Conticuit latiæ tristis facundia linguæ:
Unica sollicitis quondam tutela, salusque,
Egregium semper patriæ caput, ille senatûs
Vindex, ille Fori, legum, ritusque, togæque
Publica vox suavis æternum obmutuit armis.
Informes vultus, sparsumque cruore nefando
Canitiem, sacrasque manus, operumque ministras
Tantorum pedibus civis projecta superbis,
Proculcavit ovans: nec lubrica fata, deosque
Respexit; nullo luet hoc Antonius ævo.
Un seul jour a ravi l'honneur de la cité!
Par ce coup la voix manque au Latin attristé!
L'appui des malheureux, le chef de la patrie,
Le vengeur du sénat, la voix sainte et chérie,
Et des grands et des dieux, du Forum et des lois,
Sous un barbare fer succombent à la fois.
Un monstre, sans égards pour le ciel qu'il outrage,
Osa souiller de sang cet auguste visage,
Flétrir ces cheveux blancs, ces glorieuses mains,
Fier de fouler aux pieds le plus grand des Romains.
Antoine détesté! ta honte est immortelle!
Cornelius Severus est un poète religieux; il cherche et voit la main
divine partout: nous l'en félicitons comme poète et comme philosophe.
Ce noble penchant couvre beaucoup d'erreurs en physique. Ne vaut-il
pas mieux trouver, dans la main suprême, la cause première des
volcans, ainsi que de tous les grands effets de la nature, que d'en
mal expliquer les causes secondes, et de dire, par exemple, que les
éruptions volcaniques ont lieu parce que le vent qui s'introduit dans
les crevasses de la montagne, venant à souffler le feu, détermine la
combustion? Severus vivait 24 ans avant Jésus-Christ; il fut précoce
dans son talent, et mourut jeune.
APHTONII PROGYMNASMATA.
Partim à Rodolpho Agricolâ, partim à Johanne Mariâ Catanæo,
latinitate donata: cum scholiis R. Lorichii (Reinhard).
Novissima editio, superioribus emendatior et concinnior;
adjecto indice utilissimo. Amstelodami, apud Lud. Elzevirium
(1 vol. pet. in-12, br., portant 5 pouces 2 lignes de hauteur).
ↀ.Ⅾ.XLIX.
(350-1515-1649.)
Le rhéteur Aphtonius vivait dans le IVe siècle de notre ère, temps de
la décadence des lettres grecques et latines, et l'on s'en aperçoit à
ses écrits. Il passe pour avoir reproduit les préceptes d'Hermogène,
autre rhéteur fameux sous le règne de Marc-Aurèle. Suidas lui a fait
de grands reproches, que nous adoptons avec empressement; ce qui n'a
pas empêché qu'il vînt jusqu'à nous; qu'il ait été imprimé avec soin
à Florence, chez les Giunti, dès l'année 1515; que l'on en ait fait,
depuis, plusieurs éditions, sans compter celle-ci, qui est fort jolie,
et que François Escobar en ait donné une traduction française, imprimée
in-8, à Barcelonne, en 1611. Sa renommée a donc eu des destins fort
heureux, en comparaison de celle de bien d'autres.
Il nous donne, dans quatorze chapitres, quatorze matières d'exercices
pour la jeunesse, et commence, on ne sait pourquoi, par la fable;
à la vérité, la fable devait lui plaire avant tout, en sa qualité
de fabuliste. Les autres thèmes d'exercices sont, pour le genre
délibératif, la narration, _chreïa_ ou l'utilité morale, la sentence et
la thèse; pour le genre judiciaire, la réfutation ou le renversement,
la confirmation, le lieu commun; et, pour le genre démonstratif,
l'éloge, le blâme, l'imitation des mœurs ou l'éthopée, la description,
et la législation ou induction des lois. Rien de plus sec, de plus
aride que cette classification arbitraire des principes de la
rhétorique, et généralement que la manière d'Aphtonius. Il définit
en deux mots, divise et subdivise sans transition, sans explication
aucune, se bornant ensuite à énoncer comment on doit procéder; ici,
par l'éloge, la paraphrase, la cause, le contraire, le semblable,
la parabole, l'exemple, les témoignages et l'épilogue; là, quand on
réfute, par exemple, par des moyens tirés de l'obscur, de l'incroyable,
de l'impossible, de l'inconséquent, du honteux, de l'inutile, etc.,
etc.; à peine daigne-t-il s'humaniser jusqu'à proposer quelques modèles
pris d'Isocrate, de Théognis, de Thucydide; c'est à inspirer du dégoût
pour l'étude de l'éloquence. Sans les scolies de Lorichius, qui
rendent un peu de chair et de vie à ce squelette, les _Progymnasmata_
ne seraient d'aucun service. On doit penser qu'ils étaient de simples
notes sur lesquelles le rhéteur construisait, en les développant,
ses leçons orales; car, pour un livre, et surtout un livre utile,
ce n'en est pas un. Comment les Grecs, même dégénérés, ont-ils pu
ranger Aphtonius à côté des Aristote et des Longin? d'Aristote, grand
Dieu! avec ses immortels chapitres des passions, des mœurs et de la
diction, où revivent l'homme de la nature et l'homme de la société;
où se représentent avec un ordre, une clarté, une précision d'analyse
merveilleuse, toutes les formes du discours étudié! de Longin, qui
élève l'ame, en éclairant l'esprit, et va chercher les sources du
beau dans la sublimité des pensées, des images et des figures, dans
la simplicité noble des expressions, en même temps que les causes
de la splendeur de l'éloquence, dans la liberté! Quoi! Aphtonius
professait ainsi la rhétorique après de tels maîtres? après ce Cicéron
encore, qui a bien pu se montrer scolastique dans ses _Partitions
oratoires_ et dans ses _livres à Herennius_, jusqu'au point de faire
aujourd'hui douter qu'il en soit l'auteur; mais qui, là même, était
toujours clair et substantiel; et qui, dans ses trois monumens élevés
à l'orateur, semble faire passer son génie dans ceux qui le lisent et
s'en nourrissent; après cet infortuné Quintilien, le plus complet et
le plus philosophe peut-être de tous les maîtres, qu'on aime et qu'on
plaint autant qu'on l'admire! Si, de ces hauteurs, nous descendons aux
écrivains techniques, qu'avons-nous besoin d'Aphtonius pour instruire
la jeunesse? dirons-nous encore, après les du Cygne, à qui l'on doit
d'excellentes analyses des _Oraisons_ de Cicéron selon les règles de
l'art, après les Gibert, les Crévier, les Rollin, les Dumarsais et tant
d'autres. Conclusion, que les _Progymnasmata_ sont maintenant aussi peu
à lire que lus. La triste chose, en tout, qu'un rhéteur qui n'est que
rhéteur! Mieux vaut, croyons-nous, un logicien qui n'est que sophiste;
car celui-ci, du moins, aiguise l'esprit en provoquant l'objection;
tandis que l'autre ne sait rien qu'assommer et dessécher. Toutefois,
l'Aphtonius Elzevir est un volume charmant; notre exemplaire n'est pas
coupé: ce sont là des titres suffisans à une mention particulière dans
ce recueil.
ARISTENETI EPISTOLÆ,
Gr. lat., ad fidem Cod. Vindob. Recensuit, Merceri, Pawii,
Abreschii, Huetii, Lambecii, Bastii, aliorum, notisque suis
instruxit Jo. Fr. Boissonade. Lutetiæ, apud de Bure fratres,
regis et regiæ bibliothecæ bibliopolas, viâ Serpentinâ. (1 vol.
in-8.) 1822.
(350-1566 et 1822.)
Ce Recueil épistolaire, qui fut publié pour la première fois, en grec
seulement, par Sambuc, et imprimé, en 1566, à Anvers, Plantin, in-4°,
est évidemment un ouvrage pseudonyme. Le manuscrit de Vienne, sur
lequel les anciens et les nouveaux éditeurs exercèrent leurs veilles,
porte le nom d'Aristenète. De là, plusieurs d'entre eux en ont fait
honneur au personnage de ce nom, ami du rhéteur Libanius, le confident
de l'empereur Julien, ce même Aristenète qui mourut, en 358, à Nicée,
dans un tremblement de terre; mais les célèbres Paw et Mercier, suivis
en cela par M. Boissonade, aussi habile helléniste qu'eux, et plus
complet éditeur, n'ont voulu voir dans ces lettres, dont le style
d'ailleurs est rempli de recherche et d'affectation, qu'un assemblage
de divers contes et discours formé par un compilateur du Ve siècle au
plus tôt, ou qu'un modèle plus ou moins heureux, offert à la jeunesse
par quelque ancien sophiste, des ornemens du genre épistolaire, dans
lequel il est impossible de reconnaître le ton naturel des simples
communications de la vie commune. La raison principale qui fonde
cette dernière opinion est, à notre avis, sans réplique. En effet,
comment verrait-on cité, dans la lettre 26e du Ier livre, le pantomime
Caramallus, contemporain de Sidoine Apollinaire, c'est à dire de 430
à 488, si l'auteur de cette lettre était l'Aristenète contemporain de
Libanius, et l'un des hauts fonctionnaires de l'empire sous Julien? A
ceci nous ajouterons que l'objet et la nature d'un tel recueil sont
trop peu dignes d'un homme grave pour que, sans preuves évidentes, on
le lui attribue, et nous oserons dire aux douze ou treize savans qui
l'ont curieusement examiné, au point que tel d'entre eux a passé quinze
ans de sa vie à l'éclaircir et à l'illustrer.
L'auteur ayant caché ses titres,
A qui devons-nous ces épîtres?
Messieurs les oracles du grec,
Vainement votre esprit à sec
Veut en doter Aristenète,
Le recueil est de Proxénète.
Ce recueil n'est, en effet, qu'une suite de descriptions érotiques,
de maximes, de ruses galantes et de récits libertins, qui ne sont pas
toujours sans grace, ni sans détails piquans des mœurs de la Grèce
dégénérée, mais qui manquent absolument de chaleur et de sentiment.
La volupté conçue ainsi ne s'éloigne guère de la prostitution, et n'a
rien à voir à la tendresse, au charme du véritable amour: c'est, tout
au plus, du lupanar délicat. Les lettres en question n'en ont pas moins
été reproduites ou imitées cinq fois en français, depuis l'an 1597
jusqu'à l'année 1797; cette sorte de sujet étant comme l'histoire,
qu'on prend de toutes mains: elles sont divisées en deux livres, dont
le premier en contient 28, et le second 23. C'est dans la première
lettre, laquelle, adressée à Philocalus (amateur du beau), présente le
portrait circonstancié de la charmante Laïs, que se trouve ce mot si
connu, à la vérité fort joli: «_Vestem induitur, formosa; exuitur,
forma est_. _Vêtue, elle est belle; sans vêtemens, elle est la beauté._
Nos chansonniers amoureux et nos faiseurs de madrigaux, qui s'extasient
à froid sur le sein de leurs belles imaginaires, reconnaîtront leur
image de prédilection dans ces mots: _Pænè excidit referre quanto
Luctamine strophium impellant sororiantes Papillæ_.»
Dans la 2e lettre, un jeune homme attaqué par deux belles qui se le
disputent les met toutes deux d'accord, après s'être fait prier, et si
bien d'accord, qu'on ne saurait raconter comment.
La 3e lettre est tout simplement le récit des joies d'un galant et
d'une courtisane, sous un arbre ombrageux, dans un site enchanté.
Dans la 4e, de deux adolescens fureteurs, l'un, plus expert, reconnaît
une courtisane à sa démarche, et ne se trompe pas: _Sequere_, dit-il à
son ami, _et disce_, etc., etc.
On rencontre, dans la 13e, tout le sujet de l'opéra de Stratonice; mais
nous ne pousserons pas plus loin cette analyse, ne sachant pas le grec,
et le faux Aristenète ne nous paraissant pas d'ailleurs mériter une
plus longue mention. M. Boissonade a dédié son édition à M. Villemain,
l'intention est honorable: toutefois l'hommage est fort au dessous d'un
talent si élevé, si pur, et aussi d'un éditeur si savant. On trouve,
dans le tome 3, de la bibliothèque ancienne et moderne de Jean Leclerc,
une analyse très courte d'Aristenète, à laquelle celle-ci peut servir
d'appendice.
ALCIPHRONIS RHETORIS EPISTOLÆ.
Gr. lat. ad editionem S. Bergleri, accuratissimè impressæ
Trajecti ad Rhenum, apud B. Wild. et J. Alheer. (1 vol. in-8,
Charta magna.) M.DCC.XCI.
(350-1715-91-98.)
1°. Philoscaphe[14], après trois jours d'horrible tempête,
la mer est redevenue tranquille.--Dès les premiers rayons
du soleil, nous avons embarqué nos filets.--Les voilà
jetés!--Dieu! quelle provision de poisson! nos filets se
rompent.--Nous avons porté notre butin, du promontoire de
Phalère, à la ville. On nous a compté de bel argent, et nous
avons eu, de reste, bon nombre de fretin à porter à nos femmes
et à nos enfans.
[14] Amateur de barque.
2°. Cyrton, c'est en vain que nous pêchons jour et
nuit:--la proie nous échappe.--C'est comme le tonneau
des Danaïdes.--Cependant on ne se remplit pas le ventre
avec des coquilles.--Notre maître veut du poisson et de
l'argent.--Dernièrement il a commandé des provisions à notre
jeune camarade Hermon.--Le pauvre enfant s'en est allé à
Lesbos, privant ainsi notre maître d'un bon serviteur, et nous
d'un bon compagnon.
3°. Galatée, c'est une belle chose que la terre ferme; elle
vous nourrit et vous abrite, comme disent les Athéniens.--Là,
point de flots écumans prêts à vous engloutir.--L'autre jour,
à Athènes, j'attendais, dans la galerie de Pécilé, un de ces
chanteurs enluminés, aux pieds nus, qui chantait je ne sais
quel poème d'Aratus sur les dangers de la navigation.--Il avait
raison, ma femme; pourquoi ne pas fuir le voisinage de la mort,
puisque nous avons des enfans?--Nous n'avons pas grand'chose à
leur donner; mais, du moins, nous les sauverons des flots; ils
laboureront la terre, et vivront sans crainte.
4°. Tritonide, nous autres pêcheurs, ne ressemblons pas plus
aux habitans des villes et des campagnes, que la mer ne
ressemble à la terre.--Ceux-là sont empêchés de leurs affaires
et de celles de la république, et attendent leur prix de la
glèbe indocile: pour nous la mer est la vie, et la terre la
mort, comme l'air est la mort pour les poissons.--D'où vient
donc, ma femme, que tu quittes fréquemment ces rivages, pour
aller célébrer, avec les riches femmes d'Athènes, la fête des
Rameaux et celle de Bacchus?--Ce n'est pas pour cela que ton
père d'Égine t'a fait naître et t'a élevée!--Si tu aimes la
ville, va-t'en pour toujours! si tu aimes la vie des marins,
reste avec ton mari, et oublie les trompeuses joies des cités.
5°. Euthybule, tu n'as pas pris en moi une femme
vulgaire.--Sosthènes, mon père, et ma mère Démophile, m'ont
donné une dot pour que nous eussions ensemble des enfans
libres.--Cependant la volupté t'emporte:--Tu négliges et
délaisses tes enfans:--Tu fréquentes cette Hermione, qui tient
une maison de louage à Galène, où les jeunes marins vont faire
toute sorte de débauches, et qui reçoit des présens du premier
venu.--Tu es vieux; c'est pourquoi, non content de lui faire
des cadeaux de pêcheur, tels que des surmulets et des anchois,
tu lui donnes des réseaux de Milet et des robes de Sicile,
avec de l'or en sus.--Finis cette vie indolente, ou laisse-moi
retourner chez mon père.
6°. Glauca, ma chère femme, conseille-moi;--Tu sais que
nous sommes pauvres.--Des pirates sont venus me proposer
d'être des leurs, en faisant briller de l'or à mes
yeux.--Moi, dont les mains sont pures de sang, je répugne
à me rendre homicide.--Pourtant la misère est dure à
soutenir:--Conseille-moi!
7°. La mer devient menaçante; les vents se déchaînent; les
dauphins apparaissent en sautant sur les flots, présages d'une
affreuse tempête.--Pourquoi oserions-nous aller, les uns
vers le cap de Malée, les autres dans le détroit de Sicile,
qui dans les eaux de Lycie, qui dans celles de Capharée, non
moins périlleuses?--Attendons le retour du beau temps sur nos
rivages:--Alors nous irons à la recherche des corps morts,
et nous leur donnerons la sépulture.--Tôt ou tard les bonnes
actions trouvent récompense. En tout cas, elles nourrissent le
cœur de l'homme, et la conscience satisfaite épanouit l'ame.
8°. O Scopélès! les Athéniens songent à la guerre:--Déjà
leurs bâtimens légers sont sortis pour porter des ordres à
leurs vaisseaux du dehors;--Ils arment ceux du port; et, de
tout côté, on force l'inscription des matelots, depuis le
Pirée, Phalère et Sunium jusqu'aux frontières des habitans de
Géreste.--Fuirons-nous le service de guerre, nous qui avons des
enfans et des femmes, ou resterons-nous?--Il est plus sûr de
fuir.
9°. Je ne savais pas à quel point les Athéniens poussent le
luxe et la délicatesse.--L'autre jour, Pamphile, voulant aller
à la pêche, fit marché avec moi.--Le voilà dans ma barque,
se faisant dresser un lit voluptueux, s'abritant d'une riche
tente, sous laquelle il rassemble de charmantes femmes et
quantité de musiciennes; l'une jouant de la flûte, c'est
Crumation, l'autre du psaltérion, c'est Erato; une troisième
des cymbales, c'est Evépèse.--Ce ne fut que joie, bombance et
chants joyeux tout le temps.--Rien de cela ne me faisait envie;
mais, au retour, Pamphile m'a payé largement.--Alors je me suis
réjoui. Viennent donc d'autres voluptueux qui égalent Pamphile
en magnificence!
10°. Comment l'amour a-t-il blessé un pauvre pêcheur comme moi,
qui gagne péniblement sa vie?--Toutefois il m'a blessé:--J'aime
avec fureur la fille de Terpsichore, l'une de ces filles qui
se sont sauvées, je ne sais comment, de la maison d'Hermione,
la logeuse, pour venir au Pirée.--Je ne suis qu'un pêcheur;
n'importe: à moins que son père ne soit fou, il me jugera digne
de l'épouser.
11°. Je ne quitterai point cette femme, en dépit de tes
conseils, Eupolus!--J'obéis à l'Amour.--Cet enfant est né d'une
déesse marine:--La vierge pour laquelle il m'enflamme, est sans
doute une compagne de Panope et de Galathée, les plus belles
des Néréïdes:--J'obéis à l'Amour.
12°. L'autre jour, tandis que j'assistais, dans ses couches, la
femme de mon voisin, tu t'es penché sur moi pour m'embrasser,
vieux Anicétus!--Comme s'il était donné à quelqu'un de
rajeunir!--Dis-moi: n'as-tu pas dételé ta charrue?--Ne sors-tu
pas du coin de ton feu, ou du fond de ta cuisine?--Misérable
Cécrops! finis donc tes soupirs, et songe à toi!
13°. Thaïs à Euthydème.--Tu fronces le sourcil!--Tu t'es
mis la philosophie en tête!--En allant à l'académie, tu
passes fièrement devant ma maison sans y entrer.--Pauvre
fou! sais-tu ce qu'est ce fameux sophiste dont tu vas payer
les leçons?--Hier, il m'offrit de l'argent pour ce que tu
devines.--Il poursuit la servante de Mégara.--Moi qui prise
mieux tes caresses que tout l'or des sophistes, je l'ai
refusé.--Si tu veux, je te ferai voir comment cet ennemi des
femmes renchérit sur les plaisirs accoutumés.--Tu penses donc
qu'il y ait bien loin d'un sophiste à une courtisane?--C'est
quasi tout un; car l'un et l'autre vivent de présens.--Nous,
du moins, nous ne renions pas les dieux; nous ne prêchons pas
l'inceste et l'adultère.--Eh bien! quoi? ils savent disserter
sur la cause des nuages, sur la nature des atomes!--J'en
disserte aussi bien qu'eux; car je n'y connais rien.--Aspasie
a formé Périclès, et Socrate Critias.--Lequel des deux élèves
préfères-tu?--Allons, trève de ces insipides folies, Cher
Euthydème!--Reviens: je te montrerai le souverain bien.--La
vie s'envole: ne la perds pas en bagatelles ni en recherches
d'énigmes.
14°. Pétala! je ne demanderais pas mieux que les courtisanes
pussent vivre des pleurs de leurs amans:--J'aurais contentement
avec toi;--Mais il n'en est rien:--Il leur faut du
solide.--Nous avons besoin d'argent, de vêtemens, de parures,
de servantes, mon tendre ami!--Depuis tantôt un an, je maigris
avec toi, que c'est pitié!--Il est vrai que tu m'aimes, que
jour et nuit tu pleures à mes côtés, tantôt pour une chose,
tantôt pour une autre.--Encore une fois, n'y a-t-il donc rien
dans la maison de ton père et de ta mère, ni or, ni argent, ni
provisions; rien absolument, hormis des larmes?--Tu m'apportes
aussi, je le sais, des roses, comme on apporte des fleurs sur
un tombeau.--C'est trop peu:--Tâche de venir désormais avec les
mains mieux garnies et les yeux plus secs; ou bien tu auras
sujet de pleurer.
Telle est la matière, telle est la forme de ces cent seize lettres,
divisées en trois livres, que les biographes ont trop peu appréciées,
en disant qu'elles ne manquent pas de naturel; car elles sont tout
naturel et toutes graces, riches en peintures de mœurs, en traits de
sentiment et d'esprit, et partout empreintes de ce cachet de vérité
dont le recueil d'Aristenète est absolument dépourvu. Nous aurions
pu, en multipliant nos extraits sommaires, étendre les preuves de
cette assertion; mais la nudité de certains tableaux, la hardiesse,
pour ne rien dire de plus, de certaines expressions nous ont arrêtés.
Le lecteur français peut d'ailleurs se satisfaire aisément, s'il le
veut, puisque l'abbé Richard a donné une traduction d'Alciphron, en
3 vol. in-8°, Paris, 1785. La meilleure édition de l'original avec
l'interprétation latine est celle-ci, que M. Wagner a reproduite avec
quelques additions, en 2 vol. in-8°, Leipsig, 1798. Notre exemplaire
est du petit nombre de ceux qu'on trouve en papier fort de Hollande.
Jean Leclerc, dans sa _Bibliothèque ancienne et moderne_, pense que
ceux qui font Alciphron contemporain d'Alexandre n'appuient pas cette
opinion sur des fondemens très solides.
HIÉROCLÈS.
SUR LES VERS DORÉS.
Edition _princeps_. Padoue, Bartholomée de Val de Zuccho. 1474.
In-4, lettres rondes, 91 feuillets.
(450-1474.)
C'est ici la première édition de Hiéroclès. Elle fut publiée en latin,
sans texte grec, sur la traduction du savant Jean Aurispa, traducteur
aussi d'Archimède, secrétaire et ami du pape Nicolas V (Thomas de
Sarzane). Ce ne fut, au rapport de M. Brunet, qu'en 1583, à Paris, chez
Nivellius, que fut imprimé le texte grec, avec la traduction latine
de Jean Curterius. Cette édition de Padoue, la plus rare, est fort
précieuse, comme tenant de plus près aux manuscrits. Ce fut d'ailleurs
Jean Aurispa qui découvrit à Venise, vers 1447, ce beau livre, monument
le plus pur de la morale de l'antiquité; il est donc juste que nous
lui rendions tous les honneurs de la publication. Son édition est très
belle dans sa simplicité, et si correcte que, malgré les perpétuelles
abréviations dont elle est chargée, comme toutes les éditions
_Princeps_, l'œil saisit facilement l'ensemble des mots.
Il n'y a point de titre général. Le volume débute par une épître
ou préface d'Aurispa au pape Nicolas V; ensuite vient le titre
particulier, dont la forme est singulière.
Hieroclis philosophi sto
ici et sanctissimi in
aureos versus Py
thagoræ opu
sculum prœ
stantissi
mum et
Reli
gio
ni
Christianæ consenta
neum incipit.
A la fin du texte, on lit ces mots: _Laus Deo, amen_, et cette devise:
_Duce virtute et comite Fortuna_. (_Pour guide la Vertu et pour
compagne la Fortune._) Après quoi, sur le verso du dernier feuillet, se
trouve répété le titre particulier de cette addition:
........ Hic faciliter
completum est ac
impressum. Anno
Christi M.CCCC.
LXXIIII. Pata
vii. IV. ka
lendas
ma
ia
s.
Bartholomæus de Val
de Zoccho. FF.
Telos.
Qu'on nous permette de ne pas finir cette description sans dire que
notre exemplaire, qui vient de la bibliothèque de Girardot de Préfond,
relié en maroquin rouge par l'ancien Derome, nous a coûté 130 francs,
en 1833. Nous ne serions pas étonnés que ce fût le même qu'un amateur
paya 80 francs à la vente du comte Maccarthy. La progression du prix de
ces sortes de livres est naturelle et rapide; elle sera constante.
Maintenant, parlons un peu des vers dorés; car la forme n'est pas tout,
le fond est aussi quelque chose. Nous ne saurions mieux rendre hommage
à Hiéroclès qu'en rapportant la préface d'Aurispa au pape Nicolas V,
dont il était l'ami, dès avant que ce digne pontife eût été cardinal,
évêque de Bologne, et chef de l'Eglise, après Eugène IV, le 14 mars
1447. On se rappelle que Nicolas V, auquel succéda Calixte III, était
d'un caractère doux, paisible, libéral, et même magnifique; qu'il
fut protecteur éclairé des lettres et des arts, et grand acheteur de
manuscrits grecs et latins; qu'il termina heureusement, après 71 ans,
le grand schisme d'Occident, par la démission obtenue de Félix V, pape
d'Avignon; enfin qu'il mourut, à 57 ans, le 24 mars 1454, de chagrin
de la prise de Constantinople par les Turcs. Voici donc la lettre
qu'Aurispa lui adresse, et que nous n'avons vue nulle part ailleurs.