contes, dont plusieurs se retrouvent dans les _Mille et une Nuits_,
et dans Pilpay, les particularités suivantes. Rabbi Moyse Sephardi,
juif de Huesca, en Aragon, naquit en 1062. Ce savant et vertueux homme
se fit chrétien en 1106, et reçut de son parrain Alphonse VI, roi de
Castille et de Léon, les noms de Pierre Alphonse. Il écrivit, pour
justifier son abjuration, douze dialogues latins où il réfute les
erreurs des Juifs. Selon Kasimir Oudin, religieux prémontré, célèbre
par son érudition et par son apostasie en faveur du luthéranisme, en
1690, Pierre Alphonse mourut en 1110. _Sa discipline de Clergie_,
qui fait l'objet de cet article, passe pour être le second de ses
ouvrages. C'est une instruction d'un père à son fils, dans laquelle, à
la manière des écrits arabes d'où elle est tirée, la morale est revêtue
de formes narratives, proverbiales, sentencieuses et paraboliques.
Montesquieu, quoi qu'on ait dit, a raison, le climat influe puissamment
sur le caractère et le génie des hommes; et, en général, les idées
abstraites, les hautes réflexions, les principes sont dans le Nord;
tandis que les images, les passions, les contes sont dans le Midi,
sous l'empire du soleil. En 1760, Barbazan fit paraître, sous le
titre de _Castoiement_, une version en vers gothiques, abrégée, de
la _Disciplina clericalis_, sans paraître avoir eu connaissance de
l'original latin. On juge, par le style, que cette version anonyme
est du XIIIe siècle. En 1808 et 1824, M. Méon ayant découvert, à la
Bibliothèque royale, sept manuscrits du texte latin, plus une imitation
de cet ouvrage, en vers gothiques-français, beaucoup plus ample et plus
anciennement copiée que celle de Barbazan, et enfin une traduction,
en vieille prose française, qu'il attribue à Jean Miellot, chanoine
de Saint-Pierre-de-Lille, et secrétaire de Philippe le Bon, duc de
Bourgogne. La société des bibliophiles s'en remit au zèle éclairé d'un
de ses membres du soin de surveiller l'impression fidèle de ces trois
copies, dont elle fit tirer, à part de ses 25 exemplaires in-8°, 250
exemplaires in-12, sur un papier et avec des caractères choisis, le
tout enrichi d'un Glossaire suffisant pour la parfaite intelligence
du livre. Ce livre, en lui-même, mérite d'être lu, tant à cause des
conseils judicieux, des sages observations qu'il renferme, que parce
qu'il est fort amusant, dans son allure libre et naïve. Le texte, sans
être cicéronien, ne semble pas trop barbare; quant à la traduction, en
vieille prose, elle est pleine de graces, et n'accuse pas de pesanteur
le bon chanoine qui l'aurait faite. L'ouvrage a pour but de rendre le
clerc bien endoctriné, d'où il tire son nom de _Discipline de clergie_.
Il contient trente contes dans la version en prose, et seulement
vingt-sept dans l'imitation versifiée. La plupart de ces contes sont
ingénieux; ils annoncent presque tous un dessein moral, comme de
montrer le prix et la rareté de l'amitié véritable; la prééminence
du mérite sur les avantages fortuits de la naissance; l'horreur du
mensonge; l'inconvénient de secourir le perfide (et c'est la fable de
l'homme, piqué par la couleuvre qu'il a réchauffée); le danger des
mauvaises compagnies; la ruse des femmes (le conte est bon, malgré la
gravelure, et le sujet plaît tant à l'_Arabien_, qu'il en fait, à son
_fils_, six récits, tous plus plaisans les uns que les autres); au
demeurant, les femmes ne sont pas seulement rusées pour le mal; c'est
ce que l'_Arabien_ enseigne, en racontant un trait de ruse généreuse
dont l'héroïne est une vieille femme. On voit encore, dans ces contes
paternels, combien les philosophes sont habiles à rendre la justice,
témoin Salomon; comment il vaut mieux faire son chemin par les grandes
voies, bien que plus longues, que par les sentiers de traverse, quoique
plus directs; comment celui-là tombe souvent dans le piége qu'il a
dressé pour autrui; comment est sot qui croit aveuglément tout ce qu'on
lui dit (et ici vient la fable du renard, se tirant d'un puits par le
contre-poids d'un loup, qu'il y fait descendre, sur l'avis que l'image
de la lune, réfléchie dans l'eau du puits, est un fromage); comment
les faveurs de la cour peuvent à la fin devenir onéreuses; enfin,
comment le sage, sans négliger le soin de ses affaires, se garantit des
passions terrestres par la pensée de la mort. Cette religieuse pensée
de la mort fournit à l'_Arabien_, avec ses derniers contes, de très
bonnes réflexions qui couronnent son enseignement.
Pour donner une idée de la manière du conteur, nous extrairons le conte
douzième, que Molière a mis en scène dans son George Dandin. Barbazan,
dans la préface des _Fabliaux_, dit que ce grand poète a puisé ici dans
le _Dolopatos ou Roman des sept sages de Rome_, par Herbers; alors ce
serait Herbers, poète du XIIIe siècle, antérieur à Girardins d'Amiens
et à li Roys Adenès, qui l'aurait tiré de la _Disciplina clericalis_,
n'importe: on voit que les jeux de l'imagination humaine, aussi bien
que les idées les plus graves, roulant dans le même cercle, font ainsi
le tour du monde.
Un jovencel fut, qui voulant eprouver la ruse des femmes, afin de s'en
garantir, enferma la sienne, par le conseil d'un sage homme, dans une
maison à hautes parois de pierre, n'ayant d'autres ouvertures qu'un
huis et une fenêtre haut placée; vraie prison dans laquelle il lui
donnait assez à mengier, et non trop à vestir. La clef de la maison
etait mise sous le chef du mari, durant son sommeil. Or, la dame avait
visé, par la fenêtre, un gars, bel de corps, de face et de maintien.
Elle se mit en quête de lui ouvrir la porte. Dans ce but, elle enivrait
son mari souventes fois pour lui embler la clef. Le mari soupçonna
quelque méchante ruse à ce soin qu'on prenait ainsi de l'enivrer. Un
certain jour donc, il feint d'être plus ivre que de coutume, se couche,
et se laisse embler la clef. La dame ouvre aussitôt l'huis, et sort
pour aller trouver son galant. Alors le mari se leve et ferme l'huis,
de façon que voilà la femme dehors, sans pouvoir au logis rentrer. Que
fait-elle au retour de son expédition? elle se lamente, pleure, s'écrie
qu'elle va se noyer dans le puits, prend une grosse pierre, la jette à
grand fracas dans ledit puits, et se muche contre la porte. Le mari,
cuidant au son de la pierre chute que ce fût sa femme précipitée, sort
de hâte, pour la secourir, laissant l'huis ouvert. La belle rentre
aussitôt, et referme l'huis sur son geolier; puis, se mettant à la
fenêtre, crie: «Hoa! desloyal homme! je monstrerai à mes parens et
amis, comme, chascune nuit, tu te dépars de moy, et vas à tes folles
femmes et ribaudes!» Ainsi fit-elle, et ses parens blasmerent moult le
poure mari, et lui dirent moult villanies.
LI ROMMANT DE ROU (ROLLON),
ET DES DUCS DE NORMANDIE;
Par Robert Wace, poète normand du XIIe siècle; publié pour la
première fois d'après les _Mss._ de France et d'Angleterre,
avec des notes pour servir à l'intelligence du texte, par
Frédéric Pluquet, membre de la Société des antiquaires de
France, et de plusieurs autres Sociétés savantes. Rouen,
Édouard Frère, éditeur. Imprimerie de Crapelet. Paris,
M.DCCC.XX.VII, 3 vol. gr. in-8, l'un des trois exempl. tirés
sur papier de Hollande, avec double figure au trait, dont une
suite sur papier de Chine.
PLUS
SUPPLÉMENT AUX NOTES HISTORIQUES
SUR LE ROMAN DE ROU;
Par Auguste le Prévost, de la Société des antiquaires de
France, etc. Rouen, Édouard Frère, éditeur. Imprimerie de
Crapelet. Paris, M.DCCC.XXIX. 1 vol. gr. pap. de Hollande.
PLUS
NOTICE
SUR LA VIE ET LES ÉCRITS
DE ROBERT WACE,
Suivie de citations extraites de ses ouvrages, pour servir à
l'histoire de Normandie, par Frédéric Pluquet. Rouen, Jean
Frère, libraire-éditeur. Imprimé à Paris, chez Crapelet,
M.DCCC.XXIV. 1 vol. gr. in-8.
(1160-1824-27-29.)
Robert Wace, appelé aussi Vace, Vaice, Gace, et même Uistace ou
Eustache, naquit à Jersey, au commencement du XIIe siècle, et mourut,
en Angleterre, vers 1184. Il étudia à Caen, habita quelque temps les
terres du roi de France, revint se fixer à la cour du duc de Normandie,
roi d'Angleterre, Henri Ier, dont le fils, Henri II, ce premier
Plantagenet, si brillant, et qui porta si haut l'éclat et la puissance
de la monarchie anglo-normande, lui donna, en récompense de son poème
de _Rou_, achevé en 1160, une prébende dans la cathédrale de Bayeux,
qui ne le satisfit guère, quoiqu'il en ait joui durant dix-neuf ans.
Ce poète, on plutôt ce chroniqueur en vers, a suivi, pour ses récits
normands, Dudon de Saint-Quentin, et Guillaume de Jumièges, et pour
ses narrations bretonnes, d'où nous sont venus tous les romans de la
_Table ronde_, les chroniques latines de Thomas de Kent et de Geoffroy
de Monmouth, qui eux-mêmes avaient puisé, dit-on, leurs histoires
fabuleuses dans de vieilles traditions et d'antiques manuscrits des
pays de Galles et de Cornouailles. Wace est surtout précieux par son
ancienneté. Antérieur de près d'un siècle à Marie de France, il n'a ni
son élégance, ni sa délicatesse; mais, outre qu'il peint avec force,
et qu'il a plus de critique et de pensée que n'en comporte son âge
barbare, il est un monument irrécusable de l'antiquité de la poésie
romane du Nord, ou de la langue d'oil, que certains esprits, trop
préoccupés de la gloire des troubadours, essaient journellement de
rabaisser. Voici, d'après ses judicieux biographes éditeurs, la liste
de ses principaux ouvrages:
1°. Le roman dit: _Le Brut_ ou _Le Brutus d'Angleterre_,
contenant dix-huit mille vers octosyllabes, dont la
Bibliothèque royale possède cinq manuscrits, savoir: trois du
XIIIe et deux du XVe siècle, lequel roman ou poème fut achevé
en 1155, ainsi que l'auteur prend la peine de nous l'apprendre
dans ses derniers vers, comme il nous annonce son sujet dans
son début:
«Qui veut ouïr, qui veut savoir,
»De roy en roy, et d'hoir en hoir,
»Qui cil fure, et dont vinrent
»Qui Angleterre prime tinrent,
»Quiez roy y a en ordre eu;
»Et qui ainçois, et qui puis fu,
»Maistre Huistace le translata, etc., etc., etc.»
2°. Le _Roman de Rou_ ou de _Rollon_, immense production
historique de 16,547 vers, allant de l'an 912 à l'an 1106,
et divisée en quatre branches, ainsi qu'il suit: la 1re, en
vers octosyllabes, contient le récit des premières invasions
des Normands dans la Gaule romane-française; la 2e, en vers
alexandrins, embrasse toute la vie du premier duc Rollon ou
Rou, lequel prit le nom de Robert Ier; la 3e, sur le même
rhythme, consacrée à l'histoire de Guillaume Longue-Epée
et de Richard son fils; enfin, la 4e, de nouveau en vers
octosyllabes, plus longue que les trois autres ensemble, qui,
de la fin du duc Richard Ier, à la bataille de Tinchebray et à
la sixième année du règne de Henri Ier, retrace la plus grande
époque des ducs de Normandie, notamment celle de la conquête de
l'Angleterre, par Guillaume II, dit le Bâtard, et forme toute
la partie vraiment épique de ce long poème.
3°. Une _Chronique ascendante des ducs de Normandie_, à remonter
de Henri II jusqu'à Rollon, écrite en 1173, ayant seulement
314 vers alexandrins, et curieuse en ce qu'elle manifeste bien
l'antipathie qui divisait les Français et les Normands.
4°. Un petit poème intitulé: l'_Establissement de la Feste de la
Conception_, dite la _Feste aux Normands_.
5°. Une _Vie rimée de saint Nicolas_.
A ces divers ouvrages, quelques uns, avec Galland, ajoutent
encore le _Chevalier au Lion_; mais ils ne paraissent pas, en
cela, suffisamment fondés. Il est plus probable que Robert
Wace, disons-le avec les rédacteurs du _Catalogue de la
Vallière_, commença le célèbre roman _li geste d'Alissandre le
Gran_, devenu aujourd'hui le patrimoine exclusif de Lambert li
Cors et d'Alexandre de Bernay ou de Paris, ses émules et ses
contemporains, qui l'ont continué; mais peu importe le nombre
de ses titres, dès lors que le seul _Roman de Rou_ suffit à sa
renommée. Cette renommée était un peu obscurcie par le temps,
malgré le soin que dom Bouquet avait pris d'insérer dans sa
_Collection des historiens de France_, à la vérité d'après un
texte peu fidèle, un long fragment du _Roman de Rou_, et aussi
en dépit de l'excellente notice que dom Brial avait donnée
sur Robert Wace au tome 13e de la _Grande Histoire littéraire
de France_; mais, aujourd'hui, elle brille de tout son éclat,
grâce aux travaux consciencieux dont MM. Frédéric Pluquet,
Auguste le Prévost et Langlois ont illustré la présente
édition de l'antique épopée normande. Ces doctes antiquaires
n'ont rien négligé pour en faire un livre aussi correct que
magnifique, et l'on doit avouer qu'ils ont pleinement réussi.
Deux manuscrits précieux ont servi à l'édification du texte: 1°
celui d'André Du Chesne, que possède la Bibliothèque royale,
lequel avait été fait d'après un autre très ancien, et recopié
avec beaucoup de soin par M. de Sainte-Palaye; 2° un manuscrit
du Musée britannique, malheureusement dégradé en plusieurs
endroits, mais pourtant d'un prix inestimable par sa date,
puisqu'il est de la fin du XIIe ou du commencement du XIIIe
siècle. Enfin, d'excellentes notes, répandues dans le cours des
deux volumes de l'édition, et une table analytique des matières
fort exacte, facilitent l'intelligence de l'ouvrage, et le
retracent à l'esprit dans son ensemble, ainsi que nous l'allons
faire connaître.
Robert Wace débute par le récit rapide des évènemens antérieurs à
Rollon Ier, duc de Normandie, tels que l'origine des Normands, le
culte de Thor et les sacrifices humains, les coutumes du nord, les
émigrations périodiques de ses habitans, l'expédition des Normands
en France, leur invasion de la Picardie, sous la conduite de Bier
et d'Hasting, leur occupation de la Normandie, de la Bretagne et de
certaine partie de l'Italie, le baptême d'Hasting, en Toscane, dans
une petite ville nommée _Luna_, que les conquérans, très mauvais
géographes, assiègent et prennent, croyant assiéger et prendre Rome.
Ensuite vient l'histoire de Rollon, ses visions, ses guerres en
Angleterre, dans le Hainaut qu'il envahit en remontant l'Escaut,
son entrée en Normandie, par la Seine, ses ravages successifs dans
l'Ile-de-France, son siége de Paris, son traité avec le roi de France,
son baptême par l'archevêque de Reims, Francon, son établissement à
Rouen, à l'instar de celui de Hasting, à Chartres, et enfin sa mort.
A cette histoire succède celle de Guillaume Ier, dit Longue-Épée, duc
de Normandie. On y voit d'abord son mariage, puis ses revers dans
les révoltes des Bretons et de Rioufle, comte de Cotentin, puis sa
victoire et sa puissance; les longues épées ont raison dans tous les
temps: il est alors au comble de la gloire. Le roi d'Angleterre lui
recommande son neveu, Louis d'Outremer, qu'il fait couronner. Il reçoit
les hommages des seigneurs français; il pacifie le roi de France avec
l'empereur Henri; bref, le voilà le premier arbitre des affaires de son
temps. Tout d'un coup il visite Jumièges et conçoit la pensée de s'y
faire moine; pensée de malade, chez les princes, comme Charles-Quint
l'a bien fait voir après lui. Aussi tombe-t-il malade incessamment. Il
veut alors abdiquer en faveur de Richard Ier, son fils; cependant il se
résout à garder le pouvoir; mais il n'a plus que des malheurs, et finit
par être assassiné par les Flamands du duc Arnoul, au grand désespoir
des Normands. On l'enterre dans la cathédrale de Rouen même.
«Willame Longe Espée fut de haulte estature;
»Gros fu par li espaules, greile par la chainture;
»Gambes ont lunges dreites, larges la forcheure;
»N'esteit mie sa char embrunie ne oscure.
»Li tez porta hault, lunge ot la chevelure;
»Oils dreits et apers out, è dulce regardeure;
»Mez à sis anemiz semla mult fière è dure;
»Bele nez e bele buche, è bele parliure.
»Fors fu come jahanz (geant), è hardiz sainz mesure;
»Ki son colp atendi, de sa vie n'ont cure, etc., etc., etc.»
Après Guillaume Longue-Epée (le poète procédant toujours comme
l'historien), défile Richard Ier, dit Sans-Peur, 3e duc. Louis
d'Outremer, méprisant sa jeunesse, vient à Rouen et s'empare de sa
personne. Les habitans, outrés de cette violence, forcent le roi de
leur rendre Richard. Cependant il est attiré à la cour de France,
et confiné à Laon; Osmond le console et ménage son évasion. Le roi
Louis, ligué avec Hugues, partage la Normandie, et distribue, sans
façon, les femmes normandes à ses officiers. Les Normands s'insurgent
et font l'usurpateur prisonnier. Louis d'Outremer est trop heureux de
s'arranger avec Richard, en lui rendant son duché. Cette belle province
faisait envie à tout le monde. L'empereur Othon veut aussi l'envahir.
Richard le défait, tue son neveu, et délivre ses fidèles Normands.
Mort de Louis d'Outremer. Richard a de nouveau à se défendre contre
Lothaire. Il le bat, sauve, de sa main, pendant la bataille, Gautier
le Veneur, appelle Harold, roi des Danois, à son aide, signale en tout
son courage, sa prudence, sa piété, sa justice, perd sa femme, et
devient épris de la belle Gonnor. Aventure du sacristain de Saint-Ouen.
Un ange et le diable se disputent l'ame du moine amoureux. Première
nuit des noces de Richard et de la belle Gonnor. Richard contribue à
élever Hugues Capet à la couronne; il meurt peu après, moult regretté
d'un chacun. Richard II, son fils, lui succède. Ce 4e duc mérite
bientôt le beau surnom de _le Bon_, qui lui est décerné. Il favorise
la noblesse et réprime cruellement l'insurrection des vilains. Les
Anglais, sur ces entrefaites, font une descente en Cotentin. Il n'y a
rien de si vagabond que les individus et les peuples misérables. Les
braves Cotentinois taillent les Anglais en pièces. Digression de la
nouvelle invasion de l'Angleterre par Canut le Danois. Anecdote d'un
chevalier qui vola au duc Richard II une cuiller d'argent. Maladie et
mort du duc Richard _le Bon_. Son fils, Richard III, paraît ensuite
sur la scène, pour en disparaître presque aussitôt, et faire place à
son frère, Robert Ier, 6e duc, qui lui succéda, après s'être révolté
contre lui. Anecdote d'un clerc qui mourut de joie. Robert triomphe des
Bretons. Ses amours avec Harlette. Cette Harlette était une bourgeoise
de Falaise, qui n'était point sotte; ses charmes l'avaient approchée
du duc; son adresse l'approcha du trône ducal: cette scène est un
peu naïve, et l'Arnolphe de l'École des Femmes aurait grand tort de
la faire lire à sa pupille Agnès. Harlette donc, ayant avisé que les
princes ont tous un grand orgueil, et n'aiment rien tant, dans ceux qui
les fréquentent, qu'une entière humilité, en fit voir une singulière
dans un moment de bonheur et d'égalité suprême.
«Quant el lit del duc fu entrée
»De sa kemise enveluppée,
»La kemise ad devant rumpue
»È tresque as piez aval fendue,
»Ke tute se pout abanduner
»Senz la kemise revestir.
»Li dus demanda ke deveit
»Ke sa kemise aval fendeit;
»N'est pas, dit-elle, avenantise
»Ke le bas de ma kemise
»Ki à mes jambes frie et tuche,
»Seit turné vers vostre buche,
»Ne ceo ki est à mes piez mis
»Seit turné vers vostre vis.
»Li dus l'en a seu bun gré
»È à grant bien là aturné.
»Quant ensembe orent veillie pose,
»Ne voil mie dire altre chose,
»Com hom se joe odt sa mie, etc., etc., etc.»
La rusée ne tarda pas à rêver qu'un grand arbre était sorti de son
corps, qui montait jusqu'aux cieux et _adumbrait_ (ombrageait) toute la
Normandie; si bien que le duc Robert, captivé par la belle Harlette,
devint incessamment père d'un beau garçon, qui fut d'abord Guillaume
_le Bâtard_, puis Guillaume _le Conquérant_. Ses amours, d'ailleurs,
furent de courte durée, car, étant parti pour la Terre-Sainte, malgré
ses sujets, il mourut empoisonné à Nicée. Ses restes furent rapportés à
Cerisy, par son chambellan Toustain.
Enfin nous voici arrivés à Guillaume le Grand. Sa jeunesse est d'abord
éprouvée, comme toutes les minorités, par des révoltes de ses vassaux
et des invasions de ses voisins, surtout par celles de Henri Ier, roi
de France; mais sa valeur précoce triomphe de tous ces périls. Une
fois il est sauvé, par son fou, de la violence des seigneurs normands
ligués contre lui. L'alliance du roi de France achève de rompre la
ligue de ces seigneurs rebelles. Vient ensuite la guerre brillante
et heureuse qu'il soutient contre Geoffroy Martel, comte d'Anjou. Il
épouse Mathilde de Flandres, l'épouse sans dispenses, en sorte qu'il
est excommunié. Une telle femme rachetait bien des tourmens. Du reste,
les époux se réconcilient, avec la cour de Rome, par des fondations
pieuses, et c'est là l'origine des belles abbayes des hommes et des
femmes, dont Caen s'honore encore aujourd'hui. Les Anglais repoussent,
à leur tour, plusieurs invasions normandes. Guillaume défait le roi
de France, qui avait de nouveau envahi ses États, aidé de Geoffroy
Martel. Cependant la scène va s'agrandir. Édouard, roi d'Angleterre,
veut léguer son royaume à son parent, le duc Guillaume. Harold,
fils du comte Godwin, feint d'entrer dans les vues de Guillaume
sur l'Angleterre, et ne s'en fait pas moins léguer la couronne par
Edouard mourant. Alors Guillaume, trompé, défie Harold et prépare
son expédition mémorable. Réunion générale et conditions des barons
normands. Le rendez-vous de l'armée est à Saint-Valery-sur-Somme.
Merveilles de la forêt de Brecheliant. Débarquement de Guillaume, et
son camp dans les plaines d'Hasting. Parlementage des deux rivaux.
Curieux détails de mœurs. Guillaume s'étant muni, à tout hasard, des
foudres de Rome, excommunie les Anglais d'Harold, par l'organe de
l'évêque de Bayeux. Veille de la bataille; les Anglais boivent, les
Normands prient et se confessent. L'étendard normand est remis à un
gentilhomme du pays de Caux, nommé Toustain. Admirable peinture de la
bataille, qui semble revivre sous le pinceau ingénieux, vrai et hardi
d'Horace Vernet. Taillefer chante aux Normands, pour les exciter, des
passages de la fameuse chanson de Roncevaux, en l'honneur de Roland;
et cette circonstance est maintenant invoquée avec grande raison, par
les savans, en faveur de l'antiquité de la poésie romane du nord, ou de
la langue d'oil, d'où notre français est sorti. Belle conduite d'Odon,
évêque de Bayeux. Enumération des guerriers normands, précieuse pour
les familles; on y remarque avec un touchant intérêt les noms suivans,
qui vivent encore avec honneur: le sire d'Asnières, le sire le Veneur,
le sire d'Aubigny, le sire de Combray, le sire d'Épinay, le sire Errant
d'Harcourt, le sire de Ferrières, le sire de la Ferté, le sire de Gacé,
le sire de la Fougères, le sire d'Osmond, le sire Toustaing, etc., etc.
Victoire éclatante de Guillaume. Mort d'Harold. Guillaume, victorieux,
est bientôt élu et couronné par les barons anglais. Il établit une
bonne et sévère discipline, et de bonnes lois en Angleterre. Le roi de
France ayant alors prétendu hommage de cette conquête, il repasse en
Normandie, et vient affranchir sa nouvelle couronne par de nouvelles
victoires. Il tombe malade, et durant sa maladie, de six semaines,
survenue à la suite d'une chute de cheval, il donne la Normandie à
Robert, son fils aîné, l'Angleterre à son cadet, Guillaume le Roux, et
de l'argent à son troisième fils, Henri, en lui prédisant qu'il aura
la part des deux autres plus tard. Mort et obsèques de ce grand homme.
Robert II, dit Courte Heuse, 8e duc de Normandie, jaloux de son frère
Guillaume, tente, contre lui, une expédition en Angleterre. Ces deux
frères se disputent le Cotentin, échu en partage au troisième fils du
conquérant, Henri. Sur ces entrefaites, Guillaume le Roux est tué à la
chasse, par Tyrrel à Winchester. Henri devient roi d'Angleterre. Il
appelle à lui son jeune fils, Guillaume, nouvellement marié à la fille
du comte d'Anjou. Toute cette chère et auguste colonie, embarquée sur
un vaisseau d'apparat, nommé la _Blanche Nef_, fait naufrage et se perd
corps et biens. Désespoir de Henri Ier. Suite de guerres entre Robert
et son frère Henri, à peine interrompues par le voyage du premier à la
Terre-Sainte. Réconciliation normande. La guerre éclate derechef entre
les deux frères. Robert a la lâcheté de trahir les siens, et de livrer
la ville de Caen à son frère, le roi d'Angleterre. C'en est fait de
lui; vainement se repent-il, et livre-t-il la bataille de Tinchebray;
il est vaincu, il est prisonnier ainsi que le comte de Mortain, il est
conduit captif en Angleterre, et meurt à Glocester, peu regretté et peu
digne de l'être. Là finit le poème de Robert Wace, qui se plaint, dans
son épilogue, d'avoir été mal récompensé de sa peine par Henri II. Ce
poète est le premier cité dans la liste de nos anciens poètes que donne
Claude Fauchet: c'est un grand honneur chronologique.
MELIADUS DE LEONNOYS.
Au present volume sont contenus les notables faicts d'armes du
vaillant roi Meliadus de Leonnoys: ensemble plusieurs autres
nobles proesses de chevalerie faictes, tant par le roy
Arthus, Palamedes, le Morhout d'Irlande, le bon chevalier
Sans Paour, Galehault le Brun, Segurades, Galaab, que autres
bons chevaliers, estant au temps dudit roy Meliadus. Histoire
nouvellement imprimée à Paris. (M.D.XXX.II.)
On les vend à Paris, en la rue Neufve-Notre-Dame, à l'_Escu de
France couronné_; par Denys Janot, ou au _Premier pilier du
Palais_.
Précieux volume, très bien imprimé en gothique, sur deux
colonnes, précédé de deux Prologues, le premier, du
translateur anonyme, de 1483 environ; le second, de l'ancien
translateur Rusticien de Pise, de 1189 environ, et contenant
173 chapitres; plus une table: en tout 232 feuillets. La
première édition de ce livre, imprimée à Paris, par Galliot
du Pré, en 1528, un vol. in-fol., goth., n'est ni plus rare
ni plus recherchée.
(1189-1483-1532.)