dit, des conquêtes à faire et des moyens de les conserver, pour ce
que le roi de France, tant sage qu'il soit, peut être, par légitimes
droits, amené à conquérir au loin, ainsi que cela s'est encore vu,
mêmement de nos jours. Et d'abord, il convient, avant de conquérir,
d'examiner si la conquête est juste, et de l'examiner devant Dieu et
son conseil, sans faintise, et bien autrement que l'on ne doit faire,
si j'ose dire, quand il s'agit de se défendre; _et vaut mieux, s'il y
a doute, différer dix ans qu'avancer d'un jour_. Cet examen fait, il
faut passer à celui des difficultés probables, telles que les forces
de l'ennemi, la qualité du pays, l'état des chemins, les ressources
de vivres, les lieux à traverser, et enfin ses propres ressources,
en comptant toute chose au pire; puis après, examiner comment on
gardera ce qu'on aura possible pris, et si le gain vaut la perte;
bref et finalement, ne se décider pour oui que par considération de
nécessité et non par celle de la simple utilité. L'entreprise une fois
décidée, il faut s'équiper promptement, ne pas regarder aux frais,
et agir vite, surtout avec les Français, _qui sont trop meilleurs
d'arrivée et à la première poincte qu'après long séjour et de froid
sang_. La conquête faite, recourir promptement aux moyens d'une sage
police pour s'attacher les habitans, et ne plus laisser que le moins
possible d'image de la guerre, afin de montrer qu'on n'est pas venu
pour fouler, mais pour gouverner et s'établir en amis, à long-temps
et pour toujours. Récompenser les siens en biens du pays, afin qu'ils
s'y attachent et maintiennent par possessions, par alliances, etc.,
les habitans, ainsi que fit Guillaume de Normandie. Punir aigrement
les révoltes, et accueillir largement les fidèles et les soumis.
Incorporer nombre de naturels dans ses troupes; prendre les mœurs du
pays; respecter les usages; bailler les charges aux naturels, hormis
les premières; rendre bonne et égale justice, et punir les violences
des siens; connaître les divisions des partis, car il y en a partout,
et fortifier l'un contre l'autre; enfin, se saisir de bons otages, et
mettre garnisons solides ez places convenables. Ainsi prospérera de
plus en plus, Dieu aidant, la nation de France.
LA LOY SALICQUE,
_Première Loy des Françoys faicte par le roy Pharamond, premier
roy de France, faisant mention de plusieurs droicts appartenant
aux roys de France._
(1540.)
On sait qu'en 1478, Louis XI, suivant sa coutume de faire agir la ruse
plutôt que les armes, avait conclu avec Edouard IV (Yorck) une trève de
100 ans, qui suspendit habilement les prétentions du roi d'Angleterre
sur la couronne de France et sur l'héritage de certaines provinces,
telles que la Normandie, l'Anjou, etc. Cette convention trancha, par
le fait, au profit de nos rois, une question que la guerre eût bien pu
laisser indécise encore pendant longues années; mais restait l'évidence
des droits français à démontrer. C'est là ce qu'entreprit Claude de
Seyssel, dans sa _Loi salique_, peu de temps après la signature de la
trève adroite dont nous venons de parler. Il divisa son ouvrage en
trois sections; la première traite de la grande querelle d'Edouard
III et de Philippe de Valois, résolue en faveur de ce dernier par les
états-généraux, sur ce passage fameux de la loi civile des Saliens,
relatif à la transmission des Alleuds: _Nulla portio hæreditatis de
terra salicqua mulieri veniat_; passages que nos vieux Français
appliquaient au domaine de la couronne et à la couronne elle-même;
confondant ici deux choses distinctes, la couronne et le domaine royal;
car le gouvernement des hommes, entendons de ceux qui ne sont pas
réduits à l'état de servitude, ne saurait jamais, en dépit de toutes
les lois saliques du monde, être considéré comme une propriété. Mieux
vaut s'en tenir, sur ce point, à la déclaration d'Estienne Pasquier,
_que la loi qui interdit la couronne de France aux femmes n'est écrite
nulle part, hormis ez cœurs des Françoys_. Dans la deuxième section,
l'auteur, après une longue et savante dissertation historique, déboute
les princes anglais de tout droit sur la Normandie, la Guienne,
l'Anjou, le Maine, à titre héréditaire; et cela, tant en vertu de la
succession régulière qu'à cause des confiscations légalement exercées
pour le fait de félonie. Enfin la troisième section est consacrée à
prouver, contre le roi Edouard IV, qu'il est mal fondé à tirer vindicte
de la rupture opérée en 1449 de la trève conclue en 1444, entre Charles
VII et Henri VI, puisque les torts vinrent alors de l'Angleterre, qui
se saisit violemment, en pleine paix, de la ville de Fougères sur le
duc de Bretagne, vassal du roi de France. Seyssel met à établir que la
France a pour elle la bonne foi, une importance qui lui fait beaucoup
d'honneur, ainsi qu'à l'esprit français de cette époque; mais il est
fort amer, à ce sujet, contre les Anglais, et cite un cruel quatrain:
Anglicus est cui
Numquam credere fas est
Dum tibi dicit: Ave.
Tanquam ab hoste cave.
En résumé, cet ouvrage, rempli de notions historiques précises et de
raisonnemens bien déduits, sur notre ancien droit public, sera toujours
excellent à lire pour s'instruire à fond des causes de nos vieilles
dissensions avec les Anglais. On trouve à la suite un petit aperçu
géographique sur la Gaule et la Grande-Bretagne qui dénote un savoir
tant soit peu gothique. Il y est écrit que saint Patrice, fils de la
sœur saint Martin, fut envoyé par le pape Célestin, en Hybernie, qui
est une région en mer, nommée _Escosse la Saulvaige_, où les gens
mangent les hommes et les femmes, comme dict sainct Hierosme. Si cette
assertion est vraie, il faut convenir qu'on ne doit désespérer de rien
en fait de civilisation, puisque l'Écosse est aujourd'hui considérée,
par bien des gens éclairés, comme un des pays de la terre où il faut
chercher le type de l'espèce humaine, sous le double rapport des
lumières et des mœurs.
LA GRANDE DANSE MACABRE
DES HOMMES ET DES FEMMES,
Historiée et renouvelée de vieux gaulois en langage le plus
poli de notre temps, avec le Débat du Corps et de l'Ame, la
Complaincte de l'Ame damnée; l'Exhortation de bien vivre et de
bien mourir; la Vie du mauvais Antechrist; les Quinze signes
du jugement. A Troyes, chez Jean-Antoine Garnier, 1728; 1 vol.
in-4, fig. en bois, de 76 pages.
(1485-90--1728.)
L'auteur, ou plutôt le traducteur français de ce livre bizarre, est
un sieur Guyot Marchant, qui demeurait à Paris, en 1485. L'édition
originale parut, cette même année, le 28 septembre. Elle est fort
rare, mais bien moins complète que les éditions postérieures, ne
contenant que 10 feuillets de texte et 17 gravures en bois. L'édition
in-fol., gothique, de 1490, indique que cette composition singulière,
qui se trouve figurée dans un tableau fameux du peintre Holbein, et,
dernièrement, dans un ouvrage anglais à vignettes coloriées, intitulé:
_The Dance of Death_, a été traduite autrefois en vers français d'un
poème allemand.
L'idée du livre est le développement de ce lieu commun, si souvent
traité dans toutes les langues, que tous les hommes, grands et petits,
riches et pauvres, paieront le tribut à la mort.
O créature raisonnable
Qui désire le firmament,
Voici ton portrait véritable,
Afin de mourir saintement;
C'est la danse des Macabées,
Où chacun à danser apprend,
Car la Parque, ceste obstinée,
N'épargne ni petit ni grand, etc., etc., etc.
La suite des figures représente la mort entraînant les gens de toute
condition, bon gré mal gré, à commencer, pour les hommes, par le
pape, l'empereur, le patriarche, le connétable, l'archevêque, le roi,
le chevalier, le cardinal, et jusqu'au simple abbé, au bailli, à
l'astrologue, au bourgeois, au moine, au maître d'école, à l'usurier,
à l'amoureux, au petit enfant et au médecin; et, pour les femmes,
depuis la reine, la duchesse, la régente, l'abbesse, etc., etc.,
jusqu'à la bergère, à la bourgeoise, à la mignonne, à l'impotente, à
la pucelle, à la femme grosse, à la religieuse, à la sorcière, à la
bigote et à la sotte. Le texte en vers qui se lit en bas de chaque
figure en est l'explication paraphrasée. La mort dialogue avec le
patient en octaves de huit pieds, quelquefois assez comiques, le plus
souvent insignifiantes. Nous remarquons dans l'auteur une certaine
pente satirique contre le clergé; car c'est toujours lui que la mort
goguenarde le plus, et qui fait le plus de façons pour la suivre.
LA MORT.
Vous faites l'étonné, me semble,
Cardinal! Allons, vitement!
Suivez les autres tous ensemble,
Rien ne sert votre étonnement!
Vous avez vécu richement,
Et non pas comme les apôtres;
Laissez ce riche habillement,
Vous danserez comme les autres.
LE CARDINAL.
J'ai bien sujet de m'ébahir,
Puisqu'il faut enfin que je parte;
Je ne pourrai plus me vêtir
De violet ni d'écarlate;
Chapeau rouge, chape de prix
Me faut laisser en grand'détresse;
Hélas! je n'avais pas appris
Qu'après la joie vient la tristesse.
Nous observerons encore que les femmes, en général, dans cet ouvrage,
suivent la camarde de meilleure grace que les hommes; et peut-être
l'auteur a-t-il raison, en dépit de l'appareil de courage dont notre
noble sexe s'enorgueillit: il est vrai qu'il ne s'agit ici que de
la mort naturelle. Nous ne dirons rien des pièces qui suivent la
_grand'danse_, et où les mêmes pensées se retrouvent sous une forme
moins piquante. A l'égard des signes précurseurs de la fin du monde
qui terminent l'ouvrage, ils donneraient à penser que le monde va
finir tous les jours; car ces signes ne sont autres que les vices de
l'humanité. «Quand vous verrez des ambitieux cruels, des impudiques
effrontés, des avares sans pitié, etc., etc., etc., ce sont des signes
prochains de la fin du monde.» Ne voilà-t-il pas des signes bien
précis? J'aime mieux cette tradition sacrée: «Quand vous verrez le
monde se convertir, ce sera le signe qu'il touche à sa fin.»
LE GRAND KALENDRIER
ET COMPOST DES BERGIERS,
Composé par le Bergier de la Grand'Montaigne, auquel sont
adioustez plusieurs nouuelles figures et tables, lesquelles
sont fort utiles à toutes gens, ainsi que pourrez voir
cy-apres en ce présent liure. A Paris (sans date, mais de l'an
1500, comme on peut le voir au feuillet _de la Physionomie
des Étoiles, vers la fin du livre_), pour Jehan Bonfons,
libraire, demourant en la rue Neufue-Nostre-Dame, à l'enseigne
Sainct-Nicolas. Figures en bois gothiques. 1 vol. in-4 de 84
feuillets. (_Très rare._)
(1488--1500.)
M. Brunet dit que le Compost des Bergiers fut imprimé en français,
pour la première fois, à Paris, par Guyot Marchant, l'an 1488, le 18e
jour d'avril, in-fol., gothique, de 90 feuillets, fig. en bois. Il
remarque que le P. Laire assure, dans son _Index librorum_, que cet
ouvrage est traduit du latin de Sextus Rufus Avienus; mais il n'en
croit rien, d'autant que Panzer ne le donne pas à cet auteur. Je me
permettrai d'être de son avis contre celui du P. Laire, tout en pensant
que la composition du premier _Compost des Bergiers_ (car il y en a
plusieurs) remonte fort au delà de 1400, et probablement au temps où le
latin corrompu faisait une partie de la langue vulgaire des Français et
des Gaulois romanisés. Le _Compost_ est une production beaucoup trop
rustique pour être attribuée au poète du IVe siècle Avienus, bien que
ce poète ait été assez barbare pour mettre Phèdre en vers élégiaques,
et Tite-Live en vers iambes. Je lis sur mon exemplaire, qui vient de
la bibliothèque des capucins de Rouen, une note manuscrite ancienne,
où il est dit que ce livre _fut défendu pour ôter les exemples de
fortifier les superstitions_. Il y avait matière, car le Bergier de
la Grand'Montaigne se mêle d'expliquer tous les secrets des mondes à
propos du cours des années et des saisons. Je vois, dans ses prologues,
que l'homme met autant de temps à décliner et se détruire qu'à croître
et se fortifier de corps et d'esprit, c'est à dire 36 ans; d'où il
résulte que la durée naturelle de la vie humaine est de 72 ans, et
que les différences en plus et en moins tiennent au bon ou mauvais
régime, aux accidens ou à la bonne fortune. J'y vois aussi que les 72
ans se rapportent à une seule année solaire de douze mois, répartis
en quatre saisons de trois mois chacune, en comptant 6 ans de la vie
pour un mois; d'où nos quatre saisons de _Jeunesse plaisante_, _Force
vigoureuse_, _Sagesse profitable_ et _Vieillesse débile_, durant
chacune 18 ans. Mais ce n'est rien encore; voici qui passe les bornes
du _Calendrier_: «L'homme se change par les inclinations des corps
célestes.»
«En janvier que les rois venus sont,
»Blau médit, Frémin se morfont,
»Anthoine s'esbat, Vincent boit,
»Pol doit plus qu'on ne lui doibt.»
L'arbre des péchés a 7 branches figurant les sept péchés capitaux.
Chacune de ces branches a plusieurs rameaux: ainsi l'orgueil en a 17,
l'envie 13, l'ire 10, la paresse 17, l'avarice 20, la gloutonnerie 5,
et la luxure 5; c'est bien peu. Selon ce que raconte Lazare, des choses
de l'enfer, après sa résurrection, les orgueilleux sont attachés à des
roues de moulin à crampons de fer, qui tournent perpétuellement; image
de la roue de la fortune. Les envieux sont transpercés de glaives et de
couteaux aigus. Les paresseux, dans une ténébreuse salle, sont mordus
de serpens menus et gros. Des chaudrons pleins de métaux fondus coulent
sur les avaricieux pour les soûler d'or et d'argent. Sur les bords
d'un fleuve infect, des tables servies de crapauds rassasient à bon
marché _les gloutons et gloutes_. Les luxurieux sont baignés dans des
puits de feu et de soufre.
Vient ensuite _le Jardin aux champs de vertus_, contenant l'Oraison
dominicale, l'Ave Maria, le Credo, les dix Commandemens de la loi,
et les cinq de l'Église, en vers français barbares, tels qu'on les
connaît; le tout avec des commentaires et nombre de mauvais vers
français et latins.
S'ensuivent encore l'_Histoire du navire sur mer, comparé à l'homme
vivant au monde en perpétuel péril de damnation_, des chansons de
bergers et de bergères plus morales que poétiques, une explication des
vertus théologales, un traité d'anatomie où l'on apprend que le corps
humain comprend 248 os, un traité d'hygiène pour les quatre saisons,
un traité d'astrologie qui dénote des observations astronomiques assez
étendues et plus subtiles qu'on ne s'y attend.
Le livre finit par une suite de distiques et de quatrains, intitulée:
_les Dits des Oiseaux_, dans lesquels dits chaque oiseau nous enseigne
à bien vivre. Certainement, le _Bergier de la Grand'Montaigne_, type de
Mathieu Lansberg, n'en sait pas autant que notre bureau des longitudes;
mais quoi! le savoir des Newton et des Laplace commence ainsi, et puis
il y a des gens qui paient le _Compost_ 50 fr. en 1833. Ce n'est donc
pas un almanach méprisable. D'ailleurs l'abbé Goujet en estime l'auteur
et le met au rang de nos vieux poètes, dans sa Bibliothèque française.
Voici un échantillon de ses poésies; c'est une chanson de _bergère
qui bien se cognoissoit, et à laquelle sa cognoissance profitoit, et
disoit_:
Je considere ma pauure humanité
Et comme en pleur nasquis sur terre:
Je considere moult ma fragilité
Et mon peché qui trop le cueur me serre:
Je considere que mort me viendra querre
Je ne scay l'heur, pour me tollir la vie:
Je considere que l'ennemi m'espie,
La chair, le monde si me guerroyent fort
Je considere que c'est tout par envie
Pour me livrer sans fin de mort à mort:
Je considere les tribulations
De ce siècle; dont la vie n'est pas nette:
Je considere cent mille passions
Ou pauuvre humaine creature est subjecte:
Je considere la sentence parfaicte
Du vray juge faicte sur bons et maux:
Je considere que tant plus vis, pis vaux,
Dont conscience bien souuent me remort:
Je considere des damnez les defaux,
Qui sont livrés sans fin de mort à mort.
........................................
Quand ce viendra le jugement doutable,
O doulce vierge sur toutes delectable,
Ayez mercy de moy celle journée, etc., etc., etc.
L'AMANT RENDU CORDELIER
A L'OBSERVANCE D'AMOURS;
SUIVI DE
L'AMANT RENDU PAR FORCE
AU COUVENT DE TRISTESSE;
DE
LA COMPLAINCTE QUE FAIT L'AMANT A SA DAME
PAR AMOURS;
ET DES
DICTS D'AMOURS ET VENTES.
Sans date, 1 vol. in-12 gothique, avec figures en bois et le
chiffre de Guillaume Nyver, imprimeur de Paris, en 1520.
Cette édition n'est guère moins rare que l'édition imprimée
à Paris, du 4 octobre 1490, in-4 gothique, au Saulmon, par
Germain Vineaut ou Bineaut. Elle contient 52 feuillets, sans
date ni signature, et se trouvait chez le duc de la Vallière.
Bernard de la Monnoye, dans une de ses notes sur Du Verdier,
continuateur de la Bibliothèque française de La Croix du Maine,
attribue l'_Amant rendu Cordelier_ à Martial Dauvergne, dit de
Paris, parce qu'il naquit dans cette ville. On a réimprimé ce
joli poème à la suite des _Arrests d'Amours_, du même auteur.
Notre exemplaire a l'avantage de renfermer deux pièces qui ne
se rencontrent ni dans l'édition de 1490, ni dans celle de
1520, savoir: la _Complaincte de l'Amant_ et les _Dits d'Amours
et Ventes_. Ces deux pièces portent la rubrique suivante:
A Paris, pour Jehan Bonfons, libraire, demourant en la rue
Neufve-Nostre-Dame, à l'enseigne Sainct-Nicolas.
(1490--1520.)
Martial Dauvergne, procureur au parlement de Paris et notaire au
Châtelet, mort en 1508, auteur des poèmes ci-dessus énoncés, est
surtout connu, premièrement par ses _Vigiles de la Mort de Charles
VII_, poème, où les exploits de ce grand règne sont racontés avec
intérêt, réimprimé, en 1721, par Coustellier, en 2 vol. in-12;
secondement, par les _Arrests d'Amours_, que le jurisconsulte Benoît
le Court a commentés trop savamment. Nous parlerons, dans l'article
suivant, de ce dernier ouvrage, d'un auteur plein de sentiment et
d'esprit, qui, avec bien moins de réputation que Villon, nous paraît
lui être fort supérieur. Son _Amant rendu cordelier à l'observance
d'amours_, dont il est question présentement, est vivant de grace et
d'imagination. Il eût mérité d'être rajeuni par La Fontaine, et, tel
qu'il est, on le lit avec charme, sans se rebuter de la prolixité
gothique dont il n'est pas plus exempt que toutes les poésies de cette
époque. L'auteur expose qu'il a vu en songe ce qu'il raconte. C'était
la marche alors usitée; tous nos vieux poètes songeaient; Jehan de
Meung songeait; Martin Franc songeait; Octavien de Saint-Gelais et
André de la Vigne songeaient. Martial de Paris a donc vu, en songe, ung
poure amant, portant le deuil et sans devise, pleurer amèrement à la
porte d'un couvent de cordeliers, et demander à parler à Damp prieur.
Le malheureux vient pour entrer en religion, chassé du monde par les
tourmens que l'amour lui cause. Damp prieur est l'homme de sens: il ne
se presse pas d'accueillir le poure amant; et, dans l'idée d'éprouver
sa vocation, il lui présente tous les agrémens de la vie mondaine en
opposition avec les rudes épreuves du cloître.
«Il n'y a céans que poureté; dit-il.--Hélas! répond l'amant, il ne m'en
chault.--Mais d'où vous vient ceste affection?--Les biens d'amours
je vous les quitte; mes ris sont tournés à plourer; en lieux où tout
plaisir habite je ne quiers jamais demourer.--Comme vous qui estes
si jeune, avez-vous le cueur tant failli? etc.--A poursuivre grace
de dame, trop y fault de pas et de tours; et si n'en peut-on avoir
dragme, qui ne couste mille doulours.--De tels maulx nul n'est tant
malade qu'on ne face bientost guérir, d'ung baiser ou d'une balade,
quant amour le veult secourir.--Ha! monseigneur, vous avez tort!
vous sçavez mieulx que vous ne dictes! etc., etc.--Mais quelle dame
serviez-vous donc? étoit-ce un monstre de nature?--Non, non; le bien
et le mal cognoissoit; jamais n'en sera de pareille; Dieu lui doint
bon jour où quelle soit, et à tous ceulx de sa sequelle! quant j'oys
encor parler d'elle, les larmes m'en viennent ez yeux, et ma douleur
s'en renouvelle; dont il ne m'en est pas de mieulx.» Damp prieur, en
homme expérimenté, veut savoir les détails de la passion de l'amant,
ce qui lui suggère une série d'interrogations, dont quelques unes
sont délicates. «Or, sire, par ce seur dormir, que tenez de si grant
valeur, sentiez-vous pas le cueur frémir...? Estiez-vous point transi
ou pasme?--Baisoie trois fois mon oreiller en riant à part moy aulx
anges.--Durant que ceste nuict duroit, la songiez-vous point nullement?
ou se vostre œil la desiroit pour veoir illec visiblement? car de
tel mondain pensement adviennent mainctes frénasies, etc.--Bien
souventte fois advenoit que voirement je la songeoye, toute telle joye
si me prenoit qu'au lit chantoye et pleureoye, puis, moi resveillé,
j'enrageoye que ne la veoye illec et maintes fois place changeoye
en faizant des piedz le chevet.» Damp prieur continue: il demande à
l'amant s'il suivait sa dame en tout lieu, s'il passait les nuits
sous sa fenêtre, s'il en perdait le boire et le manger, etc., etc.;
à quoi l'amant répond toujours que _oui_, et en des termes fort
passionnés. Damp prieur ne se rebute pas; il a l'air de croire que tous
ces tourmens de l'amour ne sont que roses au prix des rigueurs de la
vie monastique. «Tout cuisans que sont les maux de l'amant, dit-il,
un petit brin de romarin donné par celle qu'on aime, et assaisonné
d'un doulx regard, vous paye de tout martyre.--Il est vrai, reprend
l'amant, mais si le lendemain _un aultre compaignon survient_, à qui
l'on fasse bienvenue, la fièvre en double continue, etc., etc.--Vous
ne me ferez pas croire, répliqua Damp prieur, que si vous eussiez
bien fait connaître vos peines à votre dame, elle n'en eût pas eu
pitié!--Ah! monseigneur, d'elle ne me plains mie! la faulte en est à
Malebouche et Danger, qui m'ont desservi près d'elle, et ont mon bien
et mon honneur tollu.» Damp prieur fait une dernière tentative pour
éprouver la résolution du poure amant: il lui laisse entrevoir que
Vénus finit toujours par entendre les clamours de qui l'en veult prier;
mais l'amant résiste, et, bien déterminé d'entrer en religion, dit à
l'abbé: «Je suis prest quant à Dieu plaira.--Hélas! poure malheureux!
tu perdras ici ta jeunesse, etc.--Mon cueur ne s'en esbahira.» Sur
ce, Damp prieur s'en va _le timbre à ses frères sonner_, rassemble le
chapitre, et lui propose de recevoir le novice; lequel, étant accepté,
est reçu, logé dans le couvent, instruit de ce qu'il y doit faire,
et se soumet _liberallement_ à tout, sans murmure ni négligence.
Toutefois, en une journée du printemps, qu'on dit, sur l'herbette,
Damp prieur le surprit ayant à sa ceinture trois brins de violette,
crime dont il fut sévèrement puni, et dans lequel il ne retomba plus.
Le temps du noviciat passé, vient le grand et fatal jour de la prise
d'habit. Amis, parens, voisins sont conviés, selon l'usage, beaux
gens d'armes, belles dames, etc., etc. Entre icelles paraît la beauté
qui causait le martyre du novice: on la connaît à ses pleurs et à ses
vêtemens de deuil. Les dames, en la voyant, se prennent à la mauldire
et à caqueter. L'office commence: Damp prieur prêche sur les vanités
du monde, sur la pénitence et sur la mort. Durant le sermon, le poure
amant ne peut s'empêcher d'étendre ses regards sur celle qu'il va
quitter pour toujours, puis il fait semblant de dormir. La triste
toilette suit le sermon. Le novice est mis quasi tout nu avant de
recevoir l'habit de cordelier. A le voir ainsi dépouillé, les sanglots
éclatent dans l'assemblée; la dame par amours s'efforce de paraître
tranquille, mais la fièvre la dévore. Elle se lève, chancelle, et tombe
évanouie. On la délace: le novice accourt épouvanté, lui fait respirer
du vinaigre; mais voilà qu'en revenant à elle, la dame par amours
laisse tomber d'une de ses manches _un cœur d'or émaillé de plours_,
que le novice n'avait pas donné...: c'est le dernier trait des malheurs
du poure amant. Dès lors il ne songe plus qu'à précipiter la cérémonie,
qui est un peu longuement décrite: il revêt l'habit de cordelier,
jure d'observer la règle, et surtout de renoncer à toutes les espèces
de doulx yeux. Ce n'est pas une petite affaire, car le lecteur saura
qu'il y a quarante et une sortes de doulx yeux; doulx yeux qui toujours
vont et viennent; doulx yeux avançant l'accolée; doulx yeux reluisans
comme azur, doulx yeux farouches et paoureux; doulx yeux à vingt et
cinq caras; doulx yeux renversés à grand haste; doulx yeux pétillans
et gingans; doulx yeux rians par bas et hault; ruans à dextre et à
senestre, etc., etc., etc. La cérémonie achevée, et les présens faits
au nouveau cordelier, les gens s'en vont, et l'auteur finit par ces
vers:
Il n'est loyer que de poure homme,
De charité que de pur don.
Ayez, mesdames, pitié don
Des amoureux de l'observance,
Car ils ont trop piteux guerdon.
Dieu leur doinct bonne pacience!
* * * * *
_L'Amant rendu par force au Couvent de tristesse_ peut être considéré
comme la suite du poème précédent; mais, ainsi que toutes les suites,
il est inférieur à l'ouvrage principal. On y voit le cordelier en proie
à la fois aux dégoûts du monde et à ceux du cloître.