Burney le retrouva à un dîner chez lord Stormont, où il l'avait comme

voisin de table. Gluck, rendu expansif par les rasades, confia qu'il

venait de recevoir de l'électeur palatin un tonneau d'excellent vin,

en remerciement d'un de ses opéras-comiques: le prince avait été ravi

d'apprendre que la musique était «d'un honnête Allemand, qui aimait

le bon vieux vin».--Il se vantait volontiers de la façon dont il

dirigeait un orchestre, «où il était aussi redoutable que Hændel. Il

disait qu'il n'avait jamais trouvé de rebelles, quoiqu'il obligeât

les musiciens à abandonner pour l'opéra toute autre occupation, et

qu'il leur fît répéter souvent une partie de ses œuvres, vingt et

trente fois.»--Il parla à Burney de son séjour en Angleterre, «à

laquelle il attribuait entièrement l'étude qu'il avait faite de la

nature pour ses compositions dramatiques». Il y était à l'époque de

la gloire de Hændel: il n'y avait pas de place pour lui, et le peuple

était fort excité contre les étrangers. On eut peine à faire jouer la

_Caduta de' Giganti_ de Gluck, qui échoua. Gluck fut frappé de voir

«que le naturel et la simplicité agissaient le plus fortement sur les

spectateurs, et il s'attacha, depuis, à ne s'en départir jamais. On

peut remarquer--ajoute Burney--que la plupart des airs d'_Orphée_ sont

aussi simples et aussi naturels que des ballades anglaises.»]

Entre ces deux coteries italianisantes, ne différant l'une de l'autre

que par une simple nuance, la société de Vienne se partageait.

La famille impériale tout entière était musicienne. Les quatre

archiduchesses jouaient et chantaient dans les opéras de Métastase,

mis en musique alternativement par Hasse et par Gluck. L'impératrice

chantait et avait même joué jadis sur le théâtre de la cour. Salieri

venait d'être nommé compositeur de la chambre et directeur du Théâtre

Italien; et il resta chef d'orchestre de la cour jusqu'en 1824, faisant

obstacle aux maîtres allemands, en particulier à Mozart.

Vienne resta donc, jusqu'au XIXe siècle, un centre d'art italien en

Allemagne. Au temps de Beethoven et de Weber, le _Tancrède_ de Rossini

suffit à ruiner l'édifice, péniblement élevé, de la musique allemande;

et l'on sait avec quelle injuste violence Wagner a parlé de cette

ville infidèle, selon lui, à l'esprit germanique: «Vienne, n'est-ce

point tout dire? Toute trace du protestantisme allemand effacée; même

l'accent national perdu, italianisé[335]....»

[Note 335: Richard Wagner, _Beethoven_, 1870.]

* * * * *

En face de l'Allemagne du Sud et de l'ancienne capitale du Saint-Empire

Romain, se dresse déjà la nouvelle capitale du futur empire

d'Allemagne: Berlin.

«La musique de ce pays--dit Burney--est plus véritablement allemande

que celle de toute autre partie de l'empire.» Frédéric II avait pris

à cœur de la germaniser; il ne permettait pas qu'on exécutât dans ses

Etats d'autres opéras que ceux de son favori Graun, du Saxon Agricola,

et quelques-uns, en petit nombre, de Hasse. Mais admirons la difficulté

qu'avait le goût allemand à se faire libre: ces opéras étaient des

opéras italiens; et le roi ne pouvait même pas imaginer qu'il y eût

quelque bon sens à chanter dans une autre langue que l'italienne:

«Une chanteuse allemande!--disait-il.--J'aurais autant de plaisir à

entendre le hennissement de mon cheval[336]!»

[Note 336: Frédéric II avait, de plus, une antipathie violente

contre la musique religieuse. «Il suffisait--raconte Agricola à

Burney--qu'un compositeur eût écrit une antienne ou un oratorio pour

que le roi regardât son goût comme usé et flétri, et pour qu'il dît de

ses autres productions: «Oh! cela sent l'église».]

Et qui étaient ces compositeurs allemands, dont il s'était constitué le

protecteur exclusif et intolérant, au point que Burney pouvait écrire:

«Les noms de Graun et de Quantz sont sacrés à Berlin, et plus respectés

que ceux de Luther et de Calvin. Il y a bien des schismes; mais les

hérétiques doivent se taire. Car, dans ce pays de tolérance universelle

en matière de religion, quiconque oserait professer d'autres dogmes

musicaux que ceux de Graun et de Quantz serait bien assuré d'être

persécuté....»

Jos.-Joachim Quantz, compositeur et musicien ordinaire de la chambre du

roi, et son maître pour la flûte, «avait le goût que l'on avait il y a

quarante ans»,--entendez le goût italien. Il avait voyagé longuement en

Italie. Il s'était lié avec Vivaldi, Gasparini, Alessandro Scarlatti,

Lotti: et pour lui, l'âge d'or de la musique était le temps de ces

ancêtres. Comme dit Burney, «il avait été avancé et libéral..., il y

avait quelque vingt ans».

Il en était à peu près de même de Graun. Charles-Henri Graun fut,

avec Hasse, le plus glorieux nom de la musique en Allemagne, au temps

de Bach et de Hændel[337]. Marpurg le nomme «le plus bel ornement de

la muse allemande, le maître de la douce mélodie..., tendre, doux,

compatissant, élevé, pompeux et terrible tour à tour. Tous les traits

de sa plume furent également parfaits. Son génie fut inépuisable.

Jamais homme n'a été plus généralement regretté par toute une nation,

depuis le roi jusqu'au dernier de ses sujets.»

[Note 337: Charles-Henri Graun, né en 1701 à Wahrenbrück, en Saxe,

mort en 1759, était entré au service de Frédéric II en 1735. Il fut

l'organisateur de l'Opéra de Berlin, pour lequel il écrivit vingt-sept

œuvres. Frédéric II fut, plusieurs fois, son collaborateur; il lui

fournit les _libretti_ des _Fratelli Nemici_, d'après Racine (1756),

de _Merope_, d'après Voltaire (1756), de _Coriolano_ (1749), de

_Silla_ (1753), et de _Montezuma_ (1755). Cette dernière œuvre,--opéra

anticlérical,--où Frédéric II voulut montrer, comme il l'écrit à

Algarotti, que «l'opéra même peut servir à réformer les mœurs et à

détruire les superstitions»,--vient d'être rééditée par M. Albert

Mayer-Reinach, dans la collection des _Denkmäler deutscher Tonkunst_

(Leipzig, Breitkopf, 1904).]

Graun--dit plus sobrement Burney--fut, il y a trente ans, d'une

élégante simplicité, ayant été le premier parmi les Allemands qui ait

laissé là la fugue et toutes ces inventions travaillées.

Médiocre éloge pour nous, qui nous sommes repris depuis d'un amour

singulier pour «toutes ces inventions travaillées!» Mais, pour un

italianisant, c'était le meilleur compliment. En fait, Graun s'était

appliqué à acclimater à Berlin le style de l'opéra italien, et

particulièrement de Lionardo Vinci, ce compositeur de génie, qui porte

un nom doublement illustre. C'est dire qu'il avait le goût de la

génération italienne comprise entre Alessandro Scarlatti et Pergolèse.

Lui aussi, comme Quantz, datait de 1720.

En patronnant Graun et Quantz, Frédéric II n'était donc rien de plus

qu'un conservateur italianisant, qui prétendait défendre contre

la mode du jour «les productions d'un temps qu'on regardait comme

le siècle d'Auguste en musique: celui des Scarlatti, des Vinci,

des Leo, des Porpora, aussi bien que des plus grands chanteurs, et

depuis qui la musique, pensait-il, avait dégénéré». Ce n'était pas la

peine de prétendre représenter l'art germanique, en face de Vienne

dénationalisée. Frédéric II n'eût pas été si loin de s'entendre, au

fond, avec la coterie la plus italianisante de Vienne: celle de Hasse

et de Métastase[338]. Il n'y avait qu'une différence entre son goût

et celui de cette coterie: c'était que ses favoris ne valaient pas

Hasse et Métastase. «En admettant--dit Burney--que l'époque d'art que

préfère le roi soit la meilleure, il n'en a pas choisi les meilleurs

représentants.»

[Note 338: Il laissait jouer à Berlin des opéras de Hasse,

mais il était ennemi déclaré de Gluck; il critiqua âprement son

_Alceste_,--ainsi que firent Agricola, Kirnberger, Forkel, et tout son

régiment de théoriciens prussiens qui emboîtèrent le pas derrière lui.]

Je me trompe: il y avait encore une différence. A Vienne, quelle que

fût l'exigence de la mode musicale, on avait toujours été libre en

musique; le pouvoir, très peu libéral en toute autre matière, laissait

aux artistes et aux dilettantes la liberté du goût. A Berlin, il

fallait obéir. Nul autre goût permis que celui du roi.

On ne saurait imaginer à quel point s'exerçait sur la musique la

tyrannie tatillonne de Frédéric II. C'était le même esprit despotique

qui régnait dans toute l'organisation de la Prusse[339]. Une

surveillance inquisitoriale et menaçante pesait sur la musique,--car le

roi était musicien: flûtiste, virtuose, compositeur,--nul ne l'ignore.

Il donnait à Sans-Souci, chaque soir, entre cinq et six heures, un

concert de flûte. La cour était invitée, par ordre, et écoutait

religieusement les trois ou quatre concertos «longs et difficiles»,

qu'il plaisait au roi de lui faire entendre. Il n'était pas près

d'en manquer: Quantz en avait composé trois cents, expressément pour

cet usage; défense lui était faite d'en rien publier; nul autre ne

devait les jouer. Burney observe avec douceur que «ces concertos

avaient été composés sans doute en un temps où on tenait mieux sa

respiration; car dans quelques-uns des passages difficiles, ainsi que

sur les points d'orgue, Sa Majesté était obligée, contre la règle,

de reprendre haleine pour pouvoir finir le passage[340]». La cour

écoutait, résignée; et il lui était interdit de donner le moindre signe

d'approbation: (on ne prévoyait pas l'éventualité contraire). Seul, le

gigantesque M. Quantz, bien digne par sa taille de figurer dans les

régiments du roi de Prusse[341], «avait le privilège de crier bravo à

son écolier royal, après chaque solo, ou quand le concerto était fini».

[Note 339: Il faut voir comment un étranger, même très recommandé,

était reçu dans la capitale prussienne. On lira, dans Burney, le

récit de son arrivée à Berlin: malgré son passeport et une première

visite de douane aux frontières de la Prusse, il est conduit, comme un

prisonnier, à la douane de Berlin, et laissé deux heures, grelottant,

dans la cour, sous la pluie, tandis qu'on examine jusqu'au moindre de

ses effets.--Cela ne ressemble guère à la douane autrichienne, où le

petit Mozart, âgé de sept ans, désarme les douaniers, en leur jouant un

menuet sur son petit violon.--Mais le plus incroyable est la visite de

Burney à Potsdam. A l'entrée principale, puis à chaque porte du palais,

on lui fait subir un interrogatoire, qui est bien, dit-il, «la chose la

plus curieuse qui me soit arrivée dans mes voyages. Il ne pourrait pas

être plus rigoureux à la poterne d'une ville assiégée.»]

[Note 340: Burney lui reconnaît d'ailleurs «une grande précision,

une embouchure nette et égale, un doigté brillant, un goût pur et

simple, beaucoup de propreté dans l'exécution, une perfection égale

dans tous ses morceaux. Ses cadences sont bonnes, mais trop longues et

trop étudiées.»]

[Note 341: «La figure de ce vieux musicien était d'une grandeur peu

commune.

_The son of Hercules he justly seems

By his broad shoulders, and gigantic limbs._

«Il paraît être le vrai fils d'Hercule, par ses larges épaules et ses

membres gigantesques.»]

Mais sans nous attarder à ces faits connus, il faut voir comment le

royal flûtiste prétendait gouverner, à coups de férule, la musique

entière et, en particulier, l'Opéra de Berlin.

Certes il avait bien fait les choses. Depuis la mort de Frédéric Ier

(1713) jusqu'en 1742, Berlin n'avait pas eu d'Opéra[342]. Aussitôt

après son avènement, Frédéric II fit construire un des plus grands

théâtres d'opéra qui existassent, avec l'inscription: _Federicus Rex

Apollini et Musis_. Il réunit un orchestre d'une cinquantaine de

musiciens, engagea des chanteurs italiens et des danseurs français; et

il mit son amour-propre à avoir une troupe, qu'on disait à Berlin la

meilleure de l'Europe. Le roi faisait toute la dépense de l'Opéra; et

l'entrée en était gratuite, à condition qu'on fût habillé décemment: ce

qui permettait, en somme, de n'admettre aucun élément populaire, même

au parterre[343].

[Note 342: Frédéric-Guillaume Ier avait supprimé orchestre et

spectacles, avec cette simple note: «Au diable!»]

[Note 343: A Mannheim et à Schwetzingen, tous les sujets de

l'Électeur palatin étaient admis à l'Opéra et même aux concerts de

l'Électeur: ce qui, d'après Burney, n'avait pas dû peu servir «à former

le jugement et à établir le goût décidé pour la musique qu'on retrouve

dans tout l'électorat».]

Mais si les traitements des artistes étaient royalement payés,

j'imagine qu'ils les gagnaient bien. Leur situation n'était pas de tout

repos.

Le roi--dit Burney--se tenait constamment derrière le maître de

chapelle, ayant les yeux sur la partition qu'il suivait, en sorte

qu'on pouvait dire avec vérité qu'il tenait le rôle de directeur

général.... Dans la salle de l'Opéra, comme au camp, il était rigide

observateur de la discipline. Attentif à l'orchestre et à la scène,

il remarquait la plus petite négligence dans la musique ou dans les

évolutions, et en réprimandait celui qui l'avait commise. Et si

quelqu'un de la troupe italienne osait s'écarter de la discipline,

en ajoutant ou en retranchant à son rôle, ou en altérant le moindre

passage, de suite il lui était ordonné, de par le Roi, de s'attacher

strictement à l'exécution des notes écrites par le compositeur, _sous

peine de punition corporelle_.

Ce trait nous donne la mesure de la liberté musicale dont on jouissait

à Berlin. Un pseudo-classicisme italien régnait d'une façon tyrannique,

et n'admettait ni changements, ni progrès. Burney en est scandalisé:

Aussi--dit-il--la musique est stationnaire dans ce pays, et elle

le sera tant que Sa Majesté ne laissera pas plus de liberté aux

artistes dans l'art qu'il n'en accorde dans les matières civiles

du gouvernement, voulant être en même temps le monarque des vies,

fortunes et affaires de ses sujets, et le régulateur de leurs moindres

plaisirs.

Ajoutez que Berlin était surtout une ville de professeurs et de

théoriciens musicaux, qui ne se permettaient point sans doute de

discuter les goûts du roi,--car ils étaient tous plus ou moins

officiels, comme le principal d'entre eux, Marpurg, directeur de la

loterie royale et conseiller au ministère de la guerre.--Mais ils

prenaient leur revanche de cette contrainte, en se disputant âprement;

et ces discutailleries ne rendaient pas la vie musicale plus aimable et

plus libre.

Les disputes musicales,--écrit Burney,--ont lieu à Berlin avec plus

de chaleur et d'animosité que partout ailleurs. En effet, comme il

y a plus de théoriciens dans cette ville que de praticiens, il y a

aussi plus de critiques, ce qui n'est pas fait--ajoute-t-il non sans

impertinence--pour épurer le goût, ni pour nourrir l'imagination des

artistes.

Les esprits un peu libres n'y pouvaient tenir; et si Philippe-Emmanuel

Bach y resta, de 1740 à 1767, ce fut bien contre son gré. Le pauvre

diable ne pouvait quitter Berlin (on ne le lui permettait pas); il y

souffrit dans son goût et dans son amour-propre. Il avait une situation

et des appointements inférieurs; il devait, journellement, accompagner

le roi-flûtiste sur son clavecin; et on lui préférait Graun et Quantz,

«dont le style était absolument opposé à celui qu'il voulait établir».

C'est ce qui explique la joie qu'il eut à se trouver plus tard dans

la bonne ville de Hambourg, dénuée d'intérêt musical et de goût,

mais hospitalière, accueillante et libre. Tout vaut mieux pour un

artiste--même l'ignorance--que le despotisme du goût.

* * * * *

Tel semblait donc, au premier regard, l'état musical des grandes villes

allemandes. L'opéra italien y était maître absolu; et Burney pouvait

terminer ses notes sur l'Allemagne par ces mots:

En résumé, le style mélodique des Allemands a autant de rapports

avec le style mélodique des Italiens que le goût de la plupart des

compositeurs et des artistes de ces deux pays offre d'analogies. La

cause en est dans les relations existant entre l'Empire et ses grandes

possessions d'au delà des Alpes, et dans les théâtres d'opéra italien

qu'il y a presque toujours eu à Vienne, Munich, Dresde, Berlin,

Mannheim, Brunswick, Stuttgart, Cassel, etc.

Mais quoi! l'Allemagne ne venait-elle pas de produire le génie le plus

allemand, l'œuvre immense et profonde de Jean-Sébastien Bach? D'où

vient que son nom tient si peu de place dans les notes de Burney et

dans ce tableau de l'Allemagne?

Bel exemple de la diversité des jugements émis sur un génie par ses

contemporains et par la postérité! A deux siècles de distance, il

nous semble impossible que Jean-Sébastien Bach n'ait pas dominé tout

l'art de son siècle. A la rigueur, nous pouvons admettre qu'un grand

homme reste totalement inconnu, si les circonstances de sa vie font

qu'il reste isolé, sans pouvoir éditer ses œuvres et se faire entendre

du public. Mais nous avons peine à croire qu'il puisse être connu,

et non reconnu, qu'on ait de lui une opinion moyenne et seulement

bienveillante, qu'on ne sache pas faire la distinction entre lui et

les artistes de second ordre qui l'entourent. C'est pourtant ce qui

se passe sans cesse. Shakespeare ne fut jamais complètement ignoré

ou méconnu. M. Jusserand a montré[344] que Louis XIV l'avait dans

sa bibliothèque, et qu'on le lisait en France au XVIIe siècle. Le

public de son temps l'appréciait, mais pas plus que beaucoup d'autres

dramaturges, et moins que certains autres. Addison, qui le connaissait,

oubliait, en 1694, de le nommer dans son _Tableau des meilleurs poètes

anglais_.

[Note 344: _Shakespeare et l'Ancien Régime._]

Il en était à peu près de même de Jean-Sébastien Bach. Il avait

une solide réputation parmi les musiciens de son temps; mais cette

célébrité ne sortait pas d'un cercle restreint. Sa vie à Leipzig

était pénible, gênée, médiocre, en butte aux tracasseries de la

_Thomasschule_, dont le conseil ne regretta pas sa mort, ne la

mentionna même pas dans le discours annuel d'ouverture, pas plus

que ne le firent les journaux de Leipzig, et refusa la petite

pension accoutumée à la veuve de Bach, qui mourut indigente en 1760.

Heureusement, Jean-Sébastien avait formé beaucoup de savants élèves,

sans parler de ses fils, qui conservèrent le souvenir pieux de son

enseignement. Mais comment était-il connu, vingt ans après sa mort?

Comme un grand organiste et un savant professeur. Burney pense à lui,

quand il passe à Leipzig: mais c'est pour citer le jugement de Quantz,

disant de Bach «que cet habile artiste avait porté le talent de jouer

de l'orgue au plus haut degré de perfection». Il ajoute:

Outre d'excellents ouvrages et en grand nombre qu'il a écrits pour

l'église, cet auteur a donné un livre de préludes et de fugues pour

l'orgue, sur deux, trois ou quatre motifs différents, _in modo recto

et contrario_, et dans chacun des vingt-quatre modes. Tous les

organistes existants aujourd'hui en Allemagne sont formés à son école,

comme la plupart des clavecinistes et des pianistes le sont à celle de

son fils, l'admirable Charles-Philippe-Emmanuel Bach, si connu depuis

longtemps.

On remarquera la place de l'épithète: «admirable». «L'admirable» Bach,

en 1770, c'est Philippe-Emmanuel Bach. Il est le grand homme de la

famille. Et Burney s'extasie sur la façon dont «ce sublime musicien» a

pu se former[345].

[Note 345: En dépit de l'impertinence qu'il y a à l'opposer et

à le préférer à son père, Philippe-Emmanuel Bach n'en est pas moins

un musicien de génie, à qui n'a manqué qu'un caractère, ou du moins

une volonté à la hauteur de l'inspiration musicale. Mais une sorte

de torpeur découragée paralysait des forces admirables; et c'est un

spectacle attristant de voir en lui, par instants, comme l'âme d'un

Beethoven qui se débat dans les liens d'une vie médiocre, lance des

éclairs de génie, et retombe dans l'apathie.

Le portrait qu'en a tracé Burney est le meilleur qu'on ait fait. Je ne

puis m'empêcher d'en citer un fragment.

Philippe-Emmanuel avait invité Burney à dîner chez lui. On fit monter

Burney «dans un salon de musique, grand, élégamment orné de tableaux,

de dessins, de portraits gravés de plus de cent cinquante musiciens

célèbres, dont plusieurs Anglais, et des portraits à l'huile de son

père et de son grand'père. Philippe-Emmanuel s'assit à son clavecin

de Silbermann. Il joua trois ou quatre morceaux très difficiles, avec

toute la délicatesse, la précision et le feu qui le distinguaient

si justement chez ses compatriotes. Dans les mouvements pathétiques

et tendres, il semblait tirer de son instrument des cris de douleur

et de plainte, comme lui seul pouvait faire. Le dîner fut élégant,

bon, joyeux. Il y avait là trois ou quatre amis bien élevés, et la

famille de Philippe-Emmanuel: Mme Bach, son fils aîné, étudiant en

droit (le cadet faisait de la peinture) et sa fille. Après dîner,

Philippe-Emmanuel joua encore, presque sans interruption, jusqu'à onze

heures du soir. Il s'anima, au point de paraître inspiré. Il avait

les yeux fixes, la lèvre inférieure pendante, et tout son corps était

trempé de sueur. Il dit que s'il avait souvent l'occasion de forcer

ainsi son travail, il redeviendrait jeune. Il a cinquante-neuf ans. Il

est plutôt de petite stature, il a les cheveux et les yeux noirs, le

teint brun; il est plein de feu, et a beaucoup de dispositions à la

gaieté et à la vivacité.»

Burney était convaincu que Philippe-Emmanuel n'était pas seulement un

des plus grands compositeurs pour clavecin, mais «le meilleur et le

plus habile artiste pour l'expression.... Il avait tous les styles,

mais il se renfermait surtout dans celui du sentiment. Il était savant,

et l'était plus que son père, toutes les fois qu'il le voulait, et

surtout dans la variété de ses modulations.» Burney le rapprochait de

Domenico Scarlatti: «Tous deux, fils de célèbres compositeurs, osèrent

essayer des voies nouvelles. Ce n'est qu'à présent que l'oreille

s'habitue à Domenico Scarlatti. Philippe-Emmanuel paraît avoir

également devancé son siècle.... Son style est si peu ordinaire qu'il

faut un peu d'habitude pour le goûter.» Et Burney reconnaissait, assez

justement, dans son inspiration, «les effusions d'un génie cultivé».]

Comment forma-t-il son style? Il est difficile de le dire. Il ne

l'avait ni hérité ni pris de son père, qui avait été son seul maître:

car ce respectable musicien, que personne n'a égalé pour la science et

pour l'invention, pensait qu'il était nécessaire de ramasser sous ses

deux mains toute l'harmonie qu'on pouvait saisir; et, sans doute, dans

son système, il sacrifiait la mélodie et l'expression.

Rien de plus caractéristique que la promptitude avec laquelle les fils

de Jean-Sébastien--qui d'ailleurs le vénéraient--renièrent son goût

et ses principes. Philippe-Emmanuel parle avec ironie de la science

musicale, en particulier des canons, «qui sont toujours secs et

prétentieux». Il regarde «comme un manque de génie de s'abandonner à

ces études tristes et insignifiantes[346]». Il demande à Burney s'il a

trouvé quelque grand contrepointiste en Italie. Burney répond que non.

[Note 346: Ce jugement acquiert un sens particulier quand on

voit, un peu plus loin, que «Jean-Sébastien lui avait fait passer

impitoyablement les premières années de sa vie» sur des travaux de ce

genre.]

Ma foi,--dit Philippe-Emmanuel,--quand vous en auriez trouvé, ce

ne serait pas là une fameuse trouvaille: car, lorsqu'on sait le

contrepoint, il y a d'autres choses nécessaires encore pour faire un

bon compositeur.

Burney abonde dans son sens, et tous deux conviennent que «la musique

ne doit pas être une grande réunion où tout le monde parle à la fois,

en sorte qu'il n'y a plus de conversation, rien que des criailleries,

des inconvenances, et du bruit. Un homme sage doit attendre dans la

conversation le moment pour placer son mot à propos.»--C'est l'école de

la mélodie claire, à l'italienne, qui condamne la vieille polyphonie

allemande. L'italianisme a pénétré la famille Bach.

Jean-Sébastien lui-même n'était peut-être pas resté indifférent

au charme de l'opéra italien. D'après son historien Forkel, il

goûtait Caldara, Hasse, Graun. Il était ami de Hasse et de la

Faustina; il allait souvent, de Leipzig, à Dresde, avec son fils

aîné, pour entendre l'opéra italien. Il s'excusait du plaisir

qu'il prenait à ces petites escapades en se raillant lui-même:

«Friedmann,--disait-il,--n'irons-nous pas entendre encore les jolies

chansonnettes de Dresde?»--Est-il si difficile de reconnaître dans

telles de ses pages un ressouvenir des «jolies chansonnettes»? Et qui

sait si, dans d'autres conditions de sa vie, ayant un théâtre à sa

disposition, il n'eût pas cédé au courant, comme les autres?

Voyage musical au pays du passé · 第 15 / 17 段