de la Société des Antiquaires de France. _Paris_, H. Fournier
jeune, libraire-imprimeur, rue de Seine, n. 24 _bis_, 1832.
(1 vol. in-8 de 83 pages; plus 42 pages préliminaires, pap.
vél., tiré à très petit nombre.) Et _Paris_, de l'imprimerie
d'Éverat, rue du Cadran, n. 16. 1825. (1 vol. in-8 de 49 pages,
aussi tiré à très petit nombre.)
(1480-1500-1507-1511-1518-1530-1825-1826-1832.)
OLIVIER MAILLARD.
Frère Olivier Maillard, moine franciscain, présente une des
physionomies les plus remarquables de notre XVe siècle, si riche en
figures caractéristiques. Né en Bretagne, vers 1450, il réunit, au plus
haut degré, les deux traits saillans attribués à ses compatriotes, la
franchise et l'inflexibilité. Sa foi n'est pas douteuse; elle respire
trop bien dans sa conduite comme dans ses discours. Disons qu'elle
fut absolue pour le fond, et, dans la forme, intraitable et naïve.
Certes ce n'était pas un demi-chrétien qui, menacé par les familiers
de Louis XI, pour quelques hardiesses lancées du haut de la chaire,
d'être cousu dans un sac et jeté à l'eau, répondit: «Dites-lui que
j'arriverai plus tôt en paradis par eau que lui sur ses chevaux de
poste!» qui, pour mieux flétrir l'impureté, allait la démasquer jusque
dans le sanctuaire, et confondait, dans une censure également mordante,
les vices de tous les rangs et de toutes les professions, même de la
sienne. Il est peu d'actions plus chrétiennes que celle-ci, rapportée
par le père Nicéron, et, d'après lui, par notre respectable collègue
l'abbé de Labouderie, dans les excellens opuscules qui fondent la
présente analyse. Maillard avait offensé deux magistrats de Toulouse
en prêchant, devant le parlement de cette ville, contre les mauvais
juges. L'archevêque l'interdit pour avoir la paix. Alors que fait-il?
il court se jeter aux pieds des offensés, leur demande excuse, mais, en
même temps, il leur trace une si vive peinture du sort qui attend les
pécheurs impénitens, que ces deux hommes se convertissent et renoncent
à leur état, que même l'un d'eux embrasse la vie monastique dans un
ordre très austère. Il était infatigable, se trouvait partout, osait
tout, et intervenait dans toutes les affaires, grandes et petites,
sans intrigue, sans détours, ou, si l'on veut, sans mesure; mais que
lui importait l'opinion du monde, à lui, dévoré du zèle évangélique?
Il ne connaissait qu'une loi, le triomphe de sa cause. Soit que, sur
l'ordre du pape Innocent VIII, il poursuivit vainement, auprès du roi
Charles VIII, l'abolition de la pragmatique de Charles VII; soit que
banni de France pour avoir hautement condamné la répudiation de Jeanne
de France par Louis XII, il allât aussitôt porter ses dures vérités à
la cour de l'archiduc Philippe de Flandre; ou que, ramené dans Paris,
il y introduisît de force, dans le grand couvent des frères mineurs,
la réforme des cordeliers de l'Observance, il se montra toujours égal,
toujours conforme à lui-même, rigide et indomptable. Cette dernière
opération de la réforme des cordeliers de la capitale toutefois le
surmonta; mais seulement en abrégeant ses jours; c'est à dire que, de
nouveau chassé de Paris, il fut pris de chagrin, et s'en alla mourir
prématurément à Toulouse, le 12 juin 1502, en odeur de sainteté, comme
si le sort eût, par là, voulu nous apprendre qu'il est moins chanceux
de gourmander les princes que de réformer les moines.
Les historiens, et notamment M. de Thou, qui le traite de _scélérat_
et de _traître_, lui ont reproché d'avoir obtenu de Charles VIII, qui
voulait Naples, la restitution de la Cerdagne et du Roussillon, que
Louis XI avait achetés à réméré 300,000 écus: mais ces auteurs auraient
dû songer que la probité religieuse va plus loin que la probité
politique, et qu'aux yeux d'un prêtre sévère, un marché de fourbe
est révocable, dût-il en coûter à l'usurier deux provinces. Quant à
prétendre que, dans cette occasion, Ferdinand d'Arragon acheta la voix
du prêtre, c'est une supposition si invraisemblable, qu'elle peut
passer pour calomnieuse. Que fait l'argent à de tels hommes? accordons
que frère Olivier fut indiscret; mais cupide, mais traître, non sans
doute; autant vaudrait le dire de Pierre l'Hermite ou de saint Bernard.
Ses travaux de prédication sont immenses: nous avons de lui, sous les
yeux, 47 sermons pour les 24 dimanches après la Pentecôte, une longue
suite de sermons variés sous le titre de _Sermon commun prêchable en
tout temps_, un sermon commun des douze signes de mort, 16 sermons du
salaire du péché, un interminable sermon de la Passion pour la sixième
férie, 32 sermons pour tous les jours de l'Avent, un carême de 60
sermons avec des paraboles supplémentaires pour la plupart d'entre
eux, un second Avent de 4 sermons fort étendus, 46 sermons dits: _Les
Dominicales_, 10 sermons pour l'Épiphanie, 5 sermons pour le temps
pascal, 4 sermons pour la dédicace du Temple, 8 sermons sur les misères
de l'âme, et une considération sur cette vie mortelle. Ces discours,
tels qu'ils nous sont parvenus, sont écrits, ou plutôt le résumé en
est tracé en latin barbare; non qu'ils aient été prononcés entièrement
dans cette langue: l'orateur parlait le langage du temps, parsemé de
latin; mais, comme le remarque judicieusement son moderne et habile
biographe, ses sermons furent recueillis à la volée par des auditeurs
plus ou moins fidèles, qui les transcrivirent en abrégé, dans la langue
ecclésiastique, pour les rendre plus dignes de la postérité; en quoi
ils se sont trompés, car ces monumens d'éloquence sacrée offriraient
bien autrement d'intérêt dans leur forme primitive, à en juger par le
sermon prêché, en 1500, dans la ville de Bruges, le cinquième dimanche
de carême, qui est le plus rare de tous ceux de Maillard, et le seul
qu'on recherche aujourd'hui.
Ce dernier commence par un trait frappant: «Il est annuict le
cinquiesme dimence de quaresme, à l'adventure qu'il y en a de vous
aultres qui ne le reverrez jamais, etc., etc.» Après un préambule où
sont expliqués, comme emblèmes, les divers ornemens épiscopaux, tels
que les sandales vermeilles, la cape rouge, le rubis au doigt, la mitre
et la crosse, l'orateur tousse trois fois (hem! hem! hem!), et puis
entre en matière. «Qu'en dictes-vous, mesdames?... serez-vous bonnes
théologiennes?... Et vous aultres gens de court metterez-vous la main
à l'œuvre?... avez-vous point de paour d'estre dampnez?... Et frère!
direz-vous, pourquoi serions-nous dampnez?... ne veez-vous pas que nous
sommes si songneux de venir en vos sermons tous les jours?... mais
vous ne dictes pas tout, je vous asseure... Si vous estes en pechié
mortel, Dieu ne vous exaulcera pas... Vous avez une belle loy civile...
Quant l'on achate un heritaige, si le vendeur y met des condicions,
il les faut garder toutes... aultrement le marchié est nul... Or,
le marchié, ce sont les commandemens... il les faut tous garder...
quiconque défaillera en l'un d'eulx, il sera coupable de tous... il ne
faut qu'un petit trou pour noyer le plus grand navire... Vous, prince!
il ne vous suffit pas d'être bon prince, il vous faut encore faire
justice... Vous tresoriers et argentiers, estes-vous là qui faictes les
besoignes de vostre maistre, et les vostres bien?... Et vous jeunes
garches de la court illecques, il vous faut laisser vos alliances...
(hem! hem! hem!)» «Ce sermon sera divisé en deulx parties, parce qu'il
est annuict dimence...; en la première, nous dirons comment les Juifs
reprinrent nostre Sauueur en ses sermons, et la response qu'il leur
fist...; en la seconde, nous dirons, après disner, comment les Juifs
voulurent lapider Nostre Seigneur, et comme il se sauua. etc., etc.»
Cela dit, l'orateur ne pense plus à sa division, mais continue à donner
d'excellens préceptes de morale chrétienne à ses auditeurs de tout rang
les interpelle souvent arec une familiarité très amère, et finit par
leur souhaiter toute perfection. _Amen._
On doit penser que si l'action oratoire de frère Olivier était
vulgaire, c'est qu'il se conformait au goût non encore épuré de son
auditoire; car son esprit ne l'était pas, ainsi que le prouvent les
ébauches qui nous sont données sous son nom. Celles-ci, développées
convenablement, sont des germes d'excellens sermons. Elles se suivent,
du reste, en si grand nombre, avec une telle richesse de réflexions
et de souvenirs, qu'il n'est peut-être pas un point de doctrine, un
trait de l'histoire sainte, un article de croyance, de morale ou de
discipline, qui n'y soit traité et appuyé de textes de l'Écriture, des
pères et des docteurs. N'est-ce pas un thème fécond que le suivant
pris au hasard dans un des sermons après la Pentecôte? D'où vient que
les châtimens du pécheur se font d'ordinaire si long-temps attendre?
serait-ce que Dieu ne peut pas punir, ou qu'il ne le veut pas, ou
qu'il ignore le péché, ou qu'il ne le hait pas? Négation de ces quatre
propositions, fondée sur la puissance de Dieu, sur sa justice, sur sa
science, sur sa bonté infinie. Alors, d'où vient cette peine tardive?
elle vient de la miséricorde d'un père qui laisse au pécheur le loisir
de se repentir, de l'équité d'un juge qui veut éprouver les justes,
etc., etc., etc.
Autre exemple tiré d'un sermon sur la Madeleine: Cette femme était
en péril de trois côtés; 1° à cause de sa beauté; 2° à raison de son
opulence; 3° par les libéralités dont elle était l'objet. Mais elle
eut pareillement trois sources de salut: 1° la connaissance de Jésus
lui fit connaître son péché; 2° les ordres de Jésus l'éloignèrent du
péché; 3° l'amour de Jésus lui fit détester le péché.
Troisième exemple: il faut considérer dans le péché trois choses pour
en mesurer l'étendue et régler sa pénitence: 1° sa gravité; 2° sa
multiplicité; 3° la réparation dont il est susceptible. Sur ce dernier
point, l'orateur dit judicieusement aux hommes séducteurs ou adultères:
Vous voyez bien que vous êtes en péril énorme, vous qui corrompez les
vierges ou qui souillez la couche d'autrui; car la virginité ne se peut
rendre, ni l'enfant étranger se retrancher de la famille légitime.
(_Enim duo damna irreparabilia, constupratio, et ex alieno thoro proles
susceptio._)
Quatrième exemple: trois points de vue constituent l'homme sage: 1°
il déplore le passé; 2° il ordonne le présent; 3° il prend garde à
l'avenir.
Si, des idées générales, nous passons aux mouvemens particuliers de
l'orateur, nous en trouverons souvent de dignes d'un prêtre éloquent.
Trait contre la luxure vénale: «Et ce qui est bien plus, et ce que
je ne peux dire sans verser des larmes, ne voit-on pas des mères qui
vendent leurs propres filles à des marchands d'impudicité? (_Numquid
non sunt, et flens dico quæ proprias filias venundant leonibus?_)
Autre trait contre les juges et les avocats prévaricateurs: «Et
vous, nosseigneurs du parlement, qui donnez sentence par antiphrase
(par contre vérité), mieux vaudrait pour vous être morts dans les
entrailles de vos mères. (_O domini de parlamento, qui datis sententiam
per antiphrasin, melius esset vos esse mortuos in uteris matrum
vestrarum!_)» Autre contre le luxe des habits: «Messieurs et mesdames,
vous avez tous vos plaisirs, vous portez de belles robbes d'escarlate;
je croy que si on les serroit bien au pressoir, on verroit sortir le
sang des poures gens dedans lequel elles ont été teinctes!» Autre
contre les avortemens volontaires: «Plût au ciel que nous eussions les
oreilles ouvertes pour entendre les voix plaintives de ces enfans jetés
dans les fleuves ou dans des lieux d'infection! (_Utinam haberemus
aures apertas, et audiremus voces puerorum in latrinis projectorum
et in fluminibus!_)» Autre contre les prélats impudiques: «Jadis
les princes de l'Eglise dotaient gratuitement les filles pauvres;
maintenant ils leur font gagner leur mariage à la sueur de leur corps.»
Observons, avec Henri Estienne, que Maillard, non plus que Menot,
ne fait pas grâce au clergé. Barlet est moins vif qu'eux sur le fait
des ecclésiastiques. Il serait, d'ailleurs, facile de multiplier
infiniment ici les citations; mais comme, dans notre plan, il faut
savoir se borner, nous finirons cet examen par deux fortes sorties de
frère Olivier contre les vendeurs de reliques et contre les usuriers:
«Etes-vous ici porteurs de reliques, de bulles et d'indulgences?
caffards et mesureurs d'images? Allez-vous pas caresser vos auditeurs
pour prendre leur bourse? (_Estis hic portatores bullarum, reliquiarum
et indulgentiarum, caphardi et mensuratores imaginum? Numquid linitis
auditores vestros ad capiendas bursas?_) Croyez-vous que cet usurier,
gorgé de la substance des misérables, et chargé de mille milliers de
péchés, obtiendra rémission d'iceux pour six blancs mis au tronc?
Certes il est dur de le croire, et plus dur de le prêcher! (_... durum
est credere, durius prædicare!_)»
En voilà plus qu'il n'est besoin pour mériter du respect à ce moine
hardi et sincère, et faire voir que les prêtres vraiment catholiques
n'avaient attendu ni Luther ni Calvin pour prêcher la morale de
l'Évangile, pour foudroyer les vices monstrueux de leur temps; en
un mot, pour exercer dans toute sa rigueur, avec l'avantage sur les
ministres réformés d'une entière et ferme conviction, le ministère
périlleux et sacré de la censure des mœurs. Rie qui voudra (ce ne
sera pas nous) de ces orateurs généreux à cause de quelques nudités
de langage, de quelques contes familiers ou graveleux autorisés par
l'esprit de leur siècle, et d'ailleurs ennoblis par le but qui les
amène! Nous pensons qu'on n'en doit qu'à peine sourire, mais qu'on doit
rire de ceux qui en rient, car ils dédaignent ce qu'ils ne connaissent
qu'à demi. L'auteur malin de l'apologie pour Hérodote rendait plus
de justice à Olivier Maillard et à ses émules, dans sa véracité
incomplète, quand il écrivait ces mots: «Combien que frère Olivier
Maillard et frère Michel Menot, pour la France, et Michel Barlette ou
de Barletta, pour l'Italie, ayent falsifié la doctrine chrétienne par
toutes sortes de songes et de resveries.... Si est-ce qu'ils se sont
assez vaillamment escarmouchez contre les vices d'alors, etc., etc.»
Si ce sont là des escarmouches, qu'aurait pensé Henri Estienne de nos
sermons académiques d'aujourd'hui? Maillard n'a pas fait des sermons
seulement, il a de plus produit beaucoup de traités ou de méditations
sur divers sujets de morale et d'ascétisme, entre lesquels il faut
remarquer _sa Confession_, dans laquelle il s'examine sur les dix
commandemens avec une candeur admirable. De plus, encore, il fut poète,
pauvre poète, à la vérité, comme le témoignent _son Sentier du Paradis_
et _sa Chanson piteuse, sur l'air de Bergeronnette savoysienne_, où on
lit les vers suivans:
Par les frères prédicateurs
Sommes citez et convoquez;
Entre vous endurcis pécheurs,
Ne faictes que vous en moquer;
Mais la mort vous viendra croquer
Devant qu'il soit un an en ça;
Lors vous aurez bel escouter
Pour rendre compte et reliqua.
Ces vers ne sont pas bons, sans doute; mais on en citerait mille des
meilleurs poètes de ce temps qui sont pires. En résumé, frère Olivier
fut un prêtre vénérable par ses mœurs, sa science, ses talens, son
courage, ses malheurs, par sa vie et sa mort. Passons à son émule,
frère Michel Menot, qui, venu après lui, outra ses défauts et prêta
ainsi plus spécieusement (nous ne dirons pas plus justement) à l'ironie
des beaux-esprits.
MICHEL MENOT.
Les chefs-d'œuvre de ce prédicateur sont le sermon de la Madeleine
et celui de l'Enfant prodigue, au rapport de M. de Labouderie, qui
en a donné deux belles réimpressions, avec de savantes notes. Michel
Menot, cordelier, vécut sous Louis XI et François Ier, et mourut en
1518. Il prêcha ses plus fameux discours à Tours, dans l'année 1508: il
était infiniment plus grossier et plus burlesque dans ses expressions
que frère Olivier Maillard, ce qui n'a pas empêché qu'on ne l'ait, de
son temps, surnommé _Langue d'or_ (Chrysostôme), et que Chevallon,
l'imprimeur de ce recueil, n'ait vanté son élégance peu commune (<isa
>elegantiam impromiscuam_), et sa science variée (<isa >doctrinam
multivariam_). On a de lui, comme de son confrère, un grand nombre
de poésies chrétiennes; mais il n'est pas meilleur poète, et c'est,
dans l'une comme dans l'autre, l'orateur sacré qu'il faut chercher.
Sa Passion contient d'excellens traits: la marche en est dramatique,
et si l'on en élaguait tout ce qui tient à une époque grossière,
pour ne conserver que le fond des choses et leur enchaînement, il se
trouverait que beaucoup de prédicateurs modernes prendraient leur
rang après cet homme si souvent travesti. Voici, par exemple, une
pensée sublime: l'orateur, après avoir exposé dans toute son horreur
le crime de Judas, raconte sa mort; et, tout d'un coup, déposant son
indignation, il s'écrie: «O Judas! si vous eussiez eu conseil, jamais
ne vous fussiez pendu ni désespéré.» Jetons un coup d'œil sur les
sermons de la Madeleine et de l'Enfant prodigue, en commençant par le
premier, pour le jeudi de la Passion. Celui-ci est divisé en trois
points généraux, qui se subdivisent en plusieurs autres. Ces trois
points sont l'offense, la conversion, la satisfaction. On doit d'abord
avouer que l'orateur a recueilli, dans la Légende dorée, de trop bons
mémoires sur la pécheresse, quand il affirme qu'elle était seigneur des
château et mandement de Magdelon, en Palestine; qu'elle avait de belles
filles de chambre, bien équipées; qu'elle était vermeille comme une
rose, mignonne et fringante; mais il s'aventure moins quand il assigne
trois causes à sa perte; 1° sa beauté; 2° sa richesse; 3° la liberté de
son genre de vie; car ce seront là d'éternels dangers pour les jeunes
femmes. Sa sœur Marthe lui fait un si beau portrait de Jésus, qu'elle
conçoit un vif désir de le voir, et qu'elle court l'entendre prêcher un
certain jour où il attaquait justement le luxe des femmes. Madeleine
est aussitôt frappée d'horreur de sa vie passée; elle rentre chez elle,
le cœur troublé: ses femmes ne la reconnaissent plus; Madeleine est
pénitente. Ses galans viennent l'appeler _bigote_; elle les renvoie
avec douceur. «Laissez-moi, leur dit-elle, vous ne l'avez pas entendu!
je suis une misérable! fuyez mon exemple!» Elle dépouille alors ses
ornemens, s'en vient en Béthanie, pénètre dans le logis de Simon le
Pharisien, se jette aux pieds du maître, et verse d'abondantes larmes.
On veut la chasser: «Non, dit Jésus, ne la chassez point, car elle
a obtenu son pardon.» Marthe, sa sœur, lui dit: «Ne t'avais-je pas
promis un amant digne de toi?» De ce jour, ces deux femmes se vouèrent
au service de la Vierge Marie.... Pécheurs! considérons notre état,
et apprenons, par ce modèle, à revenir au Seigneur! Ainsi finit le
sermon. Le père de Saint-Louis l'a suivi pas à pas dans son poème de la
Madeleine, qui renferme beaucoup de très beaux vers, aujourd'hui très
oubliés.
Le sermon de l'Enfant prodigue, pour le samedi après le deuxième
dimanche de carême, est aussi le récit paraphrasé de la parabole
évangélique. On ne peut rien faire de mieux que de raconter quand il
est question d'appuyer la morale sur l'Évangile. L'usage ne s'en est
conservé dans nos chaires que pour la Passion. Chaque année, encore à
présent, ces sortes de discours sont purement narratifs. Jadis, tous
ou presque tous les sermons l'étaient et n'en valaient que mieux. Il
règne dans celui-ci un naturel frappant et une chaleur singulière. Dès
l'entrée, l'intérêt dramatique commence. On frémit de l'air effronté
avec lequel l'Enfant prodigue demande à son père la part de l'héritage
maternel. Ce morceau est déparé, sans doute, par le quolibet suivant
adressé aux jeunes auditeurs: «Vous voilà bien, jeunes gens! à peine
venez-vous à vous connaître, que vous cherchez le bon temps, et que
_sans monsieur d'Argenton_ (sine domino argento), on ne fait rien
de vous.» Mais de telles saillies, on doit s'en souvenir, n'étaient
pas déplacées alors.--Que fera-t-il, cet enfant insensé, sitôt qu'il
aura touché sa part héréditaire et quitté le toit paternel pour aller
voyager au loin? 1° il s'enfoncera dans la fange des voluptés; 2° il
tombera dans la détresse; 3° il enchaînera sa liberté; 4° la dureté des
riches lui imposera la plus ignoble servitude. Observons-le d'abord
avec ses femmes, nageant dans les délices, et dissipant tous ses biens,
puis renonçant à sa dignité d'homme et aux grâces divines. Bientôt
le voilà dépouillé par ses folles maîtresses et ses faux amis. Alors
les uns et les autres l'abandonnent en riant, et disent: «Celui-là
est plumé et espluché; à d'autres!» Il court, sur ce, implorer la
commisération d'un homme opulent, et lui demande de l'occupation.
Cet homme considère son visage et ses mains, qui n'annoncent pas un
artisan. «Vous avez été riche, lui dit-il; mais quoi! que savez-vous
faire? les temps sont durs: je n'ai pas besoin d'ouvriers cette
année...; cependant, voyons...; il me manque un gardeur de porcs dans
une de mes fermes. Allez-y!»--«Ah! misérable et infortuné que je suis!
(_Ha! miser ego et infortunatus!_)» Retour de l'Enfant prodigue
sur lui-même; souvenir de son père; projet de retour; espoir de pardon.
C'est la parabole même étendue et commentée avec une naïveté parfaite
et souvent des plus touchantes. L'orateur, fidèle interprète de
l'Évangile, se surpasse dans la scène de retour à la maison paternelle.
«Le père, dit-il, n'attend pas les soumissions de son fils; le voyant
en si piteux état, il l'embrasse et s'écrie: Tu es mon ami, mon ami
très cher! (_Tu es amicus meus et carissimus!_)» Et la joie de ce père
miséricordieux, et le repentir du fils coupable, et la jalousie du
frère aîné et les belles paroles qui répriment si doucement cette
jalousie en rétablissant la paix dans la famille, tout se trouve dans
ce sermon. Aucun trait de ce sentiment n'y est omis; et, pour résumer
en un seul mot l'éloge qu'on en doit faire, on peut s'y attendrir
encore après avoir lu le livre des livres.
M. de Labouderie a publié en patois auvergnat les traductions qu'il
a faites de cette parabole et de l'histoire de Ruth. Ces deux
ouvrages, par leur admirable simplicité, peuvent passer pour de
vrais chefs-d'œuvre, et sont bien faits pour nous guérir de notre
inconcevable incurie pour nos dialectes provinciaux.
LES DICTZ DE SALOMON.
Ensemble quatre autres opuscules tant gothiques que modernes,
composant un joli volume manuscrit du XVIIIe siècle, sur
peau de vélin, format in-16, avec une parfaite imitation
de l'écriture gothique et des figures en bois des éditions
originales.
(1480-82-88--1509--1631--1750.)
1°. =LES DICTZ DE SALOMON= avecques les Respōces de Marcoul
fort joyeuses, translaté du latin, (_Salomonis et Marcolphi
dialogus, Antuerpiæ, per me Gerardum leeu impressus, 1488,
in-4_), et mis en rime française par Jehan Divery. Paris, par
Guillaume Eustace, M.D.IX. (_Très rare._)
On connaît une édition sans date des Dictz de Salomon qui est encore
plus rare que l'édition de 1509, et c'est celle-là que notre manuscrit
représente fidèlement. Quant à l'opuscule lui-même, il est édifiant par
le but de l'auteur, mais d'une telle naïveté d'expression, qu'il fait
aujourd'hui l'effet d'un écrit des plus libres. Le roi Salomon, voulant
détourner les hommes des piéges de la volupté, présente un tableau
hideux et vrai des ruses, des tromperies et de la basse cupidité des
femmes perdues. Marcou, Marcoul, ou Marcon, son valet, fait chorus avec
lui, selon le mode hébraïque, en répondant un tercet à chaque tercet
de premier texte: le tout est semé de métaphores, de comparaisons,
comme cela se voit dans les psaumes, et compose quatre-vingt-dix-sept
tercets, dont à peine oserons-nous citer six:
SALOMON.
Ne vous chaut semer
En sablon de mer
Ia ny croistra grain.
MARCOUL.
Bien pert son sermon
Qui veut par raison
Chastoier putain.
SALOMON.
Cerf va cele part
Ou il set lessart
Si paist volentiers.
MARCOUL.
Pute de mal art
Set bien de musart
Traire les deniers.
SALOMON.
Len tent a le glu
Ou len a véu
Reperier oisiaus.
MARCOUL.
Pute cerche four
La ou ele espour
Plente de troussiaus.
Il faut avouer que Jean Divery n'était pas un versificateur élégant,
même pour son époque, et que du Verdier l'a beaucoup honoré d'en parler
comme il l'a fait.