et de plus, à notre avis, injuste à l'égard du Meliadus, qui, selon
lui, _traduit du latin de Rusticien de Pise, vers la fin du_ XIIe
_siècle, mérite à peine un souvenir_. Il y a, dans ces paroles, autant
d'erreurs que de mots, sauf la date, laquelle nous semble bonne,
encore qu'une autorité, bien autrement imposante que celle de Chénier
sur cette matière, ait dernièrement imprimé[30] que notre Rusticien
de Pise écrivait en 1298. M. de Tressan, qui fait fleurir à tort le
même Rusticien de Pise en 1120, tombe dans la même erreur que Chénier
quant à la langue dont se servait cet auteur. Il écrivait en latin ses
_Histoires de la Table ronde_, avance-t-il, et Luce de Gua, parent
de Henri Ier d'Angleterre, les traduisit en langue romane, par ordre
de ce prince; il n'y a rien de plus faux que ces assertions; mais ce
n'est pas tout encore. Bernard de la Monnoye lui-même, qui, lui,
regardait les choses de près, établit, dans son _Commentaire_ sur
la bibliothèque française de La Croix du Maine et du Verdier, que
Rusticien de Pise traduisit Meliadus, du latin en français, par ordre
d'Édouard IV d'Angleterre, mort en 1483; et il voit cela dans le
prologue du _translateur_ qui dit tout le contraire, et il ajoute que
par cette expression _translaté du latin_, il faut entendre _translaté
de l'italien_. Quelles inconcevables méprises! Essayons de rétablir la
vérité sur ses bases, sans recherches savantes, en faisant simplement
attention à ce que nous avons sous les yeux, à commencer par les
accessoires pour finir par le fond.
[30] La _Dissertation sur Marc-Pol_, lue à l'Académie des
Inscriptions, le 30 novembre 1832, que nous rappelons ici, a
parfaitement démontré que le _Voyage du Génois en Arménie_ fut
d'abord rédigé en 1298, par un Rusticien de Pise; mais ne peut-il
y avoir eu deux auteurs de ce nom et de la même famille? Celui
qui translata les gestes de la _Table ronde_ était certainement
contemporain de Luce du Gua, de Gaces li Blons, de Gaultier Map,
de Robert et Helys de Borron, qui translataient, comme lui sur
l'ordre de Henri II d'Angleterre, mort en 1189. A la vérité,
quelques auteurs, entre autres les rédacteurs du catalogue de la
Vallière, ont prétendu que Meliadus fut demandé à Rusticien par
Henri III, mort en 1272; mais ces rédacteurs, qui conviennent
en même temps que Rusticien était contemporain de Luce du Gua,
de Robert et Helys de Borron, se sont ainsi réfutés eux-mêmes,
puisqu'il est avéré que ces derniers vivaient sous Henri II.
1°. Rusticien de Pise, le translateur, ce père des romans de la _Table
ronde_, en prose romane-française, comme Robert Wace, dans son poème
du _Brut_, comme, après lui, Chrétien de Troyes, dans les poèmes
du _Graal_, du _Lancelot_, du _chevalier au Lion_, du _chevalier à
l'Épée_, du _Perceval_, etc., comme, plus tard, Girardin d'Amiens, dans
un autre Meliadus[31], furent les pères de l'épopée bretonne, Rusticien
de Pise traduisit Meliadus par ordre et sous le règne de Henri II,
Plantagenet, mort en 1189;
2°. Il traduisit ses récits chevaleresques, on plutôt il les compila
sur des textes _latins_ et non _italiens_;
3°. Son Meliadus, quoique fort inférieur à sa touchante _Histoire de
Tristan de Leonnoys_ et de _la reine Yseult_, dont l'Arioste a si bien
profité, est pourtant rempli d'imagination et d'intérêt.
[31] Girardins d'Amiens vivait en 1260. Il écrivait sous
l'inspiration et à la requête d'une grande dame, suivant l'usage
du temps. Alors tout poète, tout romancier avait son patron.
Nous avons vu quel était celui de Robert Wace et de Rusticien;
Chrétien de Troyes suivait Philippe d'Alsace, comte de Flandre,
mort en 1191, Menessier, une Jeanne de Flandre, et ainsi des
autres. Claude Fauchet place Girardins le 94e dans la liste de
127 poètes antérieurs à 1300, qu'il a donnée dans ses origines de
la langue française. Voici le début du Meliadus en vers:
Girardins d'Amiens qui plus n'a
Oi de ce conte retraire,
N'y voet pas mensonge attraire,
Ne chose dont il fut repris;
Ains com a la le conte apris,
L'a rymé au mieulx qu'il savoit, etc., etc.
Ce poème n'a jamais été imprimé: il existe en manuscrit dans
la bibliothèque royale. Il ne faut pas croire qu'il soit la
traduction du Meliadus de Rusticien, et encore moins le confondre
avec un troisième Meliadus, chevalier de la Croix, fils de
Maximien, empereur d'Allemagne, traduit du latin en français par
le chevalier de Clergé, et imprimé à Lyon, en 1534, par Pierre
de Sainte-Lucie, 1 vol. goth. in-4. Girardins d'Amiens était
contemporain et collaborateur de li roi Adenès, dont on vient
d'imprimer le poème de _Berte aus grans piès_.
Pour éclaircir le premier de ces trois points, lisons le second des
deux prologues du _Meliadus_ en prose, lequel est de Rusticien; nous
y voyons qu'il a _translaté le présent livre, du latin en langage
françoys, à la requeste du roy Henri, lors regnant_. Il y remercie
_la Saincte-Trinité_ de ce qu'elle lui a laissé le temps d'achever le
livre _du Brut_ (par où l'on voit que si Robert Wace est l'auteur du
_Brut_ rimé, Rusticien l'est, à la même époque, du _Brut_ en prose,
fait incident qui a son importance, et peut modifier bien des disputes
anciennes et modernes sur la préséance des vers sur la prose, et de la
prose sur les vers; en prouvant que, souvent, sous les auspices des
princes éclairés, passionnés pour la chevalerie, poètes et prosateurs
furent appelés à ressusciter les anciennes traditions chevaleresques
ensevelies dans les vieilles chroniques, et travaillèrent sur les
sources mêmes sans que la prose des uns fût calquée sur les vers
des autres, ni les vers sur la prose). Le translateur de première
origine demande ensuite à _la Saincte-Trinité_ la même faveur pour son
dessein d'extraire, de la matière du _Sainct-Graal_, le présent livre
de _Meliadus, encor qu'aucuns preudhoms clers se sont ja entremis
de translater certaines parties du Graal latin en langage françoys,
premier messire Luce du Jan (du Gua), qui aussi translata en abrégé
l'Histoire de monseigneur Tristan; après, messire Gaces li Blons,
parent au roy Henri, et qui devisa l'Histoire de Lancelot du Lac;
messire Robert de Borron et messire Hélyo de Borron_. Il est d'autant
plus engagé à satisfaire le roy Henri, que, _pour son livre du Brut,
il en a ja reçeu deux beaux chasteaux_. Il ne parlera pas de Lancelot,
_messire Gaultier Map_ en ayant parlé suffisamment, ni de Tristan,
dont il a parlé assez lui-même, dans _le Brut_; _il commencera de
Palamedes_. Cela, dit-il, commence _du roy Artus et de l'expulsion des
Romains du royaume de Logres_ (autrement nommé Angleterre).
Nous le demandons, est-il raisonnable de voir ici deux rois Henri, l'un
qui serait Henri II, et l'autre Henri III! Si Rusticien eût écrit à la
requête de Henri III, il n'eût pas manqué de distinguer cet Henri de
celui qui était parent à Gaces li Blons, lequel, de l'aveu général,
est Henri II. Mais non, il ne distingue pas; c'est toujours du roi
Henri qu'il parle, comme s'il ne s'agissait pas de deux princes du
même nom; or, en trouver deux quand il n'en signale qu'un, n'est-ce
pas faire une supposition gratuite? Ce que l'on sait de ces deux
Henri sert à corroborer notre sentiment. L'un fut un grand prince,
et, comme tel, protecteur des lettres, les aimant, les cultivant,
et favorisant leurs disciples; l'autre fut un prince avare, cagot,
exacteur, ne songeant qu'à pressurer les Juifs de sa domination, et,
après eux, ses sujets nationaux; nulle part on n'aperçoit que ce
dernier ait eu le moindre souci des récits de chevalerie, tandis que
la vie entière du premier respire la générosité, la galanterie et
la guerre. Quant à ce que dit La Monnoye, que Rusticien écrivit par
l'ordre d'Édouard IV, mort en 1483, cela ne vaut pas une réfutation,
et tient à ce que ce savant, par une inadvertance qui ne lui est pas
familière, a confondu le second prologue qui, seul, est de Rusticien,
avec celui du translateur de deuxième origine (probablement Pierre de
Sala)[32], qui dit effectivement avoir travaillé par ordre d'Édouard
IV. Expliquons, à ce propos, nos expressions de _première et de seconde
origines_. Il ne faut pas les appliquer ici au langage, mais seulement
aux textes. Rien n'est plus rare que d'avoir le texte de 1re ou même
de 2e origine des écrits en prose. Comme ceux-ci étaient d'un usage
plus général, ils ont été sans cesse recopiés, abrégés, étendus, et
autant de fois altérés, suivant la marche progressive du langage; en
sorte que, se plaçant naturellement sous les presses, au moment de la
découverte de l'imprimerie, ils ont passé, ainsi falsifiés, dans la
circulation commune, pour s'y altérer de plus en plus, d'éditions en
éditions, depuis les premières d'Antoine Vérard, si belles et si rares,
jusqu'aux grossières éditions de Troyes, de 1720 à 1740, si laides,
et toutefois recueillies encore aujourd'hui dans les collections;
tandis que les écrits en vers, moins répandus et plus respectés, sont
demeurés patiemment intègres dans l'obscurité des manuscrits, attendant
de laborieux éditeurs qui les restituassent; fortune qui n'est venue,
pour les poèmes joyeux, qu'il y a 80 ans à peine, avec les Sinner, les
Barbazan, les La Ravallière, et pour les grands poèmes ou chansons de
gestes, que dans ces dernières années, avec d'habiles et spirituels
philologues, dont les noms seront tous les jours plus chers aux
amateurs des lettres françaises. Voyez le _Joinville_; Antoine Pierre
de Rieux n'avait pas suffi pour nous le faire connaître, en 1547;
encore moins peut-être Du Cange, en 1668; force a été qu'en 1761, MM.
Mellot, Sallier et Capperonnier fouillassent les anciens manuscrits de
la bibliothèque royale pour nous l'offrir. Ville-Hardouin fut encore
moins heureux. Blaise Vigenère, en 1565, l'avait défiguré; le manuscrit
flamand du Vénitien Contarini, imprimé à Lyon, en 1601, ne l'avait qu'à
demi restitué; l'édition de Du Cange, de 1657, plus près des originaux,
n'était pourtant point encore fidèle à la source; enfin, le respectable
dom Brial, digne continuateur de dom Bouquet, en 1822, épuisant
vainement ses efforts sur des manuscrits précieux, avoue que le texte
pur lui a échappé. Ainsi, pour connaître le texte pur du _Meliadus_ de
Rusticien, on ne doit pas s'en rapporter à notre édition, pas plus qu'à
celle de Galliot du Pré, de 1528; il est nécessaire, à qui veut, du
moins, s'en faire une idée plausible, de recourir, avec le savant que
nous aimons tant à citer, au manuscrit, n° 7544[33] de la bibliothèque
royale. Tout au plus notre édition reproduit-elle fidèlement le texte
du _Translateur_ de 1483. Mais nous voici bien loin de notre second
point, hâtons-nous d'y aborder.
[32] Pierre de Sala, écuyer de Charles VIII et de Louis XII, a
traduit, selon du Verdier, de rime normande en rime française,
le roman de Tristan de Leonnoys et de la reine Yseult, qui fut
retraduit et retouché, en 1566, par Jehan Maugin d'Angers, dit
le petit Angevin. Ne pourrait-il avoir également travaillé sur
le Meliadus, dont le sujet est comme l'avant-scène du Tristan?
Au surplus, la passion des romans de chevalerie s'était si fort
ranimée en France, par les expéditions aventureuses d'Italie,
que les écrivains se disputaient l'honneur de les reproduire,
et la matière ne manquait pas. Le supplément du Glossaire de
Du Cange contient une liste de 66 romans anciens. Le Catalogue
de la Vallière en présente 104 antérieurs à l'an 1500. M.
Brunet en cite 88 anciens, savoir: 14 de la _Table ronde_, 27
de Charlemagne, des 12 Pairs et des 9 Preux, 11 des Amadis,
et 36 de chevalerie diverse. Du Verdier en range 70 par ordre
alphabétique; le difficile serait de leur assigner un ordre
chronologique. Nous avons tenté, pour notre usage, d'établir
cet ordre des temps pour 157 romans de chevalerie. Quelle mine
précieuse à exploiter dont M. de Tressan n'a qu'à peine effleuré
quelques filons! Mais ce travail demanderait bien du savoir, du
temps, du goût et de la fidélité.
[33] Voici le début des compilations de la _Table ronde_ de
Rusticien, tel que le donne M. Paulin Pâris, d'après le manuscrit
n° 7544:
«Seigneur, emperaor et rois et princes et ducs et queus et
barons, cavalier, vavassor et borgiois et tous les preudomes de
ce monde qui avés talent de delitier vos eu romainz, ci preinés
ceste et le faites lire de chief en chief; si troverés toutes
les grans aventures qui avindrent entre li chevaliers herrans
dont tens li roi Huter Pendragon, jusques au tens li roi Artus
son fiz et des compains de la _Table réonde_. Et sachez tot
voirment que cestuy romans su treslaités don livre monseigneur
Odoard..., etc., etc., etc.»
Par _translaté du latin_, il faut, selon Bernard de la Monnoye,
entendre _translaté de l'italien_. Nous osons soutenir que non,
et qu'il faut entendre _translaté du latin_, tout bonnement, sans
s'évertuer à danser sur la corde pour gagner un but que l'on peut
atteindre de plain-pied sur un plancher solide; à moins qu'on ne
dise que le latin et l'italien étaient une même langue sous deux
dénominations, et nous le soutenons d'autant plus que, dans l'origine,
la langue italienne ne se nommait point _italien_, mais bien _langue
vulgaire_, _lingua volgare_. Mais, quel est donc ce latin d'où nos
anciens romans seraient translatés? Réponse: c'est ce latin qui vous
cerne, qui vous enveloppe, qui, avec les Romains, pénétra, d'abord
pur, puis altéré, puis informe, dans les Espagnes, dans les Gaules,
dans la Germanie, chez les Angles, chez les Bretons, et jusque chez
les Pictes; qui, de votre aveu, et (chose singulière), moins même que
vous ne le prétendez, quand vous traitez des origines de notre langue,
changea, domina les idiomes divers des peuples vaincus. Nous disons
_moins que vous ne le prétendez_, car il dut rester, et il resta dans
ces idiomes, ce que vous révoquez en doute, assez de racines, assez de
formes originaires pour l'emporter, à la longue, sur l'élément romain;
toutefois, il est certain que, porté sur les bras robustes de la
religion chrétienne, le latin devint et resta long-temps dans l'Europe
romanisée, la langue littéraire, aussi bien que la langue sacrée, la
langue presque exclusivement écrite, celle de l'histoire surtout, vraie
ou fabuleuse; en un mot, l'organe constant de la Renommée. Interrogez
ici les Fauchet, les Huet, les P. Labbe, ils ne vous permettront aucune
incertitude: tous indiquent les chroniques latines ou saxo-latines de
Melkin et Thélézin, du _Moine Ambroise Merlin_, dit l'_Enchanteur_,
de Geoffroy de Monmouth, comme la source des récits de la _Table
ronde_; ainsi que les légendes, les chroniques de Grégoire de Tours,
de Frédégaire, d'Éginard, la fausse chronique de Turpin, etc., furent
la source des récits carlovingiens, ainsi que les diverses chroniques
dont Muratori a donné la liste et l'extrait, et que celles dont Bongars
et Duchesne ont formé chacun des recueils, furent la source des récits
de la Terre-Sainte, et de la chevalerie normande sicilienne. Tout ce
qui n'était pas tradition ou chant populaire fut latin jusque vers l'an
1100, et souvent même le latin se mêla-t-il alors aux discours et aux
chants populaires. Où pourrions-nous rencontrer, dans les XIe, XIIe
et XIIIe siècles, des écrits à translater, si n'est dans le latin?
Ce serait, suivant vous, dans l'italien? mais Dante naquit seulement
en 1265, et passe pour un des fondateurs de la langue italienne
écrite. Brunetto Latini, son maître, naquit en 1240. Tiraboschi,
si bien consulté par le docte Ginguené, ne fait pas remonter la
poésie italienne la plus informe plus haut que l'an 1200, époque à
laquelle nos trouvères français du Nord et du Midi fleurissaient
déjà depuis un siècle, et davantage, et vous nous renvoyez à je ne
sais quelles sources italiennes! cela n'est pas admissible. Tout au
contraire, ce fut l'idiome français, dans ses différens dialectes, qui
succéda immédiatement au latin, comme langue littéraire; et jamais,
peut-être, son universalité, sous ce rapport, ne fut plus visible
ni plus éclatante qu'à sa naissance. Il n'y a point, à cet égard,
de dissidence entre nos philologues modernes. Partisans du système
provençal, tels que MM. Raynouard et Fauriel, partisans du système
normand, tels que l'évêque de la Ravallière, de la Rue, le grand
d'Aussy et leurs émules, tous sont d'accord que le français-roman,
ou, si l'on veut, le roman-français, fut la souche des littératures
italienne et castillane dans leurs divers dialectes. Comment donc nos
premiers récits de chevalerie eussent-ils d'abord paru en italien[34]?
Songez que Dante vint étudier à Paris, que Boccace y vint à son tour,
et Pétrarque aussi; que leurs écrits sont pleins de traditions et de
fables françaises. Mais pourquoi s'arrêter aux individus? élevons nos
regards plus haut, en repassant dans notre esprit les grands, les
mémorables faits du moyen-âge! C'est la France qui est leur théâtre, ou
c'est de chez elle qu'ils sortent tout armés pour triompher du temps.
Les plaines de Châlons n'ont-elles pas vu fuir ces Wandres, dont les
revers terminent les irruptions du Nord dans l'Occident, et forment la
base de l'épopée _des Lohérains_? Les plaines de Tours n'ont-elles pas
vu rebrousser l'islamisme et tomber les Sarrasins sous le _martel_ de
Charles, l'aïeul de ce grand Charles, qui, à Roncevaux et sous les murs
de Carcassonne, inspira l'antique Philumena et les premiers chantres
de Roland? Les champs de la Normandie n'ont-ils pas vu s'assembler,
sur la foi de Guillaume, ces fiers conquérans de l'Angleterre qui
firent régner jusqu'au XVe siècle, dans ce pays, les mœurs, les lois,
et la langue des Français? Enfin la Terre-Sainte ne vit-elle pas ses
libérateurs et ses derniers souverains dans des chevaliers français ou
anglo-normands, entraînés sur les pas d'un ermite français, à la voix
d'un moine français! Quoi! tant et de si glorieux souvenirs n'auraient
pas été recueillis d'abord en France, et n'auraient eu pour premiers
interprètes que des auteurs d'Italie dans une langue vulgaire, qui
n'était pas née, ou ne faisait que de sortir des langes provençaux,
autrement du roman-français méridional! Non, c'est une chimère. Nos
traditions antiques de chevalerie, confiées primitivement, en France et
en Angleterre, à l'idiome latin dégénéré, en sortirent bientôt pleines
d'une vie nouvelle, pour illustrer les premiers efforts de l'idiome
français. C'est la vérité; elle est trop évidente pour la méconnaître,
et trop glorieuse pour la sacrifier à la manie du paradoxe érudit.
Ainsi commençait, pour notre langue, ce paisible et noble empire que la
fortune et le génie se sont plu à lui assurer, dans le monde civilisé,
et qui n'est pas près de finir, si le néologisme et le faux goût ne
sont d'intelligence avec la suite des âges pour le détruire, car la
conquête elle-même y serait apparemment impuissante. Passons à notre
troisième et dernier point.
[34] Il n'est pas jusqu'à la brillante et féconde fiction
chevaleresque d'Amadis qui n'ait sa source en France, si l'on
en croit quelques écrivains, entre autres Nicolas d'Herberay
des Essarts qui, le premier, en traduisit de l'espagnol
plusieurs livres par l'ordre de François Ier, tout en disant
que l'original était picard. M. de Tressan adopte cette opinion
de M. d'Herberay. M. Brunet, dans un excellent article de ses
_Nouvelles Recherches bibliographiques_, s'y montre opposé;
mais la manière réservée dont il s'exprime à ce sujet permet
de penser que son opposition n'est pas appuyée sur des données
personnelles. Peut-être, s'il appliquait à cette question
(car nous pensons que c'en est une encore) le génie patient
et investigateur avec lequel il sait débrouiller le fil des
différentes éditions du livre dans toutes les langues, se
rapprocherait-il d'un sentiment à notre avis non méprisable.
Nous avions écrit cet article, lorsque M. l'abbé de la Rue, dans
son excellent ouvrage sur les Trouvères, publié en 1834, est
venu lever tous les doutes sur cette chimère, que par _latin_
il faut entendre _italien_. En tout on ne peut mieux faire que
de recourir à ce savant pour les questions relatives à notre
ancienne littérature du Nord. Les Trouvères ont dès aujourd'hui
leur Raynouard.
Meliadus mérite à peine un souvenir, prétend Chénier; nous en appelons
à l'analyse suivante, tout imparfaite qu'elle est. L'action principale
se fait un peu attendre, sans doute, mais, une fois venue, les
sentimens y sont représentés avec charme et naïveté. Le 1er chapitre
traite de la grant noblesse et puissance du roy Artus; le 2e, de la
façon dont les Romains perdirent le truage du royaume de Logres; au
6e, on voit comment le roy de Northumberland emmena avec lui Esclabot
et son frère à sa mesgnie pour les doter d'un moult beau chasteau.
Enfin arrive, à la cour du roy Artus, Pharamond, roy de Gaule, avec
Bliombéris de Gauues et le chevalier incognu qui, sous le nom de
Meliadus, est le héros de l'ouvrage. Ce chevalier inconnu poursuit
les ravisseurs de femmes, et les rend intactes à qui de droit, ce qui
l'autorise à consoler celles que leurs maris rendent malheureuses;
il abat maints chevaliers, et parfois abattu lui-même, il se releve
toujours par quelque brillant fait d'armes inattendu. Le sort ayant
voulu que la belle reine d'Ecosse fît mauvais ménage avec son mari et
que Meliadus en fût informé, le cœur du chevalier vengeur s'enflamme
pour elle. Il chante, le premier, des lais en son honneur; mais c'est
peu de chanter cette belle incomparable et captive; il trouve moyen
de lui vouer son cœur et son épée en pénétrant jusqu'à elle. Une
entrevue première en amène plus d'une autre, et si bien fait Meliadus,
que le voilà, de nuit, en la chambre de la reine d'Ecosse. Cependant
la vilaine Morgane a découvert le secret des deux amans. Le roy
d'Ecosse, averti, s'est mussé en la chambre près d'eulx. Meliadus n'a
point d'autre arme que son épée; à quoi bon une cotte de mailles dans
ce sanctuaire des amours? La reine s'inquiète (les femmes devinent
tout)! «Que deviendrez-vous, bel ami, si mon mari paraît ici armé de
toutes pièces? Madame, faict Meliadus, en s'asseyant de lez la roine,
ne craignez! le roy d'Ecosse, se il nous trovoit en tel poinct comme
nous sommes, ne se mettrait mie voulontiers sur moy, tant comme il
veist que je tinsse cette espée.» Là dessus les amans commencent à
deviser ensemble d'amour, et se déduisent à solaciement de accoler et
baisier comme font gens qui s'entre-ayment, sans villennie faire. Sur
ce, parait le roy d'Escosse. Meliadus le voit sans s'esmouvoir. Ledit
roy, contenu par ce sang-froid, somme tant seulement Meliadus de partir
sans à l'avenir lui faire plus de honte. Meliadus ne veut point sortir
sans obtenir du roi, loyale créance qu'il ne fera nul mal, et ne rendra
mauvais guerdon à la royne. L'époux effrayé donne sa parole, Meliadus
sort; mais il n'est pas si tôt sorti, que le roy d'Escosse veut occire
sa femme; toutefois il se contente de la dépaïser et l'emmene. Meliadus
court après ce félon, l'atteint, desconfit ses gens et délivre la
royne, qu'il emmene à son tour; mais le roy Artus fait une levée de
gens de guerre pour venger le roy d'Escosse. N'est-on pas frappé que,
depuis la belle Hélène, en tout pays, dans les temps héroïques, la
possession d'une belle femme ait suscité des guerres? L'amour est donc
quelque chose de sérieux, sans préjudice des douanes. Pharamond, de son
côté, rassemble des alliés pour soutenir Meliadus. Suite de combats
très divers et très chaleureusement racontés. Meliadus fait d'abord
le roi d'Ecosse prisonnier. Les maris trompés, n'en déplaise _à la
Coupe enchantée_, ne sont pas toujours heureux. A la fin, pourtant,
Meliadus perd une grande bataille contre le roi Artus, et tombe en sa
puissance, ainsi que la reine d'Ecosse entre les mains de son tyran.
Voilà Meliadus en prison. Qu'y faisait-il, dans cette prison? il
harpoit et trouvoit chants et notes. Messire Gauvain finit par obtenir
la délivrance du chevalier captif. Dès lors il n'est plus question
d'amour, il s'agit de reconnaissance; la morale applaudit sans doute,
mais l'art du romancier y perd. Meliadus reconnaît la générosité du roi
Artus, en se battant pour lui contre Ariodant de Soissogne avec une
vaillance merveilleuse. Le reste du livre contient une action pareille,
ou plutôt mille actions de chevalerie, qui se terminent par la mort
de Meliadus, occis à la chasse, par deux chevaliers d'Irlande, sur le
conseil du roi Marc de Cornouailles, et puis c'est tout.