En effet, si, comme nous le verrons tout à l'heure, la langue d'oil

présente des écrits antérieurs à l'an 1100; s'il est contre la

vraisemblance aussi bien que contre la vérité que, dans nos contrées du

Nord qui l'ont vue naître, un premier _Roman rustique_ l'ait précédée,

lequel en fut chassé; si l'histoire et l'analogie concourent à établir

le contraire, c'est à dire que la langue d'oil, d'où le français

est dérivé, produite d'une même souche que la langue d'oc combinée

seulement de plus d'élémens divers, s'est manifestée par des écrits

avant Louis VII; n'est-ce pas aussi donner une antiquité trop grande à

ces écrits, et retomber ainsi, par un détour, dans son idée favorite

du latin, primitivement langue vulgaire des Gaules, produisant tous

nos idiomes du Nord et du Midi, que de ranger parmi ces monumens les

_Formules de Marculphe_, la _Chronique de Frédégaire_, les _Histoires

de Grégoire de Tours_, et jusqu'au texte de la loi salique du Ve

siècle, tous écrits latins, d'un style barbare, il est vrai, mais

latins après tout, de la savante latinité du temps, et non pas de la

langue que devaient alors parler les habitans de nos campagnes? A

quiconque ne veut reconnaître avant 1100 aucun écrit de l'idiome d'où

notre langue est sortie avec ses dialectes, promettre des témoins

dénégateurs irrécusables et les fournir, cela est aussi raisonnable

que méritoire; mais c'est aller trop loin, ne rien prouver, et abuser

des mots, que de produire, comme ébauches d'une langue naissante, des

débris évidens d'une langue qui meurt.

Essayons, d'après les principales opinions que nos origines ont fait

sourdir, en profitant des disputes de tant d'esprits profonds, de

résumer ce qu'il y a de plus plausible sur cette importante matière aux

yeux du commun des esprits dont nous sommes, pour en dresser ensuite

une sorte de tableau synoptique, après quoi viendront enfin se classer,

telles que des mains habiles nous les donnent, les pièces de notre

essai d'inventaire.

Il est donc probable que nos aïeux, les Celtes gaulois, parlèrent

originairement une langue commune, divisée par la Loire en deux grands

dialectes et subdivisée en autant de dialectes inférieurs, ou peu

s'en faut, qu'il y avait, parmi ces peuples, d'États ou de ligues

différentes.

Ces idiomes variés avaient leurs caractères d'écriture; mais, par

l'effet d'un principe de religion, ils n'eurent point d'écrits

transmissibles à la postérité.

Dans l'absence de témoignages écrits, si l'on veut se former une

idée des deux grands dialectes celtiques purs, il n'est pas hors des

vraisemblances historiques et logiques de recourir, dans ce but, aux

langages parlés, encore aujourd'hui, en Bretagne et dans les provinces

basques; en tout cas, on n'a pas d'autre recours positif, et le seul

recours négatif qui se présente est celui qu'indique le père Besnier

dans sa préface du _Dictionnaire étymologique de Ménage_, savoir, de

considérer comme celtique pur tous les termes qui, dans notre français

et ses dialectes, ne sont ni grecs, ni latins, ni tudesques.

La guerre, le commerce et la colonie de Marseille, que Varron appelle

_Trilinguis_, firent pénétrer la langue grecque, bien avant l'ère

chrétienne, dans une grande partie des Gaules, en remontant de la

Méditerranée à la Loire par les bassins du Rhône et de la Saône, et

s'étendant jusqu'au bassin de la Garonne.

A dater de cette infiltration hellénique, dont l'époque précise

demeure inconnue, on peut, sans contrarier la raison, admettre, dans

la langue vulgaire des Gaules, la présence d'un élément grec, d'où le

_celt-hellénisme_, comme dit Trippault.

Avec l'occupation de la Narbonnaise par les Romains, plus d'un siècle

avant Jésus-Christ, avec la conquête de César et les écoles fondées

par Caligula, mais surtout avec l'apparition du christianisme et sa

prédication, le latin vint ajouter un troisième élément à la langue

vulgaire des habitans de la Gaule.

Dans quelle proportion ce nouvel élément se trouvait-il mêlé au

celtique lors de l'arrivée des Francs ou Germains du Nord, vers l'an

420? l'énoncer semble téméraire; et cela fut-il raisonnable à l'égard

d'une partie de ce vaste pays; la proportion donnée ne saurait être

la même pour toutes les parties. Cependant des hommes graves et

instruits ont articulé nettement et sans distinction de lieux, quant

au vocabulaire, la proportion exorbitante de trente à un: on peut

légitimement les combattre, sans pouvoir toutefois démonstrativement

les réfuter.

Une moitié des savans avance que, dès l'an 500 de l'ère chrétienne,

les habitans des Gaules avaient quitté leur langue entièrement pour le

latin; une autre moitié des savans engage à n'en rien croire. Une seule

chose est avérée, c'est qu'à cette date, ou même avant, le celto-grec

était assez latinisé pour prendre le nom de roman rustique, sans que

pourtant les personnes parlant grec ou latin fussent dispensées de

l'apprendre pour communiquer avec les Gaulois vulgaires, ainsi que

l'attestent d'illustres évêques, et plus tard, en 813, les actes des

conciles qui ordonnèrent de multiplier les traductions sacrées du latin

dans cette langue, afin de répandre l'instruction parmi le peuple.

L'invasion des Francs ou Germains une fois effectuée, de nouveaux

élémens se glissent dans la langue vulgaire des Gaules, et la confusion

redouble. Le tudesque ou théotisque ou thiois se présente dans le Nord.

Sous la première race de nos rois, ce tudesque modifie peu le langage

vulgaire des Celtes romanisés en deçà de la Loire, et point du

tout celui des habitans du Midi; mais, sous la deuxième race, une

troisième ou quatrième poussée d'Allemands, favorisée par les princes

carlovingiens, opère, dans la politique et les mœurs de nos contrées

septentrionales, une importante révolution, que dernièrement le

célèbre M. Thierry a mieux reconnue et mieux appréciée qu'aucun de

ses devanciers. Cette révolution n'atteint pas le celto-grec-roman

d'outre-Loire; mais elle contracte vigoureusement le celto-grec-roman

du Nord, et toutefois ne parvient pas à y implanter son vocabulaire.

Alors quatre principes divers semblent se partager l'honneur de former

l'idiome qui devait un jour être la langue française, tandis que nos

frères d'outre-Loire polissent tranquillement, sous les inspirations

de l'amour et de la poésie, leur dialecte plus simple, nommé langue

d'oc, réduit maintenant, par un caprice de la fortune, à n'être qu'un

patois, ainsi que ses dérivés, le limousin, le gascon, l'auvergnat,

le toulousain, lui dont l'espagnol et l'italien ne renient pas la

descendance.

Vers l'an 1000 un cinquième élément, fourni par les Normands

d'outre-mer, saisit à revers notre dialecte du Nord déjà si chargé,

le charge encore, l'assourdit, et la langue d'oil se développe avec

les trouvères, ayant sous son empire nombre de patois, peut-être plus

natifs qu'elle, parmi lesquels on doit distinguer surtout le picard,

le bourguignon et le normand français. Tel est en résumé ce que nous

avons jugé substantiel dans les travaux de tant d'habiles gens, qu'il

faut respecter jusque dans leurs écarts, et c'est aussi ce qu'essaie

d'indiquer le tableau imparfait qui suit; mais il est entendu que,

dans les phases que nous avons retracées, on ne doit comprendre que le

langage vulgaire et national des peuples, et non celui de la cour de

nos rois ou de nos empereurs; car ce dernier, suivant constamment la

naissance et la volonté des souverains, tudesque sous la première race,

latin sous Charlemagne, thiois légèrement latinisé sous les princes

carlovingiens, ne se fondit dans la langue d'oil que sous Hugues Capet,

qui bannit les influences austrasiennes pour toujours.

[Illustration: LANGUES VULGAIRES PARLÉES DANS LES GAULES.]

___________________________ __________________________

1 |CELTIQUE PUR du nord de la | |CELTIQUE PUR du midi de la| 1

|Gaule (breton). | |Gaule (basque). |

|Avant J.-Ch. | |Avant J.-Ch. |

|___________________________| |__________________________|

| | _______

| | | GREC. |

| | |_______|

_____________|_____________ _____________|_________/__

2 |Point de changement dans | |CELTO-GREC d'une partie du| 2

|les élémens. | |Midi. Avant J.-Ch., époque|

| | |non précise |

|___________________________| |__________________________|

| / | _______

| / | | LATIN.|

| / | |_______|

_____________|_____________/ _____________|_________/__

3 |CELTO-GREC d'une partie du | |CELTO-GRÆCO-LATIN ou | 3

|Nord. Avant J.-Ch., époque | |ROMANISÉ du Midi. Environ |

| non précise. | |129 avant J.-Ch. |

|___________________________| |__________________________|

| / |

| / |

| / |

_____________|_____________/ _____________|____________

4 |CELTO-GRÆCO-LATIN ou | |Point de changement dans | 4

|ROMANISÉ du Nord.--1er | |les élémens. |

|siècle de l'ère chrétienne.| | |

|___________________________| |__________________________|

_______________________ | |

|TUDESQUE ou THÉOTISQUE | | |

|Vers l'an 700. | | |

| | | |

|Olfridus nous donne en | | |

|cette langue le _Pater | | |

|noster_ dont voici le | | |

|commencement: | | |

| | | |

| Fater unser guato | | |

| bist druihin thu | | |

| gimnato | | |

| in himilon io hoher | | |

| uduih si name thiner,| | |

| etc., etc. | | |

|_______________________| | |

\ | |

\_____________|_____________ _____________|____________

5 |CELTO-GRÆCO-ROMAN-THIOIS. | |Point de changement dans | 5

|Vers l'an 700. | |les élémens. |

|___________________________| |__________________________|

_______________________ | |

|NORMAND D'OUTRE-MER. | | |

|Vers l'an 900. | | |

|_______________________| | |

\ | |

\_____________|_____________ _____________|____________

6 |CELTO-GRÆCO-ROMAN-THIOIS- | |CELTO-GRÆCO-ROMAN ou | 6

| NORMAND ou LANGUE D'OIL. | | LANGUE D'OC. |

|Vers l'an 1000. | |Vers l'an 1000 |

|___________________________| |__________________________|

| |

| |

| |

_____________|_____________ _____________|____________

7 |FRANÇOIS-GOTHIQUE, avec ses| |LANGUE PROVENÇALE. Vers | 7

|dialectes. Vers l'an 1200. | |l'an 1200. Avec ses |

| | |dialectes limousin, |

| | |auvergnat, gascon, |

| | |toulousain. |

|___________________________| |__________________________|

///// : :

///// : :

///// : :

_________________/////______________ _____:___ ____:______

8 |LANGUE FRANÇOISE. Vers l'an 1500 | | | | |

|Avec ses patois picard, bourguignon,| | ITALIEN.| | CASTILLAN.|

|normand, françois, etc., etc. | | | | |

|____________________________________| |_________| |___________|

PREMIERS MONUMENS DE NOTRE LANGUE DANS LE NORD DE LA FRANCE;

Pour la plupart antérieurs aux 182 ouvrages, tant en prose

qu'en vers, cités au tome IV du Supplément de Du Cange, relevés

de l'Histoire littéraire et des Mémoires de l'Académie des

Inscriptions et Belles-Lettres.

An 800. 1°. =LETTRE= écrite en langue rustique par des moines

à Charlemagne, en l'an 800, citée par dom Rivet, tom. VII de

l'histoire littéraire de la France, comme un des plus anciens

monumens de cette langue: c'est, en tout cas, un des plus

anciens de notre prose de première origine.

An 841-42. 2°. =SERMENS DES ENFANS= de l'empereur Louis le

Débonnaire et de leurs principaux sujets. Le 16 des calendes

de mars 842, Charles le Chauve et son frère, Louis le

Germanique, se prêtèrent un serment mutuel à Strasbourg ainsi

que leurs vassaux, pour terminer leurs différends. Dans cette

circonstance solennelle, et pour se donner réciproquement plus

de garanties, les princes contractans seulement échangèrent

leurs langues; c'est à dire que Charles, et non les seigneurs

français, jura en tudesque, et Louis le Germanique, et non

les seigneurs allemands, en langue romane. Ces actes, qui

ont été le sujet de longues controverses entre les partisans

et les adversaires du système latin, ont fourni à M. Bonamy

une intéressante dissertation, insérée dans les Mémoires de

l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, où il les

analyse mot par mot, pour prouver que tout y est d'origine

latine, hors les noms propres; ce qu'à notre avis il ne

parvient pas à faire complètement; mais, l'eût-il fait, il faut

se rappeler qu'il n'y a que cent mots dans ces actes. Nous

copierons les textes en langue romane seulement, d'après M. de

Roquefort qui les a rapportés, dans les deux langues, avec une

fidélité jusqu'alors non obtenue, et cela sur le manuscrit du

Vatican, n° 1964, dit le manuscrit de Nithard, en y joignant un

_fac-simile_ précieux de l'original écrit par Nithard lui-même,

abbé de Saint-Riquier, attaché à la maison de Charles le Chauve.

SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE.

«Pro deo amur, et pro christian poplo, et nostro commun

salvament, _dist_ di en avant, in quuant Deus savir et podir

me dunat, si salvara _jeo cist_ meon Fradre _Karlo_, et in

_adjuha_, et in _cadhuna_ cosa, si cum om per dreit son Fradra

Salvar dist, in o quid il mi altre si Fazet, et ab Ludher

nul plaid numquam prindrai, qui meon volt _cist_ meon Fradre

_karle_ in damno sit.»

SERMENS DES SEIGNEURS FRANÇAIS.

«Si _Lodhuvihs_ sagrament que son Fradre Karlo jurat, conservat

et _Karlus_ meas _Sendra_ de suo part no lo _stanit_, si _jo_

returnar non _lint_ pois, ne jo, ne _neuls_ cui eo returnar

_int_ pois in nulla _adjudha_ contrà _loduwig_ num li _juer_

(Fuero).»

Du Cange, dans la préface de son Glossaire, analyse aussi les

expressions de ces sermens, et y reconnaît des traces celtiques.

An 850. 3°. =FRAGMENT DE TRADUCTIONS DES ACTES DE

SAINT-ETIENNE=, donné par l'abbé Lebeuf, dans les Mémoires de

l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, comme étant du

IXe siècle, en accordant que le style en a pu être retouché au

Xe.

«Saint Esteuves fut pleins de grant bonté,

»_emmen_ tot _celo_ qui creignent en diex,

(mêmement comme tous ceux qui, etc.)

»Feseit miracle o nom de Dieu _mende_;

(demandés au nom de Dieu.)

»_as_ cuntrat et _au_ ces, _a_ tot dona sante:

(aux estropiés, _contracti_, et aux aveugles, _cæci_.)

»por ce haïerent _autens li_ Juve (les Juifs).

.............................................

»Encontre lui se _dresserent trestui_,

»diserent _ensemble, mauvais mes cetui_:

»_il_ a deabble qui _parole_ en lui, etc., etc., etc.»

An 940. 4°. =FRAGMENT DE CHARTE D'ADALBÉRON=, premier évêque

de Metz, de l'an 940, rapporté par Borel dans sa Préface du

_Trésor des Recherches et Antiquités gauloises et françaises_.

«Bon vis sergens et feaules enjoieti; car pour _cest_ que tu

_as estais_ feaules sus _petites_ coses _je tansuseray_ sus

grandes coses, entre en la joie de ton _signour_.»

Ce qui veut dire, d'après saint Mathieu: «O bon et fidèle

serviteur, réjouissez-vous; parce que vous avez été fidèle en

de petites choses, je vous établirai sur de grandes! Entrez

dans la joie de votre Seigneur.»

An 950. 5°. =LE ROMAN DE PHILUMENA.= Cette chronique fabuleuse

peut jusqu'ici passer pour le plus ancien de nos romans,

avec la Chronique latine de Turpin, que dom Rivet n'est pas

éloigné de croire postérieure. Le savant bénédictin dit que cet

ouvrage, de l'an 950 environ, était déjà réputé si vieux, en

1015 et 1019, quand Bernard, abbé de Notre-Dame-de-la-Grasse,

le fit traduire en latin, qu'on le supposait composé du

temps même de Charlemagne. Le sujet en est le triomphe de

cet empereur sur Martaut, roi des Sarrasins, sous les murs

de Notre-Dame-de-la-Grasse, et la prise de Narbonne par

les Français. L'auteur, Philumena, se dit historiographe

de Charlemagne. S'il dit vrai, il est l'aîné des auteurs

nationaux. Son ouvrage existait en Languedoc manuscrit dans

la bibliothèque de M. Ranchin, conseiller au parlement de

Toulouse. C'est peut-être là que l'historien Catel a pu le

consulter, et en tirer les documens curieux qu'il nous donne

dans son histoire, pages 404-547-69. Le traducteur latin fut

un nommé _Gilles_, qu'ailleurs on nomme quelquefois _Vidal_,

ou _Vital_. Cependant, sur l'exemplaire de la traduction qui

se conserve dans la bibliothèque laurentienne, à Florence, le

nom du traducteur est _Paduanus_. Un grand combat y est décrit

entre Roland et Martaud. Il y est dit qu'au siége de Narbonne,

un chevalier du pays assista si bien Charlemagne, qu'après la

ville prise, l'empereur donna à ce chevalier, qui s'appelait

Aymery, la troisième partie de la seigneurie de Narbonne,

avec les gouvernemens de Béziers, Agde, Maguelonne, Uzès,

Nismes, Arles, Avignon, Orange, Lyon, Carcassonne, Tolose,

Rodez, Cahors, Collioure, Gironde, Barcelone, et lui dit: _per

Narbonam eris dux, et per Tolosam comes_. Le second tiers de

Narbonne fut donné à l'archevêque et le dernier aux Juifs. Tout

le livre est en prose, ainsi que celui de Turpin. M. Raynouard,

dans sa _Grammaire romane_, en cite plusieurs passages, tels

que ceux-ci: «_Quascuna de las parts partic se, los crestias

gausens, elhs Sarrasis dolens... Karles maines dix: adonques

aissi sia, si a Thomos platze a toitz...» «e Karles, quanto o

hac ausit, se gracias a Dieu e lanzors.... Karles partic se de

sa compayhna, e anec ferir lo rei de Fudelha, aissi que elh

e'lh caval fendec per mieg....._»

An 988. 6°. =LAMBEAUX DE VERS FOURNIS= par l'abbé Lebeuf,

d'après un _Ms._ de saint Benoît sur Loire du XIe siècle, et

qu'il croit composés dans le Xe.

«Nos jove omne quan Dius estam

»De grand _Follia_ per _Folledar parlam_

»Quar no nos _membra_ per cui vivri esperam

»Qui nos _soste_ tanquam per terra nam

»E qui nos _pais_ que no murem de fam...

»....................................

»Nos e molt libres e _troban_

»Legendis breus esse gran _marriment_

»Quant cla carcer avial cor dolens

»Molt wal los _bes_ que lom fai e _couent_.»

Sans même excepter toujours les lois, les actes publics et

les discours sacrés, presque tout était versifié dans ces

temps novices. Il en est des nations qui naissent à la vie

intellectuelle comme des enfans; ou ne leur parle pas, on leur

chante.

An 995. 7°. =DISCOURS D'OUVERTURE DU CONCILE DE MOUSON=, par

l'évêque de Verdun, en 995, cité par dom Rivet, qui renvoie

pour le texte aux conciles du père Labbe, tom. IX, page 747.

An 1010-25. 8°. =Le Roman de Guillaume au Court nez.= Dom

Rivet, en assignant pour date approximative à ce Roman l'année

1010, avance qu'à cette époque les romans tant en prose qu'en

vers affluaient. Il remarque, justement, que celui-ci détruit

l'assertion de Galland contre l'antiquité du rhythme de dix

syllabes, puisqu'il est écrit dans ce rhythme. Le héros en est

le vicomte de Narbonne, nommé Guillaume au _Court nez_. On y

voit l'histoire travestie de saint Guillaume de Gellone, sur

lequel fut faite une chanson fameuse chez nos aïeux, vers l'an

1050. En attendant l'édition complète, si désirable, qu'on

nous promet de ce poème, on peut recourir à l'histoire du

Languedoc de Catel, qui en contient de nombreux fragmens, dont

voici quelques uns. Dans le livre ou chant qui a pour titre le

_Charroy de Nisme_, l'auteur s'exprime ainsi:

Oies Seignor dex vos croisse bonté

Li glorieux li roys de majesté

Bone chanson est vous a escouté

Des meillor hom qui ains creusten dé

C'est de Guillaume le Marchis au Cort nés

Comme il print nismes par le charroy monté

Apres conquist Orange la Cité, etc., etc.

Et ailleurs:

Mes que mon nés ay un pou acourcié

Je ne sçay certe com sera allongié

Li Cuens mesmes cest ilhuec baptisé

Desoresmes qui moy ayme et tient cher

Trestuit mappellent François et Berrujer

Comte Guillaume au Court nés le guerrier, etc., etc., etc.

Suit la description d'un beau combat de Guillaume contre le

géant sarrasin _Isore_. Comme de raison le géant succombe. M.

de Sainte-Palaye dit que le Roman d'Aymery de Narbonne et de

Guillaume d'Orange, surnommé au _Court nez_, connétable de

France, fameux par son mérite et ses différentes branches, est

en partie de li Roi Adenès, poète de l'an 1260. Ceci ne doit

s'entendre que d'une dernière branche ou continuation de cet

ancien Roman. M. de Bure, catalogue de la Vallière, tom. II,

donne les premiers vers des seize divisions de ce Roman, qui en

contient, dit-il, 77,000.

An 1050. 9°. =TRADUCTION DES QUATRE LIVRES DES ROIS.= Le _Ms._

s'en trouvait, du temps de notre bénédictin, aux cordeliers de

Paris, et venait des religieuses cordelières de Longchamp. Il

est attribué à l'an 1050 environ.

An 1050. 10°. =TRADUCTION EN PROSE DES PSAUMES=; tiré du _Ms._

de la Bibliothèque du Roi, n° 8177. On y lit ce verset:

«Li hons es beneures qui non ala el conseill des _Felons_

et non esta

»En la veoïe des pecheors et non cist en la chaere de

pestilence.»

C'est du français de l'an 1050, comme la précédente traduction.

An 1066. 11°. =LA CHANSON DE RONCEVAUX.= Chanson de geste,

peut-être le même ouvrage, dit dom Rivet, que le poème de

Roland et Olivier. Robert Wace, l'auteur normand du Roman de

Rou, dont nous parlerons en détail, rapporte que les soldats de

Guillaume le Conquérant chantaient la chanson de Roncevaux, en

1066, à la bataille d'Hastings. Nos modernes philologues nous

en promettent aussi une édition complète; ce sera un véritable

présent fait à la littérature française. Nos extraits nous

apprennent qu'il y a deux Romans ou chansons de Roncevaux;

l'une, ancienne, c'est celle-là qu'il nous faut; l'autre,

beaucoup plus moderne, en vers alexandrins, laquelle est de

Jean Bodiaux. Du Cange cite les vers détachés suivans, de

l'ancienne.

«Mil grifles sonnent, moul en sont cler li ton

».............................................

»S'en fu suis matès et recreans

».............................................

»Qui tuit auront et miches et meriaux.

».............................................

»Tint durandars dont librans fu lettrés.»

M. de Roquefort dit que cette chanson fut chantée pour la

dernière fois en 1066; comment le sait-il?

An 1069-77. 12°. =LES LOIS DES NORMANDS=, par Guillaume le

Conquérant. Notre exemplaire de l'Histoire littéraire de la

France, enrichi de plusieurs notes autographes de M. l'abbé

Mercier de Saint-Léger, en contient une, entre autres, où ce

savant reproche justement aux bénédictins, avec M. Raynouard,

de n'avoir pas consacré un article particulier à ce monument,

l'un des plus anciens de notre prose, que l'on fait remonter

aux années 1069-77. L'Evêque de la Ravallière a prétendu que

ces lois normandes n'avaient pas été d'abord écrites en langue

d'oil, et que le texte, imprimé à Londres, en 1721, n'en est

qu'une ancienne traduction; mais dom Rivet persiste à regarder

ce texte comme original. M. Duclos nous fournira, dans un de

ses Mémoires pour l'Académie des Inscriptions, les citations

qu'on va lire.

«Ce sont les leis et les cuttumes que li reis William garantut

à tut le peuple de Engleterre apres la conquest de la terre.

Ice les meisme que li reis Edward son cosin tint devant lui.

1°. _De azylorum jure et immunitate ecclesiasticâ._

«Co est a saveir; puis a saincte eglise; de quel forfait que

hom ont fait en cel tens, et il pout venir a saint eglise ou

pais de vie et de membre. E se alquons meist main en celui

qui la mere eglise requireit, se ceo fust u abbeie, ulglise

de religion, rendeist ce que il javereit pris, e cent sols de

forfait, e de mer eglise de paroisse XX sols e de chapelle

X sols e que enfriant la pais le reis en merchenelae (_lege

merciorum_) cent sols les amendes, altresi (_similiter_) de

Heinfare (_homicidiis_) e de aweit (_insidiis_) purpensed,

etc., etc., etc.»

2°. Art. 37. _De Adultera a patre deprehensa._

«Si pere trovet sa fille en adulterie, en sa maison u la maison

son gendre ben li leist occire ladultere, etc., etc., etc.»

A l'inspection de ce texte, il nous paraît que si le style

peut en être original, l'orthographe en est singulièrement

modernisée.

An 1090. 13°. =TRADUCTION DU LIVRE DE JOB=, _Ms._ de la fin du

XIe siècle, indiqué par l'abbé Lebeuf, qui l'a découvert dans

la bibliothèque du chapitre de Paris.

«Un home estoit en la terre us ki ot nom Job, parce est

dit u li Sainz hom pemoroit ke li merites de sa vertu soit

expresseiz. Quar ki ne sacheit que res est terre de paiens et

la paierie fut en tant plus enloié de visces ke de n out la

conissance de son faiteor. Dunkes dict lhom u il demorat, par

ke ses loi crasset cant il fut bons entre les malvais, etc.,

etc., etc.»

An 1099-1250-1369. 14°. =ASSISES ET BONS USAGES DE JERUSALEM.=

Encore un débat entre l'Evêque de la Ravallière et dom Rivet,

au sujet de ce _Ms._ précieux, qu'on nous promet de réimprimer;

le premier avance que ce fut Philippe de Navarre, et non Jean

d'Ybelin, comte de Japhe, qui traduisit, vers 1250, les assises

ou réglemens de Godefroy de Bouillon, écrits en latin, et

donnés en 1099; et que le _Ms._ du Vatican, qui les renferme,

n'est que de l'an 1369. Le bénédictin soutient que l'original

du temps fut écrit en langue vulgaire, et retouché seulement

par Jean d'Ybelin, vers l'an 1250. L'édition de 1690, in-folio,

est devenue rare. Duclos adopte, quant à la date de 1369, le

sentiment de M. de la Ravallière, et cite ce début de l'ouvrage.

«Quant la sainte cité de Jerusalem fu conquise sur les ennemis

de la crois, en lan M.XCIX par un vendredi et remise el

pooir des feaus J.-C. par les pelerins qui schmurent à venir

conquerre la, par le preschement de la crois, qui fu preschée

par Pierre lErmite, et que les princes et barons qui lorent

conquise orent ehleu a roy et a signor dou royaume de Jerusalem

le duc Godefroy de Bouillon, etc., etc., etc.»

Ce n'est certainement pas là du style ni du langage de 1099;

mais ce n'est pas davantage une composition de 1369, et dom

Rivet paraît fondé à croire que c'est un ouvrage retouché en

1250 environ, ou peu plus tard.

Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus · 第 7 / 43 段