LE RENONCEMENT D'AMOURS.

1 vol. pet. in-4, goth., avec fig. et vignettes historiées en

bois, imprimé à Paris, par Jehan Trepperel, demeurant en la rue

Neufve-Nostre-Dame, à l'enseigne de l'Escu de France (_S. d._),

mais de peu antérieur à 1500. (_Très rare._) Notre exemplaire

est dans toute sa marge, non rognée.

(1370-1499.)

Ce Poème, en vers croisés de huit pieds, sans succession régulière

de rimes masculines et féminines, contient vingt-neuf feuillets; le

reste du livre est consacré à une déclamation et à des oraisons en

l'honneur de la Vierge, au nom de l'amoureux qui a renoncé à l'amour.

Cette seconde partie a treize feuillets, dont le dernier ne présente

autre chose qu'une gravure en bois où l'on voit les armes de France

supportées par deux anges. Plus bas, le monogramme I T, de Jehan

Trepperel, est soutenu par deux lions; le tout est entouré de ces mots:

_Octroye nous charité et concorde, en provolant ta grant miséricorde_.

La date de ces poésies doit remonter au moins à 1370. Leur auteur est

inconnu. C'est un des nombreux imitateurs de Guillaume de Lorris et

de Jehan de Meung, le fameux Misogyne; mais il n'a ni leur verve, ni

leur imagination. Au lieu des peintures vives et animées, des traits

mordans du _Roman de la Rose_, on trouve dans ce débat (car c'est

encore un débat) de froides dissertations sur l'amour, ses bienfaits et

ses méfaits, des idées communes, à peine rachetées de loin en loin par

quelques images gracieuses et quelques mots de sentiment ou de satire;

mais surtout beaucoup de verbiage.

L'auteur, ou l'acteur, pour parler le langage du temps, raconte comment,

«Dans le beau plaisant moys de may

»Que tous cueurs _s'efforcent_ d'amer

»Pour mettre le sien hors d'esmoy, etc., etc., etc.»

Il le mena promener sur les bords de la mer, et que, chemin faisant,

lui ayant demandé _pourquoi il estoit toujours battant que à peine il

pouvoit plus vivre_, etc., etc., etc., une querelle s'était engagée

entre son _cueur battant_ et lui, à la suite de laquelle ils s'étaient

séparés brouillés; mais comme on ne saurait demeurer long-temps séparé

de son cœur, la réconciliation s'était faite bientôt sur la foi du

serment, une _paille étant en deux parties_. La suite du récit nous

apprend que le poète et son cœur, de nouveau bons amis, s'allèrent

de nouveau promener; voilà qui est inventif! et qu'ayant avisé, dans

un bosquet, _un coquardeau de France_, c'est à dire un galantin, un

muguet, un conteur de fleurettes, tout _vestu de vert, qui faisoit le

joyeux_, ils se tapirent derrière un buisson pour apprendre le sujet de

cette joie. Or, ce qui faisait la joie du coquardeau, c'étaient _les

grants biens d'amours_ qu'il ne se lassait de vanter. L'acteur, ou le

renonceur d'amours, réfute cet hymne assez plat en vers satiriques

tout aussi plats, et puis survient un autre galant, vêtu de jaune

doublé de noir, dont _le cueur est plein de dueil, du malheur d'amer_.

Le renonceur d'amours ne contredit pas cette fois; loin de là, il

s'évertue à médire des femmes et des galans. Une dame intervient alors

qui plaide pour l'amour, très pertinemment à ce qu'il semble, et qui

donne aux amoureux la recette suivante pour n'avoir point à s'en

plaindre:

«Servez-moi soir et matinée,

«Et je ferai que vostre peine

«Sera si bien reguerdonnée

«Que joye vous sera prochaine, etc., etc.»

Le renonceur réfute la dame aussi bien qu'il a fait le coquardeau; mais

celui-ci, mal-content, prend de nouveau la parole, et cette fois plus

vivement. Il se cite pour exemple; il n'a aimé qu'une seule femme _au

moins d'une amour ferme et pure_, et s'en étant bien trouvé, il met les

maux de la galanterie sur le compte de ces amoureux si bestes

«Qui amusent et rompent leurs testes

»Pour aymer ce qui d'eux n'a cure, etc., etc., etc.»

Le galant jaune ramasse la balle du coquardeau ou galant vert, et la

lui renvoie au visage, en lui prédisant que son _cueur ne tardera pas à

estre noirci de deuil, en despit de ses discours amoureux, aspre comme

moutarde_; la dispute s'échauffant, le renonceur d'amours est pris pour

juge. Autre plaidoyer contradictoire devant le renonceur. Le galant

jaune devient très impertinent pour l'amour.

«Je scay bien ce que peut en estre, dit-il,

»Car je l'ai servi longuement

»Et congnois tout au long son estre

»Sa fin et son commencement.

»Mais, pour en parler pleinement,

»Qui plus le sert, plus hait sa vie.....»

Là dessus il étale avec complaisance les suites funestes de la

galanterie, les trahisons, les soucis, le temps perdu, la ruine, etc.

Ce tableau rend le coquardeau tout écumant de fureur; mais sa fureur le

fait raisonner si mal que le jaune en est tout esjoui. Pourquoi, s'est

écrié le pauvre coquardeau, pourquoi exagérer les faiblesses des femmes?

«Et encore il est tout commun

»Se disent les docteurs des femmes

»Que quant elles ont aimé ung

»Tout seul, on les tient pour bigames

»Et que la droitte loy des dames

»Est d'en aymer après ung cent, etc., etc.»

Il faut enfin mettre un terme à la kyrielle de lieux communs et

d'invectives dont se compose le débat, et s'en référer au jugement du

renonceur, lequel a renié l'amour définitivement, et pour toujours

icelui désavoué, sous peine d'être maudit de Dieu; le vert et le jaune

souscrivent à ce bel arrêt, et la partie est faite de ne plus aimer;

d'où le livre prendra son titre de _Renoncement d'Amours_. Le poète

finit par dire qu'il ne se nomme pas de peur d'être assommé; allusion

qu'il fait sans doute au danger que courut Jehan de Meung à la cour

de Philippe le Bel, d'être à nu flagellé par les dames de la reine et

en sa présence, pour un crime pareil. A défaut du nom de l'auteur,

nous avons son anagramme, qu'il dit renfermée dans ces mots: _Plus

que toutes_. Devine qui voudra et qui pourra; quant à moi, je livre

le Renoncement d'Amours, quel qu'il soit, à Martin Franc, qui a si

longuement vengé les femmes des attaques du _Roman de la Rose_, dans

son _Champion des Dames_, poème aussi édifiant qu'ennuyeux, dont l'abbé

Goujet nous a laissé une docte et complète analyse. Du reste, ce savant

philologue ni aucun autre, que je sache, n'ont parlé du _Renoncement

d'Amours_; c'est une bonne fortune pour nous, si ce n'en est pas une

pour l'ouvrage.

LA VIE

DE

NRĒ BENOIT SAUUEUR IHESUS CRIST.

Cy commence une moult bele et moult notable deuote matière qui

est moult proffitable a toute creature humayne. Cest la Vie de

nrē benoit Sauueur Ihesus Crist ordonnée en brief langaige

ou parolles pour ce que le peuple daiordui ayme et requiert

avoir choses briefves comme cellui qui est de courte durée

et de petite deuotion, et fut translatée a Paris de latin en

françois a la reqūste de treshault et puissant prince Jehan

duc de Berry, duc d'Auuergne, comte de Poytou et d'Etampes, lan

de grace mil ccc lxxx. (Un vol. pet. in-fol., gothique, à deux

col., contenant 63 feuillets non chiffrés, avec des signat. de

A. M.)

Nous trouvons ici un specimen fort beau des premiers essais de

l'art typographique en France. Il offre, dans la forme de

ses caractères en grosses lettres, un rapport si frappant

avec l'impression du roman de Pierre de Provence et de la

belle Maguelonne, sorti, vers l'an 1476, des presses de

Barthélemy[40] Buyer, imprimeur de Lyon, qu'on peut assurer

qu'il est un produit des mêmes presses, vers la même époque. Il

nous est venu de la vente de la bibliothèque de M. Langs, de

Londres, en 1829. D'après ce qui précède, nous croyons inutile

d'ajouter rien sur l'extrême rareté du volume.

[40] Une remarque, insérée dans le N° 4 du Bulletin du

Bibliophile, 2e série, enseigne que c'est par erreur que

Barthélemy Buyer a été qualifié d'imprimeur, tandis qu'il était

simplement un riche protecteur de l'imprimerie à Lyon, où il

faisait imprimer à ses frais. Nous croyons devoir mentionner ici

cette remarque, en ajoutant que notre erreur, si c'en est une, a

été partagée par bien d'autres personnes que nous.

(1380-1476.)

Cette vie de Jésus-Christ, prise en partie des Écritures, en partie

des livres apocryphes, est écrite d'un style plus que naïf, et chargée

de circonstances qui peignent la simplicité crédule des esprits au

moyen-âge. Nous avons peu d'ouvrages français, en prose, imprimés de

cette date ou d'une date antérieure. Des réflexions analogues au récit,

ainsi que des prières, le coupent fréquemment et ajoutent encore à son

caractère gothique par leur singulière candeur; tout en est sérieux,

et aujourd'hui on ne s'en doute guère. Nous citerons, en témoignage,

les passages suivans, dont nous ne reproduirons pas rigoureusement

l'orthographe, pour en faciliter la lecture.

Nature humaine par l'espace de cinq mille ans de moura en grand misère,

tant que, pour le péché d'Adam, nul ne povoit monter en paradis, dont

les benoits anges en eurent grand pitié et li furent desirans de veoir

nature humaine enprès eulx ez sieges de paradis; et lors à grands

coraiges, leurs faces enclinées, tous ensemble supplierent Dieu le

Père, disant ainsi: «Hélas! Sire, pourquoy furent-ils oncques crées!...

Vous plaise d'en avoir miséricorde... il est temps d'en avoir pitié.

Regardez comme ils crient..., etc.» Quant les gens eurent proposé leurs

supplications devant Dieu le Père, deux advocats se leverent; l'ung

estait Justice, l'austre Misericorde, etc., etc., adoncques plaiderent,

etc., etc. Les avocats ayant plaide pour et contre, Dieu se détermine

pour Miséricorde, et dit: «Mon beau filz Jesus-Christ, il vous convient

descendre en terre pour racheter nature humaine, dont je me repens que

j'ay homme faict, pour la peine qu'il en fault souffrir selon Justice,

etc., etc.»--«Je veulx faire vostre plaisir, mon très cher Père, très

excellent, dit Jesus-Christ, etc., etc.»--«Hélas! dit Dieu le Père,

ils te feront bien souffrir...; ils te cracheront aux yeux...; ils

t'estendront sur l'arbre de la croix...; ils te cloueront le corps

avec des clous sans poincte; car si les clous fussent bien poinctus,

ils ne fissent mie la moitié du mal comme ils te feront... Mon beau

Fils, pense quelle doleur te sera. La poras-tu souffrir?»--«Oy bien,

mon doulx Père.»--«Ils te donneront à boire vinaigre et fiel... Le

porras-tu souffrir?»--«Oy bien, mon doux Père, etc.» L'annonciation et

l'incarnation suivent sur ce ton, puis vient le mariage de la Vierge

avec Joseph. «Nostre Seigneur voloit que Nostre Dame fut mariée, affi

qu'il fust cellé au diable, et que, par son engroisse, elle ne fust

diffamée...» Et comme la doulce Vierge demouroit avecques son bon mari

Joseph, le doulx enfant Jésus croissoit au ventre de sa mère. Joseph

s'aperçeut que elle estoit grosse, et sovent la regardoit d'ung mauvais

œil... En quelle tribulacion estoit le preudomme Joseph, comme on peut

prouver par ceulx qui ont esté gêlos (jaloux), car je crois que, au

monde, n'a pire doleur fors la mort, etc. Les anges ne tardent point à

calmer la jalousie de Joseph par la révélation du Saint Mystère, et le

récit reprend; mais nous ne le suivrons pas plus loin: c'est assez, et

peut-être même trop. L'ouvrage finit par ce précepte évangélique, dans

lequel tout le christianisme est renfermé: _Charité est aymer Dieu et

son prochain. Deo gratias._

HISTOIRE CRITIQUE

DE NICOLAS FLAMEL,

ET DE

PERNELLE SA FEMME,

Recueillie d'actes anciens qui justifient l'origine et

la médiocrité de leur fortune contre les imputations des

alchimistes. On y a joint le Testament de Pernelle et plusieurs

autres pièces intéressantes, par M. L. V. (l'abbé Villain).

_Paris_, _Desprez_, 1 vol. in-12, portr. et fig.

(1418--1761.)

Beaucoup de gens raisonnent ainsi: voilà un pauvre écrivain juré

de Paris, qui, au temps de Charles VI, du fond de son échoppe,

parvint à acheter ou se bâtir cinq maisons, à édifier le petit

portail de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, plus un portail à

Sainte-Geneviève-des-Ardens, où l'on voyait sa figure agenouillée;

plus la chapelle de l'hôpital Sainte-Geneviève; il dota, en outre,

quatorze hôpitaux et quatorze églises; il fit, en mourant, une énorme

quantité de legs, et l'on publie vaguement qu'il était seigneur de sept

paroisses en Parisis; donc son opulence effaçait celle des princes et

des rois de son siècle; donc cela est merveilleux; donc il avait trouvé

de lui-même, ou acheté d'un Juif, le secret de la transmutation des

métaux en or, par le moyen de la poudre de projection. Le merveilleux

plaît au peuple; aussi le peuple contemporain ne manque-t-il pas de

saisir avidement cette conclusion merveilleuse; puis des écrivains

gothiques la répandent, elle plaît alors à des érudits comme Borel, dom

Pernety, l'abbé Lebeuf et Lenglet-Dufresnoy; elle prend du corps entre

leurs mains, et pour peu que des critiques tranchans et paradoxaux,

tels qu'étaient MM. Desfontaines et Fréron, de l'_Année littéraire_,

la défendent avec amertume contre les observateurs de sang-froid,

il devient fort difficile à ces derniers de rétablir la vérité des

choses, en dissipant les illusions mystérieuses de l'ignorance et

de l'érudition. Ceci est, en deux mots, toute l'histoire du célèbre

Nicolas Flamel et de Pernelle, sa femme, dont plusieurs auteurs

proclamèrent les fabuleuses richesses, tandis que le modeste et savant

abbé Villain sut réduire ces richesses prétendues à des proportions

naturelles, par des preuves sans réplique et pourtant contestées.

L'abbé Villain s'était bien gardé d'attaquer ses adversaires par des

raisonnemens _à priori_, comme, par exemple, de leur dire: «Nicolas

Flamel et Pernelle, sa femme, n'eurent point le secret du grand

œuvre, attendu que ce secret n'existe pas.» On lui eût répondu par le

fameux argument du grain de blé, lequel a fait une si belle fortune

dans le monde, et que voici:--Savez-vous comment l'épi sort d'un seul

grain de blé semé?--Non.--Donc il y a des choses dans la nature, que

vous ne pouvez expliquer; donc la chimie peut transmuter la poudre

de projection en or. L'abbé Villain se contenta de rechercher, dans

les archives des fabriques et dans celle du Châtelet de Paris, les

actes originaux des donations, transactions, procès, fondations et

dispositions testamentaires de Nicolas Flamel et de Pernelle sa femme;

d'étudier, de dépouiller ces actes, et il en tira les démonstrations

suivantes: 1° qu'au décès de dame Pernelle, arrivé en 1397, les biens

des deux époux, inventoriés par Quatrebaut, priseur-juré du roi, se

bornaient, en rentes, à 471 livres tournois sur lesquelles encore il

y avait à prélever _des clamis_, c'est à dire des dettes; plus, en

meubles, à 108 livres 19 sous parisis; ce qui, d'après la table de

Le Blanc, le tarif de l'argent étant à six livres dix-sept sols de

marc, en 1399, représentait, en 1761, moins de 40,000 capital; 2°

que la somme totale des legs inscrits dans le Testament de Flamel ne

s'élevait, en 1418, époque de sa mort, qu'à 1,800 livres tournois ou

1,440 livres parisis capital, laquelle somme, au taux de 9 livres 10

sols le marc d'argent, valeur de 1418, représentait, en 1761, à peine

12,234 livres capital; 3° que la totalité des biens de Nicolas Flamel,

à son décès, pouvait s'élever à 1197 livres tournois de rente, ou

4,596 livres de rente, autrement 92,000 capital, valeur de 1761. De

ces faits, solidement établis, l'abbé Villain put arguer plausiblement

qu'il n'y avait pas de nécessité de recourir au grand œuvre pour

expliquer la fortune de Flamel et de Pernelle; que l'économie notoire

des deux conjoints, particulièrement celle de l'époux, l'expliquait

suffisamment, surtout si l'on vient dire que Flamel, à son état

d'écrivain public, qui était fort lucratif à une époque où l'imprimerie

n'existait pas et où l'écriture était peu répandue, joignait, sans

compromettre sa piété, l'état de brocanteur de terrains et de rentes. A

l'égard des cinq maisons qu'il possédait, point de mystère encore, vu

que le prix est si peu élevé, soit des terrains, soit des matériaux,

soit de la main d'œuvre, vu qu'on bâtissait alors une maison, _dite

le grand pignon_, pour 200 livres parisis; vu que la belle maison

double qu'habitait ledit Flamel fut vendue, en 1428-36, pour prix et

somme de 20 livres parisis. A l'égard des fondations de rentes faites

en faveur de quatorze hôpitaux et de quatorze églises, pas plus de

mystère; car ces fondations ne dépassaient guère, l'une dans l'autre,

dix sols parisis. Enfin, pour ce qui concerne les constructions de

portail et de chapelle, il faut également renoncer au merveilleux,

attendu que Nicolas Flamel, écrivain juré, libraire et brocanteur,

était aussi architecte, et qu'il a bien pu construire ces édifices,

d'ailleurs très simples, avec les deniers des fidèles ajoutés aux

siens, ce que tout porte à croire. Ces raisonnenens nous paraissent

irréfragables; toutefois ils ne convainquirent pas tout le monde, et

des personnes, fort respectables du reste, et autorisées par leur

savoir, ne continuèrent pas moins à dire que Nicolas Flamel, et

Pernelle, sa femme, eurent le secret de la transmutation des métaux en

or. Pour punir leurs imitateurs, nous les condamnerons à lire trois

fois le livre de l'abbé Villain, qui, bien que judicieux et recherché

des amateurs, ne se lit pas commodément.

LES QUINZE JOIES DE MARIAGE

(OU LA NASSE),

Ouvrage très ancien, auquel on a joint le blason des Fausses

Amours (par Guillaume Alexis); le Loyer des Folles-Amours

(par Crétin); et le Triomphe des Muses contre Amour. Le tout

enrichi de remarques et de diverses leçons (par Le Duchat et

La Monnoye). _A la Haye_, chez A. de Rogissart. 1 vol. in-8.

M.DCC.XXXIV.

(1430-50-80--1595-96--1606-20--1734.)

Il faut remonter aux années 1430-1450 pour trouver la date de ce livre

plaisant et satirique, dont l'auteur, Antoine de la Salle, le même

qui a fait le roman du _Petit Jehan de Saintré_, était resté inconnu

jusqu'à la découverte que vient de faire de son nom un de nos savans

bibliographes de province. Les trois ou quatre éditions gothiques

qui en ont été faites, dans le XVe siècle, ainsi que celle de 1480,

in-fol., celle même de François Bossuet, publiée à Rouen, chez Raphaël

du Petit-Val, en 1596, et celle de 1616, sont devenues de la plus

grande rareté. La présente édition, qui est la meilleure jusqu'ici,

n'est pas aussi difficile à rencontrer, sans être toutefois commune,

à beaucoup près. Il est à croire, si l'ouvrage est de 1430, que nous

n'en avons pas le texte primitif, quelque ancien que ce texte paraisse

au lecteur moderne. Quant au dialecte, il est évidemment picard. C'est

donc, selon toute apparence, à un bel esprit de Picardie que les

apologistes du _Mariage_, au rang desquels nous tenons à nous placer,

doivent se prendre de cette maligne contre-vérité; néanmoins, comme la

sortie est amusante, nous ne ferons pas de querelle sérieuse au Picard

anonyme.

Il est donc vrai qu'il faut subir quinze joies dans le mariage, sauoir:

_La prime Joie_ si est quand le jeune homme est en sa belle

jouvence, et que, voyant les autres mariés tout esjouis, ce lui

semble, veut avoir chevance pareille, et, pour ce, epouse une

gente jouvencelle qui fait la sucrée, qui ne rêve que beaux

habits, joyaux, robe d'écarlatte ou de Malines, verd guai, menu

vair, chaperons et tissus de soie, et fait si bien que son pauvre

mari, ne pouvant payer, tombe en l'excommunication, et use sa vie

en languissant toujours, etant chu en pauvreté.

_La deuxième Joie_ est quand la dame d'un benoît homme, tant

richement accoutrée et belle qu'elle est, ou si elle ne l'est,

si pense elle l'être, se fait violenter soir et matin par sa

mère, ou par sa cousine, ou par sa commère, ou par le cousin de

sa commère, pour aller en assemblées, fêtes et pèlerinages, et,

en telle compagnie, se rit du benoît homme, écoute les galans;

reçoit et donne de beaux gages, tant que son mari use sa vie en

languissant toujours, pour être venu en jalousie et d'icelle en

cocuage.

_La tierce Joie_ est quand la femme, qui est jeune, après avoir

pris des dilectations, devient grosse, à l'adventure, non pas

du fait de son mari, et qu'icelui poure mari entre en souci,

de crainte qu'elle ne soit malade, et prend mille soins de la

grossesse, de l'accouchement, du baptême, du festoyement des

commères, qui mettent sa cave en désarroi, et se moquent de lui,

des relevailles, des nourrices, des autres cadeaux, et autres

peines èsquelles il use misérablement sa vie en languissant

toujours, pour être père putatif.

_La quatrième Joie_ si est quand celui qui est marié, tantôt neuf

ou dix ans passés, plus ou moins, est père de cinq ou six enfans,

ou plus, et, après avoir eu tant de males nuits, de labeurs,

soucis et maleuretés, qu'il en est mat et endurci comme un vieil

âne, il entend jà ses filles lui criant: _mariage! mariage!_ et

sa dame le tance verdement qu'il n'est point actif à faire valoir

son bien pour préparer les dots, et lui reproche une vieille

valise du temps qu'il servait à la bataille de Flandres, il y a

trente-cinq ans (la bataille de Rosebecque, en 1382). Alors le

pauvre homme va à trente lieues à une assise ou en parlement,

pour une vieille cause qu'il a, venant de son bisayoul, et est

bien déplicé d'avocats, sergens et greffiers, puis retourne en sa

maison, percé en sa chair par la pluie du ciel. Ores, sa dame le

réprimande, dont il ne trouve valets qui osent lui obéir, et s'il

se fâche, sa dame crie. Alors, son dernier né, Favori pleure, et

la mère bat de verges le poure petit. Lors le prudhomme lui dira:

«Pour Dieu! madame, ne le battez pas!» Mais la chambrière lui

répliquera: «Pour Dieu! monsieur, c'est grand'honte à vous que

votre venue en la maison ne cause que noise.» Ainsi use sa vie,

en languissant toujours, le prud'homme.

_La cinquième Joie_ si est quand le bon-homme qui est marié à

femme de plus grand'lignée, ou plus jeune que lui, se tient pour

honoré de ce que Dieu lui fit la grâce qu'il la put avoir; et

si la dame ne le lairra mie approcher qu'elle ne lui die: «_Mes

parens ne m'ont point donnée à vous pour me paillarder._» Elle

ne lui fera bon visage que pour en tirer aile ou pied, et si,

aura un bon ami à qui elle fera montre des secrets d'amour,

et plusieurs petites mélancolies, dont sa mère et Jeanne, sa

chambrière, auront le secret; et, à la fin, le bon-homme saura

tout, de quoi il usera sa vie en languissant toujours, et finira

ses jours miserablement.

_La sixième Joie_ est quand la dame de l'homme qui est marié a

des caprices, et que, faute de vouloir manger seule avec son

mari, elle fait la malade. Alors le mari se met en quête de

convier quatre hommes d'état, et eux venus au dîner, la dame

n'a rien fait préparer, et a envoyé ses valets qui d'un côté,

qui d'un autre. Il demande du linge de table pour le couvert.

On lui répond qu'on n'a pas les clefs, et que le linge de hier

suffit. «Vraiment m'amie, fait-il, je ne saurais me gouverner

avec vous.»--«_Ave Maria_, fait-elle, vous gâtez tout, et encore

ne puis-je avoir une heure de patience.» Ainsi demeure le mari en

tourmens, et finit misérablement ses jours.

_La septième Joie_ si est quand le marié d'une très bonne femme

et bonne galoise (réjouie) lui a donné grand contentement,

et a vécu heureusement avec elle, jusqu'à temps que veigne à

s'appercevoir le bon-homme que tout son bien s'en va en dépens,

au confesseur, aux moines d'abbayes, aux voisins, aux commères.

Un sien confident l'avertit du train; mais la dame trouve moyen

de donner le confident pour un traître suborneur qui l'a voulu

paillarder, dont le bon-homme continue à se ruiner en confiance,

et finit misérablement ses jours.

Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus · 第 12 / 43 段