modernes sur les anciens, tant dans les lettres que dans les
édifices et les monumens; et, cette infériorité remarquable, je
croyais devoir l'attribuer tout ensemble à la négligence des
hommes, au peu de moyens mis à leur disposition, à leur nature
moins heureuse; mais, très Saint-Père, vos vertus et votre
protection ont jeté un si grand éclat sur nos derniers temps, que
ces pensées me sont sorties de l'esprit; et j'ai bien reconnu
alors que ce fut à la haute faveur de ses princes que l'antiquité
dut surtout ses monumens et ses génies. Nous voyons, en effet,
un si grand nombre de temples et de magnifiques bâtimens publics
et particuliers, rétablis ou élevés par votre ordre, ou même à
vos frais, qu'à peine nous, qui sommes témoins de ces merveilles,
pouvons-nous croire qu'elles aient pu s'effectuer en si peu
d'années; merveilles telles que, pour les décrire toutes, il
faudrait un gros livre. Je me permettrais de le faire en détail,
si je me confiais dans mes talens, et je le ferais, sans doute,
à ne consulter que mon désir. Oui, je désire écrire votre vie
entière, préférant d'être accusé de témérité, sous une apparence
d'amour, que de l'être d'un silence prudent; mais peut-être
quelqu'un plus éloquent se présentera-t-il pour cette œuvre
hardie. Il ne se peut qu'entre tant d'habiles gens que vos
bienfaits ont soutenus il ne s'en trouve un digne d'écrire cette
vie si pleine, si variée, si brillante de vertus diverses. Les
études, en tout genre, ont fait de tels progrès depuis peu, grâce
à vous, que le nombre des auteurs ou traducteurs dépasse celui
des huit derniers siècles; et, en cela, vous n'avez pas seulement
rendu service aux contemporains, mais encore aux hommes passés
et à venir; aux uns, en les sauvant de l'oubli; aux autres, en
leur fournissant, avec des modèles, une précieuse facilité de
s'améliorer. Vous avez fait chercher, en tout lieu, des ouvrages
que l'incurie et l'ignorance avaient ensevelis depuis six cents
ans. Vos envoyés ont parcouru le monde et poursuivi partout la
trace des manuscrits grecs et latins, les achetant de votre
argent; et moi, qui vous honorai et vous aimai toujours, j'en ai
traduit plusieurs, que je vous ai dédiés avant votre exaltation.
Ce fut pendant votre séjour à Venise, où je m'étais rendu par vos
ordres, que j'achetai, entre d'autres livres par moi découverts,
le Hiéroclès sur les vers de Pythagore, dits _les Vers dorés_;
ouvrage où la philosophie pythagoricienne est toute contenue,
et si utile, qu'à mon âge de quatre-vingts ans, je n'ai rien
lu, soit en grec, soit en latin, qui m'ait plus profité. Aux
miracles près, cet écrit diffère peu des livres chrétiens. Je
l'ai donc traduit en latin, et je l'offre à Votre Sainteté,
seulement pour qu'elle le lise; car, du reste, il ne saurait rien
ajouter à la science d'un aussi docte personnage, à la vertu
d'un homme aussi vertueux; mais il ne laissera pas que de vous
plaire, en confirmant vos propres sentimens. Tout en traduisant,
j'ai fait des vers grecs plutôt que des vers latins, mais qui
rendent le sens mot à mot, afin que l'explication de Hiéroclès
s'y rapporte exactement; et vous remarquerez que, dans le grec,
la quantité requise pour le vers héroïque, n'est pas conservée,
les Pythagoriciens ayant toujours regardé, dans le discours,
l'utilité plus que les paroles.»
Les Pythagoriciens et Jean Aurispa avaient raison. Eh! qui donc
songerait à la mesure des vers en lisant des préceptes tels que ceux-ci?
--Honore les dieux immortels comme ils sont établis et ordonnés
par la loi!
--Honore aussi les héros, les génies! honore ton père et ta mère,
et tes plus proches parens!
--De tous les hommes, fais ton ami de celui qui se distingue par
sa vertu!
--Ne hais pas ton ami pour une faute!
--La puissance habite près de la nécessité!
--Triomphe d'abord de la gourmandise, puis de la paresse, de la
luxure, de la colère!
--Pense que la destinée n'envoie pas la plus grande portion de
malheurs aux gens de bien!
--Réfléchis avant d'agir!
--Songe toujours que les biens du monde sont fragiles, et que la
mort y mettra bientôt un terme!
--Examine ta journée chaque soir, et sois-toi alors un juge
sévère!
--Tu connaîtras que les hommes s'attirent leurs malheurs
volontairement.
--Misérables qu'ils sont! pour la plupart, ils n'entendent pas
que les vrais biens sont près d'eux.
--La race des hommes est divine; ainsi, prends courage!
--Laisse-toi guider par l'entendement qui vient d'en haut!
--Quand tu auras dépouillé ton corps mortel, tu arriveras dans
l'air le plus pur;
--Et tu seras un immortel incorruptible, etc., etc.
Quelle sagesse! quelle haute et profonde philosophie! quelle céleste
simplicité. Que cela est au dessus des rêveries et des ambages de la
dialectique de Platon, malgré son _Timée_! au dessus des subtilités et
des sécheresses de l'analyse d'Aristote! et que cette secte italique,
née avec Pythagore, 590 ans avant l'Évangile[15], mère de l'Académie
et du Lycée, aurait dû éclipser ses enfans, qui l'ont éclipsée
elle-même! Ne nous troublons pas de la théorie du _Quartenaire_[16],
du _Système des démons_, des _Symboles_, de la _Transmigration des
ames_, de l'_Abstinence de la chair des animaux_; tout cela n'est pas
Pythagore: c'est par là qu'il est homme et vulgaire! Cherchons-le dans
les _Vers dorés_, dans cette sublime pensée, que la solide philosophie
repose, non sur la métaphysique, mais sur la morale; car c'est par là
qu'il s'accorde avec _les plus beaux livres qui soient sortis de la
main des hommes_! Il faut traverser sept siècles, et se rendre (qui
l'eut imaginé?) à la cour de Néron pour lui trouver, dans Épictète,
un égal? non, mais un émule au sein de l'Europe idolâtre. Encore un
pas, et Marc Antonin se rencontre; puis rien pour discipliner le
monde païen, rien hors de Hiéroclès, interprète des maîtres, puisque
Cicéron, tout éloquent, tout sage qu'il était, ne fut pas doué de cet
ascendant qui subjugue les passions; et que l'habile, le courageux
rhéteur Sénèque, parut n'avoir de morale que dans la tête. Il y avait,
nous croyons, à Crotone, une loi qui ordonnait à chacun de lire les
_Vers dorés_, le matin et le soir de chaque jour; loi vénérable dans
sa naïveté, que l'on peut traduire ainsi: Ordre à chacun de consulter
chaque jour les tables de sa conscience! Du reste, ces _Vers dorés_
sont, ainsi que l'érudition antique et moderne l'a reconnu, le résumé
de la philosophie pythagoricienne, mais ne sont pas de Pythagore.
Lysis[17], son disciple, et maître d'Épaminondas, passe pour les
avoir écrits. Quant au fils de Parthenis, il n'écrivait guère; il
voyageait, parlant de Dieu, de la vertu qui unit les hommes, prêchant
d'exemple encore plus que de paroles, et on le suivait. Que cette vie
sacrée eût été belle à bien connaître! et combien on doit regretter
le récit qu'en avait composé ce Xénophon, si digne de lui, qui naquit
160 ans seulement après lui; réduits que nous sommes à vivre sur les
froids documens de Diogène Laërce, et sur les histoires désordonnées
et fantastiques de Jamblique et de Porphyre, tout savamment compilées
qu'elles peuvent être par Dacier! Heureusement, si la suite des actions
de Pythagore s'est comme perdue dans la nuit des âges, son esprit revit
dans le commentaire de Hiéroclès, disciple inspiré par cette grande
intelligence, et, chose mémorable! inspiré après 800 ans révolus. C'est
là qu'on trouve ces belles sentences:
[15] D'autres disent 540 ans.
[16] Théorie qu'il ne faut pas confondre avec la découverte du
carré de l'hypothénuse, qu'on doit à Pythagore.
[17] Jean Le Clerc, dans sa _Bibliothèque choisie_, s'étayant
du témoignage de M. Dodwel, laisse percer quelques doutes sur
l'opinion que Lysis même soit l'auteur des _Vers dorés_; mais
comme, à cet égard, on ne peut plus arriver à la certitude,
autant vaut s'en tenir à l'opinion commune, qui est ici favorable
au maître d'Épaminondas.
--D'où viendrait l'amour du beau et du bon, si l'ame n'était
pas immortelle?[18]
[18] Nous nous servons librement ici de la traduction de Dacier,
comme nous l'avons fait plus haut.
--Si l'ame est immortelle, comment appeler malheur autre chose
que le vice qui nous éloigne de Dieu?
--Une preuve que la droite raison est naturellement dans
l'homme, c'est que l'injuste juge avec justice, quand la
passion ne le domine pas.
--Ne nions pas la providence à cause de nos maux; car, puisque
la vertu les adoucit, il est évident qu'une providence veille
sur nous.
--Savez-vous quels biens vous auriez, si vous aviez toujours
pratiqué la vertu?
--Les maux dont vous vous plaignez sont le fruit de vos fautes.
Mais la mort? la mort n'est point un mal pour l'homme qu'elle
réunit à Dieu. Mais la mort des animaux? laissons cette
difficulté à résoudre à celui qui prend soin des animaux comme
de tout l'univers, où règne un ordre évident, lequel ne saurait
exister sans Dieu.
--Si, en suivant la raison, nous diminuons nos douleurs; si, en
la délaissant pour céder à nos passions, nous augmentons nos
douleurs, qu'en faut-il conclure? sinon que l'ame humaine vient
de Dieu, dont la loi doit être pratiquée et sera couronnée.
--Si les déréglemens de l'homme viennent de l'empire qu'il
donne à ses sens, ne convient-il pas de régler ses sens, en
commençant par la pratique de la tempérance?
--Dieu est la source de tous les dons, et la prière est un
milieu entre notre recherche des dons de Dieu et ces dons
mêmes. C'est pourquoi il faut prier.
--Mais, en priant il faut agir, de peur qu'en agissant sans
prier, nous n'embrassions qu'une vertu impie et stérile, ou
qu'en priant sans agir nous ne proférions que de vaines et
inutiles paroles, etc., etc., etc.
Après avoir lu ce qui précède, comment a-t-on pu confondre le
commentateur des _Vers dorés_ avec cet autre Hiéroclès, président de
Bithynie, puis gouverneur d'Alexandrie, qui persécuta les chrétiens
sous Dioclétien; qui écrivit contre eux, en quoi il fut combattu
victorieusement par Eusèbe et Lactance; enfin, qui mettait Aristée et
ce fou d'Apollonius de Thyane au dessus de Jésus-Christ? M. Dacier
repousse avec une force et une science invincibles cette erreur
grossière, soutenue par Vossius. Il dégage notre Hiéroclès très
habilement de six autres personnages homonymes, et prouve suffisamment,
contre l'autorité du docte Pearson, que le digne interprète de
Pythagore, celui qui ressuscita sa doctrine dans Alexandrie, vers la
fin du IVe siècle, et qui composa sept livres sur la providence et le
destin, dont Photius nous a conservé des extraits, était originaire de
Carie, et fut d'abord athlète, avant d'être un des plus sages et des
derniers philosophes de l'antiquité.
PREMIERS MONUMENS
DE LA LANGUE FRANÇAISE
ET
DE SES PRINCIPAUX DIALECTES,
EXTRAITS DES ÉCRITS DE DIVERS SAVANS FRANÇAIS, ANCIENS ET MODERNES.
(800-13-41--1204-1566-1818.)
Entre les sujets qui ont exercé l'érudition et la dialectique de nos
philologues, il n'en est point qui ait amené plus de controverses que
les origines de notre langue. A la vérité, la matière était importante
et ardue. Quel plus digne objet des recherches savantes que la source
d'un idiome devenu l'agent le plus actif et le plus répandu de la
civilisation moderne; et, aussi, quel champ plus vaste ouvert à la
discussion, vu l'indigence dans laquelle les siècles antérieurs au
XVIe nous ont laissés, par rapport aux documens capables de verser la
lumière sur ces origines ténébreuses!
Plusieurs savans, entraînés par un sentiment naturel d'orgueil
national, et frappés de la physionomie constante et particulière des
coutumes et du langage des contrées armoricaines, voulurent voir
presque tout le français dans le celtique, et le pur celtique dans le
bas-breton. De ce nombre fut, au commencement du XVIIIe siècle, le
fameux religieux de Saint-Bernard, Pezron, originaire de Bretagne.
Selon lui, les Celtes descendaient directement de Gomer et d'Ascénaz,
fils et petit-fils de Japhet; les divers peuples de l'Europe sortaient
de cette souche, et toutes les langues européennes dérivaient du
celtique gomérite; opinion qu'il put appuyer du célèbre géographe
Cluvier, mort en 1623, lequel, ayant aperçu, dans la langue allemande,
des rapports avec certaines racines celtiques, en avait inféré que le
celtique était le principe de l'allemand.
Le ministre réformé Pelloutier, historien des Celtes, venu peu après
dom Pezron, tout en traitant ce dernier de visionnaire, ne s'engagea
guère moins que lui dans le système celtique, sauf qu'il ne remonta
point jusqu'à Noé; car, du reste, il fit descendre des Scythes, ou
anciens habitans du grand plateau de l'Asie, nos aïeux les Celtes;
puis, de ceux-ci, sans difficulté, les Germains, les Scandinaves,
les Moskowites, les Polonais, les Angles, les Pictes, les Grecs, les
Étrusques, les Umbres, les Siciliens, etc., etc.; et, par suite, il fit
découler du celtique les langues principales de l'Europe, notamment le
grec, le latin et l'allemand, sur la foi de quelques termes conformes,
quant au son et à la signification dans les quatre langues, tels que
_πατερ_, _vater_, _père_; _μητερ_, _muster_, _mère_; _γουν_, _knie_,
_genou_, etc., etc.
Le Brigant[19] se fit depuis un nom, en poussant les mêmes idées à
l'extrême.
[19] Elémens de la langue des Celtes-Gomérites, ou Bretons,
Strasbourg, 1779, in-8. Jean-Baptiste Bullet, académicien
de Besançon, mort en 1775, auteur d'une Histoire et d'un
Dictionnaire de la langue celtique, 3 vol. in-fol., 1754-59-70,
doit aussi compter parmi les plus notables défenseurs de nos
origines du langage, tirées du Celtique. Il y a bien des
rêveries, sans doute, dans son savant Mémoire; mais il s'y
rencontre également beaucoup de faits et de recherches qui
méritent l'estime et doivent faire réfléchir les partisans du
système anti-celtique.
Dom Martin et dom Brezillac, dans leur estimable _Histoire des
Gaules_, qui parut en 1752, apportèrent, sans être aussi tranchans,
des secours nouveaux à l'appui d'un système d'antiquités pour notre
langue, bien propre à rehausser le rang qu'elle occupe justement parmi
les idiomes connus. Un tel système devait obtenir faveur chez nous.
Aussi lui fit-on fête, lorsqu'il parut ou reparut ainsi dans tout
l'appareil de la science, en pompeux cortége d'assertions, de notes,
de dissertations nébuleuses. Nous vîmes alors pulluler les origines
celtiques. Une académie celtique se forma, qui se recommanda par
d'ingénieux et pénibles travaux; et rien, enfin, ne manqua aux Celtes
renouvelés, rien que les preuves trop souvent; car les contradicteurs,
violens d'ailleurs, ne leur manquèrent pas plus que les partisans
fanatiques.
Entre les contradicteurs, nous citerons Barbazan. C'était un homme fort
instruit, sans doute, des vieux monumens de notre langue, dont il eut
le mérite de réveiller le goût trop abandonné dans le grand siècle,
et peut-être poussé trop loin aujourd'hui. Trois volumes d'anciens
fabliaux, précédés de curieuses préfaces, et suivis d'autres poésies
gothiques, publiés par ses soins, en 1756, lui font honneur, ainsi qu'à
M. Méon, qui les a très amplement reproduits et annotés, en 1808; mais,
après avoir payé ce juste hommage à son investigation patiente, on
peut lui reprocher, sans scrupule, sa manie anti-celtique, et surtout
le ton amer et décisif qui domine sa discussion. Il traite légèrement,
ou même dédaigneusement, les Etienne Pasquier, les Fauchet, les Borel,
les Ménage, ce que personne n'a le droit de faire; et non seulement il
ne veut voir que du latin sans le moindre mélange de celtique dans le
français primitif, mais il va jusqu'à refuser aux Celtes d'avoir eu des
caractères d'écriture, bien qu'il admette qu'ils ont eu des _carmes_,
ou poésies chantées par les Bardes: la raison qu'il donne en faveur
de cette dernière opinion ne vaut rien... «César, écrivant à Cicéron
le jeune, assiégé dans Trèves, dit-il, se servit de caractères grecs,
pour n'être pas lu par les Celtes ou Gaulois.» Ceci prouverait tout
au plus que ces peuples ne lisaient pas communément le grec; mais non
qu'ils n'eussent aucun usage de caractères phoniques, au contraire.
La religion des Gaulois leur défendait, il est vrai, l'écriture, et
confiait chez eux les pensées à la mémoire. Ainsi l'avaient réglé leurs
druides, jaloux de toute libre communication des esprits. Toutefois,
il en faut conclure que les Gaulois pouvaient écrire; car jamais loi
n'interdit l'impossible. Barbazan cite encore le lexicographe celtique
dom Pelletier, qui n'a trouvé aucun monument écrit en bas-breton avant
l'an 1450; mais doit-on dire, sur ce témoignage, qu'il n'exista jamais
de tels monumens plus anciens? Non; ce serait abuser de l'argument
négatif dont il est si reconnu qu'il faut user sobrement. Ni Mabillon,
ni dom de Vaines, cela est encore vrai, ne donnent, dans leurs tableaux
diplomatiques, de caractères spécialement celtiques ou gaulois; mais
les habitans de la Gaule ne pouvaient-ils avoir des caractères inconnus
à Mabillon et à dom de Vaines? et, quand on voit, dans la diplomatique
de ces illustres bénédictins, 350 formes d'_A_, y compris celle-ci,
F, et cette autre Ⅎ, 260 formes de _B_, y compris celle-ci Ǝ, et
cette autre 8, etc., etc., n'est-on pas fondé à déclarer téméraire
l'opinion qu'aucune de ces formes, employées dans les Gaules depuis
l'ère chrétienne, ne fut connue des anciens Celtes ou Gaulois?
L'académicien Duclos, étayé de Samuel-Bochart, établit, dans ses
judicieux et élégans mémoires[20] sur les antiquités de notre langue,
que les Celtes du Midi avaient reçu, des Phéniciens, des caractères
analogues à ceux des Grecs. Qui empêche, d'autre part, que les
Celtes du Nord n'aient eu des caractères runiques? En un mot, point
d'association d'hommes sans langage; point de corps de nation sans
langage écrit ou figuré, phonique ou symbolique: or, les Celtes
formaient un grand corps de nation, composé de plusieurs membres soumis
à des lois; donc, il est raisonnable de leur supposer la connaissance
des caractères.
[20] Mém. de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
La préoccupation anti-celtique de Barbazan, et son parti pris de
rapporter toutes nos origines de langage au latin, le font tomber dans
d'étranges propositions. Il affirme, par exemple, que le celtique avait
entièrement disparu des Gaules et cédé sa place au latin dès le VIe
siècle; affirmation qui semble hardie, quand on a voyagé dans le pays
basque et en Bretagne. L'académicien Bonamy, pour le roman de Nord, et
le médecin Astruc, pour le roman du Midi, sont plus discrets quand ils
accordent que, 400 ans après César, le celtique entrait encore pour
un trentième des mots dans la langue vulgaire de nos contrées, et ils
ne disent rien de la syntaxe ni des idiotismes qui font plus de la
moitié des langues. Autres exemples: Barbazan tire le mot bas-breton
_ascoan_ (repas de nuit) de _iterùm cænare_; le mot _cael_ (grille) de
_cancellus_; le mot _direis_ (insensé) de _extrà regulam_; le mot _bar_
(homme, baron) de _vir_. Il dit que _bourg_ vient d'_urbs_, et non du
tudesque _burg_; que le mot _grenouille_ vient de _rana_; il en vient
comme de _batrakomios_, et comme _souris_ vient de _mus_. Pour ne pas
admettre, avec tout le monde, la racine celtique _dun_ (élévation),
il prétend, ce qui contredit Fréret et l'évidence, qu'_augusto-dunun_
vient d'_augusti-tumulus_: en ce cas _château-dun_ viendrait de
_castelli-tumulus_.
Mais voici la mesure comblée; il fait sortir le mot _chêne_ de
_chaonia_, pays célèbre par les chênes de Dodone! En bonne foi,
peut-on, après cela, se moquer de l'étymologiste Ménage? Ce savant
homme, du moins, n'était point exclusif, s'il était souvent forcé, nous
ne le voyons pas rejeter, sans miséricorde, toute racine gauloise de la
langue qui règne aujourd'hui dans les Gaules; et il aime mieux faire
dériver le mot _soin_ du celtique _sunnis_ que du latin _cura_, et
_barque_ de _bargas_, que de _navis_.
Après tout, si Barbazan n'est rien moins que celte, il est bon
français. Notre langue, à son avis, est belle, riche et harmonieuse.
Il y a du vrai, quoi qu'on dise, dans cette assertion; cependant,
il aurait dû ajouter que l'espagnol est bien plus riche et plus
harmonieux. De même, il nous paraît fondé, lorsqu'il avance que les
variations et les variétés dans la prononciation des langues sont deux
causes capitales de leur altération, et, par suite, de leur fusion dans
des langues nouvelles; vérité que Bonamy[21] a plus tard parfaitement
développée; il en conclut sagement que, pour conserver les langues,
il conviendrait d'en fixer la prononciation, en rapprochant, le plus
possible, sans trop heurter l'usage, l'orthographe des mots de leur
son; mais cette idée n'est pas nouvelle; et la variété, le caprice des
organes vocaux, nous le craignons, la rendront toujours inapplicable.
Un organe gascon ne dirait-il pas constamment _voiré le bine_, pour
_boire le vin_? Ainsi du reste.
[21] Mém. de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il y
est justement cité, entre autres choses, cette locution latine:
_cave ne eas_, qui n'est plus reconnaissable quand elle est ainsi
prononcée: _cauneas_.
Si nous remontons plus haut dans nos annales philologiques, nous
rencontrons un autre système d'origines relativement à notre idiome.
Trippault, dans son _celt-hellénisme_, en 1580, et avant lui Henri
Estienne, en 1566, dans son _Traité de la conformité du langage
français avec le grec_, accordèrent au grec une influence majeure
sur la formation de la langue française. Le savant imprimeur,
particulièrement, ne craignit pas de soutenir la thèse suivante, _que
la langue française a beaucoup plus d'affinité avec le grec qu'avec
le latin_[22]; en confessant, toutefois, que cette thèse _resta sur
l'estomac de bien des gens, pour l'avoir trouvée de digestion dure_.
Son Traité renferme une grande érudition grammaticale, employée avec
infiniment d'esprit. Trois livres le composent: le premier, consacré
aux articles définis et indéfinis, et généralement aux diverses parties
d'oraison, sauf l'interjection; le second, qui traite des locutions ou
idiotismes communs aux deux langues, tels que ceux-ci: _πᾶν το άντιον_
(tout au contraire), _εστι δεκα[23] παντα_ (il y en a dix en tout),
cette partie de l'ouvrage est des plus curieuses; enfin, le troisième,
qui donne seulement cinq ou six cents étymologies celt-helléniques,
tandis que Trippault en donne quinze cents.
[22] _Multò majorem gallica lingua cum græca habet affinitatem
quàm latina._
[23] Il est certain qu'on ne pourrait dire en latin, _totum
contrario, sunt in omne decem_.
L'opinion de Henri Estienne, que nous nommons le système grec, nous
paraît mieux soutenue que les systèmes celtique et anti-celtique dont
nous avons parlé; du moins est-elle basée sur des rapprochemens et
des analogies grammaticales très heureusement choisies. Joignons-y
l'appui que l'histoire lui prête, par les témoignages avérés d'une
longue suite de rapports commerciaux entretenus entre les Grecs de
Marseille et les Celtes du Midi; par ceux de plusieurs expéditions et
migrations gauloises poussées jusque dans la Grèce et l'Asie-Mineure;
et nous conviendrons volontiers que les sources du français recèlent
de notables infiltrations helléniques; mais, de cette vérité à la
proposition anti-latine énoncée plus haut, il y a loin.
Combien il est rare, chez les savans, de modérer son ardeur curieuse,
et de réunir à l'esprit hardi de recherches l'esprit mesuré d'analyse!
Le bon sens vulgaire qui les juge, et parfois les redresse, aurait tort
pourtant de les négliger; car la facilité est grande de s'éclairer par
leurs erreurs mêmes, et mille fois plus que celle de se tromper comme
eux.