Le célèbre Gabriel Naudé publia, pour la première fois, à Rome, en

1638, sur les travaux de Léon Allatius (Allacci) et de Lucas Holstein,

les écrits philosophiques de Salluste, Démophile, Démocrate et de

Secundus, en deux jolis tomes in-12, dont notre édition de 1639 est

la reproduction fidéle. Plus tard, Thomas Gale S. les a insérés dans

son précieux recueil, intitulé: _Opuscula mythologica, physica et

ethica_[11]. Si l'on veut quelques détails sur ces quatre anciens

philosophes, il faut recourir directement à leurs éditeurs; car les

biographes ne parlent pas des trois derniers, et se bornent à dire

de Salluste (_Secundus Sallustius Promotius_), qu'il était patricien

gaulois; qu'il fut préfet des Gaules sous Constance; que, devenu l'ami

de Julien, il suivit la fortune de cet empereur philosophe, après la

mort duquel il refusa l'empire; qu'il contribua, en 367, à l'élection

de Valentinien, et ne fit plus parler de lui depuis l'an 369. M. Weiss

ajoute que le père Kircher qualifie le livre _de Diis et mundo_ de

_Libellus aureus_. Le lecteur français pourra juger, par l'analyse que

nous en donnerons, et mieux encore par la traduction qu'en a faite M.

Formey[12], que cet éloge n'est pas toujours exagéré.

[11] Gr. lat. Amstæledami, apud Henricum Westenium, in-8, in quo

continentur:

1°. Palæphati de incredibilibus historiis.

2°. Heracliti de incredibilibus.

3°. Anonymi de incredibilibus.

4°. Eratosthenis cyrenæi catasterismi.

5°. Phurnuti de naturâ deorum commentarius.

6°. Salustii philosophi de diis et mundo.

7°. Homeri poetæ vita.

8°. Heraclidis pontici allegoriæ Homeri.

9°. Ocellus Lucanus de universi naturâ.

10°. Timæus Locri de animâ mundi.

11°. Theophrasti notationes morum.

12°. Demophili similitudines ex Pythagoreis.

13°. Democratis aureæ sententiæ.

14°. Secundi sophistæ sententiæ.

15°. Sexti Pythagorei sententiæ.

16°. Ex quorumdam Pythagoreorum libris fragmenta.

[12] Berlin, 1748, in-8.

SALLUSTE.

On voit, dans la bibliothèque de Photius, qu'au rapport de Damascius,

Salluste fut un philosophe de la secte cynique, de celle qui ne suit

pas les chemins battus, qui rompt en visière au genre humain, et

s'exerce à la vertu par de rudes épreuves. Cet homme austère, bravant

les veilles et les fatigues, s'endurcissait l'ame et le corps, et

allait au bien, par la souffrance, tête haute; il marchait pieds nus,

et fit ainsi presque le tour du monde alors habité. Il était éloquent,

de la grande éloquence antique, et savait tout Démosthène par cœur.

Suidas dit de lui qu'il était satirique et malin, tournant les méchans

en ridicule. Un grand, nommé Pamprépius, lui ayant une fois demandé

ce que les dieux étaient aux hommes, il lui répondit: «nul doute que

je ne sois pas un Dieu, et que vous ne soyez pas un homme.» Il se

piquait de divination, regardait les gens aux yeux, et leur prédisait

une mort violente quand il leur voyait une abondance d'humidité autour

des pupilles. On assure qu'il détourna son disciple Athénodore de la

philosophie qu'enseignait Proclus, qu'il appelait une flamme dévorante.

Comment cela serait-il vrai, si, comme la plupart des historiens

l'attestent, Proclus fleurissait seulement dans le Ve siècle? Mais,

si cela est vrai, ne serait-ce point que Salluste était en défiance

de l'imagination de ce philosophe et de ses chimères métaphysiques,

lui qui ramenait toute la science au gouvernement de soi-même; en quoi

il se montre bien autrement solide que Proclus, éclectique ingénieux,

rêveur et parleur séduisant, et rien de plus? Au surplus, le même

doute qui plane sur le temps précis où vivait Salluste existe sur

son origine; quelques uns, le faisant naître en Syrie, dans la ville

d'Esème, et lui donnant pour père Basilis, et pour mère Théoclée. Quant

à son livre, il est composé de XXI chapitres, dans le premier desquels

l'auteur annonce un grand sens, en demandant que ceux qu'on veut

instruire des choses divines soient formés, dès l'enfance, aux notions

universelles hors de toute discussion, telles que la souveraine bonté

de Dieu, son immutabilité, son impassibilité, son essence immatérielle,

son éternité. Il fait ensuite, d'une façon très spirituelle, l'apologie

des fables. Elles sont utiles, selon lui, au commun des hommes qui

méprisent la vérité toute nue, faute de la pouvoir comprendre, et aux

philosophes qu'elles tiennent en haleine. Il distingue cinq espèces de

fables: les théologiques, les naturelles, les animales, les matérielles

et les mixtes, et fait dériver, de ces cinq espèces, toutes les

allégories tant religieuses que morales de la mythologie, ainsi que les

cérémonies des différens cultes, si variées, et si propres à resserrer

les liens de l'homme avec la divinité; c'est, en quelque sorte, un

abrégé du _Génie des religions_, qu'il ramène au sens philosophique

à travers ce labyrinthe d'obscurités. Sa théorie toute fabuleuse des

dieux se présente après ces prémices et sous leur autorité. Arrivé à

la métaphysique et à la morale, il fait le monde éternel, comme étant

une émanation de Dieu, qui n'a pu rien acquérir ni rien perdre en aucun

temps; et reconnaît l'immatérialité, l'immortalité de l'ame, l'action

réciproque de l'ame sur le corps et du corps sur l'ame, sans expliquer

ces phénomènes inexplicables autrement que par une comparaison avec

le machiniste qui fait mouvoir ses machines d'elles-mêmes, sans

cesser d'être soumis à leur action. La providence lui est démontrée

par l'ordre de l'univers, et la cause finale de toutes choses par

la structure de leurs parties et le jeu de leurs fonctions. A son

avis, les vertus naissent du triple concours de l'exacte raison, de

la bonne éducation, et de l'exercice régulier des facultés humaines;

comme les vices, des principes contraires. Il découvre trois élémens

dans notre ame, la raison, la colère et le désir; de là trois élémens

dans la république: le prince, le soldat et le peuple, sources dont

se combinent les trois gouvernemens monarchique, aristocratique et

démocratique, lesquels, par l'excès, dégénèrent en tyrannie, en

olygarchie, en démocratie pure. Mais pourquoi y a-t-il du mal dans le

monde? Éternelle question, à laquelle il fait l'éternelle réponse.

A proprement parler, il n'y a point de mal; car le mal, n'étant que

l'absence du bien, comme les ténèbres ne sont que l'absence de la

lumière, n'est rien par lui-même. Ce que nous appelons mal, dans

un sens absolu, rentre toujours, par quelque endroit, dans l'ordre

général; et même, par rapport à nous, le mal, c'est à dire le crime,

est prévenu par la science, la religion, la discipline, réprimé par

les lois, et, après notre mort, expié par les dieux et les démons.

Mais pourquoi, si Dieu est incommutable, se fâche-t-il, se laisse-t-il

fléchir? etc.; il n'en est rien. Dieu ne s'irrite point contre les

méchans; seulement les méchans s'éloignent de la nature toute exquise

de Dieu, par le crime, et s'en rapprochent par le repentir et par

l'expiation. Le monde est incorruptible, venant de Dieu; autrement, il

faudrait que le feu se consumât, que l'eau se desséchât, ce qui est

absurde. Après la mort, les bons, unis à la nature divine, concourent

avec elle au gouvernement de l'univers. Ainsi finit Salluste. C'est un

esprit borné en physique et en métaphysique, parce qu'il ne procède

point, par la voie de l'expérience et de l'analyse, comme nos grands

esprits modernes l'ont fait, ce que de nouveaux esprits chimériques

se lassent, bien à tort, de faire; mais ce n'est pas moins un homme

supérieur, parce qu'il est sage et religieux. Nul mortel n'est vraiment

lumineux que par ses vertus.

DÉMOPHILE.

Lucas Holstein ignore, comme tout le monde, qui était et ce qu'était

Démophile; il ne connaît que deux personnages de ce nom: l'un, qui fut

mathématicien, et laissa des scolies sur Ptolémée; l'autre, évêque

hétérodoxe de Constantinople; il conclut à reconnaître le premier pour

l'auteur de ce livre moral, divisé en deux parties, la première des

_Similitudes_, la seconde des _Sentences pythagoriciennes_. Tout ce

qu'il y a de grandeur morale dans l'antiquité se rattache à ce nom

sacré de Pythagore.

SIMILITUDES.

La flatterie est comme une armure peinte; cela ne sert à rien.

L'esprit des sages pèse comme l'or.

Du méchant comme du mauvais chien le silence est plus redoutable

que la voix.

La maîtresse ne doit pas être préférée à l'épouse, ni la

flatterie à l'amitié.

Le sage sort de la vie modestement comme d'un festin.

Les reproches d'un père sont comme les médicamens, plus doux

qu'amers.

Usez des plaisirs comme du sel, parcimonieusement.

Fortune et chaussure doivent être justes, pour ne point blesser.

Le coureur au but, le sage au tombeau reçoivent leur prix.

La richesse des avares n'est utile à personne, non plus qu'un

soleil couché.

L'enfant confond les lettres, et l'imprudent les actions.

Le meilleur homme est le moins méchant, comme le meilleur

convive, le moins aviné, etc., etc.

SENTENCES.

Veillez, car la paresse de l'ame touche à la mort.

Le sage prie Dieu dans le silence, par ses actions.

Servir ses passions, c'est plus que servir des tyrans.

Conversez avec vous-même plus qu'avec autrui.

Que Dieu habite constamment dans votre cœur, comme un hôte

précieux!

Faites-vous rendre dans votre maison, et non craindre, car la

dignité engendre le respect, et la crainte, la haine.

Sachez bien que toute feinte se découvre.

Soyez persuadés que vos seuls trésors sont ceux que vous portez

dans votre cœur.

Nés de Dieu, attachons-nous à lui comme la plante à sa racine,

pour ne point nous dessécher.

Le plus beau temple de la divinité, c'est l'ame du juste, etc.

DÉMOCRATE.

Lucas Holstein dit encore que Démocrate fut un philosophe de la secte

ionienne, originaire d'Ionie. Stobée et Antoine parlent de ses dits

et sentences. Plutarque les cite peut-être sous le nom d'un certain

Démocrate, qui vivait dans la république d'Athènes, vers la 110me

olympiade (environ 340 ans avant Jésus-Christ), à peu près dans le même

temps où Philippe gagna la bataille de Chéronée.

SENTENCES.

Il est bon de céder à trois choses, au prince, à la loi et au

sage.

L'honnête homme compte pour rien le blâme des méchans.

L'esclave de l'argent ne sera jamais juste.

Les désirs trop vifs sont d'un enfant, non d'un homme fait.

Le monde est un théâtre, la vie un passage où l'homme naît,

regarde et disparaît.

Le monde est tout changement, la vie pure opinion, etc., etc.

SECUNDUS.

Trois auteurs principaux font mention de Secundus, Philostrate, dans

ses _Vies des sophistes_, Suidas et Vincent de Beauvais. Le premier

dit que ce philosophe était fils d'un forgeron; qu'il disputait avec

le sophiste Hérode, son disciple; qu'il mourut vieux, et fut enterré

près d'Éleusis, sur le chemin de Mégare; le second de ces auteurs a

ridiculement confondu Secundus avec Pline l'Ancien, qui se nommait

aussi Secundus. Du reste, on sait peu de chose du personnage en

question, qui méritait mieux la qualification de sophiste que celle

de sage, à en juger par les dix-neuf réponses qu'il fit à dix-neuf

demandes à lui adressées, selon quelques uns, par l'empereur Adrien, et

que voici:

Qu'est-ce que le monde? l'Océan? Dieu? le jour? le soleil? la

lune? l'homme? la femme? la richesse? la pauvreté? l'amitié? la

vieillesse? le sommeil? la beauté? la terre? l'agriculture? la

navigation? la mort?

Au lieu de sortir d'affaire avec le dictum: à sotte demande, point

de réponse, le sophiste s'évertue à définir les choses par une suite

d'aphorismes qui n'éclaircissent rien. On doit lui en vouloir, surtout,

pour avoir défini la femme _un mal nécessaire_; la mère, l'épouse, la

fille, un mal nécessaire! Il y a là de quoi faire balayer nos maisons

avec les robes de tous les sophistes du monde; et, comme si cela était

trop peu, Secundus ajoute: «C'est le naufrage de l'homme, la tempête

du logis, l'empêchement du repos, l'esclavage de la vie, le dommage

quotidien, le combat volontaire, la guerre somptueuse, la bête fauve en

cohabitation, l'écueil paré, l'animal malicieux.» Quelle pitié!

Disons, pour terminer cette analyse, que Démophile a été publié sur

un manuscrit du Vatican; Démocrate, sur un autre, de la bibliothèque

Barberini; et Secundus, sur un troisième, de la bibliothèque du roi, à

Paris.

C. PEDONIS ALBINOVANI,

ELEGIÆ III.

Et fragmenta, cum interpretatione et notis Jos. Scaligeri,

Frid. Lindenbrucchii, Nic. Heinsii, Theod. Goralli (Jean Le

Clerc), et aliorum. C. Cornelii Severi Etna accessit et Bembi

Etna. (2 tomes en 1 vol. pet. in-8.) Amstelædami, apud Davidem

Mortier. M.DCC.XV.

(30 ans environ avant J.-C., et années 1484-1517-1617-1703 et 1715 de

notre ère.)

Albinovanus (C. Pedo) vivait sous Auguste et sous Tibère. Il ne reste

de lui que trois Élégies et le fragment d'un poème sur la navigation

périlleuse de Germanicus dans l'Océan septentrional, qui nous a

été conservé par Sénèque le Philosophe, grand appréciateur de cet

ouvrage, et en général de ce poète. Les anciens estimaient surtout,

dans Albinovanus, l'énergie et la concision du style. On en peut

voir des témoignages honorables dans Martial et dans Quintilien;

mais principalement dans la 10e épitre _de Ponto_, livre IV, qui est

adressée à ce poète par Ovide, son ami, et dans laquelle ce dernier le

porte aux nues, en l'appelant _Sidereus_. Après ces grands suffrages,

il est comme superflu de citer ceux de Sidoine Apollinaire, de Grégoire

Giraud, dans son _Histoire des Poètes_, et de tant d'autres modernes;

mais il ne l'est pas de mentionner le service que Jean Le Clerc, sous

le nom de Théodore Goral, a rendu à C. Pedo Albinovanus, ainsi qu'à

C. Cornelius Severus, soit, comme il le dit dans la Préface de son

édition, en dégageant leurs textes épurés sur les éditions de 1484

et de 1517, des _Catalecta Virgilii_ réunis et annotés par Scaliger,

où ces deux poètes remarquables gisaient ensevelis parmi beaucoup de

pièces obscènes, soit en les éclaircissant par une interprétation

en prose latine, et par des notes excellentes, enrichies encore du

Commentaire de Lindenbruch pour l'édition hollandaise de 1617.

La première des trois Élégies d'Albinovanus, celle où le poète déplore

la mort de Drusus, est de beaucoup la meilleure, et tellement, que

Gérard Vossius a douté que les deux autres, sur la mort de Mécènes et

sur ses dernières paroles, fussent de la même main, doute que nous

partageons, bien que Scaliger et Goral ne le permettent pas. C'est

pourquoi nous n'extrairons ici que cette première Élégie, nous bornant

à rappeler les dernières aux curieux de l'antique latinité, ainsi que

le Fragment sur Germanicus, lequel n'a que 22 vers.

Le Drusus dont il est question, père du grand Germanicus, surnommé

Germanicus lui-même, à cause de ses victoires sur les Germains, qu'il

poursuivit jusqu'à l'Elbe, était le second fils de Tibère Néron et de

Livie, qui devint la seconde femme d'Auguste, après un divorce consenti

par son premier mari. Drusus était donc le frère cadet de Tibère,

depuis empereur. Ce fut un héros, un sage et un vrai citoyen romain.

Désigné secrètement par Auguste pour lui succéder, il eût probablement,

dit-on, rétabli la république, s'il eût régné; mais le sort était

prononcé; ce héros mourut à 30 ans, de maladie, sur les bords du

Weser, amèrement pleuré des soldats, presque déifié par les regrets de

l'empereur, livrant ainsi l'empire à un monstre voluptueux, dans la

personne de son frère Tibère. Disons pourtant, avec son poète, que ce

frère, qui recueillit ses derniers soupirs, parut désespéré de sa mort.

Tibère valait-il donc mieux dans sa jeunesse, comme l'assure Tacite?

ou savait-il déjà feindre? Quoi qu'il en soit, venons à la première

Élégie d'Albinovanus. Cette pièce réunit, en effet, éminemment les

conditions exigées dans ce genre de poème, un sentiment de douleur

véritable, des mouvemens variés, une marche rapide, une versification

noble et pathétique. On n'y saurait reprendre qu'un peu de diffusion

et d'enflure dans l'éloge; mais ce défaut tient au temps. Quand les

Romains faisaient d'Auguste un dieu, il était pardonnable aux poètes

de dire que le Tibre, à la vue des funérailles de Drusus, sortit de

son lit, tout échevelé, pour éteindre les flammes du bûcher prêtes à

consumer son héros, et ne put se contenir qu'à la prière du dieu Mars

descendu de l'Olympe tout exprès pour empêcher ce flux de désespoir.

En fait d'adulation pour les empereurs, n'y regardons pas de si près.

Du reste, l'élégie entière est aussi belle que touchante. En voici une

idée imparfaite et succincte:

Long-temps vous fûtes heureuse ô Livie! digne mère de Tibère et de

Drusus!... Votre amour embrassait deux fils...; un seul aujourd'hui

vous reste à nommer de ce doux nom de fils!... La foudre vous a

frappée, comme pour montrer que votre courage est supérieur à ses

coups..... Jeune, et déjà vénérable par ses vertus, orné des talens

qui brillent dans la paix et dans la guerre, Drusus est tombé!... lui

le compagnon de son frère, son émule dans la conduite des armées,

il est tombé vainqueur des Suèves, des Sicambres et de toutes ces

fières nations germaines, qu'il a contraintes de fuir dans leurs

forêts!... Hélas! pendant qu'il triomphait ainsi pour mourir, tendre

mère! vous décoriez les temples de Jupiter, de Minerve et de Mars

pour son retour, pour la grande ovation que Rome lui préparait,

pour les honneurs consulaires décernés à son nom!... vous disiez:

«Bientôt il reviendra; le peuple ira lui rendre grâce; je volerai au

devant de lui; je reverrai ses traits aimés; il m'embrassera; il me

racontera ses exploits; mais moi, je lui parlerai, je le saluerai la

première!...» Malheureuse Livie, qui méritiez si peu ce grand revers!

vous, la vertueuse épouse du premier des hommes! De quoi vous ont

servi tant de qualités éclatantes, puisque vous n'avez pu fléchir les

dieux?... Oui, la fortune a craint, en vous épargnant, de faire douter

de sa fatale puissance, alors que rien ne vous manquait, ni le comble

des biens, ni le comble des mérites... Ainsi, naguère, avait-elle

moissonné Marcellus, le cher enfant d'Octavie... Parques homicides!

assez, assez de funérailles! fermez ces tombeaux!... Drusus, tu n'es

plus!... vainement nous t'avons nommé consul!... les licteurs sont là,

tes ordres sacrés manquent... Du moins, vous, Tibère, son frère et son

ami, vous avez pu recueillir son haleine expirante! mais sa mère n'a pu

l'embrasser, ni réchauffer, sur sa poitrine les membres glacés d'un

fils!... Et, maintenant, elle pleure; elle se résout en larmes, ainsi

qu'on voit les neiges devenir fleuves au premier souffle des vents

furieux du midi... Je l'entends; elle s'est écriée: «O mon fils! tu

m'es ravi pour toujours!... Gloire de ton père, où es-tu? Gloire de ta

mère, où es-tu?

Gloria confectæ nata parentis, ubi es?

......................................

Gloria confectæ nunc quoque matris, ubi es?

»Qu'ai-je fait pour m'attirer ce malheur? existe-t-il de justes

dieux?... O mon fils! je n'ai plus que tes entrailles à honorer sur

ce bûcher! mais ton corps! mais tes mains, je ne puis les baigner de

mes pleurs, les couvrir de parfums, les presser de mes lèvres!... Je

t'attendais consul et triomphateur, je te reçois mort! je ne vois

briller tes faisceaux que devant ton cercueil!

Sic mihi, sic miseræ nomina tanta refers!

Quos primùm vidi fasces, in funere vidi...

».... Désormais, quand on viendra me dire: Voici votre fils Néron le

vainqueur, je ne pourrai plus demander lequel? Ah! malheureuse que je

suis! je tremble, je frissonne!...

Me miseram, extimui, frigusque per ossa cucurrit!....

»A présent, je crains toujours de voir mourir le second; j'étais si

tranquille, quand ils vivaient tous les deux!... Du moins, Tibère, ne

va pas me quitter! me laisser seule sur la terre! et que je t'aie pour

me fermer les yeux!...»

Ainsi parla Livie, jusqu'à ce que les sanglots eussent étouffé sa voix!

.... Princesse, ne vous abandonnez pas ainsi! Pensez qu'il y a des

consolations pour vous...; de précieux restes vous ont été rapportés.

L'armée les couvrit de ses regrets; et il fallut que Tibère, pour ainsi

dire, les lui arrachât... Toutes les villes de l'empire, par où ils ont

passé, ont pris le deuil... Rome entière n'a plus qu'un seul discours,

qu'un seul aspect, le deuil... Les lieux publics sont fermés; on sort,

on court de tout côté, saisis d'effroi...; la justice est suspendue...;

les temples sont déserts... Drusus! l'histoire consacrera ta vie!... ta

statue ornera le Forum!... on dira que tu es mort pour la patrie! Et

toi, Germanie cruelle, qui nous l'as enlevé, tu périras!... Tes enfans,

si fiers de la mort de notre héros, seront traînés, par le bourreau,

dans nos prisons... Je les verrai, je les contemplerai, nus, exposés

sans honneur sur la voie publique, et je me réjouirai!

Carnifici in mæsto carcere dandus erit,

Consistam, lætisque oculis, lentusque videbo

Strata per obcœnas corpora nuda vias, etc., etc.

Mais, que dirai-je de vous, Antonie? digne épouse de Drusus, digne

belle-fille de Livie! Hélas! vous étiez faits l'un pour l'autre, égaux

en naissance, en biens, en vertus...; vous fûtes son unique amour, le

charme de sa vie, le repos de ses travaux!... il ne vous racontera

plus ses dangers et ses victoires!...; dans votre désespoir, vous

arrachez votre belle chevelure, vous cherchez vainement cet époux

absent à jamais...; vous interrogez vainement votre couche silencieuse

et déserte... Telle fut Andromaque, telle Evadné... Mais, pourquoi

désirer la mort! quand il vous reste, dans vos enfans, de précieux

gages de Drusus?... Calmez ces fureurs insensées!... Drusus a rejoint

ses glorieux ancêtres: il triomphe maintenant chez les dieux pour ne

plus mourir... Songez, veuve infortunée, et vous aussi, mère illustre,

à ne rien faire d'indigne de vous! La barque de Caron nous attend tous:

à peine suffit-elle à la foule qui s'y précipite.

Fata manent omnes, omnes exspectat avarus

Portitor, et turbæ vix satis una ratis...

Que dis-je? le ciel, la terre et la mer passeront...; comment

vouliez-vous que Drusus échappât, seul, à la destinée?... Il est

mort jeune, il est vrai, mais plein d'honneur et de gloire. Le Rhin,

les Alpes, le Danube, et jusqu'au Pont-Euxin, ont vu ses exploits.

L'Arménien en fuite, le Dalmate suppliant, la Germanie entière ouverte

aux Romains, les attestent... Résignez-vous donc. Obéissez aux ordres

d'Auguste, qui vous forcent à prendre de la nourriture!.... Qu'attendre

des dieux qui n'ont pu rendre Achille aux larmes de Thétis?....

Entendez la voix de Drusus lui-même, qui vous crie: «J'ai le sort

des héros; je meurs assez vieux, puisque j'ai beaucoup fait»; _his

ævum fuit implendum, non segnibus annis_. Il m'est doux de voir les

chevaliers romains honorer mes cendres, et se presser autour de mon lit

funèbre..... Ma femme, ma mère, séchez vos pleurs!.... Princesses! vous

avez entendu cette voix courageuse. C'est assez: contenez vos douleurs!

et que la demeure d'Auguste ne soit plus troublée des images de mort;

car les destins du monde sont confiés à notre empereur.

Un mot maintenant sur l'_Etna_ de Cornelius Severus. Ce poème

descriptif est rempli de beaux vers. Il faut savoir gré à l'auteur de

la difficulté qu'il eut à vaincre, aussi bien que Lucrèce, pour plier

la langue poétique à l'explication technique des phénomènes naturels;

mais, outre que sa théorie des volcans est aujourd'hui complètement

surannée, elle ouvre, par elle-même, peu de champ à l'intérêt. Sans

le récit heureusement amené, dès le début, du combat des géans contre

Jupiter, et aussi sans l'épisode final des deux jeunes frères qui,

dans une éruption de l'Etna, sauvèrent leur père et leur mère, en les

chargeant sur leurs épaules, tandis que les autres habitans de Catane

ne songeaient qu'à sauver leurs trésors, l'ouvrage paraîtrait sec et

languissant. A la vérité, ces deux morceaux sont justement admirés,

comme le remarque le traducteur exact et savant de Severus, Accarias

de Sérione[13]. Sénèque, le philosophe, admirait aussi beaucoup un

fragment du même auteur, sur la mort de Cicéron, dans un poème qu'il

avait entrepris sur _la guerre civile_, disent les uns; sur _la guerre

de Sicile_, disent les autres. Voici ce fragment que nous ferons suivre

d'un essai de traduction en vers.

[13] L'_Etna_ de P. Cornelius, et les _Sentences_ de Publius

Syrus, traduits en prose française par Accarias de Sérione. 1

vol. in-12. _Paris_, 1736, fig. (Vol. peu commun.)

Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus · 第 3 / 43 段