_La huitième Joie_ si est quand le marié, ayant pris tous

plaisirs et solaciemens avec sa dame, commence à réfroidir sa

jeunesse, et veut entendre à ses autres affaires, vû qu'on ne

peut courre et corner à la fois, et à l'adventure, sa dame

étant accouchée de son quatrième ou cinquième, plus ou moins,

craignant mourir, ou que son petit ne meure, s'est vouée à

Notre-Dame-du-Puy, en Auvergne, ou à Notre-Dame-de-Roquemadour,

en Quercy, et le bon-homme a belle de soupirer et remontrances

faire, faut qu'il achète chevaux, bâts, selles, robes de voyage,

quitte ses besognes, et accompagne sa dame au pèlerinage, sans

cesse arrêtant sur le chemin, pour un étrier cassé, pour un

gant tombé à terre, pour acheter anneaux et joyaux d'ambre, et

patenôtres de corail; après quoi, revenu en sa maison, il est

bien empêché que la dame a prins goût au chevaucher, et que lui

faudra péleriner toujours et finir ses jours misérablement.

_La neuvième Joie_ est quand le marié, homme sage et de

prévoyance, a si bien fait que maintenir sa dame en retenue et

obéissance, ses enfans en respect, qu'établir sa lignée sagement

et richement, étant maître chez lui, et que, sur l'âge, le voilà

goutteux et perclus pour avoir prins trop de fatigue. Alors la

chance tourne: sa dame, se souvenant des riottes qu'il lui a

menées, le laisse à l'adventure comme un vieux chien ladre; ses

enfans courrent le monde sans de lui souci prendre; et, quand

il fait représentation, on lui répond que mieux vaudrait aller

d'abord en Paradis que vivre avec lui, tant il est malaisé à

servir. Alors le pauvre marié sera en gémissemens et finira

misérablement ses jours.

_La dixième Joie_ montre le marié plaidant contre sa dame; et,

soit qu'il gagne ou qu'il perde la séparation, perdant sa cause

devant le public, perdant son repos, et languissant toujours.

_La onzième Joie_ représente le jeune marié pensant avoir trouvé

une merveille de beauté et d'innocence, qui se trouve avoir pris,

comme on dit, la vache et le veau, par où il use misérablement

ses jours, tout aussi bien qu'un autre.

_La douzième Joie_ semble d'abord mettre le marié à l'abri de

malencontre, le peignant tout soumis à sa dame, la plus sage et

bien ordonnée qui oncques fut; mais nenni. La plus sage femme, au

regard du sens, en a autant qu'un singe a de queue. Les affaires

du marié, et son honneur, s'en iront donc à vau-les-champs.

Sa dame l'empêchera d'aller en guerre quand il faudra, et

comme un gentilhomme doit faire, et comme ne font plus maints

gentilhommes, qui ne devraient, pour ce, compter pour nobles.

Elle lui fera dépendre son bien en fausses besognes, par où l'on

voit que celui-là aussi est autorisé à finir misérablement ses

jours.

_La treizième Joie_ fut commune à la plupart des héros grecs,

à leur retour de Troie; c'est à dire qu'ils trouvèrent leurs

dames remariées et leurs enfans à l'abandon. C'est bien encore

le cas de finir misérablement ses jours, ne fût-on pas occis par

Clytemnestre.

_La quatorzième Joie._ Si est quand un jeune homme marié à une

jeune dame qu'il aime, et dont il est aimé, vient à la perdre au

plus fort de son soulas, et qu'après deuil, en ayant pris une

autre, il paye à Fortune les arrérages des plaisirs passés, en

portant un joug pesant qu'il a mérité d'autant.

_La quinzième Joie, et dernière_, la pire de toutes, est quand

le marié ne veut pas, à toute force, être cocu, et veut tuer les

galans de sa dame. Alors c'est un enfer véritable, et la plus

extrême qu'il y ait, sans mort.

Que doit-on conclure de toutes ces joies? dirons-nous avec Guillaume

Alexis?

Faces sont beles:

Poignant's mameles

Valent or fin:

Mais les sequelles

A la par fin.

Or donc, afin

Que le plus fin

Trop ne se fie en ses cautelles,

Je dy: Si le chef est benin,

Qu'à la queue gît le venin.

Dirons-nous donc avec Crétin?

N'y mettez plus vos appétis:

Et s'aucun y a, qu'il s'en oste:

Je parle à grands et à petits:

Au partir, faut compter à l'hoste.

Non, mais nous dirons que nos vieux Français avaient plus de gaîté que

de sentiment, plus d'esprit que de raison, et plus de malice que de

méchanceté.

LA

VENGEANCE ET DESTRUCTION

DE HIÉRUSALEM,

Par personnaiges, exécutée par Vespasien et son fils Titus,

contenant en soy plusieurs cronicques et histoires romaines

tant du regne de Néron empereur que de plusieurs aultres.

Imprimé dernierement à Paris. M.CCCCC.XXX.IX. On les vend

à Paris en la rue Neufve-Nostre-Dame à l'enseigne de

l'Escu-de-France, par Alain Lotrian (goth. à deux colonnes,

in-14). 241 feuillets, titre compris, et environ 30,000 vers de

8 pieds.

(1437--1539.)

Ce mystère est un des plus anciens. Ni La Croix du Maine, ni

Beauchamps, ni les Frères Parfait, ni le duc de la Vallière n'en

connaissent l'auteur; mais sa composition remonte évidemment à

l'origine, proprement dite, de ces drames sacrés, c'est à dire au

temps du Mystère de la Passion, peu avant l'an 1402, que, sur les

lettres-patentes du roi Charles VI, les Confrères établirent leur

théâtre à Paris, dans une salle de l'hôpital de la Trinité, hors la

ville, près la porte Saint-Denis. Jacques Millet, auteur du _Mystère de

la Destruction de Troyes_, y a-t-il travaillé, ou seul ou en compagnie,

comme c'était l'ordinaire, pour la fabrication de ces poèmes grossiers?

N'est-ce pas plutôt à Jean Michel, médecin d'Angers, ou à Jean

Michel[41], évêque d'Angers, autres fabricateurs de Mystères, qu'il

appartient d'en revendiquer la gloire, s'il y a lieu? Convient-il de

chercher d'autres noms moins connus?

Le procès pend et pendra de la sorte

Encor long-temps, comme l'on peut en juger.

[41] La Croix du Maine dit que Jean Michel, évêque d'Angers, est

l'auteur du _Mystère de la Passion_, le premier de tous. Les F.

Parfait veulent prouver qu'il n'en est rien, et que Jean Michel,

le médecin, ne fit que retoucher ce fameux Mystère dont ils

assurent que l'auteur ou les auteurs sont inconnus, et qui est de

1380 environ.

Ce qu'il y a de certain, c'est que le _Mystère de la Vengeance

et Destruction de Hiérusalem_ fut un des premiers en date. Une

excellente règle pour juger de l'âge de ces sortes de drames, c'est

d'examiner, outre la forme de leur langage, l'esprit dont ils sont

empreints. Si cet esprit, au milieu de mille lazzis burlesques, est

sérieusement religieux et marqué du sceau de la foi, l'œuvre est

ancienne à coup sûr. On commença par vouloir édifier le public; puis

on se mit à plaisanter; plus tard on devint impie. Ce fut alors, en

1548, que le parlement, d'après les mandemens des évêques, supprima

toute représentation des choses saintes, tant de l'ancien que du

nouveau Testament, et, à dater de ce moment, l'étoile des Confrères

pâlit[42]; mais revenons à notre Mystère. On ne dit nulle part qu'il

ait été représenté, à Paris, avant 1483-91, où il le fut devant

Charles VIII; il l'avait été, dès 1437, à Metz, et nous trouvons,

sur notre exemplaire, une note manuscrite, laquelle a été reproduite

par les F. Parfait, où il est mentionné, d'après l'_Histoire de Metz

véritable_, par le curé de Saint-Euchaire, de Metz, que le 17 septembre

de cette année, 1437, _fut faict (joué) le jeu de la Vengeance de N.

S. Jésus-Christ, au propre parc que la Passion avait été faicte, et

fut faict très gentiment la cité de Hierusalem et le port de Jaffé

dedans ledit parc; et fut Jehan Mathieu, le plaideur, Vespasien et le

curé de Saint-Victour qui avait esté Dieu de la Passion, fut Titus,

et duroit environ quatre jours_. Ce drame emploie cent quatre-vingts

personnages, au nombre desquels sont Dieu le Père, trois Anges,

la Justice divine, la Miséricorde, la Vérité, la Paix, Rifflart,

Vespasien, Briet, charretier, Titus, Pain-Perdu, Briffault, Tout ly

Fault, Palamèdes, duc d'Athènes, Tibère, Térence, Théodorich, Tête

Sotte, Rouge-Museau, Josephe, je ne sais combien de Romains et de

Juifs, Satan, Béelzebuth, etc., etc. Il est divisé en quatre journées,

et précédé d'une longue ballade au roi, puis d'un prologue, ayant pour

épigraphe: _Quare fremuerunt gentes et populi meditati sunt inania?_ et

enfin d'une fable.

[42] On lit dans l'histoire du Théâtre-Français, par les F.

Parfait, que les Confrères de la Passion, déboutés de leurs

sujets sacrés, en 1548, s'allèrent loger à l'hôtel de Bourgogne,

où ils achetèrent une masure de 17 toises de long sur 16 de

large; que là ils jouèrent, pendant près de trente ans, avec

moins de succès que les clercs basochiens des moralités profanes;

enfin qu'en 1586 ils louèrent leur hôtel et leur privilége à une

troupe de comédiens réguliers.

On voit, dans la _Première Journée_, la mondanité du peuple de Sion, le

procès du paradis, les signes qui apparurent dans Jérusalem, un devin

qui prédit à Pilate ce qui lui adviendra, un interlocutoire en enfer,

une correspondance entre Pilate et Vespasien, Pilate qui fait le malade

pour avoir la robe de Jésus-Christ, des lettres de Caïphe, etc., etc.

Dans la _seconde Journée_, le prologue; des chevaliers romains devant

Tibère; des chevaliers de Pilate qui vont à Rome; le conseil des

Romains; comme Tibère commanda d'honorer Dieu; comme Dieu envoya dire

à Vérone qu'elle montre la Véronique; comme Vérone adore la Véronique;

les regrets de Pilate; comme Vérone porte la Véronique à Vespasien;

comme Vespasien fut guéri de sa lèpre par Vérone; comme Tibère envoye

quérir Pilate et le retient prisonnier; du diable qui conseille Pilate;

comme Pilate revêt la robe de Jésus; Pilate devant Tibère; comme on

juge et condamne Pilate; la mort de Pilate, et comme on le jette

dans le Rhône; Néron empereur; la rébellion des Juifs contre Néron;

Vespasien connétable des Romains; le roi d'Arménie au port de Jaffé;

comme les Romains vont assaillir les Juifs; la retraite des Romains;

comme Jaffé se rend aux Romains.

Dans la _troisième Journée_, le prologue; comme Néron fait mourir

son maître; comme on ferme les portes de Josaphat; comme le diable

s'habille en médecin; l'assaut de Josapate; la retraite des Romains;

comme Néron fit ouvrir sa mère; comme les Romains ôtent les eaux aux

Juifs; comme Néron fit mettre le feu à Rome; comme Josephus veut se

rendre aux Romains; de la soif des Juifs; comme Néron fit écorcher deux

sénateurs; comme Néron commande de faire taverne et Bordeau à Rome,

sur le Tibre; du libelle diffamatoire contre Néron, fait par Boccace;

d'Eléazar nu sur la muraille; les regrets de la mère d'Eléazar; la

retraite des Romains de l'assaut de Josapate; comme les diables

conseillent Néron; comme Néron se tua; la prise de Josapate; l'oraison

de Josephus à Dieu; comme Josephus se rendit aux Romains; Josephus

devant Vespasien; épilogue.

Dans la _quatrième Journée_, comme Galbe va à Rome; comme Vitelle

propose d'avoir l'empire; comme Vitelle va à Rome; comme Othon tue

Galbe; de la peur des Juifs pour la voix du Fou; Vespasien empereur;

comme Vespasien envoye aux Juifs pour appointer du siége de Jérusalem

(et c'est ici que commence véritablement l'action); comme les larrons

vont par Jérusalem; les lamentations de Jérusalem; comme Vespasien

va à Rome se faire recevoir empereur; comme les Juifs se rendirent

aux Romains; comme Marie mangea son enfant et en donna la moitié aux

larrons de Jérusalem; comme les Juifs crevèrent par trop manger; comme

Josephus pria les Juifs de se rendre; comme les Juifs mirent le feu au

temple; la prise de Jérusalem; la destruction de Jérusalem; comme les

pucelles furent violées; comme les Juifs furent vendus trente pour un

denier; comme Titus prit congé pour s'en aller à Rome; et puis c'est

tout.

On voit que ce ne sont ni les personnages ni les événemens qui manquent

ici. Certes, il y loin de ce fracas à la simplicité du sujet de

Philoctète, de celui d'Esther, de celui surtout de Bérénice, qui repose

sur trois mots: _invitus, invitam dimisit_. Les auteurs, pas plus que

le public, ne soupçonnaient alors, en France, que l'intérêt dramatique

ne ressort que du développement et de la peinture vive et naturelle

des sentimens et des passions. Il paraît merveilleux que, partis de si

loin, nos poètes soient arrivés au point de perfection d'Athalie et de

Cinna; mais il est bien plus merveilleux encore qu'arrivés à ce comble

de l'art, ils reviennent de jour en jour plus rapidement au point

d'où ils étaient partis. Encore un peu de temps, et nous reverrons,

sinon des mystères, du moins des pièces qui ne vaudront pas mieux.

Le style de notre mystère répond à la conception et à l'ordonnance.

Dès le début, ce sont les filles de Sion qui se donnent du bon temps

et chantent: _Vogue la galère!_ et les sages qui les reprennent en

ces termes: _O filles, belles filles--quand la nécessité viendra--de

porter il ne vous tiendra--vos chaînes d'or et vos coquilles!--Vous

êtes mignonnes, gentilles--mais vostre beauté précellée--quand la mort

troussera vos quilles--sera bien à coup ravallée._ Ensuite c'est Caïfe

qui, imploré par Ferrandon, pour qu'il lui donne quelque relique du

saint prophète Jésus, se retourne fièrement en disant: _Videz, que je

n'en oye plus;--allez-vous-en de par le diable_;--et Rodigon, autre

chevalier romain, qui réplique: _Cette réponse est bien notable;--ah!

qu'il est orgueilleux vilain_, etc., etc. Quand les assiégés de

Jérusalem sont réduits aux plus dures extrémités de la faim et de la

soif, le peuple s'assemble et se met à crier: _Famine! famine! famine!_

Les chefs essaient de calmer les criards; mais ces ventres affamés,

n'ayant point d'oreilles, n'en finissent pas de crier toujours:

_Famine! famine! famine!_ Pour Marie, elle débite un long monologue,

où l'on voit l'amour maternel et la faim se débattre avec une symétrie

de paroles qui est bien éloignée du pathétique: _Tuerai-je mon enfant?

ne le tuerai-je pas?--Non feray, raison me restreint;--si feray, la

faim me contraint._ Et de fait, elle tue son fils, elle en mange une

moitié, puis elle donne l'autre à ses amis, les larrons, non sans avoir

fait aux deux moitiés de cet enfant cher les adieux suivans: _Hélas!

mon cher ami parfaict,--veuilles-moy ta mort pardonner!_ Quand elle

lui coupe la gorge, et qu'elle met son corps à la broche, elle s'écrie

maternellement: _Hélas! or est-il en broche;--mon cher fils! j'ay

trop esté cruelle_, etc., etc. Enfin, Jérusalem est prise d'assaut

et détruite, et Titus dit à ses gens: _Or sus: tost il fault s'en

aller; marchez devant, centurion, avecques ceste légion de prisonniers

que vous menez!_ Et Josephus termine la scène par une complainte:

_Hierusalem! Hierusalem la belle!_ etc., etc. _Palais désert, lieu

obscur, sans chapelle présent, tu es sépulture à leurs corps!_ Le poète

fait ensuite ses excuses au public, et la pièce finit à l'_honneur et

à la louange de Notre-Seigneur-Jésus-Christ et de la cour de paradis_.

Quelle misère! ou plutôt quelle enfance!

On a six éditions de ce mystère, toutes gothiques et fort rares,

savoir: deux d'Antoine Vérard. _Paris_, 1491-93, in-fol., qui étaient

l'une et l'autre chez le duc de la Vallière, sous les numéros 3358 et

3360; une de Jehan Petit, in-fol. _Paris_ (s. d.), mais antérieure à

la suivante, et c'est celle qui a servi aux Frères Parfait; une de

Paris, 27 octobre, 1530, in-fol., d'Alain Lotrian, dont du Verdier

et Beauchamps sont seuls à parler; une de Jehan Trepperel. _Paris_,

in-fol., 1533; et enfin la nôtre, aussi d'Alain Lotrian. _Paris_, 1539,

in-4, qui a fixé l'attention particulière du savant M. Brunet.

LE TRIUMPHANT MYSTÈRE

DES

ACTES DES APOTRES,

Translaté fidelement à la vérité historiale escripte par sainct

Luc à Théophile, et illustré des Légendes autenticques et Vies

des Saints receues par l'Eglise; tout ordonné par personnages,

avec privilége du roy.

Deux vol. comprenant neuf Livres, savoir: _le 1er volume_,

quatre Livres, précédés, 1° d'un titre avec frontispice au

verso; 2° du privilége de François Ier, donné à Lyon, le

24 juillet 1536, à Guillaume Alabat, marchand, demeurant à

Bourges; 3° du vidimé du prévost de Paris, signé Lormier, donné

à Paris, le jeudi 7 septembre 1536; 4° d'une épître en prose

de Guillaume Alabat à tous chrétiens et bénévoles lecteurs; 5°

d'un prologue en vers à la louange d'Arnoul et Simon Gréban,

auteurs de ce Mystère et de quinze dizains des Apôtres; 6° de

la table de ce premier volume avec division par livres; 7° d'un

nouveau frontispice: en tout 178 feuillets, titres compris.

_Le 2e volume_ contenant cinq Livres, précédés, 1° d'un titre

avec frontispice au verso; 2° de la table de ce volume avec un

nouveau frontispice au verso du dernier feuillet: en tout 225

feuillets, titre compris. Ce second vol. est terminé par ces

mots:

Cy fine le neufvième et dernier Livre des Actes des Apôtres

nouuellement imprimez à Paris pour Guillaume Alabat, Bourgeoys

et Marchant de la ville de Bourges par Nicolas Couteau

imprimeur demourant à Paris et furent achevez d'imprimer le XVe

jour de mars l'an de grace mil cinq cens XXXVII, avant Pasques.

Suit un dernier feuillet contenant un rondeau d'Alabat à la

louange de Dieu. A ce mystère se trouve joint dans notre

exemplaire, lequel est orné des armes de M. Girardot de

Préfond, célèbre amateur de livres, le volume suivant qui

porte deux fois la signature de M. Guyon de Sardière, autre

bibliophile célèbre, dont la bibliothèque fut achetée, vers

1771, par le duc de la Vallière.

L'Apocalypse sainct Jehan Zébédée, ou sont comprinses les

visions et révélations que icelluy sainct Jehan eut en l'isle

de Pathmos, le tout ordonné par figures convenables selon

le texte de la Saincte Escripture. Ensemble les Cruautez de

Domitian César, avec privilége.

En tout 46 feuillets, titre compris, au verso duquel se voit

une dédicace, en vers latins, de Louis Choquet, auteur de ce

Mystère, à maistre Antoine le Coq, médecin, son ami. Le volume

finit par la rubrique suivante:

Fin du Mystère de l'Apocalypse sainct Jehan Evangeliste

nouuellement rédigé par personnages avec les miracles faicts en

l'isle de Pathmos, le tout historié selon les visions, et fut

achevé d'imprimer ledict livre le XXVIIe jour de may l'an mil

cinq cens XLI. pour Arnoul et Charles les Angeliers frères.

Ces deux mystères sont reliés ici en un seul volume in-fol.

gothique, à deux colonnes, et forment un exemplaire choisi d'un

des ouvrages les plus importans de ce genre, que ni le duc de

la Vallière, dans sa bibliothèque du Théâtre-Français, ni les

frères Parfait, dans leur histoire, n'ont fait assez apprécier.

(1440--1450--1537.)

Le _Mystère des Actes des Apôtres_ est, en quelque sorte, le roi des

mystères; et ses auteurs, Arnoul et Simon Gréban, furent si estimés

des premiers connaisseurs de leur temps, que Boileau, si judicieux, si

grand d'ailleurs, n'aurait pas dû l'envelopper dans ses mépris, parfois

extrêmes. Jean Bouchet écrivant au poète Thibaut, avocat de Poitiers,

lui dit:

«En priant Dieu qu'il te donne le style

»Des deux Grébans dont grant douceur distille.»

Clément Marot, dans son épigramme 223, sur les poètes français,

s'exprime ainsi:

«Les deux Grébans ont le Mans honoré.»

Estienne Pasquier rappelle avec complaisance que Jean le Maire, auteur

du poème de l'_Illustration des Gaules_, en sa préface du _Temple de

Vénus_, et Geoffroy Toré, en _son Champ flori_ (or ces personnages

étaient des poètes distingués eux-mêmes), regardaient les frères

Grébans, surtout Arnoul, le principal collaborateur des _Actes des

Apôtres_, comme des écrivains supérieurs. Nous ajouterons que ces

enfans des muses françaises, auxquels on peut joindre Molinet et

Guillaume Alexis, reconnaissaient pour leur maître Alain Chartier,

comme Ronsard le fut, un siècle après, des du Bellay, des Mellin, des

Belleau, des Baïf, etc. Du reste, c'est à tort que les paroles de

Clément Marot ont fait penser que les frères Grébans étaient originaire

du Mans: ils naquirent à Compiègne, ainsi que l'a prouvé Bernard de

la Monnoye sur La Croix du Maine et du Verdier, et fleurissaient sous

Charles VII, dont Simon, le plus jeune des deux, fit l'épitaphe. Mais

Arnoul fut chanoine du Mans; c'est au Mans, de 1440 à 1450, qu'il

commença son poème, continué par Simon[43], retouché, vers 1510, par

Pierre Curet, aussi chanoine du Mans, et publié, pour la première fois,

vers 1513, par Galliot du Pré; enfin c'est au Mans qu'il repose, dans

l'église de Saint-Julien, si elle existe encore; quant à sa pierre

tombale, il y a long-temps qu'elle ne se voit plus, ayant disparu lors

des dévastations des huguenots.

[43] Simon Gréban, moine de Saint-Richer, en Ponthieu, fut

secrétaire de Charles d'Anjou, duc du Maine. Les frères Parfait

disent que c'est lui qui fut enterré au Mans, dans l'église de

Saint-Julien; mais il est plus probable que ce fut son frère

Arnoul.

Suivant La Croix du Maine, on pourrait croire que _les Actes des

Apôtres_ furent d'abord joués à Bourges, en 1536; mais il est plus

naturel de penser, avec les frères Parfait, qu'ils parurent à la

cour d'Angers, dès le temps du roi René, mort, comme on sait, à Aix

en Provence, en 1480, et que le Mans en vit aussi la représentation

dès l'an 1510. Quoi qu'il en soit, la représentation de Bourges, en

1536, marqua par son éclat. Il y en eut encore une très pompeuse à

Tours, en 1541; mais, probablement, cette dernière ne fit que suivre

celle qui eut lieu à Paris dans l'hiver de la même année, fin de 1540

(vieux style), pour amuser François Ier, dans le temps même qu'il

préparait ses cinq armées formidables, avec le dessein de venger, sur

Charles-Quint, le meurtre de ses ambassadeurs Rincon et Frégose, saisis

si déloyalement par le marquis du Guast, en se rendant à Constantinople

par l'Italie. On peut _juger de l'importance[44] que le public_ mettait

à ces jeux sacrés par le _cry et proclamation_ qui s'en fit à Paris, le

jeudi 16 décembre 1540, au son des trompettes et _buccines_, avec des

_baverolles_ aux armes royales, en présence du _seigneur prévost_ de la

ville et de ses sergens et archers vêtus de leurs _hoquetons paillés

d'argent_[45]. Le cortége partit le matin de l'hôtel de Flandre, près

de la rue Coquillière, où les _confrères_ (acteurs) étaient établis

depuis l'année 1519, qu'ils avaient été forcés de quitter l'hôtel de la

Trinité; puis y rentra le soir, après avoir parcouru toute la capitale.

La représentation de ce mystère durait quarante jours, la pièce se

coupant au gré des acteurs et du public, à défaut de divisions fixées

par l'auteur. Les frais de machines et de costumes étaient immenses. Un

vaste amphithéâtre en bois, recouvert de toiles peintes, contenait tout

un peuple. La grandeur de la scène à plusieurs étages[46] répondait

à celle de la salle. On y avait pratiqué forces _trappes coulouères_

pour les nombreuses descentes aux enfers, des nuages solides pour les

ascensions au paradis. Des navires fendus en deux parties artistement

rapprochées servaient aux miracles sur mer (car on navigue dans _les

Actes des Apôtres_). Le sang humain paraissait couler, dans les

martyres, à l'aide d'ingénieuses et prestes substitutions de moutons

déguisés en hommes. Les personnages portaient, au besoin, sous leurs

chaperons, des masques ou visages de rechange, dont ils se servaient

avec beaucoup d'adresse. Simon le magicien, tantôt jeune et tantôt

vieux, en faisait surtout un grand usage, ce qui ébahissait bien Néron

et dépitait fort saint Pierre. Enfin le ciel et l'enfer s'y laissaient

voir peuplés d'anges lumineux qui portaient aux pieds de l'Éternel les

ames des chrétiens morts pour la foi, et de hideux démons engloutissant

les impies dans leurs gouffres de feu. On fait sans doute bien mieux

aujourd'hui, mais on ne fait pas plus, ni plus chèrement.

[44] Gabriel Naudé, dans son Mascurat, dit qu'on s'étouffait

à l'hôtel de Flandre, en 1541, pour voir jouer les Actes des

Apôtres.

[45] Ce cry a été réimprimé dernièrement par les soins de M. le

libraire Crozet, dans son curieux _Recueil de Farces gothiques_.

[46] Ces différens étages de la scène expliquent comment on

pouvait représenter diverses actions en des lieux très éloignés

et dans un même temps.

Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus · 第 13 / 43 段