Ses fils n'y résistèrent pas. L'italianisme les conquit si bien qu'un

d'eux devint,--pour un temps,--Italien tout à fait, sous le nom de

_Giovanni Bacchi_. Je veux parler de Jean-Chrétien Bach, le cadet de la

famille. Il avait quinze ans à la mort du père, et en avait reçu une

solide instruction musicale; il montrait des dispositions pour l'orgue

et le clavier. Après la mort de Jean-Sébastien, il alla auprès de son

frère Philippe-Emmanuel, à Berlin. Il y trouva l'opéra italianisé des

Graun et des Hasse. L'impression qu'il en reçut fut si forte qu'il

partit pour l'Italie. Il vint à Bologne, et, là, ce fils de Bach se mit

sous la discipline du Père Martini[347]. Pendant huit ans, il ne cessa

point de se refaire avec Martini une éducation et une âme italiennes.

Entre temps, il allait à Naples et y devenait un champion de l'école

d'opéra napolitaine; il faisait jouer une suite d'opéras italiens

sur des poèmes de Métastase: _Catone in Utica_ (1761), _Alessandro

nelle Indie_ (1762), qui eurent grand succès. Burney disait que «ses

airs étaient dans le meilleur goût napolitain».--Ce n'est pas tout:

après avoir abjuré le goût musical de son père, il abjurait sa foi;

le fils du grand Bach se faisait catholique. Il devenait organiste du

_Duomo_ de Milan, sous un nom italien[348]. Il est difficile de citer

un exemple plus catégorique de la conquête de l'esprit germanique par

l'Italie.

[Note 347: Trente et une lettres de Jean-Chrétien Bach au père

Martini nous renseignent sur cette éducation.]

[Note 348: Voir Max Schwartz, _Johann-Christian Bach_, 1901.]

Et il ne s'agit pas d'hommes médiocres, qui n'ont d'autres titres à

notre attention que d'être les fils d'un grand homme. Les fils de

Jean-Sébastien sont eux-mêmes de grands artistes, qui n'ont pas été

placés par l'histoire à leur véritable rang. Comme la plupart des

musiciens de cette période de transition, ils ont été trop sacrifiés à

ceux qui les ont précédés et suivis. Philippe-Emmanuel, très en avance

sur son temps et fort mal compris, sauf d'un petit nombre, a pu être

justement désigné par M. Vincent d'Indy, comme un des précurseurs

directs de Beethoven. Jean-Chrétien est à peine moins important: ce

n'est pas Beethoven, c'est Mozart qui procède de lui[349].

[Note 349: Max Schwarz montre l'influence directe de Jean-Chrétien

sur la musique de clavier, d'opéra, et surtout sur les premières

symphonies de Mozart. Mozart parle souvent de Jean-Chrétien dans ses

lettres. Il dit qu'«il l'aime de tout son cœur», qu'«il a une profonde

estime pour lui». Certains airs de Jean-Chrétien le hantaient. Il

travaillait à rivaliser avec lui, à écrire de nouvelles mélodies sur

les mêmes paroles.]

Un autre musicien remarquable, qui, plus encore que Philippe-Emmanuel,

fut le précurseur--on pourrait presque dire: le modèle--de Beethoven,

dans ses grandes sonates et ses grandes variations, Friedrich-Wilhelm

Rust, ami de Gœthe, directeur de la musique du prince Léopold III de

Anhalt, à Dessau, fut pris comme les autres par le charme italien[350].

Il fit le voyage d'Italie, y resta deux ans, pratiqua assidûment les

théâtres d'opéra, se lia avec les principaux maîtres,--avec Martini,

Nardini, Pugnani, Farinelli, surtout avec Tartini, dont il apprit

beaucoup;--et ce séjour eut une action décisive sur sa formation

artistique. Trente ans plus tard, en 1792, il retraçait encore ses

souvenirs de voyage dans une de ses sonates, la _Sonata italiana_.

[Note 350: Voir Wilhelm Hosäus: _Friedr. Wilh. Rust._ (1882).--Rust

avait été élève du fils aîné de Jean-Sébastien: Wilhelm-Friedmann,

qui avait le mieux conservé la tradition du père. Il prit aussi des

leçons de Philippe-Emmanuel. Son importance artistique n'a été que

depuis peu révélée, grâce à la publication par un de ses descendants de

quelques-unes de ses œuvres.]

Si les chefs de la musique allemande--les Bach, les Rust, les Gluck,

les Graun, les Hasse--subissent à un tel point l'influence de l'art

italien[351], comment la musique allemande résistera-t-elle à l'esprit

étranger? Où sera le salut pour son génie?

[Note 351: Je ne parle pas des jeunes maîtres de l'époque

suivante,--de Haydn, élève de Porpora, et imitateur génial de

Sammartini,--de Mozart, qui, dans la première partie de sa vie, fut

un pur Italien, dont les premiers opéras furent joués et acclamés

en Italie. Hasse, ennemi de Gluck, parce qu'il ne le trouvait pas

assez fidèle à la vraie tradition italienne, aimait, au contraire, et

admirait Mozart, en qui il voyait son continuateur, plus heureux, ou

plus grand.]

* * * * *

D'abord, il était inévitable que la masse des petits artistes, la plèbe

musicale de l'Allemagne, ceux qui n'avaient pas les moyens d'aller en

Italie et de s'italianiser, souffrissent de leur situation humiliée et

de la préférence donnée aux Italiens. Burney, forcé de convenir qu'on

récompense les Italiens en Allemagne beaucoup mieux, souvent, que des

artistes du pays qui leur sont supérieurs, ajoute que, pour cette

raison, «on ne doit pas trop en vouloir aux Allemands de s'attacher à

rabaisser le mérite de grands maîtres italiens, et de les traiter avec

une sévérité et un mépris qui ne sont dus qu'à l'ignorance grossière

et à la stupidité».--«Tous sont jaloux des Italiens», dit-il ailleurs.

Sans doute cette observation vient à la fin d'une phrase où Burney

remarque que les Allemands se dévorent aussi entre eux. Chaque ville

est divisée en fractions jalouses. «Chacun est jaloux de l'autre, et

tous sont jaloux des Italiens.» Ce manque d'union devait être aussi

funeste aux Allemands en art qu'en politique; il les rendit d'autant

plus incapables de se défendre contre l'invasion étrangère que leurs

chefs, les Gluck et les Mozart, semblaient avoir passé à l'ennemi.

Mais le goût populaire restait à peu près étranger à l'italianisme. Les

catalogues des foires de Francfort et de Leipzig, au XVIIIe siècle,

en fournissent la preuve[352]. Dans ces grands marchés de l'Europe,

où la musique tenait une place importante, l'opéra italien ne figure

pour ainsi dire pas[353]. Ce qui abonde, c'est la musique religieuse

allemande: cantiques luthériens, concerts sacrés, Passions,--et surtout

les recueils de _Lieder_ et de _Liedlein_, éternel et inviolable refuge

de la pensée allemande.

[Note 352: Ces catalogues des foires de Francfort et de Leipzig,

de 1564 à 1759, ont été publiés par le docteur Albert Göhler:

_Verzeichniss der in den Frankfurter und Leipziger Messkatalogen

der Jahre 1564 bis 1759_ _angezeigten Musikalien, angefertigt und

mit Vorschlagen zur Förderung der musikalischen Bücherbeschreibung

begleitet, von Dr Albert Göhler_ (Leipzig, Kahnt, 1902, in-8º).--Voir,

à ce sujet, un intéressant article de Michel Brenet, dans la _Tribune

de Saint-Gervais_ (mai-juin 1904).]

[Note 353: Pas plus d'ailleurs que la musique française, ni que

l'œuvre de Jean-Sébastien Bach.]

D'autre part, il est remarquable que ce ne soient plus--à quelques

exceptions près--des Italiens, mais des Allemands, qui représentent

l'opéra et l'art italien en Europe, vers le milieu du XVIIIe siècle.

C'est Gluck, à Vienne; c'est Jean-Chrétien Bach, à Londres; c'est

Graun, à Berlin; c'est Hasse, en Italie même. Comment un esprit nouveau

ne se fût-il pas glissé dans cet italianisme germanisé? Chez ces

maîtres allemands, conscients de leur supériorité, se développait peu

à peu le désir, avoué ou non, de vaincre l'Italie avec ses propres

armes. On est frappé de l'orgueil germanique que l'on sent grandir chez

Gluck et chez Mozart. Et ces géniaux Italianisants sont des premiers à

s'essayer dans le _Lied_ allemand[354].

[Note 354: Gluck, dès 1770, sur des odes de Klopstock.]

Au théâtre même, voici que la langue allemande reprend sa place[355].

Burney, qui, après avoir remarqué les qualités musicales de cette

langue, s'était d'abord étonné que l'on n'en fît pas plus d'emploi

au théâtre, dut bientôt constater que les pièces musicales en langue

allemande commençaient à se répandre en Saxe et dans le nord de

l'Empire. Depuis le milieu du siècle, le poète Christian-Félix Weisse

et les musiciens Standfuss et Johann-Adam Hiller composaient à Leipzig,

à l'imitation des opérettes anglaises et des opéras-comiques de Favart,

des opérettes allemandes (_Singspiele_), dont le premier exemple fut,

en 1732, _le Diable est lâché, ou les Commères métamorphosées_ (_Der

Teufel ist los, oder die verwandelten Weiber_[356]), bientôt suivi

d'une quantité d'œuvrettes analogues. «La musique--dit Burney--en était

si naturelle et si agréable que les airs favoris, comme ceux du docteur

Arne, en Angleterre, étaient chantés par toutes les classes du peuple,

et certains dans les rues.» Hiller prêtait aux gens du peuple, dans ses

pièces, de simples _Lieder_; et ces _Lieder_ devinrent aussi populaires

en Allemagne que les «vaudevilles» en France. «Aujourd'hui--écrit

Burney--le goût pour les _burlette_ (les farces) est si général et

si prononcé qu'on peut craindre, avec les personnes sages, qu'il ne

détruise celui pour la bonne musique, et surtout pour celle d'un genre

plus relevé.» Bien loin de le détruire, ces _Lieder_ populaires furent

une des sources du nouvel opéra allemand.

[Note 355: L'Opéra de Hambourg, à la fin du XVIIe siècle, avait

joué des opéras en langue allemande. Mais, dès les premières années du

XVIIIe, Keiser et Hændel avaient donné l'exemple de mêler, dans les

mêmes opéras, les paroles italiennes avec les paroles allemandes; et

bientôt l'italien avait tout envahi.]

[Note 356: Musique de Standfuss et Hiller. La même pièce avait été

donnée, sans succès, à Berlin, en 1743, d'après une pièce anglaise

de Coffey, avec les mélodies anglaises originales.--_Der Teufel ist

los_ eut une seconde partie, qui, jouée en 1759, sous le titre de:

_Der lustige Schuster_ (_Le joyeux Savetier_), fut très populaire.

Ces _Singspiele_ firent fureur en Allemagne, pendant une vingtaine

d'années: on peut dire qu'ils furent l'opéra de la petite bourgeoisie

allemande.--Il est à noter que le principal élève de Hiller fut

Christian-Gottlob Neefe, maître de Beethoven.]

* * * * *

Mais le fait capital, qui devait être le salut de la musique

allemande, ce fut, à ce moment, le développement soudain de la musique

instrumentale. A l'instant où l'Allemagne semblait renier, avec la

polyphonie vocale et les ressources infinies du style contrepointique,

le vieux style allemand, sa personnalité même,--à l'instant où elle

semblait renoncer à exprimer son âme complexe et raisonneuse, pour

épouser le style de la pensée latine, elle eut l'heureuse fortune

de trouver dans la floraison subite de la musique instrumentale

l'équivalent, et au delà, de ce qu'elle avait perdu.

Il peut paraître étrange de parler d'heureuse fortune, à propos d'un

événement auquel l'intelligence et la volonté eurent évidemment

une grande part. Pourtant on doit tenir compte ici, comme toujours

en histoire, du hasard, du concours des circonstances, qui tantôt

favorise, tantôt contrarie l'évolution d'un peuple. Sans doute, les

peuples les plus vigoureux finissent toujours par violenter la chance

et la mettre avec eux. Mais cette chance existe, et l'on ne saurait la

nier.

On le voit bien ici. Les Allemands n'étaient pas seuls à perfectionner

les ressources de l'instrumentation. Les mêmes tendances se

manifestaient en France et en Italie. Les conservatoires de Venise

cultivaient avec succès la musique instrumentale; les virtuoses

italiens étaient partout célèbres; et la symphonie naissait à Milan.

Mais la musique symphonique s'accordait mal avec le génie italien,

essentiellement mélodique, clair, net et linéaire. Ou, du moins, pour

changer ce génie et l'accommoder aux conditions nouvelles, il eût

fallu faire un effort dont l'art italien, surmené, épuisé, indolent,

n'était plus capable. C'était une révolution à accomplir en Italie.

En Allemagne, c'était une évolution. Aussi les progrès de l'orchestre

assurèrent la victoire de l'Allemagne, tandis qu'ils contribuaient à la

décadence de l'art italien. Burney se plaint de ce que les orchestres

des Opéras d'Italie soient devenus trop nombreux, et que leur bruit

force les chanteurs à de véritables «braillements». «De la musique tout

le clair obscur est perdu; les demi-teintes et le fond disparaissent:

on n'entend que les parties bruyantes, qui étaient destinées à faire

repoussoir au reste.» Ainsi, les voix italiennes se gâtent, et l'Italie

perd le privilège du _bel canto_ dont elle était si fière, et à juste

titre. Sacrifice inutile: car, en renonçant à ses qualités propres et

inimitables, elle ne peut acquérir des qualités et un style qui lui

sont étrangers[357].

[Note 357: Hasse et Métastase, derniers représentants de la pure

tradition italienne, avaient senti le danger. Métastase, dans ses

conversations avec Burney, se plaint fort des progrès de la musique

instrumentale dans l'opéra.]

Au contraire, les Allemands sont à l'aise dans la symphonie naissante.

Le goût naturel de la musique instrumentale, la nécessité, pour nombre

de petites cours allemandes, de s'en tenir à cette musique, par suite

d'une application rigoureuse des principes de l'Eglise réformée, qui

leur interdisaient d'avoir un théâtre d'opéra, l'instinct sociable

qui poussait les musiciens allemands à se réunir en petites sociétés,

en petits «Collèges», pour jouer ensemble, au lieu de pratiquer

l'individualisme des virtuoses italiens,--tout, jusqu'à la médiocrité

relative du chant allemand, devait contribuer au développement

universel en Allemagne de la musique instrumentale. Nulle part en

Europe, il n'y avait plus d'écoles où on l'enseignait, et plus de bons

orchestres.

Une institution musicale des plus curieuses, en Allemagne, était celle

des «Pauvres Écoliers», qui correspondait (avec moins de générosité)

aux Conservatoires d'enfants pauvres, à Naples. Ces écoliers, dont

Burney rencontra des bandes dans les rues de Francfort, de Munich, de

Dresde et de Berlin, avaient dans chaque ville de l'Empire «une école

confiée aux jésuites, où on leur enseignait à jouer des instruments

et à chanter». L'école de Munich comprenait quatre-vingts enfants, de

onze ou douze ans. Avant d'y être admis, ils devaient déjà savoir jouer

d'un instrument, ou avoir des dispositions marquées pour la musique. On

les gardait jusqu'à vingt ans. Ils étaient logés, nourris, instruits,

mais non pas habillés. Il fallait qu'ils gagnassent en partie leur vie,

en chantant ou jouant dans les rues. C'était pour eux une obligation

absolue, «afin qu'ils fissent connaître leurs progrès au public qui

les entretenait».--A Dresde, la ville était divisée par quartiers;

et les Pauvres Écoliers, partagés en troupes de seize, dix-sept ou

dix-huit, devaient chanter, tour à tour, devant les portes des maisons

de chaque quartier. Ils formaient de petits chœurs et de petits

orchestres--violons, violoncelles, hautbois, cors et bassons.--Les

familles riches s'abonnaient, pour qu'ils vinssent jouer devant leurs

portes, une fois ou deux par semaine. On les utilisait même pour des

fêtes particulières ou pour les enterrements. Enfin, ils devaient

participer aux cérémonies religieuses du dimanche. Le métier était

rude,--surtout l'obligation de chanter dans les rues, l'hiver, par un

temps rigoureux.--De ces Pauvres Écoliers on faisait plus tard des

maîtres d'école dans les paroisses, à condition qu'ils sussent assez

bien le latin, le grec et l'orgue. Les plus distingués étaient envoyés

à des universités, comme celles de Leipzig et de Wittenberg, où l'on

entretenait plus de trois cents étudiants pauvres. Ils pouvaient s'y

adonner à la musique ou aux sciences.

Quelques cours princières avaient d'autres établissements musicaux pour

les enfants pauvres. Le duc de Wurtemberg avait installé à Ludwigsbourg

et à «Solitude», dans un de ses palais d'été, deux conservatoires pour

l'éducation de deux cents garçons et de cent jeunes filles pauvres. «Un

de ses amusements favoris était d'assister à leurs leçons.»

En dehors de ces écoles d'enfants pauvres, les écoles communales

faisaient une place considérable à la musique, et principalement à la

musique instrumentale. Telle était la règle en Autriche, en Saxe, en

Moravie, et surtout en Bohême. Burney constate que chaque village de

Bohême avait une école publique, où l'on enseignait la musique aux

enfants, en même temps que la lecture et l'écriture. Il en visita

quelques-unes. A Czaslau, près de Collin, il trouva «une classe pleine

de petits enfants des deux sexes, occupés à lire, écrire, jouer du

violon, du hautbois, du basson et d'autres instruments. L'organiste de

l'église, qui improvisait d'une façon magnifique sur un méchant petit

orgue, tenait dans une petite chambre quatre clavecins, sur lesquels

de petits élèves s'exerçaient.» A Budin, à Lobeschutz, plus de cent

enfants des deux sexes apprenaient la musique, et étaient chanteurs ou

instrumentistes à l'église.

Malheureusement, les talents qui sortaient de là étaient étouffés par

la misère. «La plupart de ces enfants étaient destinés aux bas emplois

de la servitude ou de la domesticité; et la musique restait pour eux

une simple récréation privée, ce qui est peut-être, après tout,--dit

philosophiquement Burney,--le meilleur emploi et le plus honorable

auquel on puisse appliquer la musique.» Les autres passaient au

service des grands seigneurs, qui, avec ces domestiques, formaient des

orchestres et donnaient des concerts. La noblesse de Bohême avait le

tort de trop se détacher de son peuple si intéressant, et elle vivait

la plus grande partie de l'année à Vienne. «Si les Bohémiens--dit

Burney--avaient les avantages dont jouissent les Italiens, ils les

surpasseraient. Ils sont la race la plus musicale, peut-être, de toute

l'Europe.» Ils excellaient surtout sur les instruments à vent:--les

bois, du côté de la Saxe; les cuivres, du côté de la Moravie.--C'est

de ces écoles de Bohême que sortit le réformateur de la musique

instrumentale, le créateur de la symphonie allemande, Stamitz, né à

Teuchenbrod, fils du chantre de l'église. C'est dans ces mêmes écoles

que Gluck reçut sa première éducation musicale. C'est à Lukavec, près

de Pilsen, que Haydn, directeur de la musique de la chapelle privée du

comte Morzin, écrivit sa première symphonie, en 1759. Enfin, le plus

grand violoniste allemand, Franz Benda, le seul qui osât, à Berlin,

avec Philippe-Emmanuel Bach, avoir un style à lui, indépendant de Graun

et des italianisants, était aussi de Bohême.

Grâce à ces écoles et à ces dispositions naturelles, la musique

instrumentale était partout cultivée en Allemagne, même à Vienne et à

Munich, métropoles par excellence de l'opéra italien. Ne parlons pas

des virtuoses princiers: du roi flûtiste de Berlin, du violoncelliste

qui était empereur d'Autriche, des princes violonistes, électeur de

Bavière, ou archevêque-prince de Salzbourg, des princes pianistes,

duc de Wurtemberg, ou électeur de Saxe, celui-ci, d'ailleurs, «si

timide en société--dit Burney--que l'électrice, sa femme, elle-même

ne l'avait presque jamais entendu!...» N'insistons pas non plus sur

l'effroyable consommation de concertos que faisaient les dilettantes

allemands: une moyenne de trois ou quatre concertos par concert, à

Berlin;--à Dresde, jusqu'à cinq ou six, dans une même soirée!...

Mais la symphonie naissante poussait de toutes parts. Vienne avait

une floraison de symphonistes: on vantait, parmi eux, le naturel de

Hoffman[358], la fantaisie de Vanhall, Ditters, Huber, Gasman et le

jeune Haydn, qui venait de débuter. Cette musique trouvait à Vienne un

public enthousiaste.--Teodor de Wyzewa a décrit les musiques de cour et

de table de l'archevêque de Salzbourg: trois maîtres de concert étaient

chargés alternativement d'en préparer les programmes et d'en diriger

les exécutions. L'œuvre de Léopold Mozart montre quelle quantité de

musique instrumentale réclamait la vie quotidienne de ces petites cours

allemandes.--Joignez-y les concerts particuliers et les sérénades

données dans les rues, sur la commande des riches bourgeois.

[Note 358: «Autant d'art que vous voudrez, disait Hoffman à ses

compatriotes, pourvu qu'il soit toujours uni à la nature; et, même dans

le mariage entre l'art et la nature, il faut toujours que la dame porte

les culottes.» (Burney.)]

Le foyer de la musique instrumentale en Allemagne était alors

Mannheim--ou, pendant les mois d'été, Schwetzingen, à trois lieues de

Mannheim. Schwetzingen, qui n'était qu'un village, paraissait n'être

habité, dit Burney, que par une colonie de musiciens. «Ici, c'était un

joueur de violon qui s'exerçait; dans la maison voisine, un joueur de

flûte; là, un hautbois, un basson, une clarinette, un violoncelle, ou

un concert de plusieurs instruments réunis. La musique semblait l'objet

principal de la vie.» L'orchestre de Mannheim «contenait à lui seul

plus de virtuoses et plus de compositeurs distingués qu'aucun autre

peut-être en Europe: c'était une armée de généraux».

Cette troupe d'élite, qui fit aussi l'admiration de Léopold Mozart et

de son fils, donnait des concerts célèbres. Ce fut là que Stamitz,

premier _Concertmeister_ et directeur de la musique de chambre du

prince, depuis 1745, fit les premiers essais de symphonie allemande.

C'est ici,--dit Burney,--que, pour la première fois, Stamitz osa

franchir les bornes des ouvertures ordinaires d'opéra, qui n'avaient

servi jusqu'alors au théâtre que comme une espèce de héraut de cour

pour réveiller l'attention et imposer le silence.... Cet homme de

feu et de génie a créé le style de la symphonie moderne, grâce aux

grands effets de clair et d'ombre, dont il l'enrichit. Alors on essaya

tous les divers effets que pouvait produire une réunion de timbres

et de sons; alors se forma dans l'orchestre la science pratique du

_crescendo_ et du _diminuendo_; et le _piano_, qu'on n'avait employé

jusque-là que comme synonyme d'écho, devint, ainsi que le _forte_, une

riche source de couleurs qui eurent leur gamme de nuances en musique,

comme le rouge et le bleu en peinture.

Ce n'est pas ici le lieu d'insister sur ce fait; il suffit de signaler

en passant l'originalité et la hardiesse féconde des essais de ce

charmant Stamitz, si peu et si mal connu aujourd'hui, bien qu'il ait

été regardé de son temps «comme un autre Shakespeare qui traversa--dit

Burney--toutes les difficultés et poussa l'art plus loin qu'on n'avait

jamais fait avant lui: un génie tout invention, tout feu, tout

contraste dans les mouvements vifs, avec une mélodie tendre, gracieuse,

séduisante, des accompagnements simples et riches et partout des effets

sublimes produits par l'enthousiasme, mais un style pas toujours assez

châtié[359]».

[Note 359: Mentionnons enfin une forme de la musique instrumentale,

où les Allemands étaient passés maîtres, et dont ils imposèrent le

modèle à l'Europe: la musique militaire. En France, dans la seconde

moitié du siècle, la «musique des marches et les musiciens mêmes de

beaucoup de garnisons étaient Allemands», au témoignage de Burney.--Une

des meilleures musiques militaires était celle de Darmstadt, composée,

dit Burney, de 4 hautbois, 4 clarinettes, 6 trompettes, 4 bassons, 4

cors et 6 clairons.]

* * * * *

On voit que, malgré l'italianisme, le génie allemand avait su se

réserver des provinces indépendantes, où il pouvait grandir à l'abri,

jusqu'au jour où, conscient de sa force, il livrerait bataille au

génie étranger et s'affranchirait du joug. Il n'en est pas moins vrai

que, vers le milieu du XVIIIe siècle, l'opéra italien était maître

de l'Allemagne et que les chefs de l'art allemand, ceux mêmes qui

devaient plus tard se faire ses premiers émancipateurs, étaient tous,

sans exception, profondément italianisés. Et si splendide qu'ait été

l'évolution de la musique allemande chez Haydn, Mozart, Beethoven

et leurs successeurs, il est permis de croire qu'elle ne fut pas le

développement normal de cette musique, tel qu'il aurait été si l'art

allemand s'était formé avec ses seules ressources, et en tirant tout de

son propre fonds.

Voyage musical au pays du passé · 第 16 / 17 段