistait à
lui faire, à volonté, _le petit genouil_. La dame répond pertinemment
qu'il n'en est pas des biens d'amours comme des autres, et que si elle
faisait _le petit genouil_ auxdits héritiers, elle donnerait plus
qu'elle n'avait promis. Point de question dans cette affaire: aussi la
dame gagne-t-elle sa cause avec dépens.
Le quatorzième arrêt rentre dans l'espèce du précédent: il émane du
sénéchal des _Aiglantiers_, et déboute un demandeur impertinent qui
invoquait le droit de retrait lignager, à propos d'un baiser quotidien
qu'un sien parent, dont il était le plus proche lignager, avait cédé,
pour un prix et du consentement de la dame baisante, à un acheteur
dudit baiser.
Au trentième arrêt, on voit enfin une femme condamnée: il est vrai que
ce n'est pas sans raison. Après avoir ruiné son amant, elle prétendait
lui refuser ses graces. La cour l'oblige à servir aux communs plaisirs.
Le trente-troisième arrêt renvoie un vieillard qui demandait à justice
qu'une telle dame fût contrainte à l'aimer pour son argent. Vit-on
jamais d'arrêt plus équitable?
Le quarantième arrêt présente un vrai jugement de Salomon. Certaine
dame somme son amant de cesser d'être triste et de redevenir joyeux. La
cour fait droit à sa requête, sous la condition qu'elle égaiera sondit
amant.
L'ordonnance des masques ne fait pas beaucoup d'honneur à la chasteté
du sieur Pamphile. Une de ses clauses permet _à tous masqués, tâter,
baiser, accoler et passer outre, pourvu que ce ne soit par force_.
Le trente-cinquième arrêt, qui est le dernier, établit la bonne
judiciaire de l'abbé des Cornards, lequel, tenant ses grands jours
à Rouen, prend connaissance de la cause de dame Catin Huppie contre
son époux Pernet Fétart, réclamant le paiement de certains arrérages
à elle dus, depuis quatre ans, par ledit Fétart. L'abbé déboute la
demanderesse, mais l'autorise à se pourvoir d'adjoint, pourvu que ce
soit sous main et sans bruit.
LES VERTUS
DES EAUX ET DES HERBES,
AVEC LE RÉGIME CONTRE LA PESTILENCE;
Faict et composé par messieurs les médecins de la cité de Basle
en Allemaigne. 1 vol. pet. in-4 gothique, fig. en bois,
contenant 17 feuillets, sans date ni rubrique.
(1490 environ.)
Les médecins de Bâle ont divisé leur premier _Traité de la Vertu des
Eaux et des Herbes_ en trois parties, dont la première traite des eaux
artificielles; la deuxième, des herbes; et la troisième, qui est fort
courte, se réfère _à aulcunes recebtes utilles et proffitables pour
la consolation des corps humains_. Le traité entier est écrit _à la
requeste de très noble et redoutée dame la comtesse de Bouloigne, pour
ce qu'elle est dame pleine de pitié et compassion ez pouures malades
esquels elle secourt très voulentiers pour l'amour de Dieu, ainsi que
dame bien sachante et apprise en l'art de la médicine_. On voit, dans
la première partie, que l'eau d'or distillée avec des plaques de fer
chauffées au feu et mortifiées quarante fois dans de l'eau de fontaine,
puis gardée dans une phiole d'yvoire, étant mélangée avec le vin
qu'on boit, ou prise pure, est un excellent cordial qui enlumine les
esprits; que l'eau de la feuille, fleur et racine de _Buglose_ guérit
les mélancoliques et les fous enragés; que l'eau de bouton rouge _de
Darchacange Montaing_ est bonne aux ulcérations des reins de ceux qui
pissent le sang; que l'eau de fenouil provoque le lait chez les femmes
et le sperme chez les hommes; que l'eau de _Pringorum_ guérit de la
strangurie et _prouffite moult_ à engendrer; que qui lave _sa face_
dans de l'eau de romarin l'embellit, et que qui se baignerait dans
cette eau renouvellerait sa jeunesse comme l'aigle; enfin que les eaux
de fleur de fève, de semences de melon, de fleur de _sehuc_, de lis, de
racine de buis, sont propres à conserver ou à rendre la fraîcheur du
visage et de la peau. Ici les auteurs se justifient de donner une telle
recette, en ce qu'il est permis aux femmes d'user d'_auculns moyens qui
embellissent et les font sembler jeunes affin de garder leurs maris
d'aller en fornication et adultère_.
La deuxième partie, qui traite de la vertu des herbes, nous apprend
les merveilleux effets de l'armoise, bonne surtout pour provoquer les
règles et guérir les fleurs blanches, la propriété qu'a la chélidoine
de rendre la vue, recette connue des hirondelles, la vertu de l'hysope
pour la toux, celle de la rue pour faciliter les urines, celle de la
_creve_ ou _cive_ pour refroidir les sens, celle de l'ortie contre
l'ardeur amoureuse, etc., etc, etc.
La troisième partie, celle des recettes, nous donne, contre la goutte,
le remède suivant: _prenez oint de pourceau frais, racine de persil,
racine d'ysope, et graine de genièvre; puis cuisez tout ensemble très
bien en un pot neuf de terre couvert très bien deux jours et une nuit;
mettez bon vin blanc dedans tant que la matière soit bien confite, et
puis la coulez bien parmi deux touailles, et mettez-en une boîte pour
garder, et oignez-en la goutte._
Le second traité comprend le régime contre la _pestilence_. Le
premier préservatif est de _prier Dieu, la glorieuse vierge Marie, et
mesmement messeigneurs saint Sébastien et saint Roch, lesquels sont
spéciaux intercesseurs envers Nostre Seigneur contre cette merveilleuse
maladie_. Nous n'entrerons pas dans le détail des moyens thérapeutiques
proposés par les médecins de Bâle; d'autant moins que ces moyens
n'offrent rien qui soit saillant par la science ou par l'étrangeté;
mais nous rapporterons textuellement les conseils hygiéniques de ces
docteurs du XVe siècle, parce qu'ils offrent des rapports frappans avec
ceux que nous ont donnés nos docteurs en 1832, contre le choléra-morbus
asiatique. «Au temps qui est dangereux de pestilence on se doibt
garder de trop manger, et de tous baings en général, et spécialement
des estuves, de aer trouble comme nébuleux, pluvieux ou couvert de
serain, ou aer de nuict; de soy courroucer, et de mélancholie, de
mauvaises odeurs, de froid, de lait, de tous fruitages pierreux, comme
pêches, prunes, cerises et aultres semblables; et ne porte point ton
urine trop long-temps avecques toy. Ne bois point sans avoir soif, et
te garde de compaignie de femme et de excessive paour. Ta viande doit
estre mêlée avec un petit de vinaigre, et principallement quand le
temps est chauld et la personne chaulde. Le matin, quand tu leveras,
et n'estant point fort tes membres, te habille chauldement, et te
pourmelne bien, et ne soie pas long-temps sans déjeuner. Lave tes mains
souvent en eau salée; ne te travaille point trop de quelque labeur que
ce soit, et tiens ta teste et tes pieds chaulds.»
Ces préceptes, reconnus excellens, sont reproduits en vers à la fin de
ce livre, demeuré inconnu à nos bibliographes. L'exemplaire que nous
possédons vient de la bibliothèque de M. Langs de Londres. Il n'est pas
ébarbé.
LES LUNETTES DES PRINCES,
Avec aulcunes Balades et Additions nouuellement composées par
noble hōme Jehan Meschinot, en son vivant grant maître de
l'Hostel de la royne de France.--Icy finissent les Lunettes
des Princes, imprimées à Paris par Philippe Pigouchet. lan
M.CCCC. quatre vingt et dix-neuf, pour Simon Vostre, libraire,
demourant en la rue Neufve Nostre Dame, à l'enseigne Saint
Jehan levangeliste. 1 vol in-8 gothique, de 108 feuillets, très
rare.
M. Brunet, qui parle de cette édition sous le N° 8728, dit que
ce précieux livre (précieux par sa rareté) fut imprimé, pour
la première fois, à Nantes, chez Estienne Larcher, en 1493,
1 vol. pet. in-4 gothique. Jehan Meschinot, qui fut maître
d'hôtel du duc François II de Bretagne, puis de la reine Anne,
y est qualifié de seigneur de Mortières. Ce poète, homme de
cour, mourut en 1509. Il ne paraît pas qu'il se soit fort
engraissé à la table des ducs de Bretagne; aussi était-il
fort triste, comme l'indique le surnom qu'il prit de _Banni
de Liesse_. Notre édition de 1499 porte en tête du premier
feuillet, sur lequel est gravé sur un frontispice en bois le
chiffre _P. P._, le nom entier de Philippe Pigouchet. Nous
remarquerons que le livre est imprimé sans points ni virgules.
(1493-1499.)
Cet ouvrage de morale, dont l'abbé Goujet ne nous dispense pas de
parler, est une macédoine de vers et de prose, mais plus souvent de
vers, composée dans le but de retracer aux grands de la terre leurs
méfaits et leur néant.
«Les grants pillent leurs moyens et plus bas
Les moyens font aux moindres maitz cabas
Et les petits s'entre-veulent destruire, etc., etc., etc.»
Le lieu commun n'est pas traité ici selon la manière d'Horace, pas plus
que dans le passage qui suit, sur le malheur et la nécessité de la mort:
«O mort, combien ta mémoire est amère!
....................................
Tu n'as en mal seconde ne première!
On ne te peut descripre bonnement;
Plus a en toi de douleur et tourment
Que comprendre ne peut entendement
Soit de Platon, de Virgile ou Homère, etc., etc.»
Suivent de tristes complaintes sur la mort du duc Jean de Bretagne:
Mais quoi! le roi David, prophète pacifique.--Et Salomon saige dict
en publicque.--Eux-mêmes ont dû trespasser--Or donc chascun doibt y
passer. Voilà qui conduit le poète au dégoût de toute chose et de
toute personne:
«Il ne me chault de Gaultier ne Guillaume
Et aussi peu du roy et son royaume;
Je donne autant des rez que des tonduz, etc., etc.»
Il entre bien quelques regrets des plaisirs évanouis, dans cette
philosophie chagrine:
J'ay eu robes de martres et de Bievre,
D'oyseaulx et chiens à perdrix et à lièvre;
Mais de mon cas c'est piteuse besogne,
S'en cellui temps je fus jeune et enrieure
Servant dames à tours, à meung sur yeure,
Tout ce qu'en ay rapporté, c'est vergogne, etc., etc., etc.
Ce retour mélancolique sur le passé mène bientôt le Banni de Liesse à
des pensées religieuses et à de pieux conseils adressés à son lecteur:
Quant tu liras le Romant de la Rose,
Les faicts romains, Jules, Virgile, Orose[47],
Et moult d'autres anciennes histoires,
Tu trouveras que mort, en son enclose,
A prins les grants et a leur bouche close
Desquels encor florissent les mémoires
Par leurs bienfaits et œuvres méritoires.
........................................
Rends-toi à Dieu et ton courage change!
Rends-lui honneur, rends-lui gloire et louange!
Recognois-le pour ton Seigneur et maistre,
Car envers toy n'a pas esté estrange,
Mais t'a baillé ame qui, sans estre ange,
N'a pareille créature en son estre, etc., etc., etc.
[47] _Orose_ est bien choisi pour la rime.
Vient ensuite une excellente recette:
Pour parvenir doncques à grant science
Un livre auras qui a nom conscience
Où tu liras choses villes et nettes:
Fuy les ordes, et destruy com si en ce
La mort estoit: pren tout en pacience
Et te repens de tes façons jeunettes;
Mais pour plus cler veoir, te fault lunettes
Qui discernent les blanches des brunettes, etc., etc., etc.
Ces lunettes sont merveilleuses: le verre de droite est la prudence,
le verre de gauche est la justice, et ces deux verres sont joints
entre eux, sur le milieu du nez philosophe, par un clou qui est la
tempérance. J'ai grande foi au clou, pour ma part, ayant lu, dans
l'Imitation de Jésus-Christ, ces belles paroles: _Frena gulam et omnia
vitia frenabuntur_. Peu après la description des Lunettes morales et
l'indication de leur usage, finit la première partie des Ballades. Une
Oraison en prose, intitulée _Oraison de l'Acteur_ (c'est à dire de
l'auteur), succède à ces Ballades, et précède un songe également en
prose, où les Lunettes jouent leur rôle, mais qui, du reste, est si
confus, que l'analyse en serait difficile. Après le songe, le poète
nous donne un long et ennuyeux poème octosyllabique, lequel commence
ainsi:
Homme misérable et labile
Qui va contrefaisant l'habile
Menant estat désordonné,
Croy qu'enfer est de lor donné
A qui ne vivra sainctement, etc., etc., etc.
Quinze feuillets de distiques arrivent à la suite du poème. En voici un
échantillon:
En force est prudence mise
Et assise.
Justice y est bien comprise
Et submise,
Dont les lunettes se font
Qui sont de bele devise;
Or les vise, etc., etc., etc.
S'ensuivent XXV Ballades composées par le dict Jehan Meschinot sur
XXV _Princes de Ballades_, ou Ballades adressées aux Princes et à lui
_envoyez et composez par messire Georges ladventurier, serviteur du
duc de Bourgogne_. Ce fleuve de Ballades, pour me servir du langage de
Meschinot, n'est pas trop navigable pour nos intelligences modernes.
Messire Georges ladventurier y donne, au surplus, des avis très sages
aux princes menteurs, avares, inconstans, amis de la guerre, égoïstes,
envieux, prodigues, etc., etc., etc. Ces Ballades sont souvent
précédées d'un verset de l'Écriture sainte. Après elles, on voit une
commémoration, en vers, de la Passion de Jésus-Christ, et premièrement
de l'oraison qu'il fit au Jardin des Olives.
S'ensuivent les nouvelles additions. S'ensuit une supplication que
fist le dict Meschinot au duc de Bretaigne, son souverain seigneur.
L'homme ne vit pas seulement de lunettes morales, il lui faut encore
du pain. C'est ce dont le Banni de Liesse, s'étant aperçu dans sa
misère, s'autorise pour demander à son patron de le secourir. La
requête est faite en termes assez curieux pour que nous devions
l'extraire: «Supplie très humblement vostre poure vassal, loyal subject
et serviteur, nommé le Banni de Liesse, à présent demeurant au diocèze
d'infortune, paroissien d'affliction, et voisin de désespoir...
Exposant, comme dès son jeune âge, il a continuellement servi
messeigneurs vos prédécesseurs, les ducs Jehan, François, Pierre et
Artus... Un larron, publiquement ennemi de humanité, appelé malheur,
demourant de tout temps avec Fortune, accompaigné d'une vieille maigre
déchirée, laquelle est nommée Pauvreté, ont incessamment guerroyé
et poursuivi le dict suppliant...; ont, en conduisant leur cruelle
inimitié, expolié le dict suppliant, de cinquante ans et plus (ceci
nous apprend que Meschinot était né avant 1437), et qui pis est, ont
faict commandement exprès à fureur, souci, ennui et douleur, leurs
armuriers de mille ans, de forger, audit Banni de Liesse, ung pesant
harnois à double soulde, dont les étoffes sont d'acier de mélancolie
mistionné d'aigreur, etc., etc., etc. Qu'il vous plaise, mon souverain
seigneur, commander à Honneur, procureur général de vos entreprises,
soy adhérer avec le dict suppliant... Ce faisant, vous le réformerez,
en changeant son nom et lieu de sa demeure, etc., etc., etc., priant
Dieu à jamais qu'il lui plaise vous donner paix et repos d'esprit,
aise, santé d'ame et de corps, honneur, bonne vie et longue durée,
avecques tout ce que vostre noble cœur desire. _Amen._»
Ce n'était pas, du moins, sur ce ton bassement et ridiculement piteux
que Marot demandait l'aumône à François Ier; mais pourquoi nous
attacher à la guenille de ce pauvre homme? C'est à la pourpre ducale
et royale qu'il faut nous prendre ici, car si la misère, à genoux,
soulève les cœurs nobles, l'ingrat égoïsme de la puissance opulente,
envers ses serviteurs, n'offre pas un spectacle moins digne de mépris;
et il y faut joindre l'horreur. Au surplus, un grand enseignement
ressort de la vie du Banni de Liesse; c'est le cruel degré d'infortune
auquel peuvent conduire les Ballades. Il vaut presque toujours mieux
faire des souliers que des Ballades.
Jehan Meschinot ne supplie pas seulement le duc de Bretagne; il supplie
aussi Dieu, (bon pour celui-là!)
Dieu père par création,
Et père de recréation, etc., etc., etc.,
de venir à son aide. A cette nouvelle requête succèdent divers
Rondeaux; _une briève lamentation et complainte sur la mort de madame
de Bourgogne, faicte à la demande de monseigneur de Crouy quand il
vint en Bretaigne devers le duc, lequel piteusement se douloit du cas
advenu_; plus une Oraison de Nostre-Dame, et _commence chacune ligne
par l'une des lettres de l'Ave Maria_; plus d'autres poésies mêlées;
plus une Ballade faite pour la _duchesse Marguarite de Foix_, quant
elle vint en Bretaigne; plus des Litanies sur l'Amour sodale, l'Amour
vicieuse et l'Amour folle, où l'on voit ce que prescrivent et savent
faire ces trois amours. L'Ouvrage, ou plutôt le Recueil, se termine
par deux ou trois dernières Ballades et autant de Rondeaux; plus un
dialogue entre la Mort et l'Honneur humain, qui pouvait être fort
intéressant, et qui ne l'est guère. Jean Meschinot ne manque pas de
sens, tant s'en faut; mais il n'a ni goût ni génie. Son livre n'en est
pas moins recherché des amateurs, qui le paient volontiers 100 francs
en 1832, tandis qu'ils ont un Boileau pour 20 sous et moins. C'est
que les Lunettes des Princes sont, ainsi que nous l'avons dit, d'une
extrême rareté, probablement par un effet de leur peu de mérite même
qui en aura fait négliger la conservation.
LE VERGIER D'HONNEUR,
Nouuellement imprimé à Paris. De l'Entreprinse et Voyage de
Naples; auquel est comprins comment le roi Charles, huitiesme
de ce nom, à banniere desployée, passa et repassa, de journée
en journée, depuis Lyon jusques à Naples, et de Naples jusques
à Lyon. Ensemble plusieurs aultres choses faictes et composées
par revérend père en Dieu, monsieur Octavien de Saint-Gelais,
évesque d'Angoulême, et par maistre André de la Vigne,
secrétaire de la royne, et de monsieur le duc de Savoye, avec
aultres. On les vend à Paris, en la grant rue Sainct-Jacques,
à l'enseigne de la Rose blanche couronnée (_sans date_).
Un vol. in-fol, gothique, à deux colonnes, contenant 127
feuillets, avec des signatures de AAIIII., frontispice et
figures en bois. (Édition très rare, qui paraît antérieure à
celle de Paris, Jehan Trepperel, quoique Panzer fasse remonter
cette dernière à l'an 1495.)
(1495.)