A Venise, on l'a vu, la passion pour l'opéra s'unissait à un goût très

vif--que Naples n'avait pas à ce point--pour la musique instrumentale.

Il en avait toujours été ainsi depuis la Renaissance; et déjà,

au commencement du XVIIe siècle, ce trait distinguait de l'opéra

napolitain, florentin ou romain, l'opéra du Vénitien Monteverdi.

D'une façon générale, on peut dire que le Nord de l'Italie--le Veneto,

la Lombardie, le Piémont--était au XVIIIe siècle une terre d'élection

pour la musique instrumentale.

C'était le pays des grands instrumentistes, surtout des violonistes.

L'art du violon était proprement italien. Doués d'un sens naturel de

l'harmonie des lignes, amoureux du beau dessin mélodique, créateurs de

la monodie dramatique, les Italiens devaient exceller dans la musique

pour violon. «Personne, comme eux,--dit M. Pirro[304],--ne savait

écrire en Europe avec la clarté et l'expression qu'il réclame.» Corelli

et Vivaldi furent des modèles pour les maîtres allemands. L'âge d'or de

la musique italienne de violon est entre 1720 et 1750, avec Locatelli,

Tartini, Vivaldi et Francesco-Maria Veracini. Grands compositeurs et

virtuoses, ces maîtres se distinguaient par la sévérité du goût.

[Note 304: Pirro, _L'Orgue de Bach_ (Paris, Fischbacher, 1895).]

Le plus fameux était Tartini de Padoue. «Padoue, dit Burney, est non

moins illustre parce que Tartini y vécut et mourut que par la naissance

de Tite-Live.» On allait visiter sa maison, et, plus tard, son tombeau,

«avec la ferveur des pèlerins de la Mecque». Aussi célèbre comme

compositeur et comme théoricien que comme virtuose, et un des créateurs

de la science de l'harmonie moderne, Tartini était une des autorités

musicales de son siècle. Aucun virtuose italien ne se croyait consacré

avant d'avoir reçu son approbation. De tous les musiciens de son pays,

il avait le goût le plus grave et l'intelligence la plus ouverte aux

mérites artistiques de toutes les nations. «Il est poli, complaisant,

sans orgueil et sans fantaisie,--dit le président de Brosses;--il

raisonne comme un ange et sans partialité sur les différents mérites

des musiques française et italienne. Je fus au moins aussi satisfait

de sa conversation que de son jeu.»--«Ce jeu n'avait que peu de

brillant»: ce virtuose avait horreur de la virtuosité vide. Quand les

violonistes italiens venaient lui faire entendre leurs tours d'adresse,

«il écoutait froidement, puis disait: «Cela est brillant, cela est

vif, cela est très fort, mais--ajoutait-il, en portant la main à son

cœur--cela ne m'a rien dit là[305]». Son style était «d'une extrême

netteté de sons, dont on ne perdait jamais le plus petit», et d'un

pathétique concentré. Jusqu'à sa mort, Tartini fit modestement partie

de l'orchestre du _Santo_ de Padoue.

[Note 305: Grosley.]

Auprès de ce grand nom, d'autres ont gardé jusqu'à nous une légitime

renommée. A Venise, était Vivaldi, que le président de Brosses connut

aussi, et qui devint promptement un de ses plus intimes amis,--«pour

me vendre, dit-il, ses concertos bien cher.... C'est _un vecchio_, qui

a une furie de composition prodigieuse. Je l'ai ouï se faire fort de

composer un concerto, avec toutes ses parties, plus promptement qu'un

copiste ne le pourrait copier.» Il n'était déjà plus très estimé dans

son pays, «où tout était de mode, où l'on entendait ses ouvrages depuis

trop longtemps, et où la musique de l'année précédente n'était plus de

recette». Une compensation lui était réservée: celle d'être un modèle

pour Jean-Sébastien Bach.

Les autres violonistes du même temps: Nardini, le meilleur élève de

Tartini, Veracini, compositeur profond, en qui l'on a pu voir un

précurseur de Beethoven, Nazzari, Pugnani, avaient les mêmes qualités

sobres et expressives, fuyant l'effet, plutôt qu'ils ne le cherchaient.

Burney écrit de Nardini «qu'il doit plaire, plus qu'il ne surprend»;

et le président de Brosses dit de Veracini que «son jeu était juste,

noble, savant et précis, mais assez dénué de grâce».

L'art du clavecin avait compté des maîtres, tels que Domenico Zipoli,

contemporain et émule de Hændel, et Domenico Scarlatti, génial

précurseur, qui ouvrit à l'art des voies nouvelles où le suivit

Philippe-Emmanuel Bach. Il était encore illustré par Galuppi. Mais

la décadence s'y faisait déjà sentir, au temps de Burney. «A dire

vrai,--écrit-il,--je n'ai rencontré ni grand joueur de clavecin, ni

compositeur original pour cet instrument dans toute l'Italie. La raison

en est qu'on n'en fait usage ici que pour accompagner la voix. Et, à

présent, il est si négligé, tant par les facteurs que par les joueurs,

qu'il est difficile de dire lesquels sont les plus mauvais, ou des

instruments, ou de ceux qui en jouent.»--L'art de l'orgue s'était mieux

conservé, depuis le vieux Frescobaldi. Mais, malgré les appréciations

élogieuses que Grosley et Burney ont faites des organistes italiens, on

peut accepter comme vrai le jugement de Rust, disant que «les Italiens

semblaient regarder comme impossible de produire un grand plaisir,

en jouant sur des instruments à clavier». On reconnaît là leur génie

expressif qui trouvait dans la voix et le violon ses instruments de

prédilection[306].

[Note 306: Les instruments à vent étaient assez négligés.

Alessandro Scarlatti, qui se prêta malaisément à l'entrevue que Hasse

sollicitait, en 1725, pour le célèbre flûtiste Quantz, lui dit: «Mon

fils, vous connaissez mon antipathie pour les instruments à vent:

ils ne sont jamais d'accord». (Quantz rapporte lui-même ce propos à

Burney.)--En 1771, Mozart constate que, pour la grande fête de San

Petronio à Bologne, on a été obligé de faire venir des trompettes de

Lucques, et qu'elles étaient détestables.--On ne trouvait guère de bons

instruments à vent qu'à Venise et dans le Nord de l'Italie. A Turin

étaient les deux frères Besozzi, hautboïste et bassoniste, connus dans

toute l'Europe.]

Mais ce qui avait plus d'importance que les grands virtuoses, si

nombreux dans l'Italie du Nord, c'était le goût général pour la

musique symphonique. Les orchestres lombards et piémontais étaient

fameux. Le plus renommé était celui de Turin, où jouaient Pugnani,

Veracini, Somis, les Besozzi. Il y avait «symphonie» à la chapelle

royale, chaque matin, de onze heures à midi: l'orchestre du roi était

divisé en trois groupes, qui se répartissaient entre trois galeries

assez éloignées. Ils s'entendaient si bien qu'ils n'avaient pas besoin

qu'on battît la mesure. Cet usage, constant en Italie, a naturellement

frappé les voyageurs étrangers. «Le compositeur--dit Grosley--n'est

occupé qu'à exciter du geste ou de la voix, comme un général d'armée

l'est de ceux qui vont à la charge. Toute cette musique, malgré la

variété et la complication de ses parties, s'exécute sans battement de

mesure.» Et cela prouve, sans doute, que la variété et la complication

de cette musique n'étaient pas encore bien grandes, pour qu'elle

pût s'accommoder d'une telle liberté; mais c'est aussi l'indice de

l'expérience et de l'esprit musical des orchestres italiens[307]. Il

suffit de penser à ceux de la France d'alors, qui ne jouaient pas de

musique plus difficile, et qui avaient pourtant besoin d'être conduits

à grands coups de bâton... et de talon.--«Ces gens-ci,--écrit le

président de Brosses--ont tout autrement que nous de justesse et de

précision. Leurs orchestres ont un grand sentiment des gradations

et du clair-obscur. Cent instruments à cordes et à vent savent les

accompagner sans couvrir les voix[308].»

[Note 307: Il semble que cette habitude se soit perdue, à la fin du

siècle. Gœthe se plaint, à Vicence, en 1786, «du maudit battement de

mesure par le _maestro_, usage que je croyais réservé à la France».]

[Note 308: Il n'en était plus tout à fait ainsi au temps de Burney,

où l'orchestre tendait à dominer les voix.]

A Milan surtout, la musique symphonique était en honneur. On pourrait

presque dire qu'elle y a été fondée: car c'est là que vivait un des

deux ou trois hommes qui peuvent prétendre à la gloire d'avoir créé la

symphonie, au sens moderne du mot,--et, je crois, celui des trois qui

a les titres les plus sérieux à cette gloire[309]: G.-B. Sammartini,

précurseur et modèle de Haydn. Il était maître de chapelle de presque

la moitié des églises de Milan, et il composa pour elles d'innombrables

morceaux symphoniques. Burney, qui le connut et entendit plusieurs

concerts donnés sous sa direction, dit que «ses symphonies étaient

pleines d'un esprit et d'un feu qui lui étaient propres. Les parties

instrumentales étaient bien écrites; il ne laissait pas un seul

instrument longtemps oisif, et les violons surtout n'avaient pas le

temps de se reposer». Burney lui faisait le reproche, plus tard adressé

à Mozart, que sa musique avait «trop de notes et trop d'allegros. Il

semblait absolument courir au galop. L'impétuosité de son génie le

poussait en avant dans une suite de mouvements rapides, ce qui, à

la longue, fatigue et l'orchestre et les auditeurs.» Burney admire

pourtant aussi «la beauté vraiment divine» de certains de ses adagios.

[Note 309: Les deux autres sont Gossec, pour la France, et Stamitz,

pour l'Allemagne.]

Les Milanais montraient beaucoup de goût pour cette musique

symphonique. Milan avait de nombreux concerts, non seulement publics,

mais particuliers, où des amateurs formaient de petits orchestres: on y

jouait des symphonies de Sammartini et de Jean-Chrétien Bach, le plus

jeune fils de Jean-Sébastien. Il arrivait même que la représentation

d'opéra fût remplacée par un concert. Et, jusque dans l'opéra, cette

prédilection pour la musique instrumentale faisait--au scandale des

vieux amateurs du chant italien--que l'orchestre était trop nourri,

trop fort; les accompagnements compliqués avaient tendance à cacher la

mélodie et à couvrir la voix.

* * * * *

Ainsi, la musique instrumentale avait pour foyers principaux Turin et

Milan; la musique vocale, Venise et Naples.

Bologne était la tête de l'art italien, le cerveau qui raisonne

et dirige, la ville des théoriciens et des académies. Là était la

principale autorité musicale de l'Italie au XVIIIe siècle,--autorité

reconnue à la fois par les Italiens, par les maîtres de toute

l'Europe, par Gluck, par Jean-Chrétien Bach, par Mozart:--le Père

Martini. Ce religieux franciscain, maître de chapelle de l'église de

cet ordre à Bologne, était un compositeur savant et aimable, d'une

grâce un peu rococo, un historien érudit, un maître du contre-point,

et un collectionneur passionné, qui centralisait chez lui, dans

sa bibliothèque de dix-sept mille volumes, la science musicale

de l'époque. Il en faisait généreusement part à tous ceux qui

s'adressaient à lui: car il était plein de bonté; il avait une de ces

âmes pures et sereines, comme on en trouve chez les anciens artistes

italiens. Aussi était-il très aimé, et l'on avait constamment recours

à ses lumières, soit qu'on lui écrivît, soit qu'on vînt le voir à

Bologne. Burney parle de lui avec affection:

Il est avancé en âge, et d'une mauvaise santé. Il a une toux

inquiétante, les jambes enflées et l'air tout malade.... On ne

saurait, en lisant ses livres, se former une idée du caractère de ce

bon et digne homme. Ce caractère est tel qu'il inspire non seulement

le respect, mais la tendresse. Il allie à la pureté de sa vie et à

la simplicité de ses mœurs, de la gaieté, de la douceur et de la

philanthropie. Je n'ai jamais aimé personne davantage, après une

connaissance aussi légère. J'avais aussi peu de réserve avec lui au

bout de quelques heures, que j'aurais fait avec un vieil ami ou un

frère chéri.

Bologne possédait aussi la principale académie musicale d'Italie: la

_Société philharmonique_, fondée en 1666, où les maîtres italiens et

étrangers tenaient à honneur d'être reçus. Le petit Mozart y fut admis

après un concours, où la légende ne dit pas qu'il fut secrètement

aidé par le bon Père Martini. Il en fut de même pour Grétry, qui ne

cache point le fait dans ses _Mémoires_. La _Société philharmonique_

discutait les questions de théorie et de science musicale; et elle

donnait, tous les ans, un festival; on y exécutait les œuvres nouvelles

des compositeurs bolonais. Cette fête, d'un caractère solennel, avait

lieu à l'église de San Giovanni in Monte, où était alors exposée la

_Sainte Cécile_ de Raphaël. L'orchestre et les chœurs comptaient une

centaine de musiciens; chaque compositeur dirigeait ses œuvres. Tous

les critiques musicaux d'Italie assistaient à cette épreuve, où se

décidaient les réputations, pour la musique d'église et la musique

instrumentale. Burney se rencontra à l'une de ces fêtes avec Léopold

Mozart «et son fils, le petit Allemand, dont les talents prématurés

et presque surnaturels nous étonnaient à Londres,--dit-il,--il y a

quelques années, lorsqu'il était à peine sorti de l'enfance». «Ce

jeune homme,--ajoute-t-il plus loin,--qui a surpris l'Europe par son

exécution et ses connaissances précoces, est encore un maître très

habile sur son instrument[310]».

[Note 310: Burney est des plus dédaigneux pour la sœur de Mozart,

Marianne: «La jeune personne paraît être arrivée à son plus haut degré,

qui n'est pas merveilleux; et, si j'en peux juger par la musique

d'orchestre de sa composition que j'ai entendue, c'est du fruit

prématuré plus extraordinaire qu'il n'est excellent.»]

* * * * *

Enfin, Rome exerçait une dictature sur toute la musique italienne.

Rome avait la spécialité de sa musique religieuse, de sa chapelle

Sixtine, d'ailleurs en décadence, par suite de la concurrence que

lui faisaient les théâtres, qui par leurs traitements considérables,

attiraient les meilleurs artistes[311]. Rome avait ses grandes

collections de musique ancienne. Rome avait ses sept ou huit théâtres

illustres, entre autres l'Argentina et l'Aliberti pour l'_opera seria_,

et le Capranica pour l'_opera buffa_.

[Note 311: «Comme les sujets d'un mérite distingué qui

appartiennent à la chapelle Sixtine y trouvent peu d'encouragement, la

musique commence à être moins bonne et à se perdre sensiblement.... Il

doit en résulter peu à peu la perte de ces beaux établissements, celle

de l'ancienne musique, aussi bien que de l'élégante simplicité qui fait

la réputation de cette chapelle.» (Burney.)--Déjà, un ami de Burney,

qui avait passé vingt ans à Rome, l'avait prévenu que la chapelle

du pape n'avait plus la même supériorité qu'autrefois. Autrefois,

les musiciens attachés au service du pape étaient les mieux payés.

Maintenant «leur traitement est resté le même. Cependant la vie est

devenue plus chère. Il en résulte que les musiciens ont été obligés,

pour vivre, de réunir une autre profession à celle de chanter, qui se

perd, tandis que l'exécution musicale des théâtres se perfectionne,

chaque jour».]

Rome avait surtout, par l'attraction que sa gloire, ses souvenirs, son

charme éternel, ont toujours rayonnée sur les esprits d'élite, une

société d'une rare compétence musicale, un public vraiment souverain,

qui savait sa valeur, peut-être avec excès, et prononçait ses jugements

sans appel.

Il y a à Rome--écrit Grétry--nombre d'amateurs, de vieux abbés, qui,

par leurs sages critiques, retiennent le jeune compositeur qui se

laisse emporter hors des limites raisonnables de son art. Aussi,

lorsqu'un compositeur a réussi à Naples, à Venise, même à Bologne, on

se dit: «Il faut le voir à Rome!»

Les représentations d'opéras nouveaux à Rome étaient pour les

auteurs la plus redoutable des épreuves; on y édictait des sentences

qu'on prétendait définitives; et les juges y apportaient la passion

du tempérament italien. Dès le début de la soirée, la bataille

s'engageait. Si la musique était condamnée, on savait faire la

distinction entre le compositeur et les chanteurs: on sifflait le

_maestro_, et on acclamait les artistes. Ou bien, c'était les chanteurs

qu'on sifflait, et on portait en triomphe, sur la scène, le compositeur.

Les Romains--dit Grétry--ont l'habitude de crier, au théâtre, pendant

un morceau de musique où l'orchestre domine: _Brava la viola, brava il

fagotto, brava l'oboè!_ Si c'est un chant mélodieux et poétique qui

les flatte, ils s'adressent à l'auteur, ou ils soupirent et pleurent;

mais ils ont aussi la terrible manie de crier, tour à tour: _Bravo

Sacchini, bravo Cimarosa, bravo Paisiello!_ aux représentations de

l'opéra d'un autre auteur: supplice bien propre à réprimer le crime de

plagiat.

Avec quelle brutalité s'exerçait parfois cette justice populaire,

nous le savons par l'histoire du pauvre Pergolèse, qui reçut, dit-on,

à la première de son _Olimpiade_, au milieu des huées, une orange en

pleine figure. Et ce fait montre assez que le public romain n'était pas

infaillible. Mais il prétendait l'être. Fidèle à ses traditions, il

s'arrogeait sur la musique un empire:

_Tu regere imperio populos, Romane, memento_...

Personne ne s'en étonnait: on lui reconnaissait ce droit:--«Rome,

capitale du monde», écrivait dans une de ses lettres, en 1770,

«_Amadeo_ Mozart».

* * * * *

Tel était, dans ses grandes lignes, l'édifice de la musique italienne

au XVIIIe siècle. On voit quelle richesse et quelle vie. Le plus grand

danger pour cet art--celui auquel il succomba--était son exubérance

même. Il n'avait pas le temps de se recueillir, de méditer sur son

passé. Il était dévoré par sa fureur de nouveauté[312].

[Note 312: Je parle du goût public. Le culte du passé se maintenait

chez une petite élite. En outre du Père Martini et de sa bibliothèque

de dix-sept mille volumes, l'Italie ne manquait pas de collectionneurs,

comme le professeur Campioni, à Florence, qui rassemblait les

madrigaux du XVIe et du XVIIe siècle; le chanteur Mazzanti, à Rome,

qui réunissait tout ce qui avait trait à Palestrina; l'abbé Orsini et

le chevalier Santarelli, à Rome, qui recueillaient tous les documents

relatifs à l'opéra et à l'oratorio anciens. (Burney.)--Le style ancien

s'était aussi maintenu, en partie, dans la musique d'église. Burney

note souvent, à Milan, Brescia, Vicence, Florence, etc., qu'elle était

«dans le vieux style, pleine de fugues».

Sans doute, on exécutait dans les églises italiennes beaucoup de

musique mondaine, comme celle que décrit le chevalier Goudar, dans un

amusant récit (_l'Espion chinois_, 1765):

«J'allai dernièrement, à Bologne, à ce qu'on appelle ici une

grand'messe en musique. En entrant dans l'église, je crus d'abord être

à l'Opéra. Entrées, symphonies, menuets, rigaudons, airs à voix seule,

duos, chœurs, accompagnements de tambours, trompettes, timbales, cors

de chasse, hautbois, violons, fifres, flageolets, en un mot, tout

ce qui sert à former l'harmonie d'un spectacle se trouvait employé

à celui-ci. C'était un chef-d'œuvre d'impiété. Quand le compositeur

aurait fait une messe pour la déesse de la volupté, il n'aurait pu

employer des sons plus tendres, ni des modulations plus lascives.»

Mais Burney assure que «ce n'était que les jours de fête qu'on pouvait

entendre cette espèce de musique moderne dans les églises. Les jours

ordinaires, dans les églises cathédrales, elle était dans un style

grave et ancien; et dans les églises de paroisse, c'était purement du

plain-chant, quelquefois avec l'orgue, mais plus souvent sans orgue.»

Malgré tout, dans un siècle et un pays aussi peu religieux que

le XVIIIe siècle italien, la musique d'église ne pouvait être un

contrepoids suffisant à la musique profane, qu'emportait la fièvre de

la nouveauté.]

«Vous me faites mention de Carissimi,--écrit le président de

Brosses.--Pour Dieu! gardez-vous d'en parler ici, sous peine d'être

regardé comme un chapeau pointu: il y a longtemps que ceux qui lui ont

succédé sont passés de mode!»

Le même, entendant à Naples, avec ravissement, un célèbre chanteur, le

_Senesino_, «s'aperçut avec étonnement--dit-il--que les gens du pays

n'en étaient guère satisfaits. Ils se plaignaient qu'il chantait d'un

_stile antico_. C'est qu'il faut vous dire que le goût de la musique

change ici au moins tous les dix ans.»

Burney est plus affirmatif encore:

En Italie, on traite un opéra déjà entendu comme l'almanach de

l'année écoulée.... C'est une rage de nouveauté; et elle a été cause

quelquefois des révolutions qu'on remarque dans la musique d'Italie;

elle donne naissance souvent à d'étranges _concetti_. Elle conduit les

compositeurs à chercher, à tout prix, du nouveau. La simplicité des

maîtres anciens ne plaît plus au public. Elle ne flatte plus assez les

goûts usés de ces enfants gâtés, qui n'ont plus de jouissances que

dans l'étonnement[313].

[Note 313: Burney parle surtout ici des Napolitains.]

Cette inconstance du goût, cette trépidation perpétuelle, étaient cause

que l'on n'imprimait pour ainsi dire plus de musique en Italie.

Les compositions musicales durent si peu, et la faveur des nouveautés

est si grande que pour quelques copies qu'on voudrait avoir, ce n'est

pas la peine de faire la dépense de la gravure ou de l'impression...

Aussi l'art de graver la musique paraît entièrement perdu. On ne

trouve rien dans toute l'Italie qui ressemble à un magasin de

musique[314].

[Note 314: Burney: Venise.]

Burney en vient même à entrevoir, au milieu de cette splendeur

artistique qui lui est chère, la disparition prochaine et totale de la

musique italienne. Il croit, à la vérité, que l'énorme force qui s'y

dépense se transformera, qu'elle créera d'autres arts:

La langue et le génie des Italiens sont si riches et si fertiles que,

lorsqu'ils seront ennuyés de la musique,--ce qui arrivera sans doute

très prochainement, par l'excès même de la jouissance,--la même fureur

qu'ils ont pour la nouveauté, qui les a fait passer avec tant de

rapidité d'un style de composition à un autre, et qui les fait changer

souvent d'un bon à un plus mauvais, les forcera à chercher l'amusement

d'un théâtre sans musique[315].

[Note 315: Burney: Bologne.]

La prédiction de Burney ne s'est qu'en partie réalisée. L'Italie a

tenté, depuis, non sans éclat, de se constituer «un théâtre sans

musique». Elle a surtout dépensé le meilleur de ses forces, en

dehors du théâtre et de la musique, dans ses luttes politiques, dans

l'admirable épopée de son _Risorgimento_, où tout ce qu'il y eut de

grand et de généreux dans la nation s'est dépensé et souvent sacrifié

avec enivrement. Mais Burney a bien vu la loi secrète de cette musique

italienne, le principe de sa vie, de sa grandeur, et de sa mort:

l'Italie du XVIIIe siècle est toute au moment présent, il n'y a plus

pour elle ni passé, ni avenir. Nulle réserve. Elle se brûle.

Quelle différence entre cette Italie prodigue et la sage économie de la

France et de l'Allemagne du même temps,--celle-ci amassant, amassant en

silence des greniers pleins de science, de poésie, de génie artistique,

celle-là mettant de côté lentement, patiemment, parcimonieusement, son

avoir musical, comme le paysan français qui empile ses écus dans le

fameux bas de laine!--Aussi se trouveront-elles jeunes, vigoureuses, et

comme neuves, quand l'Italie sera épuisée par sa dépense extravagante

de forces.

La blâme qui voudra! Si les vertus d'économie domestique sont dignes

de toute estime, toutes mes sympathies vont à l'art qui se donne sans

compter. C'est le charme de cette musique italienne du XVIIIe siècle,

qu'elle se dépense à pleines mains, sans souci de l'avenir. Que la

beauté ne soit pas durable, il n'importe. Ce qu'il faut, c'est qu'elle

ait été la plus belle possible. Du rayonnement passager des beaux

siècles disparus, il reste pour toujours dans le cœur une joie et une

lumière.

II

ALLEMAGNE

Malgré un siècle et demi de grands musiciens, l'Allemagne, vers 1750,

était bien loin encore de tenir dans l'opinion musicale de l'Europe

la place qu'elle occupe aujourd'hui. A la vérité, on n'était plus au

temps où un chroniqueur romain disait des pensionnaires du Collège

germanique, à Rome:

Si, par hasard, ces pensionnaires se trouvaient dans le cas de faire

de la musique en public, il est certain que ce serait une musique

tudesque, bonne à exciter le rire et à mettre l'auditoire en joie.[316]

Voyage musical au pays du passé · 第 13 / 17 段