renvoyant, pour ses ancêtres, à M. Dutens, qui les a rapportés[35];
car, grâce à lui, nous avons la généalogie historique de ces
héros fabuleux, pour compléter la généalogie fabuleuse de bien des
personnages historiques. Meliadus fut donc père de l'immortel Tristan
de Leonnoys, lequel fut père d'Isaïe le Triste, lequel a aussi son
roman[36]. Quant aux armoiries de Meliadus, on les trouve gravées dans
le livre très rare de _la Devise des armes des chevaliers de la Table
ronde_, imprimé à Lyon, in-16, par Benoît Rigaud, en 1590. C'est là que
nous avons appris que messire Palamedes portait _Echiqueté d'argent et
de sable, de six pièces_; armoiries des anciens Beaumont du Vivarais,
éteints en 1435, chez les Beauvoir du Roure. Rien n'empêche donc (au
cas que messire Palamedes ait existé) que celui qui écrit ces lignes
n'en descende par les femmes; et pour peu que ce Palamedes descendît,
à son tour, du Palamède qui inventa les échecs au siége de Troie, cela
nous ferait une lignée fort passable: ce sont de belles choses que les
origines!
[35] Tables généalogiques des héros de romans, avec un catalogue
des principaux ouvrages en ce genre, par Dutens. _Londres_, 1798,
in-4, 2e édition, augmentée.
[36] Voir dans la Croix du Maine, Isaïe le Triste, imprimé à
Lyon, in-4, par Olivier Arnouillet.
BEUFVES DE HANTONNE.
L'Histoire du noble tres preux et vaillant chevalier Beufves
de Hantonne et de la Belle Iosienne sa Mie, comprenant les
faicts chevalereux et diverses fortunes par lui mises à fin
à la louange et honneur de tous nobles chevaliers, comme
pourrez veoir puis apres. Nouuellement imprimé à Paris. On
les vend à Paris, en la rue Neufve-Nostre-Dame, à l'enseigne
Saint-Nicolas, par Jean Bonfons (1 vol. goth., in-4, _s. d._,
vers 1530)[37].
[37] La première édition de ce livre, également gothique (s. d.),
1 vol. in-fol., Antoine Vérard, n'est pas plus rare que celle-ci
de Jean Bonfons.
Le début de ce curieux roman, écrit avec beaucoup de naturel, n'est pas
fait pour engager les vieux chevaliers, tout vaillans qu'ils sont, à
épouser de jeunes et belles filles, quelque nobles qu'elles soient.
Huy de Hantonne, en son vieil âge, vit la fille d'un noble homme et
_de grant lignage_, et tant belle la vit, qu'il l'_Espousa, voire
coucha avec elle, et luy engendra ung beau fils, lequel sur fonds de
baptême fut appelé Beufves_. Iceluy enfant fut bien venu, bien pansé
et nourri; mais le père n'en put avoir d'autre de sa dame tant belle,
jeune, et amoureuse et frisque. Cette belle dame voyant son seigneur
vieil, afféti, débile, au regard qu'elle ne querroit que esbattemens et
joyeusetez par sa monition de jeunesse qui la gouvernoit, se leva un
matin d'auprès de son seigneur pour ce que lui sembloit que son temps
y perdoit, _tout ainsi que cellui que on faict coucher sans souper_;
elle se laça gentement, _en maniant son sein, qui gentement estoit
fait_, prit un miroir, y admira sa beauté, et puis faisant venir un
escuyer de confiance, le pria, ainsi qu'il estoit loyal et affectionné,
de mettre en la viande du comte Huy aucuns poisons, ce qu'il fit, et
le comte Huy mort, la belle et frisque dame se trouva libre d'espouser
un moult vaillant et jeune chevalier, nommé Doon de Mayence. Le jeune
Beufves, bien qu'encore enfant, fit de grands reproches à sa mère,
qui le voulut occire tôt; elle se résolut toutefois à l'envoyer tant
seulement en estranges pays. Voilà donc Beufves transplanté en Arménie.
Josienne, la fille du roy, tant belle et généreuse, l'arma chevalier
et en devint éprise; elle refusa pour lui la main du roy Dannebus. Une
guerre s'ensuivit. Beufves, vainqueur du roy Dannebus, tomba pris dans
les fers de Brandimont de Damas, où il resta sept ans. Pendant cette
captivité, Josienne fut mariée, malgré elle, à un roy sarrazin nommé
Pygnorin de Montbrant (ce qui est un joli nom d'Arabe); mais Beufves,
conduit miraculeusement par le romancier et par l'amour, n'est pas
plutôt sorti des prisons de Brandimont de Damas, après l'avoir tué,
qu'il retrouve sa chère Josienne, l'emmene, malgré son accident avec
le seigneur sarrazin, passe la mer avec elle, et arrive avec elle à
Cologne, pour y tirer vengeance du successeur de son père, Doon de
Mayence[38]. Il laisse, un petit, Josienne seule pour vaquer à ses
affaires de vengeance; mais, pendant ce temps, le bruit de sa mort
s'étant faussement répandu, ne voilà t-il pas que l'évêque de Cologne
s'ingère de forcer le mariage de Josienne avec un sien neveu; c'est
comme une fatalité. Cependant Beufves de Hantonne triomphe de Doon de
Mayence, cela va sans dire. Il lui coupe le chef, très bien; il met sa
vilaine mère en religion, encore mieux; enfin il épouse une troisième
fois Josienne, sa mie. Si ce n'est pas là de la coustance, je le
donne en dix à d'autres. Le roman devrait finir ici, en bonne règle;
mais l'unité d'action n'est pas le faible ou le fort de nos vieux
romanciers. Il faut encore que le lecteur essuie mille aventures, un
voyage en Angleterre, une séparation nouvelle et fortuite de Josienne
et de son époux, un mariage fortuit de cet époux avec la reine de
Cynesse, une merveilleuse réunion de Beufves et de Josienne. Finalement
Beufves de Hantonne marie son fils Thierry avec la reine de Cynesse
pour se débarrasser d'elle, retourne en Arménie, y trône avec sa mie,
se bat avec les Sarrazins, abdique en faveur de Thierry, son fils très
cher, et se fait ermite; après quoi le roman s'arrête avec le 75e
chapitre.
[38] Le président Bonhier possédait, en manuscrit, un poème sur
Doolin de Maïence, qu'il attribuait à li roi Adenès. Peut-être le
sujet de ce poème rentre-t-il dans celui de Beufves de Hantonne,
ou même ne fait-il qu'un avec lui, sous un autre titre.
L'original de ce roman est certainement un poème français, du même
titre, dont l'auteur est inconnu, mais, qu'à son style, la Croix
du Maine et Bernard de la Monnoye, d'accord avec les rédacteurs du
_Catalogue de la Vallière_, jugent avoir écrit vers l'an 1200[39]. Ce
poème, de 10,600 vers de 10 pieds, n'existe qu'en manuscrit. Il fut,
très anciennement, mis en rimes italiennes, et le roman que nous venons
d'extraire en est une traduction plus ou moins fidèle, probablement
faite, vers l'an 1500, sur l'italien. Les deux poètes et le prosateur
sont restés sous le voile de l'anonyme jusqu'ici.
[39] Voici un échantillon de la poésie de l'original français,
d'après deux citations insérées dans le catalogue de la
Vallière, 1re partie, tome 2, pages 158-603 et suivantes. Ces
citations sont prises du début et de l'épilogue:
Oies signor por Dieu le Creatour
Boines cauchons ains noistes millor
Cest de Guion a la fiere vigour
Qui de Anstone tient la terre et l'onour
Viens fu li dus si sist moult grant Foulour
Car bele dame prist et iouvene a oisour
Puis en morut a deul e a doulour
Beuves ses fiez qui tan ot grant valour
En fu menes en tere paienos
Car de sa mere fu pris en tel haour
Sa mort jura coirent li plus sour
Ele voloit prendre autre signour
En ame ot un felon traitour
Do de Maïenche i meauvais boiseour, etc., etc., etc.
Quant Beuves ot ses III fieus corones
Et dans sabaut richement asenes
Beuves entra sor la mer en ses nes
Et esra tant que il fu arives
En cele tere ou Ihesus Crist fu nes
Dont il etoit rois et sire clames
Grant joie en fit et ses riches barues
Et yosiane dont il estoit ames
La tere tint et vesqui plus asses
Tant par fu preus vaillans et alosses
Qui sor païen conquist IIII chites
Toute la tere environ et en les
Quant il morut et il fu trespasses
Beuves ses fieus en fu roi corones
Dieus l'ama moult si voir qu'il fu nes
Et en la crois travelles et penes
Nous otroit il par ses saintes bontes
Qui en paradis puissions estres boutes
Amen amen de par Dieus en dires, etc., etc., etc.
MILLES ET AMYS.
L'Histoire des nobles et vaillans chevaliers nommez Milles
et Amys, lesquels en leur vivant furent plains de grandes
proesses. On les vend à Paris, en la rue Neufve-Nostre-Dame, à
l'enseigne Sainct-Nicolas, par Jean Bonfons (1 vol. goth., _s.
d._ (vers 1530), in-4, très rare, ainsi que la première édition
de ce livre, également gothique, _s. d._, in-fol. _Paris_,
Antoine Vérard.)
(1200-1500-1530.)
Ce Roman est un constant hommage rendu à l'amitié, dans la personne
de deux chevaliers, nés le même jour, dans le même pays, avec des
traits et des formes semblables, des sentimens, des caractères pareils,
sous une étoile commune. L'auteur commence d'un style édifiant. «Pour
l'honneur et révérence de la Trinité et de la court célestielle de
paradis, moi confiant l'infusion du benoît Saint-Esprit, lequel donne
et influe sa grâce où il lui plait, ay entrepris d'escrire une histoire
des faicts advenus à la louange de deux vaillans chevaliers nommez
Milles et Amys.» S'ensuivent 114 chapitres surchargés d'aventures,
dont voici l'aperçu plutôt que le précis. Anceaume, comte de Clermont
en Auvergne, au temps du roi Pépin, n'ayant point d'abord d'enfans
de sa belle et saincte dame et chère épouse, a formé le vœu d'aller
avec elle en Terre-Sainte au cas qu'elle engendrât d'un fils, ce qui
advient, et ce fils est nommé Milles. En même temps un garçon, tout
pareil, naissait au sénéchal d'Auvergne, qui lui donne le nom d'Amys.
Le comte Anceaume, heureux de sa géniture, songe à satisfaire son
vœu, non toutefois sans consulter premier un nécromancien sur les
destinées de son fils, à cause de certain signe que l'enfant avait
apporté sur une main. Le nécromancien ayant prédit prospérité, gloire,
conquête, etc., le comte Anceaume et sa femme s'embarquent pour la
Terre-Sainte, laissant aux soins dévoués de quelques serviteurs la
garde et l'éducation première du petit comte Milles. Tempêtes, isle
déserte, la comtesse Anceaume, séparée de son mari par cas fortuit,
griffon vaincu, arrivée du comte tout seul en Syrie, baptême du roi
d'Antioche, amour subit de la reine d'Antioche pour le comte Anceaume,
le roi d'Antioche aussitôt après son baptême ayant disparu, ce qui
advient fort à propos. Cependant qu'advenait-il au petit comte Milles?
Il lui advenait que le comte de Limoges, profitant de l'absence des
parens, menaçait, poursuivait son enfance, chassait ses tuteurs, et
le contraignait à demander l'aumône, conduit par sa nourrice, avec le
petit Amys. L'enfant précieux se tire néanmoins d'affaires; il grandit,
il se fait adulte, il devient amoureux et amant favorisé de la belle
Flore, fille du duc de Bourgogne, lequel trouve le jeu mauvais et le
met en prison. Sortir de prison, rejoindre son jeune camarade, et
partir pour Constantinople avec lui n'est pas une affaire. Voilà donc
Milles et Amys à Constantinople, où le premier retrouve sa mère et
tombe épris de la fille de l'emperière, appelée Jadoine la Belle. Siége
de Constantinople formé par le soudan d'Acre. Milles et Amys, suivis
des Chrétiens, soutiennent l'effort des assiégeans, les repoussent, et
font deux de leurs rois prisonniers. Dans cette occurrence, l'emperière
ne pouvait pas moins que de s'éprendre d'amour pour Milles, et d'être
jalouse de Jadoine, sa fille, qu'elle met d'abord en prison, pour l'en
tirer bientôt et la promettre en mariage à son cher Milles, si mieux
l'aime. Milles est fait maréchal de Constantinople; il sort contre
les Païens, et, tombé dans leurs mains, est, sans retard, délivré
par le vaillant Amys aidé du roi Danebron. Milles ayant eu le choix
de l'emperière ou de sa fille Jadoine, choisit Jadoine, l'épouse,
et, libre de tout souci à Constantinople, part pour l'Auvergne, dans
le dessein de se venger du comte de Limoges. Arrivé en Limousin, il
desconfit son ennemi, l'occit, et, par occasion, fait prisonnier
le duc de Bourgogne. On se souvient ici de la belle Flore, fille
de ce duc. Milles la connaissait bien pour un trésor; il l'a fait
épouser à son cher Semblant, le chevalier Amys; mais pendant qu'il
était ainsi occupé en France (on ne peut pas être partout), voilà
qu'il arrive malencontre à Constantinople. Les Païens le prennent,
et brûlent Jadoine toute vive. Milles, sur cette affreuse nouvelle,
accourt en Terre-Sainte, assiège, prend la ville d'Acre et délivre
son père Anceaume, qui, à son insu, s'y trouvait captif. Captif,
est-ce bien le mot? Le comte Anceaume sent bien le renégat; car, à
peine délivré par son fils, il devient le vengeur du soudan d'Acre,
et se met à combattre les Chrétiens, que dis-je? son propre fils (à
la vérité, sans le reconnaître); il le reconnaît toutefois, ce fils,
au moment de l'occire. Alors grande effusion de cœur. Le père, la
comtesse sa femme, le fils, le fidèle Amys et le sénéchal d'Auvergne
quittent alors, tous ensemble, cette malheureuse terre de Syrie, et
regagnent l'Auvergne. Le comte Anceaume et sa femme trépassent peu
après. Milles, devenu comte de Clermont, vient à Paris faire hommage
de son fief à Charlemagne. Etant veuf, il se permet d'aimer Belissant,
la fille de l'empereur; il était prédestiné à charmer les filles des
empereurs d'Orient et d'Occident. Milles, traversé dans ses nouvelles
amours, s'en va guerroyer en Frise. De retour à Paris, il charge
son fidèle Ménechme de combattre, à sa place, le perfide chevalier
Hardres, qui avait dénoncé ses amours à Charlemagne, attendu qu'il
a juré à Belissant de ne point le combattre lui-même. Amys accepte
la proposition, et occit son adversaire dans un combat à outrance.
Alors l'empereur charmé de tant de valeur, et croyant, à cause de
la ressemblance, que c'est Milles qui a vaincu, donne sa fille au
vainqueur. Amys court aussitôt chercher Milles et lui remet Belissant.
Voilà un généreux ami, qui se bat et se marie par fidéi-commis, à
charge de rendre à qui de droit la femme et les lauriers qu'il a
gagnés. Là dessus Milles et Amys vont visiter le Saint-Sépulcre, à
Jérusalem, et ce n'est pas chose facile de les suivre dans la nouvelle
série d'aventures qui s'offre à eux, et se termine par la mort
simultanée des deux héros, occis par Ogier le Danois, à leur retour de
Longobardie, sans que, pour cela, le Roman finisse. 50 chapitres, de
compte fait, défilent encore sur leur tombeau; et c'est Charlemagne,
Ogier le Danois, Florisset, le roi Gloriant, Lubias la Mauvaise, ou
plutôt la Folie qui, le plus ordinairement, en fait les frais. En
somme, ce Roman n'est pas au rang des meilleures productions du genre;
son extrême rareté fait son plus grand prix; mais aussi quelle rareté!
On lit, à son sujet, dans le catalogue de la Vallière, 1re partie, tom.
II, page 623, la note suivante:
«Ce Roman est la traduction en prose, faite par un inconnu, d'un Roman
en vers, ou plutôt d'une partie du Roman de Jourdain de Blave, ou
Blaives, ou Blayes, dont on n'a pu découvrir l'auteur. Du Verdier, qui
en parle, page 779 de sa bibliothèque française, dit seulement qu'il a
été imprimé à Paris et à Lyon, sans dire quand, par qui, ni sous quelle
forme. M. Du Cange l'a cité dans les _Prolégomènes de son Glossaire de
la basse latinité_, page C.XCIV.»
LI JUS ADAM, ou DE LA FEUILLIÉ,
ET
LI GIEUS DE ROBIN ET MARION;
Par Adam de la Hale, dit le Bossu d'Arras, précédé du GIEU
DU PÉLERIN, avec des Observations préliminaires et deux
Glossaires, par M. de ***, éditeur; impr. sur deux _Ms._ de
la bibliothèque de la Vallière, des..... et XIVe siècles,
exactement copiés. _Paris_, Firmin Didot, 1822-29, in-8, et
insérés dans les tom. 2e et 6e des Mélanges de la Société des
bibliophiles français.
(1260-82-1822-29.)
C'est à ces Pastorales d'Adam de la Hale, où la musique se trouve
parfois mêlée à l'action, ainsi qu'au miracle de Théophile, par
Rutebeuf, et au jeu de Saint-Nicolas, par Jean Bodel, autrement à nos
trouvères et au règne de saint Louis, qu'un philologue, aussi instruit
que modeste, a cru nouvellement devoir faire remonter l'origine de
notre théâtre. M. de Roquefort est même allé plus loin, en voyant, dans
le Fabliau d'Aucassin et Nicolette, dont le grand d'Aussy nous a donné
l'extrait, et qui date du XIIe siècle, la première aurore de la scène
française. Tout en respectant la véritable et solide érudition, nous ne
renonçons pas à juger les conclusions qu'elle tire de ses recherches,
et nous oserons révoquer en doute la vérité de cette assertion, que
notre théâtre remonte au temps de saint Louis, parce que, parmi les
premières productions de l'idiome français, se rencontrent cinq ou six
historiettes et un miracle dialogués, qui furent débités à la cour et
dans quelques châteaux de seigneurs contemporains. Pourquoi ne pas
citer aussi la fête des fous, qu'Eudes de Sully, évêque de Paris,
fit cesser, dans son église, en 1198; les disputes ou jeux mi-partis
de la cour d'amour; les récits érotiques des troubadours provençaux;
les chansons des jongleurs des empereurs Frédéric Ier et Henri II; ou
même les tours, batelages et danses des Histrions, chassés, en 789,
par Charlemagne, à cause de leur libertinage? A ce compte, le Théâtre
Français, se rattachant bientôt, sans lacune, au Théâtre Romain, comme
celui-ci au Grec et le Grec à Thespis, aurait une généalogie digne des
Dictionnaires héraldiques. Il faut s'arrêter, nous semble-t-il, dans
le chemin des origines, et faire comme Chérin, lequel aux gentilshommes
s'annonçant comme pouvant franchir en princes le terrible défilé de
la première croisade, demandait d'abord l'extrait de baptême de leur
père, puis celui de leur aïeul; et qui arrivé ainsi, sans encombre,
d'extraits de baptême en contrats de mariage, et de contrats de mariage
en testamens, jusqu'au point où nécessairement les actes défaillent,
dédaignait les misères de la conjecture et de l'analogie, pour solder
le compte par ces mots francs et sévères: _noble et auteur inconnu_.
A proprement parler, nous n'avons point de théâtre avant Charles VI,
c'est à dire avant 1370 ou 1380; car c'est à cette époque seulement
que le génie naturel à tous les peuples d'imiter, par la parole et
par le geste, les actions qui frappent le plus leur imagination, de
représenter les sentimens qui les animent, prit chez nous une forme
réelle et constante, et devint, par le triple concours des auteurs, des
acteurs et du public, un des établissemens de la société, un véritable
pacte formé pour son instruction et son amusement, sous la surveillance
de l'autorité. Ce n'est donc pas comme premières fondations de la scène
française, sur laquelle ils n'eurent aucune influence probable, que
_les jeux_ d'Adam de la Hale, dit le Bossu d'Arras, nous occuperont
quelques instans dans ces analyses, mais simplement en leur qualité
d'essais dramatiques isolés, qui ne sont pas moins curieux par leur
naïveté, par leur âge, pour n'avoir point l'importance qu'on leur a
voulu donner. Le plus ancien de ces jeux d'Adam de la Hale passe pour
être celui de la _Feuillié_, qui, étant souvent écrit dans les patois
picard et flamand, offre de grandes difficultés à la lecture, et paraît
avoir eu pour objet de faire l'histoire du poète. Bien que l'action en
soit à peu près nulle, et ne présente guère qu'une conversation entre
Adam lui-même, maître Henri, son père, et quelques bourgeois d'Arras,
il n'est pas dépourvu d'intérêt pour nous, par le tableau des mœurs
qu'il retrace; et l'éditeur nous apprend qu'il amusait beaucoup la cour
de saint Louis. Maître Henri s'y répand en invectives contre le pape,
au sujet des rigueurs qu'Alexandre IV, en 1260, venait de déployer
contre les prêtres mariés à des veuves. «_Comment_, dit-il, en vers de
huit pieds, _ont prélas l'avantage d'avoir fames à remuier, sans leur
privilège changiez_, et _un clers si pert sa franquise, par épouser en
saincte église fames qui ait autre baron_?» On va voir sur-le-champ
comment Adam de la Hale était intéressé dans cette affaire; car nous
ne dirons rien de plus de ce jeu, sur lequel le grand d'Aussy laisse
peu de choses à dire, pour venir au _jeu du pèlerin_, qui sert comme
de prologue au _jeu de Robin et de Marion_, en faisant connaître les
particularités de la vie de notre trouvère. Le Bossu d'Arras entra
donc d'abord dans les ordres sacrés; puis il se maria par amour;
puis, s'étant séparé de sa femme, il reprit l'habit ecclésiastique,
s'attacha au duc d'Alençon, que Philippe le Hardi envoyait au secours
du duc d'Anjou, roi de Naples; et enfin mourut, en 1282, dans cette
ville, où il composa le _jeu de Robin et de Marion_, pour réjouir cette
cour française. PERSONNAGES DU JEU. Marions ou Marotte; li chevaliers
Gautiers, Baudons, Péronelle, Huars; li Rois, Perrette, Warniers et
Rogans. Quoique le grand d'Aussy ait donné une traduction de ce jeu
dans ses Fabliaux, on ne sera peut-être pas fâché d'en lire ici une
courte analyse; la voici donc. Marions est aux champs seulette, et
chante:
Robins m'aime, Robins m'a,
Robins m'a demandée, si m'ara.
Robins m'acata cotele (m'acheta)
D'escarlate bonne et bele,
Souskanie et chainturele,
A leur y va
Robins m'aime, Robins m'a,
Robins m'a demandée, si m'ara, etc., etc., etc.
Survient un chevalier qui tâche de la séduire, en lui promettant, tour
à tour, des oiseaux, un âne, un héron, etc., etc. Marions le repousse
au nom de Robins et se gausse de lui. Le chevalier s'en va; Robins
arrive; Marions lui conte tout. Les deux amans se mettent à manger côte
à côte; mais l'idée du chevalier empêche Robins de manger; il cherche
à se distraire en amusant son amie, saute, court, danse devant elle
et va chercher des voisins pour les mieux égayer, gros Bourdon, par
exemple, le joueur de musette, Baudon et Gautiers. Par malencontre,
avant que la compagnie soit venue, le chevalier revient; il est plus
pressant. Marions lui dit: «_Sire! vous me feriez surprendre; alez
vous ent_, etc., etc., _j'oy Robins flagoler au flagol d'argent_.»
Robins, sur ces entrefaites, a blessé le faucon du chevalier. Le
chevalier rosse Robins. Marotte se précipite au secours de son ami. Le
chevalier enleve Marotte en croupe sur son cheval. Robins pleure et
n'ose courir. Cependant les voisins sont arrivés; mais comme ils ont
peur, ils se cachent derrière un buisson, d'où ils voient Marion se
débattre. Le chevalier la presse et lui promet encore un _bel oiseau
de rivière_. La fidèle Marion préfère _le fromage cras de Robins_.
Alors le chevalier la laisse; et elle appelle aussitôt Robins, qui
sort de sa cachette pour l'accoler devant Baudon. Surviennent d'autres
amis de Robins, suivis de Péronele. La troupe se prend à folâtrer. On
joue au jeu de _Saint-Coines_: puis Marion trouve _ce jeu trop lais_.
Gautiers propose _de faire un pet pour s'esbatre. Fi! Gautiers!_ dit
Robins, _que devant Marotte ma mie, avez dict si grant vilenie_. Tout
balancé, on joue au jeu des rois; on compte jusqu'à dix à la main
chaude: Baudon est roi. Le roi fait diverses questions; il demande à
Robins _quant une wake naist, à quoi il sçai qu'ele est femele_. Robin
a honte, et se résout à conseiller au roi de _lui regarder au cul_.
Sur quoi le roi lui commande de baiser Marion, ce que celui-ci fait si
lourdement, que Marion lui dit _qu'il pese autant qu'un blos_. Le roi
demande à Huart quelle viande il aime le mieux, Huard dit que c'est
_bons fons de porc pesant et gras_. Le roi demande à Perete qu'elle est
la plus grande joie qu'elle ait goûtée d'amour? Perete répond que c'est
quand ses amis lui tiennent compagnie aux champs, avec ses brebis; et
Gautiers lui dit _qu'ele ment_: il a raison. Le roi demande à Marotte
_combien ele aime Robins_; Marotte répond _qu'ele l'aime d'amour si
vraie, qu'ele n'aima jamais tant brebis qui ait agnelé_; la compagnie
trouve que c'est beaucoup dire. Gautiers s'offre en mariage à Perete,
et lui fait l'énumération de ses richesses. _Il a ronchi traiant, bon
harnas_, et _herche et carue, houche et sercot, tout d'un drap, avec
une rente qu'on lui doit de grain sur un moulin à vent_, et _une vake_.
Perete refuse, _car_, dit-elle, il y _aurait bataille entre lui et mon
frères Guiot, vu qu'ils sont deux sots_. Là dessus, gros rire, et on se
fouille les poches pour en tirer victuailles à manger ensemble. Robin
veut aller _querir un gros et gras capon, qu'il mangera avec Marotte et
la compaignie, bec à bec_. Survient le berger Warniers, tout triste de
ce que _Mehales, sa mie, s'est déchute avec un prêtre, on dit_, à quoi
Rogans répond: _en nom Dieu! Warniers, bien puet estre, car ele i aloit
trop sovent._ Warniers se console; on mange, on danse, et Robin touche
dans la main de Marion, qui lui donne sa foi. C'est ainsi que le jeu
finit ou commence.