LE PAPE DEL BORS (BOURG) DE ROME DES MIRACLES DES PÈRES DE
LOMBARDIE=. Manuscrit du commencement du XIIe siècle, reconnu
par l'abbé Lebeuf.
Voici un échantillon du style avec la traduction.
«En un jor je depreissez de mult grandes noises des alquanz
seculiers, asqueiz en lur negosces a la foix sumes destraint
solre meisme ce ke certe chose es no nient devoir. Si requis
une secrete liue qui est amis a dolor, u tot ce ke la moie
occupation desplaisoit a moi et ouvertement soi demosterroit.»
«Un jour, fatigué de la multitude d'embarras séculiers dont,
pour la plupart, nous sommes tourmentés, et dont, certes, nous
ne devons pas nous mêler, je cherchai un lieu secret, ami de
la douleur, où tout ce qui faisait le sujet de mon souci se
découvrît à moi ouvertement.»
An 1123. 16°. =LE POEME DE MARBODE, SUR LES PIERRES PRÉCIEUSES.=
Ce poème, auquel on assigne la date de 1123, nous ne savons
pourquoi, puisque c'est celle de la mort de son auteur, est
écrit en style plus barbare que la prose du même temps.
Marbode, évêque de Rennes, puis religieux de l'abbaye de
Saint-Aubin-d'Angers, où il se retira et mourut, se rendit
célèbre par ses talens dans les conciles de Tours, en 1096, et
de Troyes, en 1114. Ses Œuvres furent recueillies avec celles
d'Hildebert, évêque du Mans, par Beaugendre, à Paris, 1708,
in-fol. Selon M. Brunet, il y avait déjà trois éditions latines
de son poème en l'honneur des pierres précieuses, une de Paris
1531, _De lapidibus pretiosis enchiridion_; une 2e de Cologne,
1539, _De Gemmarum lapidumque pretiosorum formis_; et une 3e
de Basle, 1555, _Marbodei galli dactylyotheca_, à laquelle fut
joint _de lapide molari et de cote panegericum carmen, auctore
Geornio pictorio_. Le poème de Marbode se nommait jadis _le
Lapidaire_, comme la traduction des Fables d'Esope se nommait
_le Bestiaire_, à ce que nous apprend l'abbé Lebeuf. Il est
écrit en vers de huit pieds.
An 1133. 17°. =CHARTE DE L'ABBAYE DE HONNECOURT=, de l'an 1133.
M. Duclos en rapporte ainsi le début:
«Jou Renaut Seigneur de Haukourt Kievaliers et jou Eve del
_Cries_ del _Eries_ Kuidant ke on jar ki sera nos ames
kieteront no kors, por si traira Dius no Seigneurs et ke no
paieons rakater no Fourfait en emmonant as iglises de Dius et
as povre, par chou desorendroit avons de no kemun assent Fach
no titaument (testament) et desrains vouletat en kil foermanch
(forme), etc., etc., etc.»
C'est bien là du véritable picard. Il ne faut donc pas mépriser
nos patois de provinces.
An 1137. 18°. =SERMONS ET INSTRUCTIONS DE SAINT BERNARD.= Bien
des personnes ont pensé que saint Bernard avait toujours prêché
en latin, et que ce qui nous a été transmis sous son nom en
langue vulgaire était traduit; cependant dom Rivet tient que
ce grand docteur fit souvent ses instructions au peuple en
langue vulgaire. M. Duclos nous donne le commencement d'un des
quarante-quatre sermons de ce saint, copié d'après un manuscrit
de 1178 (25 ans après la mort de l'orateur), lequel manuscrit
vient des Feuillans de Paris, et avait été donné à leur père
Goulu par Nicolas Lefèvre, précepteur de Louis XIII; mais
l'académicien ne décide pas si le texte, qui est en langue
vulgaire, est un original ou une traduction[29].
[29] Le savant abbé de la Bouderie, dans son nouveau _Journal
des Paroisses_, n° du 1er janvier 1834, fournit de très solides
preuves de l'opinion que saint Bernard prêcha la plupart du
temps en langue vulgaire, et non en latin. Il fait mieux, il
donne, suivant l'édition de Mabillon, tout un sermon de la
Nativité de Jésus-Christ, en vieux français, prêché par ce père
de notre éloquence sacrée. «Trois merveillouses choses eswart,
chier freire, en ceste nexance, etc., etc., etc.»
«Ci commencent li sermon saint Bernard kil fait de lavent et
des altres festes parmei lan.
«Nos faisons vi, chier freire, lencommencement de lavent cuy
nous est asseiz renomeiz et connis al munde, si cum sunt li nom
des altres solampniteiz. Mais li raison del nom nen est mie par
aventure si connüe. Car li chetif fil dAdam nen ont cure de
veriteit, ne de celles choses ka lor salveteit appartiennent,
anz quierent icil les choses defaillans et trespessantes. A
quel gens ferons nos semblans les homes de cele generation, ou
a quel gens enverrons nos cui nos veons estre si ahers et si
enracineiz ens terriens solas et corporiens, kil departir ne
sen puyent, etc., etc., etc.»
Nous ferons observer que la prose de cette époque est beaucoup
moins contournée, contractée et plus intelligible que les vers.
An 1150. 19°. =LE ROMAN DE ROBERT GROSSE TÊTE.= M. de Roquefort
met ce Roman au nombre des premiers en date avec ceux de Brut
et de Rou, et le croit de l'an 1150 environ. S'il est fondé
dans cette opinion, on doit désirer que quelque généreux
éditeur fasse pour cet ouvrage ce que MM. Pluquet, Auguste le
Prévost et Frère ont fait si bien pour le roman de Rou, que
nous citons ici pour mémoire, devant lui consacrer un article à
part dans ce recueil.
An 1160. 20°. =LA CHRONIQUE DE TURPIN OU TILPIN.= L'ancienne
chronique de Turpin, source de tous les romans de Charlemagne,
au moins postérieure de deux siècles aux faits qu'elle retrace
fabuleusement, était originairement latine. Dom Rivet nous
apprend que, vers la fin du XIIe siècle, un écrivain français,
nommé maître Jehans, la traduisit en langue vulgaire. C'est
donc seulement cette traduction que nous rangeons sous l'année
1160. Nous lisons dans la _Bibliothèque française_ de la Croix
du Maine et du Verdier, que Guy-Allard attribue l'original
latin de cette chronique à un moine de Saint-André-de-Vienne,
vivant en 1023; Guy-Allard était Dauphinois. M. de Marca
la donne à un Espagnol du XIIe siècle. Gaguin en fit aussi
une traduction, par ordre du roi de France Charles VIII.
La _Chronique de Turpin et trahison de Gannelon_, comte de
Mayence, fut encore traduite par Michel Mickius de Harnes,
Lyon, 1583, ainsi que la _Conquête de Charlemagne et les
Vaillances des douze pairs et de Fier-à-Bras_. C'est ce que
nous apprend le Catalogue de la Vallière.
An 1160. 21°. =LA VIE DE SAINTE BATHILDE.= L'abbé Lebeuf parle
d'un Manuscrit donné à la maison de Sorbonne par le cardinal
de Richelieu, contenant une traduction, faite au XIIe siècle,
probablement par Lambert, de Liége, instituteur des béguines,
d'une _Vie_, en latin, de _sainte Bathilde_, veuve de Clovis
II, illustre reine régente du royaume, pendant la minorité de
son fils, Clotaire III, laquelle mourut en 685, après avoir
fondé les abbayes de Chelles et de Corbie. L'original de cette
_Vie_ est une composition contemporaine. Voici le début de la
traduction, où l'on reconnaît le patois picard:
«Cheste dame fut née de Sessoigne et extraite de royal lignie,
et fu en sa jonece ravie des mescréans: et fu par la porveanche
nostre Seigneur amenée en cest pais et vendue a un haut home
qui avoit nom _Enchenvalx_ et estoit a che tans mareschaux de
France, etc., etc., etc.»
An 1180. 22°. =FRAGMENS DE TRADUCTION D'UNE EPITRE DE SAINT
BERNARD=, faite en 1180, par les frères convers des chartreux
de Mont-Dieu, diocèse de Reims, à qui l'Epître est adressée.
Ce Fragment nous est fourni par l'abbé Lebeuf, dans un de ses
Mémoires pour l'Académie des Inscriptions.
«Tres chier freire en Jhesu Clist aouerte est a vous ma boche
a bien pres outre mesure. Ne me puis retenir: Deus lo seit;
pardonnez le moi, etc., etc., etc.»
Ce début est excellent et respire l'autorité et la charité tout
d'abord.
An 1198. 23°. =TRADUCTION DE LA PASSION DE N. S. J.-CH.=
Probablement celle qui fut faite, en 1198, pour les diocésains
de Metz. Manuscrit très ancien, de la bibliothèque du cardinal
de Rohan. En voici un fragment tel que nous le donne encore
l'abbé Lebeuf.
«Dons en commencerent li alquant scupir en lui et cuverre sa
face et batre a coleies et dire à lui; devyne: et li ministres
lo battoient a facicies. Et quant Pierre estoit en la cort de
lez, se vint une des ancelles lo Soverain Prestre; et quant
ille ot veu Pieron ki se chafienet al feu, se lesvui ardeit
et le dist a lui: et tu estoies avoc Jehu de Galileie. Cil
desnoieit davant toz et se dit: Ne ni sait ne ni nentent ce que
tu dis. Si ussit fuers davant la cort: se chanteit li jas. Lo
parax (pareillement) quant une altre ancelle lo vent, se dist
a ceos ki lai encor esteivent, car cist e de ceos. Lo parax un
petit apres dissent à Pieron cil ki lai esteivent, vraiement
tu es de Ceos: car tu es aussi Galilens. Et cil en commençoit
excommunier et jurier ke ju ne sai ke cist hom soit ke vos
dites. Maintenant lo parax chanteit li jas. (Car es ta parole
te fait aparissant.) Se recordeit Piere la parole Jhesu, etc.,
etc., etc.»
An 1200. 24°. =SERMONS DE MAURICE, ÉVÊQUE DE PARIS.= Manuscrit
de l'an 1200, appartenant à la bibliothèque du chapitre de
Sens. L'abbé Lebeuf, au tom. XVII des _Mémoires de l'Académie
des Inscriptions_, donne la copie exacte des fragmens de
deux sermons que nous allons insérer ici, ces fragmens nous
paraissant dignes d'être réimprimés.
SERMO MAURICII EPISCOPI PARISIENSIS
AD PRESBYTEROS.
_Dicit ei Jhesus pasce oves meas._
«Segnor prevoire (prêtres) ceste parole ne fut mie solement
dite a mon segnor saint Pierre. Quar e a nos fu ele dite autsi
qui somes ellui de lui el siecle et qui avons les œilles
(ouailles) Damediu (Domini Dei) a garder, co est son peuple
a governer et a conseillier en cest siecle. Et qui avons a
faire le suen mestier e terre de lyer les anmes et de deslyer
et de conduire devant Deu. Or devomes savoir de nos meismes
conduire devant Deu et celuy que nous avons a conseillier. Si
nos besoigne avoir trois coses: la premeraine chose si est
sainte vie: la seconde est la science qui est besoignable al
prevoire a soi et a autrui conseillier. La tierce est la sainte
predication par coi ly prestres doit rapeler le puple de mal
a bien. La premeraine chose que li prestre doit avoir c'est
sainte vie; par quoy il doit soi meisme rendre a Deu et par
coi il doi bone essamble doner a tot ceus qui le verront et
par bone vie de mener se esmonder et eslaver et faire net ab
omni inquinamento carnis et spiritus: c'est de tote lordure de
son corps et de same; de luxurie, de glotonie, d'orgueil, de
haine, d'avarisce, de convoitise et de totes icelles coses,
dont same puest estre mal mise et enlaidie devant Deu et sa
personne devant le siecle. Après si doit estre soffrant si on
li dit, se on li fait du mal; et doit doner par ce essample de
patience a autres. Si doit estre humeles, benignes, larges,
secundùm paupertatem et divitias suas esse elemosynarius. Issi
doit estre par la sainte vie et par la bone quil doit estre
demener, lumiere del monde, si come dit nostre sires, vos estis
sal terræ, lux mundi. Quar il doit saler, c'est ensaignier
avec dame Diu les cuers de ceux qui plus aiment les terrienes
choses quils ne font celes del ciel, et qui endementieres
quils sont en pecié dampnable ont male savor a Deu, si come la
viande qui est dessalée a lhome qui la mainve. Il doit estre
lux mundi; quar il doit par sainte vie enluminer tot cels qui
les gardent, et se il issi, declinando a malo et faciendo
bonum, demaine bone vie et bele devant son puple. Donques puet
il cum humilitate et reverentia intrare ad altare Dei ad deum
qui lætificat juventutem ejus: et se il devaine malvaise vie
et il soit en piece de dampnation; sacier (sachez) vraiment
quil mangera le cors Nostre Seigneur a dampnation de soi:
quar issi le dit la sainte Escriture: qui manducat carnem et
bibit calicem indignè, judicium sibi manducat et bibit. Issi
poons nos dire que la premeraine cose qui est besoignable al
prevoire qui tient parroce, si est sainte vie et bele que il
doit demener devant Deu et devant son puple. La seconde chose
que il doit avoir, si est la discretions o le sciense par coi
il doit conseillier les anmes que il a a governer: et si come
desirent sancti patres, il doit savoir librum sacramentorum,
baptistarium, compotum, canonem, pœnitentialem, psalterium,
omelias, et maintes autres choses de vita sacrorum ordinum,
etc., etc., etc.»
SERMO IN CIRCUMCISIONE DOMINI.
_Postquàm consummati sunt_, etc.
«Segnor et dames, lui si est li premiers jors de lan quil
est apelé an renues. A icest jor suelent (solent) li malvais
crestien, selonc le costume des paiens, faire sorceries et
charaies (sortileges): y por lor sorceries y por lor caraies,
suelent expermenter les aventures qui sont a venir. Hui suelent
entendre a malvais gens faire, y mt (mettre) lor creance en
estrennes, y disoient que nous nesteroit riches en lan, sil
nestoit hui estrenés. Mais nos devons laisier iceles coses qui
napartiennent a la vie pardurable conquerre. Nos trovons en la
sainte Evangile d'hui que nostre sire Deus par co que il par
soi mesme volt garder la loi que il avoit donée que il a le
wistisme jor de sa naisence qui hui est volt estre circoncis,
etc., etc., etc.»
An 1204. 25°. =VILLE-HARDOUIN= (Histoire de la prise de
Constantinople par les Croisés français). On recherche
surtout de ce livre l'édition qu'en a donnée Dufresne Du
Cange, à l'imprimerie royale, en 1667. _Les Mélanges_, tirés
d'une grande bibliothèque, rédigés sous le nom du marquis de
Paulmy, par son secrétaire, Constant d'Orville, contiennent
une fort bonne analyse de cette histoire, dans laquelle le
vieux langage est respecté. Ville-Hardouin est, sans doute,
un de nos plus anciens prosateurs; mais il n'est pas le
premier, comme le dit l'abbé Massieu. Après Ville-Hardouin,
notre langue, toute gothique qu'elle est encore, est pourtant
assez formée pour mériter le nom de langue française. Alors
paraissent les établissemens de saint Louis, l'histoire de
ce grand roi, par son ami Joinville, dont le texte, à peu
près pur, nous fut rendu, en 1761, par MM. Mellot, Sallier et
Capperonnier neveu; le livre des _Coutumes de Beauvoisis_,
par Philippe de Beaumanoir, en 1283, et enfin Froissart.
On lit, dans le _Recueil des Historiens de France_, tom.
XVIII, que le texte original de Ville-Hardouin paraît altéré
dès les plus vieux manuscrits. Les bénédictins citent trois
éditions de cet historien, antérieures à la leur; 1° celle
de Blaise Vigenère, en neuf livres, avec une traduction en
français modernisé, Paris, 1585; 2° celle de Lyon, 1601,
plus correcte que la précédente, et faite sur un Manuscrit
des archives de Venise, qu'on dit apporté des Pays-Bas par
François Contarini, procurateur de Saint-Marc, à son retour
d'une ambassade auprès de Charles-Quint, en 1551; 3° celle
de Du Cange, 1667, imprimerie royale, faite sur l'édition de
Lyon et sur un Manuscrit de la fin du XIIIe siècle. L'édition
des bénédictins, donnée par dom Brial, en 1822, est faite sur
collation des meilleurs textes imprimés, avec le texte d'un
Manuscrit du XIIIe siècle, portant le n° 7974, au catalogue de
la Bibliothèque royale, où le style ne laisse pas que d'être un
peu rajeuni. Cette édition de dom Brial peut être considérée
comme la meilleure. Voici un échantillon de son texte.
«Sachiez que mille cent quatre vinz et dix huit ans après
l'Incarnacion Notre Seigneur Jésus Christ al tens Innocent III,
Apostoille de Rome et Philippe roi de France et Richart roi
d'Angleterre, ot un saint home en France, qui ot nom Folques de
Nuilly, cil Nuillis siest entre Lagny sor Marne et Paris, et il
ere preste et tenoit la paroiche de la ville. Et cil Folques
dont je vous di, comença a parler de Dieu par France et par les
autres terres entor, et nostre Sires fist maint miracle por
luy. Sachiez que la renomée de cel saint home alla tant qu'elle
vint a lapostoile de Rome innocent, et lapostoile envoia en
France et manda al prodome que il empreschast des crois par
s'autorité; et apres y envoia un suen cardonal maistre perron
de chappes croisié et manda par luy le pardon tel com vos
dirai. Tuit cil qui se croisièroient et feroient le service
Dieu un an en l'ost, seroient quittes de toz les pechiez que
ils avoient faiz, dont ils seroient confez, etc., etc.»
PREMIERS MONUMENS DE NOTRE LANGUE DANS LE MIDI DE LA FRANCE, RELEVÉS
PRINCIPALEMENT DE L'HISTOIRE DES TROUBADOURS, PAR M. RAYNOUARD.
Le Catalogue abrégé, que nous donnons ici, n'est guère qu'un extrait de
la table des matières de l'_Histoire des Troubadours_. Où pouvions-nous
mieux trouver les titres que nous cherchons, et dans un plus bel ordre?
Cet excellent ouvrage est divisé en six volumes. Après une dissertation
approfondie sur l'origine de la langue romane, dont nous avons plus
haut indiqué la substance, et après la grammaire romane du Midi,
viennent les écrits capitaux de cette langue, dans toute la pureté de
leur texte, accompagnés de traductions élégantes et fidèles. Le 5e
volume renferme la biographie de 350 troubadours, rangés par ordre
alphabétique, et le 6e, consacré à la grammaire comparée des langues du
Midi, est un chef-d'œuvre de recherches et de science philologique.
L'auteur établit avec force, dans cette dernière partie, que si, par
une autre disposition de la cour de nos rois et de la capitale du
royaume, la langue romane du Midi fût devenue langue française, au lieu
du roman du Nord, nous y eussions gagné pour l'harmonie, la richesse,
la variété, et même la clarté, par l'effet de désinences plus sonores,
d'articles plus nombreux, de l'usage des affixes (_m'_ pour _me_,
etc., etc.), et enfin des inversions. Il y aurait peut-être à dire là
dessus; mais il faut passer un peu d'enthousiasme à un national, et
l'admirer dans un érudit. Une vérité qui nous paraît devoir être admise
sans restriction est celle que le roman du Midi, contenant bien moins
d'alliage que celui du Nord, est aussi plus riche en pures origines
celtiques. Nous oserons, appuyés sur plus d'un témoignage, jeter
quelque doute, malgré M. Raynouard, autorisé de Huet et de Casseneuve,
sur l'opinion de l'antériorité des écrivains du roman méridional. Avant
la séparation des deux idiomes, c'est à dire avant l'an 980 ou 1000,
le roman étant généralement partout le même pour toute la France, il
n'y a pas lieu de faire de distinctions entre l'origine des écrits,
et d'ailleurs le Nord, à cette époque, nous l'avons vu, en fournit
autant que le Midi; et, depuis la séparation, nous ne trouvons pas,
dans l'ouvrage même de M. Raynouard, de quoi justifier son assertion,
puisque le plus ancien écrit dont il l'étaie, le _Poème de la nobla
Leycson_, est postérieur à la _Chanson de Roncevaux_, écrite en langue
d'oil. Nous finirons par une observation qui peut-être n'est pas
frivole, c'est que la langue romane du Midi présente beaucoup moins
d'anciens monumens de prose que celle du Nord. C'était un symptôme
fatal pour les destinées de la première. Un idiome dans lequel on
n'écrit guère qu'en vers ne va pas loin et ne répond évidemment qu'à
des besoins très restreints.
An 841-42. 1°. =LES SERMENS DE LOUIS LE GERMANIQUE ET DES
SEIGNEURS FRANÇAIS=. Ecrits d'origine commune aux deux romans
du Nord et du Midi (relatés ici pour mémoire).
An 880. 2°. =LE POÈME SUR BOECE.= Il se trouvait en manuscrit
dans la célèbre abbaye de Fleury, ou Saint-Benoît-sur-Loire,
dont la bibliothèque remarquable fut, dit M. Raynouard, pillée
par les réformés, sous Odet, cardinal de Châtillon, chef
titulaire de cette abbaye. Une moitié de cette bibliothèque
échut plus tard au célèbre P. Pétau, et l'autre à Bongars:
la partie que possédait ce dernier devint la source de la
collection si riche de Heidelberg; celle du P. Pétau passa
dans les mains de Christine, reine de Suède, et de là au
Vatican de Rome. Le manuscrit du poème de Boëce était, en 1813,
à la bibliothèque d'Orléans; c'est là que notre auteur l'a
vu. L'écriture, assure-t-il, en est du XIIIe siècle. Il est
inutile d'ajouter que le sujet de l'ouvrage est la captivité du
philosophe, dont nous avons le beau _Traité de la Consolation_.
Ce poème est rapporté à la date de 880 environ (par conséquent
antérieur à la séparation des deux romans cités ici pour
mémoire).
An 960-1080. 3°. =DIVERS ACTES ET TITRES=, de l'an 960 à l'an
1080. On en pourrait recueillir encore d'autres, de cette
époque, dans l'_Histoire du Languedoc_, par dom Vaissette.
An 1100. 4°. =POÉSIES DES VAUDOIS=, et notamment le =POÈME
DE LA NOBLA LEYCSON=, de l'an 1100. Ces écrits prouvent
l'ancienneté de la secte des Vaudois. Le dernier est une
_Histoire abrégée de l'ancien et du nouveau Testament_.
An 1130 environ. 5°. =HISTOIRE DE LA PRISE DE JÉRUSALEM, PAR
GODEFROY DE BOUILLON=, écrite en dialecte limousin et nous
semblant, par cette raison, devoir être classée parmi les
monumens de la langue romane du Midi. L'auteur en est le
chevalier Bechada, lequel écrivait de 1130 à 1140.
An 1150 environ. 6°. =POÉSIES DIVERSES DU XIIe SIÈCLE.=
M. Raynouard en donne, comme toujours, le texte exact et la
traduction.
An 1100-1400. 7°. =POÉSIES DE 350 TROUBADOURS=, dont le
premier, parmi les auteurs conservés, est =GUILLAUME DE
POITIERS=, duc d'Aquitaine. Ce prince aimable et singulier
naquit le 22 octobre 1071. Il se croisa en 1101, et mourut à
cinquante-cinq ans, en 1126; c'est le plus habile et le plus
harmonieux des troubadours, comme il en est le plus illustre et
le plus ancien. Ses mœurs n'avaient rien de modeste. Il fonda
un mauvais lieu, à Niort, sur le plan des monastères. Le pape,
Caliste II, l'excommunia une fois dans sa vie; il se moqua
de l'excommunication, et, comme il était fort gai, le rire
le sauva: le rire est un bouclier. Il fut l'aïeul d'Eléonore
d'Aquitaine, épouse de Louis VII, princesse qui chassa de race,
et devint funeste à la France, comme chacun sait.
An 1270. 8°. =L'ALPHONSINE, OU COUTUMES DONNÉES A RIOM=, en
1270, par Alphonse, comte de Poitou, frère de saint Louis. Le
langage de ces coutumes nous a paru appartenir à la langue
romane du Midi. En voici un passage rapporté par M. Duclos.
«So es assaber que per nos et per nostres successors, nonn
sya faita en la villa dita Falha, o questa, o alberjada, ny
empruntarem a qui meymes, si no de grat a nos prestar voliont
lhabitant en questa meyma villa, etc., etc., etc.»
DISCIPLINA CLERICALIS,
TRANSLATA A PETRO ALPHONSO EX ARABICO IN LATINUM,
Avec la version française, prose gothique en regard, suivie de
l'Imitation en vers gothiques français du même ouvrage, et
précédée d'une Notice sur Pierre Alphonse et ses écrits, par M.
l'abbé de L. B..... Paris, 1824, 2 vol. in-12, de l'imprimerie
de Rignoux. (Lettres rondes et italiques modernes.)
(1106-1760-1808-1824.)