Si nous examinons le poème dégagé de tous ses prestiges, nous

reconnaissons que ce n'est plus là une production informe, sans plan

arrêté, sans dessein suivi, sans élévation de pensées ni de sentimens,

comme le Mystère de la Vengeance et destruction de Jérusalem; ou comme

la Moralité des Blasphémateurs, un tableau grotesque, dans lequel on

entrevoit à peine quelques peintures naturelles, quelques intentions

dramatiques; ce n'est pas non plus une tragédie régulière, il s'en

faut, et même, si l'on veut, ce n'est pas une tragédie, le nombre

et la complication des évènemens l'emportant beaucoup trop sur le

développement des sentimens et le choc des passions; mais c'est une

œuvre de génie, une conception forte, graduée, sous plus d'un rapport

sublime, et d'une exécution hardie, plus d'une fois au niveau du sujet,

malgré la familiarité souvent choquante du style, où pourtant on

remarque de l'entente des mœurs et des caractères; en un mot, c'est

une épopée dialoguée; et le sujet de cette épopée n'est rien moins

que l'établissement de la religion chrétienne opéré chez les juifs

et les gentils, devant l'empereur de Rome, par le triple moyen de la

prédication des miracles et du martyre des apôtres. On y voit ces

hommes vulgaires, avec leurs mœurs simples, leur langage populaire

et véhément, armés seulement de leur foi native et ardente, subjuguer

les idolâtres, étonner les grands, soulager les maux de la terre, et

sceller leur mission de leur sang. Dès les premiers pas de l'action,

qui ne manque pas d'unité au milieu d'un nœud si complexe, et qui

commence à l'instant où les apôtres, après l'ascension du Christ,

remplacent Judas par saint Mathias, et se distribuent l'univers, le

persécuteur Saül devient l'apôtre saint Paul, et bientôt sa grande

figure domine. Il se joint à saint Pierre pour attaquer l'empire dans

son centre. Néron les éprouve de mille manières, puis les fait périr

tous deux; mais, après leur martyre, leurs ombres s'offrent à la vue

du tyran. Néron se trouble, chancelle, se donne la mort, et l'Église

est fondée. Durant cet imposant spectacle, le ciel et l'enfer se

travaillent pour activer le combat, soutenir, couronner, ou harceler

les douze athlètes: quant au dessein, rien de plus majestueux! On doit

à jamais regretter qu'une telle composition, qui demanda le travail de

trois hommes, dont deux tenaient un haut rang parmi les poètes de leur

époque, n'ait pas fixé l'attention de nos grands écrivains, alors que

notre langue, toute formée et non encore affaiblie, pouvait devenir,

en d'aussi habiles mains, un instrument digne du poème épique: nous

aurions aujourd'hui un chef-d'œuvre à opposer à la divine comédie, à

la Jérusalem délivrée, au Paradis perdu. Les Grébans se sont ménagé

le ressort du merveilleux dans toute sa force; mieux même que le

Tasse, puisque le merveilleux de la Jérusalem, reposant sur la magie

et les enchantemens, quoique réellement conforme aux mœurs des temps

chevaleresques, n'a jamais été bien solidement admis par l'opinion,

tandis que celui de notre mystère, à l'exemple du Paradis perdu,

portant sur la tradition et les livres sacrés, obtient le consentement

ou même commande la croyance des chrétiens encore aujourd'hui. Mais,

à cet égard, quelle supériorité n'ont-ils pas sur Guillaume de Lorris

et Jehan de Meung, dont nos pères étaient cependant tentés de faire

leur Homère! car le merveilleux du _Roman de la Rose_ est purement

allégorique et satirique; et l'on sait que l'allégorie et la satire,

moins que tout, peuvent fournir une longue carrière sans s'épuiser.

C'est donc avec l'idée d'une épopée, plutôt qu'avec celle d'une

tragédie, qu'il faut considérer le Mystère des deux Grébans.

Si peu de choses authentiques sont historiquement connues sur la

vie et la mort des apôtres, nos auteurs ont dû tirer de leur propre

fonds la plupart des faits de leur drame. Sur plus de quinze martyres

exposés dans ce mystère, huit au moins sont entièrement des créations

poétiques. Il convient d'admirer l'art avec lequel ces catastrophes

sont distribuées dans le courant de l'action, et l'intérêt aussi varié

que puissant qu'y répandent les circonstances particulières à chacune

d'elles.

_Le premier Livre_, qui sert d'exposition, représente les apôtres

réunis, se disposant à partir, chacun de son côté, pour prêcher la foi,

et résistant fièrement aux ordres contraires que les docteurs juifs

leur signifient avec menaces. Pendant qu'ils sont renfermés dans le

cénacle, Lucifer et ses démons apprêtent leurs armes. Une évocation

terrible annonce la lutte sanglante qui va s'ouvrir:

Diables infects! Esperits tyrannicques!

Anges mauvais! et monstres draconicques!

.......................................

Ouvrez vos puits!.... courez, etc., etc., etc.

Les malédictions, les fureurs, la discorde, la haine, respirent dans

ces cœurs démoniaques, et forment un contraste avec la douceur

évangélique des apôtres que Milton a pu étudier. Nous ne parlerons

pas ici, et, soit dit une fois pour toutes, nous ne parlerons guère

de beaucoup de scènes parasites ou même burlesques dont l'action est

surchargée, et qu'il n'est que trop facile de ridiculiser, notre but

étant de rechercher les beautés de l'ouvrage et les raisons qui l'ont

fait estimer jadis des bons juges; chose plus difficile, qui n'a pas

été essayée, que nous sachions.

_Au second Livre_, saint Étienne, lapidé pour avoir confondu les

docteurs juifs, ouvre la grande tragédie; et cette scène est dignement

couronnée par la conversion de Saulus, qui fait frémir l'empire

diabolique. «L'enfer est en danger!» s'écrie Satan en apprenant le

changement subit de Saül éclairé par la foudre céleste.

Tenez-vous tous pour adverty!

LUCIFER.

Comment?

SATAN.

Saulus est converty

A ceste heure comme je croy.

LUCIFER.

Converty!

Alors la rage des démons est à son comble. Le poète donne ainsi

l'idée de l'importance dont sera saint Paul pour le triomphe du

christianisme.--Lorsque les docteurs se rient de saint Étienne, au

sujet de l'immaculée conception, l'apôtre leur oppose habilement leur

propre croyance. «Dieu, dit-il, vous en convenez, a fait l'homme de

plus d'une façon;

........ la première est en somme

D'Adam faict sans femme et sans homme;

L'autre est d'Ève la bonne dame

Qui fut faicte d'homme sans femme, etc., etc.

d'où vient donc que vous niez possible? etc., etc., etc.

Caïphe, au moment de livrer saint Étienne aux Juifs, qui demandent

sa mort, fait une dernière tentative pour ébranler sa constance; mais

Étienne répond:

Aux biens terriens je renonce,

Je n'ay point volunté d'acquerre

Trésor qui soit dessus la terre;

Mon espérance est d'avoir mieux, etc., etc.

Bientôt il tombe victime, et Jésus reçoit son ame des mains des anges,

avec ces mots:

Venez recevoir la couronne

Resplendissante et déaurée

Toute construite et décorée

De belles pierres précieuses

Reluisantes et vertueuses

Laquelle mon père vous donne, etc., etc., etc.

Nous laissons de côté la conversion de l'eunuque de la reine

éthiopienne Candace, opérée sur le chemin de Gaza, par saint Philippe,

ainsi que bien d'autres miracles petits et grands, pour ne point

quitter le fil principal. Il suffit de rappeler que déjà, dans ce

second Livre, tous les apôtres sont à l'œuvre.

La mission de saint Thomas aux Indes fait presque tous les frais du

_troisième Livre_. Le roi d'Inde Gondoforus, voulant se bâtir un beau

palais à la romaine, a député son prévôt Abanès pour chercher un

architecte à Rome. Saint Thomas, qui se comprend sans être d'abord

compris, promet d'élever au roi un édifice de beauté non pareille. Il

entend par là convertir le roi d'Inde et ses sujets, et commence par

convertir Abanès, puis la fille du roi, dont mal pense lui advenir.

Gondoforus se rend à la fin lui-même, et reçoit le baptême. Ce Livre,

au total, est le plus traînant des neuf et le plus chargé d'incidens

oiseux. Il y a pourtant une belle situation; la voici: quand le

roi d'Inde, qui a donné beaucoup d'argent à saint Thomas pour la

construction de son palais, voit que l'argent a disparu sans que le

palais soit même commencé, sa fureur est grande; saint Thomas va payer

de sa tête; mais l'apôtre a donné tout l'argent aux pauvres du royaume;

il peut donc répondre:

«Sire....., j'en ay édifié

Un palais clair et glorieux

Pour vous.

Et où est-il?

Ez cieulx! etc., etc.»

Par la suite, le frère du roi, ressuscité à la voix de saint Thomas,

arrange les affaires ainsi que nous venons de le dire.

Deux nouveaux martyres signalent le début du _quatrième Livre_, ceux

de saint Jacques Zébédée et de Josias qui vient de recevoir le baptême.

Hérode Agrippa, nommé gouverneur de Judée par Caligula, célèbre ainsi

son joyeux avènement; il en est bientôt puni par une maladie mortelle,

et les diables emportent son ame par le moyen d'une _trappe coulouère_.

Les derniers adieux des deux martyres sont touchans:

SAINT JACQUES.

De ce val de misère

Plein de douleur amère

Nous convient de partir.

JOSIAS.

Prenons congé, mon frère,

De ce val de misère.

SAINT JACQUES.

Lassus en gloire clère

Jésus-Christ nostre Père

Nous fera parvenir:

Baise moy au partir

De ce val de misère!

Peu après cette catastrophe, le spectateur est transporté dans

Antioche, au milieu des prédications de saint Pierre et de saint Paul.

Le second pense être lapidé; le premier est jeté dans un cachot; mais

saint Paul le délivre en promettant au prince d'Antioche que son fils,

mort depuis dix ans, ressuscitera; ce qui arrive, en effet, à la voix

de saint Pierre, et toute la ville embrasse la foi. A l'instant où le

fils du prince d'Antioche revient à la vie, son père s'écrie:

O mon cher fils que j'ayme tendrement

Quantes fois t'ay regretté doulcement,

Puis ton décès et ton piteux trespas!

.....................................

Sont mes esprits si merveilleusement

Par toy esmeuz que mes yeulx ne sont las

De larmoyer..........

LE FILS.

O mon père ne plourez pas pour moy

Plourez pour vous.........

Laissez, laissez cette mauuaise loy, etc., etc., etc.

Le père ne peut résister à sa joie et aux instances filiales; il se

convertit dans les bras de l'enfant qui lui est rendu. C'est encore là

une situation dramatique. Il n'y manque rien que le style.

_Au cinquième Livre_: Nous voici au sein du concile de Jérusalem: une

haute délibération commence. La circoncision sera-t-elle, ou non,

nécessaire désormais? c'est à dire les gentils seront-ils, ou non,

admis au baptême? Quelques juifs chrétiens tiennent pour l'ancienne

coutume; mais Paul élève sa voix puissante:

A quoi sert circoncision

En nostre loy?........

Doutez-vous en icelle rien? etc., etc., etc.

Barnabé pense comme Paul:

Dieu a dict qui en moy croira

Et baptême en mon nom prendra

Et gardera ce que commande

Autre chose ne lui demande

Fors du péché soy abstenir.

La discussion est longue et parfois vive et amère: saint Pierre prend

la parole, et dit:

................................

Vous savez tous que les gentils

Autant les grans que les petits

Oyent et croyent la parole

De l'évangile...................

Que Dieu n'a mis de différence

Entre nous et eulx survenant

Et doncques pourquoy maintenant

Temptez-vous Dieu et donnez charge

Plus pesant, plus grand et plus large? etc., etc., etc.

L'assemblée se range à ces conclusions; la circoncision est supprimée

en tant que cérémonie nécessaire aux chrétiens, et la carrière du salut

est ouverte à tous les peuples. Peu après, l'action s'égare, ou, si

l'on veut, se répand dans l'Asie, dans Athènes, où les miracles et

les conversions se multiplient. Nous ne pouvons la suivre partout;

revenons donc avec les apôtres au mont de Sion, pour assister à la

mort et à l'assomption de la Vierge (car il est à remarquer que les

Grébans font mourir Marie, et tranchent ainsi une grande question

de l'Église, heureusement pour leur poème, cette mort est, sans

difficulté, l'épisode le plus poétique). Marie est seule dans sa maison

de Jérusalem, et triste de son isolement des apôtres.

Or sont mes frères tous espars

En maintes diverses parties

Dont très dures les départies

M'ont été, mon fils, tu le sais....

Hélas! j'en ay pleuré assez.

..................................

Ils vont preschant foy pure et munde

Par divers climats de ce monde

Pour les infideles conquerre

Hélas! mon fils, appaisez ceste guerre.

....................................

Mon cher enfant, veuillez déterminer

De mon trespas et bref jour assigner

Affin que aux lieux où regnez sans finer

Vous puisse voir....................

Deux vierges consolent Marie du mieux qu'elles peuvent:

1re VIERGE.

Dame pleine de toute grace

Hélas! nous voulez-vous laisser

En ceste mer profonde et basse?

.............................

A qui pourrons-nous adresser

Pour avoir conseil, loin ne près,

Si nous vous voyons trespasser?

Hélas! qui pourra vivre après?

2e VIERGE.

Hélas! qui pourra vivre après

En ceste mortelle contrée

S'il faut que de nous par exprès

Vous départiez vierge sacrée?

MARIE.

Belles filles de Sion

Et vierges d'élection

Prenez consolation

Du deuil qui trop vous estreint

..............................

Car quant on me pleure ou plaint

Tant ay plus le cueur atteint

Pour ma séparation.

Dieu le fils entend les lamentations de sa mère, et supplie Dieu le

père de mettre un terme aux douleurs de Marie. Le père y consent;

aussitôt le fils appelle les chérubins, les trônes et les archanges,

leur fait préparer des couronnes, et commande qu'on aille avertir sa

mère qu'elle mourra sous trois jours, _sans souffrir passion_, pour

jouir ensuite de toute gloire et _félicité permanable_. Gabriel se

charge du message; il en avait fait un autre bien différent autrefois!

il arrive; Marie le reçoit avec une joie vive.

Te prie seulement, lui dit-elle,

Que à mon trespassement

De ce monde plein de misères

Soient assemblés tretous mes frères, etc., etc., etc.

Par ses frères, elle entend toujours les apôtres; appellation touchante!

Marie ayez y ferme foy

Car la chose ainsi sera faicte, etc., etc., etc.

La chose convenue et le message terminé, Marie convoque ses chers

parens et cousins par l'entremise de Rachel:

Que prestement me viennent voir

Toute excusation cessant, etc., etc., etc.

Les amis, les parens, les voisins accourent: Marie était tant aimée!

Les voilà tous assemblés. Marie leur annonce sa fin prochaine, leur

fait de pieuses recommandations, les console, les réconforte. Ses

larmes coulent; des larmes lui répondent. «Mères de ce monde! reprend

Marie, quand vous perdez vos enfans, n'en avez-vous dueil et tristesse?

le jour, la nuit les desirez; eh bien, je vais rejoindre mon fils!»

Il vous supportera

En vos adversitez

Avec vous sera, etc., etc., etc.

«Mère de Zébédée, prends courage, car ton fils est entré au port.

Cependant, mes chères sœurs, il vous faut veiller cette nuit, de peur

des esprits malins.» Sur ce, un coup de tonnerre se fait entendre:

ce sont les apôtres qui arrivent des extrémités du monde sur une

nuée blanche. Saint Jean débarque le premier. «Que j'ay de plaisir

à vous remirer, s'écrie la Vierge!»--«Ma Dame, très chère tenue,

j'étais dans Éphèse à prescher la foy de Jésus: je me rends à votre

commandement..... qu'y a-t-il?»--«Mon cher parent, ma chère affinité,

mourir je vais..... Faictes moi lors comme un fils à sa mère!» Douleur

de saint Jean à cette triste nouvelle. Les apôtres se rangent autour de

Marie, qui revêt une robe blanche:

Pierre, mettez-vous à mon chef,

Jehan, aux pieds, Jacques à ma dextre,

André et Paul à ma sénestre.

.................................

Adieu enfans que j'ayme comme moy

Adieu vous dy colonnes de la foi...

.................................

Adieu parens où n'a que reprocher;

Ce monde bas où souloyes marcher

Laisse aux enfans de la terre et leur quitte.

Adieu vous dy mes sœurs que tant ay cher,

Pour vous ne puis mes larmes estancher

Car il convient que nature s'acquitte.

Empressement filial des apôtres. Les uns rappellent tous les secours

qu'ils ont reçus de la divine mère:

Quand nous estions désolez,

Par vostre regard qui recrée

Ez cueurs estions consolez, etc., etc., etc.

Les autres ne savent qu'exprimer leur chagrin. Les femmes ne peuvent

consentir à cette mort: «Restez, restez Marie! qu'allons-nous devenir?»

Nouveau coup de tonnerre... Tous les assistans tombent soudainement

dans un sommeil profond, excepté les apôtres. Une odeur suave de

parfums célestes s'exhale dans la maison. Les anges descendent,

enlèvent Marie au plus haut des cieux qui apparaissent; saint Pierre

chante l'_In exitu Israel_, et Satan rugit avec ses démons dans le

séjour infernal. Tel est, en abrégé, ce cinquième livre, le plus beau

de tous. Nous pouvons garantir que, si, partout ailleurs, l'ouvrage a

pu gagner à être présenté par extrait, ici, la plupart du temps, il

a beaucoup perdu. Quiconque voudra juger de la distance que le génie

sait mettre entre lui et la médiocrité, dans la manière de traiter le

même sujet, n'a qu'à lire le _Mystère du trespassement de Nostre-Dame_,

composé par un chartreux de Paris, en 1478.

Les évènemens se pressent avec beaucoup de confusion dans le _sixième

Livre_, illustré par cinq martyres, une conversion royale et nombre

de miracles. En Éthiopie, saint Mathieu meurt assassiné par le prince

Hittacus, furieux des conversions du roi son père, et d'Éphigénie sa

sœur. En Myrmidonie, saint André a plus de bonheur, mais ce n'est

pas sans peine. Il fait éclater la foudre sur la tête de Sostrates,

mère barbare qui, brûlant pour son fils d'un amour criminel, l'avait

accusé de tentative d'inceste sur elle-même. C'est le sujet de Phèdre

inventé, car il est fort douteux que les Grébans aient eu connaissance

d'Euripide. En Scythie, saint Philippe échappe à mille dangers, aussi

bien que saint Paul en Achaïe. A Babylone, saint Simon et saint Jude

meurent par les ordres de _l'évêque païen_, pour avoir opéré des

miracles. Enfin, saint Barthélemy, que le prince de Babylone, Astragès,

poursuit de sa haine, subit la flagellation, puis est écorché vif par

les mains d'un certain bourreau qui se retrouve partout; personnage

multiple, scélérat facétieux, dont la gaîté féroce, en contraste avec

ces scènes sanglantes, fait l'amusement du peuple, à la grande honte

du poète. Ce plaisant bourreau tranche du grand seigneur; il fait sa

généalogie, laquelle n'est point féodale: son aïeul fut pendu, son père

brûlé, sa mère poursuivie comme sorcière et infanticide, son frère aîné

décollé pour meurtre, son cadet bouilli pour fausse monnaie; ce qui lui

donne une fierté singulière; il y a de quoi, mais passons.

_Septième Livre._ Encore trois martyres dans ce livre; celui de saint

Thomas aux Indes, commandé par l'_évêque du temple du Soleil_, après

que l'apôtre a converti la belle-sœur du roi Migdéus, et réduit en

poudre le temple et la statue du Soleil; celui de saint Mathias, lapidé

par les Juifs; et celui de saint André, mis en Croix sur l'ordre

d'Égée, prévôt d'Achaïe, pour avoir baptisé Maximilla, femme de ce

magistrat. La prédication de saint Thomas débute par une invocation

très poétique:

_Dieu qui aux humains es propice.

Conforte moy, conseille moy!

A toy me rends, je suis à toy;

Autre ne vueil, autre ne quiers;

A joinctes mains je te requiers

Qu'il te plaise à moy conseiller, etc., etc., etc._

Les démons, irrités du succès des apôtres, se donnent rendez-vous sur

la terre, et s'y partagent les professions, pour y combattre l'Église

naissante. L'un sera usurier, l'autre marchand, un troisième avocat,

celui-ci entremetteur de cour, celui-là sorcier, cet autre séducteur

des dames, et enfin le plus méchant, conseiller du roi, pour l'engager

à conquérir. N'est-ce pas là une satire ingénieuse? En vérité, les

Grébans ont autant d'esprit que de sentiment. Le fanatisme, qui foule

tout aux pieds, apparaît bien dans sa force, à l'occasion du martyre de

saint André. En effet, cet apôtre commence par guérir, d'une maladie

mortelle, Maximilla, l'épouse chérie d'Égée. Le mari ne met d'abord

aucune borne à l'expression de sa reconnaissance; mais, sitôt que sa

femme s'est rendue chrétienne, il n'écoute plus rien, et fait crucifier

l'apôtre libérateur. Cela est aussi vrai que dramatique. Simon Magus et

Néron, vers la fin de ce Livre, occupent la scène pour ne plus guère la

quitter.

_Huitième livre._ Il faut peu s'arrêter aux martyres de saint Philippe

à Hiéropolis, de saint Mathias et de saint Jacques le Mineur en

Judée; les circonstances qui les accompagnent ne présentent rien

de particulier à notre objet; le fort de l'action est tout entier,

maintenant, dans Rome, où saint Pierre, devant Néron, fait assaut,

avec Simon Magus, de prédications et de prodiges. Les Romains, frappés

d'étonnement, écoutent la voix de saint Pierre. La rage de Néron s'en

augmente contre les chrétiens, et Paul accourt pour seconder les

glorieux travaux de son compagnon, auquel il rend hommage comme à son

chef. Sans doute les discours sont trop longs, et toujours d'un ton

trop familier; mais, en somme, le spectacle a de la grandeur et de la

vie. C'est une belle situation que celle où saint Paul, pour donner

plus de poids à ses paroles, confesse publiquement à l'empereur ses

iniquités passées:

Sire, je fus dès ma jeunesse

Pervers, inique exécuteur,

Et des bons grant persécuteur, etc., etc., etc.

Celle où saint Pierre installe Clément sur la chaire pontificale, comme

son successeur, est noble et imposante, malgré l'anachronisme. Il est à

observer que le poète n'oublie aucun des grands ressorts de son sujet.

_Neuvième Livre._ Le dénouement approche: Simon Magus, constamment

vaincu par saint Pierre, veut tenter un dernier effort: il appelle donc

à lui les esprits infernaux; et, fort de leur secours, il promet à

Néron, qui le protège, de s'élever dans les airs, en défiant l'apôtre

d'en faire autant. Saint Pierre invoque à son tour la _divinité

permanable_, et accepte le défi. On sait ce qui arrive. Simon Magus

s'élève en effet; mais, à la voix de l'apôtre, il tombe mort, et les

diables entraînent son ame. Alors Néron fait jeter Pierre et Paul dans

les prisons, sous la garde de Procès et de Martinien. Vaine fureur! les

deux gardiens se font chrétiens dans la prison même, et délivrent les

prisonniers. Ce triomphe de la vérité dans les fers offre encore une

belle situation, que le martyre des nouveaux convertis rend d'ailleurs

pathétique. Néron ne se possède plus: il ordonne enfin de crucifier

saint Pierre et de trancher seulement la tête à Saint Paul, en sa

qualité de citoyen romain. Saint Pierre, avant de marcher au supplice,

invite ses frères les chrétiens à prier pour soutenir son courage.

Oraison des chrétiens. Les deux apôtres s'embrassent; saint Paul dit à

son ami:

....... Que je vous touche

La main ains que la mort m'attyre

A Dieu soyez!

.................................

Adieu Paul

.................................

Priez pour moy

Mais priez vous

Pour ceulx qui vous despecheront! etc., etc., etc.

Tous deux marchent à la mort en prêchant: «Peuples de Dieu, faictes

silence! dit saint Pierre.

Hommes de Dieu qui militez

...........................

Demeurez joyeux et paisibles! etc., etc., etc.»

Il dit, et à l'aspect de la croix de son supplice, il la bénit,

lui parle avec amour, puis crie aux bourreaux: «Sus à vostre gré

me mettez!» Paul suit ce grand exemple; sa tête roule, et trois

fontaines d'eau vive s'élancent de son corps décapité. Aussitôt Néron

connaît, pour la première fois, un trouble singulier: «Ha! mes amys,

et que ferai-je?...» Ce trouble devient du désespoir et de la démence

quand les figures de saint Pierre et de saint Paul reparaissent

resplendissantes à sa vue. Ses chevaliers veulent en vain le rassurer.

Une sédition du peuple achève d'égarer ses sens. Il demande la mort;

il se couche; Satan lui crie: «Mauldict Néron! lever te faut!» Alors il

se tue, et les diables, enivrés de joie, apportent son ame à Satan, en

chantant:

Riez, ronflez et cliquetez

..........................

Ouvrez vos yeux pénétratifs

Pour voir qui nous vous apportons, etc., etc., etc.

Clément finit par ces mots:

Allons faire nostre orémus,

Chantons Te Deum laudamus!

Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus · 第 14 / 43 段