2° =LA GRANDE CONFRARIE DES SOULX D'OUVRER ET ENRAGEZ DE RIEN

FAIRE=; avecques les Pardons et Statuts d'icelle. Ensemble

les monnoies d'or et d'argent servans à la dicte Confrarie.

Nouuellement imprimé à Lyon en labbaye de Sainct-Lasche.

Cette petite pièce, sans date, qu'on doit rapporter à la fin du XVe

siècle, est une vive satire des mœurs du temps cachée sous une

imitation burlesque et fort spirituelle des édits royaux et ordonnances

seigneuriales. «De par Saoul d'Ouvrer, par la grâce de trop dormir,

roi de Négligence, duc d'Oysiveté, palatin d'Enfance, visconte de

Meschanceté, marquis de Trop-Muser, connétable de Nulle-Entreprinse,

admiral de Faintise, capitaine de Laisse-moy en Paix, et courier de

la court ordinaire de monseigneur Sainct-Lasche, à nos amés feaulx

conseillers sur le faict de nulle science èt salut, etc.» Suit une

longue ordonnance pour obliger lesdits féaulx, sujets de ladicte

abbaye, à vivre oisifs, souffreteux, endettés, misérables, etc.,

moyennant quoi il leur est accordé royalement tous les dimanches deux

miches de faulte de pain, les lundis de faulte de vin, et les autres

jours nécessité, etc., etc. Après l'ordonnance vient une belle royale

promesse au nom de Bacchus, Cupido, Cérès, Pallas et Vénus, régens de

la confrarie de Sainct-Lasche, pour rémunérer en l'autre monde, par

toutes sortes de jouissances et profusions, lesdicts sujets de tout ce

qu'ils auront souffert sur la terre. Un tarif des monnoies de l'abbaye

suit le tout. On y trouve qu'un noble vaut deux vilains, un ducat deux

comtes, un réal deux chevaliers, un florin au monde deux de paradis,

un marquis deux barons, un ail deux oignons, etc., etc. En vérité, en

vérité, la liberté de penser et d'écrire, ou même la licence, n'est pas

nouvelle chez les Français: c'est une plante de leur sol et justement

de leur âge.

3°. =S'ENSUIT LA LETTRE D'ESCORNIFFLERIE=, nouuellement imprimée

à Lyon, avec deux figures, dont l'une porte pour épigraphe: _Spes

Nemesis_.

L'auteur de cette pièce rarissime est probablement Hans du Galaphe, le

même qui doit avoir écrit le Testament de Taste-Vin, roi des Pions,

vers 1480, et pourrait bien avoir aussi composé la pièce précédente,

qui offre de l'analogie avec la présente lettre: «Nous, Taste-Vin, par

la grâce de Bacchus, roy des Pions, duc de Glace, etc., etc., etc.,

sçavoir faisons à tous nos subjects, vasseaux et taverniers, tripiers,

morveux, escorcheurs, escumeurs de pottée froide, ypocrites et gens qui

font accroire d'une truie que c'est un veau, et d'un veau que c'est

une brebis, etc., etc., et qu'ils soyent prests à donner à nostre très

cher et parfaict Teste de C... rosti, tasses, brocs, verres, etc., tous

pleins de vin, ypocras, vin d'anis, etc., etc., donné à Frimont en

Yvernay, à nostre chastellerie de Tremblay, les octaves sainct Jean en

hiver, et de nostre règne la moitié plus qu'il n'y en a, etc., etc.,

signé par copie de maistre Jehan Gallon, premier chambellan en nostre

chapitre général, tenu en l'abbaye de Saincte-Souffrette, etc., etc.»

4°. =PRENOSTICATION NOUUELLE DE FRÈRE THIBAULT=, avec une figure

et cette épigraphe: _Ceste année des merueilles_. Imprimé à Lyon.

Excellente plaisanterie contre les devins. L'auteur annonce des choses

prodigieuses qu'il explique ensuite tout naturellement. Ainsi, cette

année, on verra des rois et des reines s'allier ensemble, puis se

brouiller, et se consumer en cendres. C'est un jeu de cartes qu'un

joueur perdant jettera au feu dans son dépit. Une créature naîtra sur

la terre, qui aura barbe de chair, bec de corne, pieds de griffon,

faisant grand bruit, et tel que les corps sans âme s'en émouvront, et

alors les chrétiens courront sur le dos d'un des signes des quatre

Évangélistes, et arriveront en un lieu où des gens morts-vifs crieront

jusqu'à ce que le fils ait mangé le père. C'est un coq au chant duquel

les cloches sonnent la messe. Alors arrivent les fidèles, chaussés

de souliers de cuir de bœuf, qui trouvent des religieux chantant

jusqu'après la communion du prêtre. On retrouve cette énigme sous

forme de prophétie dans un petit livre passablement plaisant, traduit

du toscan, lequel a pu servir de type à son tour _aux questions

tabariniques_. Ce livre est intitulé: _Questions diverses et responses,

divisées en trois livres_, à sçavoir: _Questions d'amour, questions

naturelles et questions morales et politiques_, dédiées par le

traducteur à la noblesse française et aux esprits généreux. 1 vol.

in-12. _Lyon_, 1570, ou _Rouen_, 1617, ou _Rouen_, (sans date.)

5°. =COMPROMIS=, ou Contrat d'Association passé entre deux Filles

de Paris, qui ont promis et juré, l'une et l'autre, de faire

argent de tout, 1631. Le titre seul de ce contrat annonce qu'il

n'est pas susceptible d'honnête analyse.

LA GRĀD MONARCHIE DE FRANCE.

Composée par messire Claude de Seyssel, lors evesque de Marseille,

et depuis archevesque de Turin, dressant au roy très chrestien

Frāçoys premier de ce nom.

ENSEMBLE:

LA LOY SALICQUE,

PREMIÈRE LOY DES FRANÇAIS.

On les vend en la grande salle du Palais, au premier pilier, en

la boutique de Galiot du Pré, libraire juré en l'Université

de Paris. (1 vol. in-12 de 162 feuillets, plus 12 feuillets

préliminaires, et un feuillet à la fin figurant les insignes de

Galiot du Pré, avec de jolies vignettes en bois dont le dessin,

remarquablement correct, témoigne de la renaissance de l'art).

Imprimé par Denys Janot.

(1482--1515--1541.)

Claude de Seyssel, digne prélat et homme d'État, d'origine piémontaise,

avait été conseiller du roi Louis XII, prince qu'il aimait et admirait

avec raison, dont il écrivit l'histoire, sous lequel il s'était

formé à l'étude de notre ancien droit public, et au respect pour nos

franchises. Il composa sa _Grand'Monarchie_ dans l'année 1515, en deux

mois, comme il nous l'apprend dans son Prologue adressé au roi François

Ier. Sa _Loy salicque_ est antérieure à cet ouvrage. Il l'écrivit vers

l'an 1482, pour répondre aux prétentions des Anglais sur certaines

parties du royaume de France établies sur les droits d'Edouard III,

et éclaircir définitivement cette matière, qui laissait encore des

doutes alors dans plusieurs esprits. Quant à la _Grand'Monarchie_,

ce fut l'hommage d'un vieux et fidèle serviteur présenté à son jeune

maître dans le but de guider ses premiers pas dans les affaires du

gouvernement et de la guerre, par la connaissance des causes qui

avaient élevé le royaume au degré de force et de splendeur qu'on lui

voyait, comme aussi par l'examen des fautes qui l'avaient souvent

compromis. C'est en quelque sorte le _nunc dimittis_ de ce vieillard

vénérable; car il mourut en 1520, heureux sans doute d'avoir vu

Marignan, et de n'avoir pas vu Pavie ni bien d'autres choses.

Sa dédicace au roi est pleine d'expressions naïves et touchantes:

«Sire, dit-il, moy voulant à présent retirer au service de Dieu et de

mon Eglise, comme estat et mon âge le recquierent, et non ayant eu

l'espace et le loisir de vous informer et faire rapport de bouche, de

plusieurs grans affaires que j'ay maniées, à cause des occupations

intolérables qu'avez eu à ce commencement de vostre regne, pour le

concours des princes et grans personnages... m'a semblé devoir à tout

le moins vous faire quelque ject par escrit, etc., etc.»

Vient ensuite la division de son livre en cinq parties, savoir: 1°

de l'excellence du gouvernement monarchique, et en particulier de

l'excellente police de la monarchie française; 2° des moyens de police

qui peuvent accroître la prospérité et la grandeur du royaume; 3°

des moyens de force d'en augmenter la puissance; 4° de la politique

étrangère, et de la façon dont il convient de vivre avec les autres

états; 5° des guerres à entreprendre, des conquêtes à faire, et

des moyens de conserver celles déjà faites. Le style de l'écrivain

est encore gothique, entravé de termes et de tournures qui sentent

l'étranger. Il manque d'ailleurs de chaleur, qualité que probablement

l'âge de Seyssel n'était pas seul à lui refuser, à en juger par sa vie

de Louis XII et par ses autres écrits; mais l'imagination, qui embellit

tous les sujets, n'est pas nécessaire dans celui-ci; et, du reste, le

sens droit, la franche probité et une érudition supérieure pour le

temps y dédommagent le lecteur par l'utilité de ce qu'il n'y trouve pas

en agrément. La 1re partie contient 19 chapitres; la 2e, 25; la 3e,

12; la 4e, 4; et la 5e, 10. Nous donnons une idée de ces deux ouvrages

sans nous arrêter aux nombreuses divisions qui les fractionnent souvent

inutilement, et en parlant le plus possible au nom de l'auteur,

méthode qui nous semble propre à vivifier l'analyse et à la sauver des

langueurs du style indirect.

Trois sortes de gouvernemens: le monarchique, le meilleur de tous

quand les princes sont bons, mais en raison de cela même, chanceux;

l'aristocratique, plus sûr, sans que pourtant il soit à l'abri de

l'oligarchie, c'est à dire de l'égoïsme de quelques hommes puissans; et

le populaire, turbulent de sa nature, dangereux et ennemi des gens de

bien. Chacun de ces gouvernemens tend à empirer, par son accroissement

même, et à tomber par là de l'un dans l'autre, ainsi qu'on le vit

à Rome, d'abord gouvernée sagement, puis tyranniquement par des

rois; puis, en haine des rois, régie par des consuls représentant la

royauté mitigée, et par un sénat aristocratique; puis merveilleusement

réglée par l'action balancée des deux premiers pouvoirs et du pouvoir

populaire, lequel venant ensuite à s'étendre avec les frontières,

ouvrit la porte aux brigues et aux séductions de quelques citoyens

riches et ambitieux; d'où naquirent les guerres civiles, et avec elles

survint le despotisme militaire suivi de la mort.

Le gouvernement de Venise, qui assure les franchises du peuple et

restreint l'exercice de la souveraineté entre un duc, image de prince,

et les nobles, paraît le plus sage de tous et le plus favorable à la

durée de l'Etat. Toutefois, il renferme trois germes de destruction:

1° la crainte jalouse qu'ont les nationaux des gens de guerre, en

faisant confier aux étrangers la conduite des troupes de terre et de

mer, expose la république à être trahie ou mal servie; 2° à côté des

gentilshommes qui ont tout le pouvoir s'est élevée une classe d'hommes

sages et riches qui, ne pouvant rien, sont mécontens et dangereux;

3° parmi les nobles eux-mêmes, il s'est formé deux grandes factions,

celle des nobles fondateurs et celle des nobles agrégés; et chez les

deux, mille partis divers qui se détestent et peuvent un jour se

heurter si violemment, que l'édifice s'écroule. Seyssel aurait pu

ajouter à ces causes de ruine, que l'État vénitien étant fondé sur le

commerce, dont le temps change à la fin l'objet et les chemins, devait

décliner suivant les variations de cette boussole du monde. A tout

prendre, continue-t-il, le monarchique est le meilleur, en ce qu'il

dure davantage et s'accorde mieux avec la nature des choses qui tend

à l'unité; et, dans la monarchie, la succession convient mieux que

l'élection, laquelle répugne à son principe.

Entre les monarchies, celle de France offre des caractères particuliers

qui la rendent préférable à toute autre. _Première spéciauté_, que

j'y trouve bonne; elle va par succession masculine et ne saurait

tomber en main de femme, grâce à la loi salique. De la sorte, on

n'y voit pas arriver par mariages des étrangers avec leur suite,

leurs mœurs étranges, leurs intérêts nouveaux, qui rompent le fil

des coutumes, desseins et mœurs nationales. _Seconde spéciauté._

L'autorité royale, sans être trop restreinte, est pourtant limitée,

ou pour le moins réglée par trois chefs, savoir: la religion, la

police et la justice. Les Français sont naturellement religieux, et

même, quand ils étaient idolâtres, ils donnaient toute suprématie

aux druides; d'où il suit que leurs rois sont obligés d'avoir _Dieu

de leur côté, et qu'un saint prêtre peut toujours les reprendre et

arguer publiquement en leur barbe_. Les parlemens, composés de gens

notables et jugeant à vie, sont un frein puissant aux caprices des

souverains; car ces caprices changent, ne fût-ce que par la mort du

capricieux, et le corps de la justice ne changeant pas plus que son

esprit, il arrive que les mauvais conseillers de la couronne, et les

criminels de tous ordres, finissent toujours par être pris dans eux ou

leurs hoirs, et d'autant plus rudement que plus ils ont été favorisés

contre le droit. Le parlement ne sert pas seulement à la justice des

personnes; aidé de la Chambre des comptes, il arrête les prodigalités

du souverain, soit en n'obéissant pas à leurs ordres, soit en revenant

plus tard sur l'exécution d'ordres mal donnés, en vertu du principe

que le domaine royal est inaliénable, et aussi d'ordonnances fort

sages contre lesquelles nulle durée ne prescrit. De la sorte, le roi

prodigue est forcé de recourir à des taxes, moyen difficile, hasardeux,

et d'un usage nécessairement rare. Mais, de plus, il y a une autre

forme de vivre en ce royaume, qui règle excellemment l'autorité royale

sans lui nuire; c'est la division des trois ordres dans l'État, sans

parler du clergé, dont on parlera plus tard, savoir: _la noblesse, le

peuple moyen ou gras, et le peuple menu ou maigre_. La noblesse seule

porte les armes, et, pour ce, de défendre le pays, jouit de charges,

bénéfices et priviléges qui la rendent contente et indépendante. Elle

ne voudrait méfaire au roi; le roi ne pourrait méfaire à elle. C'est

le premier ordre en considération, et si ne sont pourtant les deux

autres oubliez. D'abord le peuple moyen a seul la marchandise et les

offices de finance, et, partant, s'enrichit par lui-même, tandis que

les nobles ne peuvent rien gagner qu'en bien servant l'État. Le gros

profit est donc pour le peuple gras, si les honneurs et dons du roi

sont pour les nobles. Quant au peuple menu, celui-là qui vaque au

labourage et aux arts mécaniques, s'il n'est pas trop libre ni trop

riche, aussi ne faut-il pas qu'il le soit, à peine de remuer pour

l'être davantage, et tout brouiller; et si ne laisse-t-il pas de vivre

en paix, n'étant mené en guerre, et jouissant d'ailleurs de plusieurs

menus offices de justice et de finance. Le beau de cet arrangement est

qu'on peut passer, non vitement, mais sûrement d'un ordre en l'autre

supérieur; du 3e au 2e par soi seul, et du 2e au 1er par la concession

du roi, laquelle ne saurait manquer aux gens dignes, par le besoin où

est le prince de réparer sans cesse, dans la noblesse, les vides qu'y

font la guerre et la pauvreté, les nobles se faisant souvent tuer,

et ne pouvant faire commerce. Il est curieux de rapprocher, de ces

éloges donnés à notre ancien état social et politique, les plaintes

ou _soupirs de la France esclave_, qu'on trouvera dans ce recueil

sous l'année 1690. Je trouve encore _une bonne spéciauté_ en ceci

que les bénéfices ecclésiastiques se donnant par élection, suivant

la pragmatique, tout sujet capable y peut prétendre. Hélas! le bon

Seyssel, qui est ici d'accord avec Pasquier, ne se doutait guère que

cette spéciauté allait s'évanouir deux ans plus tard, ou peut-être s'en

doutait-il? Poursuivons: ces trois ordres vivent en harmonie, d'abord

par intérêt, puis faute de se pouvoir nuire, car si les nobles veulent

écraser les deux ordres inférieurs, ils rencontrent de front le roi et

la justice. Si les deux ordres inférieurs veulent regimber, le roi, la

justice et les armes les arrêtent. Voilà comment la monarchie de France

est une _Grand'Monarchie_, très bien fondée pour durer longuement et

prospérer grandement. Maintenant, comment la conserver et l'augmenter

par la police.

La première chose est que le monarque soit bien instruit et formé

de bonne heure à l'amour de ses peuples, de la vertu et de Dieu,

et dressé à de sages façons de vivre; mais, comme tout a été dit

sur ce sujet par Aristote éduquant Alexandre, Zénocratès écrivant

à Néoclès, roi des Cypriotes, Zénophon en son livre de la Pédie de

Cyrus, Cicéron en son oraison à la louange de Pompée, Plinius en

son panégyrique de Trajan, saint Thomas d'Aquin et Egidius de Rome,

et de nos jours par Jehan Meschinot en ses Lunettes des princes, il

serait superflu et téméraire ensemble de rien ajouter. Je présuppose

donc le prince doué, à cet égard, des dons de nature et de grace,

et je viens aux points particuliers: 1° le prince doit avoir trois

conseils; un général sans être trop nombreux, qui répond au conseil

des soixante-douze disciples de Jésus-Christ; un autre plus restreint

pour les affaires plus secrètes, à l'imitation du conseil des douze

apôtres; et enfin un confidentiel, qui sera l'image de la réunion de

saint Pierre, saint Jean et saint Jacques, pour les hauts mystères

et promptes délibérations. Le 1er conseil doit s'assembler au moins

trois fois par semaine; le 2° tous les jours; et le 3° quand le cas le

requiert. Il faut les composer de gens notables de diverses charges et

emplois, et considérer la vertu et le mérite pour le choix, d'autant

plus que le nombre en est plus petit. Dans ces conseils, le prince

doit rarement décider contre la majorité des voix, n'y donner crédit

absolu à personne, écouter les délations sans les trop croire ni trop

les dédaigner, exiger et garder un secret inviolable sur les matières

qui le demandent, sans craindre d'ailleurs de s'entretenir, parfois,

familièrement de certaines affaires, pour mieux s'éclairer, et ne

garder jamais rien pour soi seul; car il faut au moins un avis dans

toute chose. Ces points capitaux des conseils étant bien réglés, il

serait difficile que l'État vînt à souffrir grand dommage sans qu'il y

eût à l'instant remède. Autres points: se ressouvenir que les choses se

conservent _par les mêmes causes et moyens qui les ont introduites_.

Ainsi, l'Etat de France étant établi sur la religion, la justice et

la police, il convient d'honorer et aider le pape; de rendre aux

prélats les hommages qui leur sont dus, encore que je confesse que,

de notre temps, il y en ait beaucoup d'indignes, et beaucoup du fait

même des princes; et de ceux-là je suis sans doute des plus indignes.

Il faut exiger la résidence des prélats, et ne pas souffrir que, par

ambition, ils aillent à Rome, par troupes, engraisser la cupidité

romaine, et amaigrir nos provinces. Il convient encore de respecter

religieusement la justice du royaume; _car les hommes résistent à la

force et obéissent à la justice_. Pour ce faire, choisir maturément les

sujets; les peu changer; empêcher la vénalité des charges de judicature

qui commence à s'introduire; ne jamais intervenir, dans les procès, en

faveur de qui que ce soit, et encore moins contre, et user rarement

du droit de grâce, et jamais pour les criminels détestables. Enfin,

dans ce qui concerne la police proprement dite, le soin premier du

souverain sera de maintenir cette harmonie des trois ordres de citoyens

dont on a parlé, savoir: pour la noblesse, de l'aimer et de l'estimer,

d'autant qu'elle vit d'honneurs, non de profit, servant l'État depuis

tant de siècles, aux périls et dépens de sa vie; mais de ne pas la

laisser usurper l'autorité sur les baillis, sénéchaux et autres juges

royaux, et d'y réprimer sévèrement les violences auxquelles, par le

fait des armes, elle est trop inclinée; de veiller à ce que les gens

de justice ne la ruinent point par la longueur des procès; de modérer,

par l'exemple royal, son goût excessif pour les pompes, le luxe et la

bombance, qui l'épuise et la contraint puis après à piller le peuple

gras et le peuple maigre. Sa gloire et sa réputation ne consistent

point _en telles pompes et gorgiasetez_. Pour l'ordre moyen: de

favoriser la marchandise, et prendre souci, par diverses ordonnances du

roi, très difficiles à bien peser, et qui ne sont pas de mon fait, que

l'argent ne sorte point du royaume. Pour le tiers-ordre ou populaire:

de le peu fouler d'impôts et taxes; de veiller à ce que les officiers

de finance n'augmentent pas la charge en la levant; de le protéger

contre les gens d'armes, et de lui ouvrir la porte à s'élever par le

commerce, la science, la littérature, et même la guerre. Un seul homme,

qui s'élève par ces moyens, en fait courir dix mille; et, par ainsi,

s'entretient l'émulation de vertu. Mais il est temps de montrer comment

le royaume peut s'accroître par la force.

Le prince établira judicieusement, sur les frontières, de bonnes places

fortifiées et bien munies de toutes choses, qu'il visitera de temps

à autre, à l'imprévu, aussi bien que les provinces, donnant audience

et facile accès à un chacun. Il entretiendra des corps permanens de

gens de pied, tant pour faire part au peuple de la défense du pays,

que pour ne pas assoler la noblesse, et faire face aux Anglais,

Allemands et Suisses, qui combattent à pied. De la sorte il n'aura

plus besoin d'étrangers; la nation sera suffisamment, mais non trop

aguerrie, et l'argent ne sortira pas du royaume. Il aura soin de tenir

ses troupes en exacte et sévère discipline, laquelle consiste en deux

choses: première, le bon choix des chefs, fait par mérite plus que

par faveur, entre gens ni trop vieux ni trop jeunes, et pourvus des

qualités requises, dont l'auteur fait l'énumération. Seconde chose,

l'obéissance des soudards, laquelle s'obtient mieux par la sévérité

juste que par la débonnaireté; comme aussi par l'attention des chefs à

respecter les droits et les besoins des soudards, et à les satisfaire,

en gardant toujours la majesté du commandement, et sans souffrir

abondance de charrois, provisions, harnois, pour aider à l'opulence des

gens de guerre, toujours pernicieuse à la discipline, ainsi qu'Annibal

l'expérimenta dans Capoue.

La politique étrangère, ou la façon de vivre avec les États et princes

voisins, est encore à rechercher pour accroître le royaume. C'est là

une matière délicate, car elle n'offre pas de règles théoriques sûres

comme le gouvernement du dedans, tel pays devenant ennemi d'ami qu'il

était, par mille causes imprévues. Toutefois on peut encore ici se

faire des principes, 1° de rechercher la paix avec toutes nations qui

ne sont pas hostiles par nature et essence, telles que les nations

infidèles, et de n'entreprendre guerre que pour la défense et l'honneur

de soi ou de ses alliés; 2° de se tenir constamment préparé contre

l'attaque, en voyant clair sur la conduite du dehors, principalement

contre l'agression des États puissans, ou qui s'agrandissent, ce qui

s'obtient par le soin de ne laisser passer ni pénétrer, par ses terres,

aucun voisin redoutable; d'avoir des amis chez les étrangers qui les

surveillent, et balancent les partis ennemis; de ménager des discords

entre eux, quand on a sujet de les craindre, et d'attirer chez soi

les hommes de tous les pays qui dominent les autres par leurs talens.

Il ne faut pas entreprendre guerre sans avoir épuisé la voie des

remontrances, ni faire la paix dans l'adversité à moins de nécessité

extrême, à l'exemple des Romains et à l'encontre des Carthaginois. Ce

serait un capital expédient, pour le royaume de France, qui a tant de

belles côtes, d'avoir toujours de bonnes flottes et armées de mer,

lesquelles préviennent mieux les guerres que les armées de terre,

par la crainte qu'elles inspirent sur tous les points, et sont moins

lourdes aux peuples.

Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus · 第 17 / 43 段