Le chant napolitain dans les rues est beaucoup moins agréable, quoique

plus original qu'ailleurs. C'est une singulière espèce de musique,

aussi sauvage dans sa modulation, et aussi différente de celle de tout

le reste de l'Europe que la musique écossaise.... Le chant artistique

a une force, un feu qu'on ne rencontre peut-être pas dans le monde

entier, et qui compense le manque de goût et de délicatesse. Cette

manière d'exécuter est si ardente qu'elle tient de la frénésie. C'est

cette impétuosité de génie qui fait qu'il est ordinaire de voir un

compositeur napolitain, en partant d'un mouvement doux et sobre,

mettre l'orchestre en feu avant qu'il soit fini.... Les Napolitains,

comme les chevaux de race, sont impatients du frein. Dans leurs

conservatoires, on arrive difficilement à obtenir le pathétique et

le gracieux; et, en général, les compositeurs de l'école de Naples

recherchent moins que ceux des autres parties de l'Italie les grâces

délicates et étudiées....

Mais si les caractères du chant napolitain étaient demeurés à peu près

les mêmes, du XVIIe au XVIIIe siècle, sa valeur avait bien changé.

Au temps de Bouchard, la musique napolitaine était en retard sur le

reste de l'Italie. Au temps de Burney, les compositeurs de Naples

étaient renommés, non seulement pour leur génie naturel, mais pour leur

science. Et c'est ici que l'on voit ce que peuvent des institutions

artistiques, non pas sans doute pour transformer une race, mais pour

lui faire produire ce qu'elle avait en réserve et qui, sans elles,

n'eût probablement jamais levé du sol.

Ces institutions étaient, pour Naples, ses fameux conservatoires pour

l'éducation musicale des enfants pauvres. Idée admirable, que nos

démocraties modernes n'ont pas eue, ni reprise.

Ces conservatoires, ou _Collegii di musica_, étaient au nombre de

quatre principaux[295]:

[Note 295: Voir la préface du marquis de Villarosa à ses _Memorie

dei compositori di musica del regno di Napoli_ (Naples, 1840).]

1º Le _Collège des pauvres de Jésus-Christ_ (_Collegio de' poveri

di Gesù Cristo_), fondé en 1589, par un Calabrais du tiers ordre de

saint François, Marcello Fossataro di Nicotera, qui y recueillit les

pauvres petits, mourant de faim et de froid. On y admettait les enfants

de toutes nations, de sept à onze ans. Ils étaient une centaine.

Ils portaient la soutane rouge et la simarre bleu de ciel. De ce

collège--c'est tout dire,--est sorti Pergolèse.

2º Le _Collège de San Onofrio a Capuana_, fondé vers 1600, par les

confrères de San Onofrio pour les orphelins du pays de Capoue. Le

nombre des écoliers variait de quatre-vingt-dix à cent cinquante. Ils

portaient la soutane blanche et la simarre grise.

3º Le _Collège de Santa Maria di Loreto_, fondé en 1537, par un

protonotaire apostolique de nation espagnole, Giovanni di Tappia, «pour

y recueillir les fils des citoyens les plus pauvres, et les élever dans

la religion et les beaux-arts». Ce très grand collège compta d'abord

jusqu'à huit cents enfants, garçons et filles. Puis, vers le milieu du

XVIIIe siècle, on cessa d'y recevoir des filles, et on commença à y

enseigner exclusivement la musique. Quand Burney le visita, il y avait

là deux cents enfants. Ils portaient la soutane et la simarre blanches.

4º Le _Collège de la Pietà de' Turchini_, fondé à la fin du XVIe siècle

par une confrérie, qui recueillait les pauvres enfants du quartier. Le

nombre des élèves était, au milieu du XVIIIe siècle, d'une centaine.

Ils portaient la soutane et la simarre bleues. Les plus illustres

compositeurs napolitains professèrent dans ce collège. Francesco

Provenzale en fut un des premiers maîtres.

Chacun de ces conservatoires avait deux maîtres principaux: l'un

pour corriger les compositions, l'autre pour professer le chant. Il

y avait, de plus, des maîtres assistants (_maestri scolari_), pour

chaque instrument. Les enfants restaient, en général, huit ans. Si,

après quelques années d'école, ils ne montraient pas de dispositions

suffisantes, ils étaient renvoyés. Un certain nombre étaient reçus

comme pensionnaires payants. On retenait les meilleurs élèves, après

leur temps d'études, pour professer à leur tour.

Burney fait une description pittoresque d'une visite au Collège de San

Onofrio:

Sur le palier du premier étage, une clarinette s'escrimait. Sur le

palier du second, un cor beuglait. Dans une chambre commune, sept ou

huit clavecins, un nombre encore plus grand de violons et des voix

exécutaient, chacun un morceau différent, tandis que d'autres élèves

écrivaient. Les lits servaient de tables aux clavecins. Dans une

seconde chambre, les violoncelles étaient réunis. Dans une troisième,

les flûtes et les hautbois. Les clarinettes et les cors n'avaient de

place que sur l'escalier. Dans le haut de la maison, et tout à fait à

part des autres enfants, seize jeunes castrats avaient des appartements

plus chauds, à cause de la délicatesse de leur voix. Tous ces petits

musiciens travaillaient sans relâche, du lever (deux heures avant

le jour, en hiver) jusqu'au coucher (vers huit heures du soir); ils

n'avaient qu'une heure et demie de repos, pour le dîner, et quelques

jours de vacances, à l'automne.

Ces conservatoires, qui furent pour toute l'Europe une mine de

chanteurs et de compositeurs d'opéra, étaient déjà vers leur déclin au

temps de Burney. Leur période la plus brillante semble avoir été dans

le premier tiers du siècle, du vivant de Alessandro Scarlatti.

Il se trouvait, à Naples, des entrepreneurs de musique étrangers, dont

le seul emploi était de recruter des musiciens et des sopranistes, pour

leurs gouvernements. Tel, un certain M. Gilbert, que Lalande rencontre,

et qui opérait pour le compte de la France.

On y recrutait aussi des compositeurs. Les deux plus célèbres

compositeurs napolitains au milieu du XVIIIe siècle, Jommelli et

Piccinni, furent appelés, l'un, Jommelli, en Allemagne, où il resta

quinze ans à Stuttgart;--l'autre, Piccinni, à Paris, où on l'opposa à

Gluck. Il y mourut, après avoir été professeur à l'Ecole royale de

chant et déclamation, et inspecteur du Conservatoire de Paris. Ces deux

hommes formaient un parfait contraste. Piccinni, petit, maigre, pâle,

le visage fatigué, très poli, doux et vif à la fois, avec un extérieur

plutôt grave, et un cœur affectueux, impressionnable à l'excès, était

surtout inimitable dans la comédie musicale; et c'est un malheur pour

lui que ses petits opéras-comiques en dialecte napolitain n'aient pu

être transplantés en dehors de son pays, où ils faisaient fureur; mais,

comme disait l'abbé Galiani, «il était bien impossible que ce genre

passât en France, puisqu'il n'allait même pas jusqu'à Rome. Il fallait

être Napolitain pour se rendre compte du chef-d'œuvre de perfection

auquel Piccinni avait poussé l'opéra-comique à Naples.»--Jommelli,

au contraire, était plus goûté à l'étranger qu'à Naples. Les

Napolitains lui gardaient rancune de s'être trop germanisé à Stuttgart.

Physiquement, il ressemblait à un musicien allemand. «C'était un

homme extrêmement gros de corps; sa figure--dit Burney--m'a rappelé

celle de Hændel. Mais il est beaucoup plus poli et plus doux dans ses

manières.» Ce sérieux artiste, noble, ému, un peu lourd, avait rapporté

d'Allemagne un goût pour une harmonie et une orchestration compactes;

il n'avait pas peu contribué à la révolution qui s'accomplissait

de son temps dans l'opéra napolitain, où l'orchestre commençait à

faire rage, au détriment des chanteurs qui étaient forcés de crier.

«De la musique,--écrit Burney,--tout le clair-obscur est perdu; les

demi-teintes et le fond disparaissent; on n'entend que les parties

bruyantes.»

* * * * *

Venise se distinguait de Naples par la délicatesse de son goût. Aux

conservatoires de Naples elle opposait ses fameux conservatoires

de femmes: _la Pietà_, les _Mendicanti_, les _Incurabili_ et

l'_Ospedaletto di S. Giovanni e Paolo_.

C'étaient des hôpitaux d'enfants trouvés, sous la protection des

principales familles aristocratiques de la ville. On y gardait les

jeunes filles jusqu'à leur mariage, en leur donnant une instruction

musicale accomplie. «La musique--dit Grosley--y était la partie

principale d'une éducation qui paraissait plus propre à former des

Laïs et des Aspasies que des religieuses ou des mères de famille.» Il

ne faudrait pourtant pas croire que toutes fussent musiciennes. Il

n'y en avait guère que soixante-dix sur mille, à _la Pietà_; quarante

à cinquante, dans chacun des autres hôpitaux. Mais on ne négligeait

rien pour y attirer des musiciennes; et, souvent, on y admettait des

enfants, sans qu'ils fussent orphelins, quand ils avaient une belle

voix. On en amenait de tout le Veneto, de Padoue, de Vérone, de

Brescia, de Ferrare. Les maîtres étaient: à _la Pietà_, Furlanetto; aux

_Mendicanti_, Bertoni; à l'_Ospedaletto_, Sacchini; aux _Incurabili_,

Galuppi, qui succédait à Hasse. La rivalité qui existait entre ces

compositeurs illustres excitait l'émulation des élèves. Chaque

conservatoire avait cinq ou six maîtres assistants pour le chant et

les instruments; les plus âgées parmi les jeunes filles instruisaient

à leur tour les plus jeunes. Les élèves apprenaient non seulement à

chanter, mais à jouer de tous les instruments: du violon, du clavecin,

voire du cor ou de la contrebasse. Burney dit qu'elles savaient,

d'ordinaire, jouer de plusieurs instruments et qu'elles passaient de

l'un à l'autre avec aisance. Ces orchestres de femmes donnaient des

concerts publics, tous les samedis et dimanches soir. C'était un des

principaux attraits de Venise; et aucun des voyageurs étrangers qui

visitèrent la ville n'a manqué de nous décrire ces concerts, aussi

plaisants à regarder qu'à entendre. «Rien de plus charmant à voir--dit

le président de Brosses--qu'une jeune et jolie religieuse en habit

blanc, avec un bouquet de grenades sur l'oreille, conduire l'orchestre

et battre la mesure avec toute la grâce et toute la précision

imaginable.» Il ajoute que «pour la grande exécution et pour être chef

de meute à la tête d'un orchestre, la fille de Venise ne le cède à

personne». Certaines de ces musiciennes étaient célèbres dans toute

l'Italie; et Venise se partageait en des camps ennemis pour soutenir

telle ou telle chanteuse.

Mais les récits un peu fantaisistes des galants voyageurs risqueraient

de tromper sur le sérieux de l'éducation musicale qu'on donnait dans

ces conservatoires. Burney, qui les visita avec soin, admire leur

science. Le meilleur était celui des _Incurabili_, que dirigeait

Galuppi. Galuppi avait alors soixante-dix ans; mais il était encore

vif, alerte, et brûlait de plus de feu à mesure qu'il avançait en âge.

Il était très mince, avec une petite figure pleine d'intelligence. Sa

conversation pétillait d'esprit. Il avait des manières distinguées

et du goût pour tous les arts: il possédait de beaux tableaux de

Véronèse. Son caractère n'était pas moins estimé que ses talents; il

avait une nombreuse famille, et vivait de la façon la plus rangée.

Comme compositeur, il fut un des derniers représentants de l'ancienne

tradition vénitienne, un de ces génies brillants et prime-sautiers,

où s'alliaient avec un éclat séduisant la fantaisie, le naturel et

la science. Vrai Italien, et d'esprit classique, il définissait la

bonne musique, dans ses conversations avec Burney, par «la beauté, la

clarté et la bonne modulation». Extrêmement occupé à Venise, où il

cumulait les fonctions de premier maître de chapelle de Saint-Marc

et des _Incurabili_, d'organiste dans des maisons aristocratiques,

et de compositeur d'opéra, il ne négligeait aucun de ses devoirs, et

son conservatoire était un modèle de bonne tenue. «L'orchestre--dit

Burney--était soumis à la plus exacte discipline. Aucun des exécutants

ne paraissait curieux de briller; tous restaient dans cette espèce de

subordination qu'on exige dans un serviteur à l'égard de son maître.»

Les artistes faisaient preuve d'une grande virtuosité; mais leur goût

était toujours pur, et l'on retrouvait l'art de Galuppi dans les

moindres cadences de ses élèves. Il les exerçait dans tous les genres,

sérieux ou profanes; et les concerts qu'il dirigeait se prêtaient aux

combinaisons instrumentales et vocales les plus variées. Il n'était

point rare, à Venise, d'employer dans une église deux orchestres,

deux orgues, deux chœurs en écho; et Burney entendit, à Saint-Marc,

sous la direction de Galuppi, une messe à six orchestres: deux grands

orchestres dans les galeries des deux orgues principales, et quatre

orchestres moindres, distribués, deux par deux, entre les bas-côtés,

chaque groupe étant soutenu par deux petites orgues. C'était là une

tradition vénitienne: elle datait des Gabrieli, au XVIe siècle.

En dehors des conservatoires et des églises, on donnait de nombreux

concerts ou «académies» dans les maisons particulières. La noblesse

y prenait part. De nobles dames jouaient du clavecin, exécutaient

des concertos. On organisait parfois des festivals en l'honneur d'un

musicien: Burney assista à un concert Marcello. Ces soirées musicales

se prolongeaient fort avant dans la nuit. Dans un même soir, Burney

note quatre concerts de conservatoires et plusieurs «académies» privées.

Les concerts ne faisaient point tort aux théâtres qui étaient, à Venise

comme à Naples, le meilleur titre de gloire musicale. Longtemps ils

avaient été les premiers d'Italie. Au carnaval de 1769, sept théâtres

d'opéra furent ouverts à la fois: trois d'_opera seria_, et quatre

d'_opera buffa_, sans parler de quatre théâtres de comédie: tout était

plein, chaque soir.

Un dernier trait montre la libéralité et l'esprit vraiment démocratique

qui animait ces villes italiennes. Les gondoliers avaient leur entrée,

gratis, au théâtre; et, «lorsqu'une loge, appartenant à une famille

noble, n'était point occupée, le directeur de l'opéra permettait

aux gondoliers de s'y installer». Burney voit là, assez justement,

une des raisons de «la manière distinguée avec laquelle les gens du

peuple chantent à Venise, par comparaison avec les gens de même classe

ailleurs». Nulle part, la musique n'était meilleure en Italie et plus

répandue parmi le peuple.

* * * * *

Autour de ces deux capitales de l'opéra, Venise avec ses sept

théâtres, Naples avec ses quatre ou cinq,--dont le San Carlo, un

des plus grands de l'Europe, avait un orchestre de quatre-vingts

musiciens[296],--l'opéra florissait dans toutes les villes

d'Italie,--à Rome, avec ses théâtres fameux: l'Argentina, l'Aliberti,

le Capranica;--à Milan et à Turin, dont les théâtres de musique

jouaient tous les jours, pendant la saison, sauf le vendredi,

et où l'on représentait d'immenses actions, des batailles de

cavalerie[297];--à Parme, où s'élevait le théâtre Farnèse, le plus

fastueux de l'Italie;--à Plaisance, à Reggio, à Pise, à Lucques, qui,

d'après Lalande, «possédait l'orchestre le plus parfait»;--dans toute

la Toscane, dans tout le Veneto, à Vicence, à Vérone, qui, écrit

Edmund Rolfe, «était folle d'opéra[298]».--C'était la grande passion

italienne. L'abbé Coyer, en 1763, se trouve à Naples, au temps d'une

famine: la fureur des spectacles n'en est pas diminuée.

[Note 296: Marquis d'Orbessan, _Voyage d'Italie_, en 1749-50.

(_Mélanges historiques et critiques_, Toulouse, 1768.)]

[Note 297: Edmund Rolfe, en 1761: _Continental Dairy_, publié par

E. Neville Rolfe (Naples, 1897).]

[Note 298: Sans parler des moindres villes, où l'on trouvait

toujours de bons orchestres et de bonnes troupes. (Voir les lettres de

Mozart.)]

Entrons à l'un de ces opéras. Le spectacle commence en général à huit

heures, et se termine vers minuit et demi[299]. Le prix des places au

parterre est d'un «paule» (six _pence_ anglais, ou douze sols)[300],

à moins que l'entrée ne soit gratuite, comme c'est souvent le cas, à

Venise ou à Naples. Le public est bruyant et inattentif à la pièce:

il semble que le plaisir véritable du théâtre, l'émotion dramatique,

compte pour très peu de chose. Il cause sans se gêner pendant une

partie du spectacle. On se fait des visites d'une loge à l'autre.

A Milan, «chaque loge mène à un appartement complet, ayant chambre

à feu et toutes les convenances possibles, soit pour préparer des

rafraîchissements, soit pour jouer aux cartes. Au quatrième étage, un

jeu de pharaon reste ouvert, de chaque côté de la salle, pendant tout

le temps que dure l'opéra[301].»--«A Bologne, les dames se mettent fort

à l'aise; elles causent, ou, pour mieux dire, crient pendant la pièce,

d'une loge à celle qui est vis-à-vis, se lèvent en pied, battent des

mains, en criant: bravo! Pour les hommes, ils sont plus modérés: quand

un acte est fini, et qu'il leur a plu, ils se contentent de hurler

jusqu'à ce qu'on le recommence[302].»--A Milan, «ce n'est point assez

que chacun y fasse la conversation, en criant du plus haut de sa tête,

et qu'on applaudisse avec de grands hurlements, non les chants, mais

les chanteurs dès qu'ils paraissent, et tout le temps qu'ils chantent.

Messieurs du parterre ont en outre de longs bâtons, dont ils frappent

tant qu'ils peuvent sur les bancs, par forme d'admiration. Ils ont des

correspondants dans les cinquièmes loges qui, à ce signal, lancent à

millions des feuilles contenant un _sonetto_ imprimé à la louange de

la _signora_ ou du _virtuoso_ qui vient de chanter. Chacun s'élance à

mi-corps des loges pour en attraper. Le parterre bondit, et la scène

finit par un: «Ah!» général, comme au feu de la Saint-Jean[303].»

[Note 299: Lalande. (Voyage de 1765, à Parme.)]

[Note 300: Burney.--Les théâtres d'opéra italiens étaient, en

général, donnés à entreprise à une société de grands seigneurs, qui

souscrivaient chacun pour une loge, et louaient le reste à l'année,

en réservant seulement le parterre et le paradis (ainsi, à Milan et à

Turin).]

[Note 301: Burney.]

[Note 302: Lettres du président de Brosses (1739).]

[Note 303: _Ibid._]

Cette description, un peu chargée, n'est pourtant pas si loin encore

de certaines représentations italiennes d'aujourd'hui. Un spectateur

français ou allemand, assistant à de telles scènes, sera enclin à

douter de la sincérité de l'émotion que ce public italien prétend

goûter à l'opéra: il pensera que le plaisir du théâtre n'est, pour ces

gens, que le plaisir de se trouver ensemble.--Il n'en est rien. Tout ce

bruit s'apaise subitement, à quelques pages de l'œuvre. «On n'écoute ou

ne s'extasie qu'à l'ariette,--dit l'abbé Coyer.--Je me trompe: on prête

aussi son attention aux récitatifs _obligés_, plus touchants que les

ariettes.» Dans ces instants, «quelque légères que soient les nuances,

aucune n'échappe aux oreilles italiennes; elles les saisissent,

elles les sentent, elles les savourent avec un plaisir qui est comme

l'avant-goût des joies du paradis».

Ne disons pas qu'il s'agit là de morceaux de concert, qui valent

uniquement par leur beauté de forme. Ce sont, dans la plupart des

cas, des pages expressives, parfois très dramatiques. Le président de

Brosses reproche aux Français de se prononcer sur la musique italienne,

avant de l'avoir entendue en Italie. «Il faut être parfaitement au

fait de la langue, et entrer dans le sentiment des paroles. A Paris,

nous entendons de jolis menuets italiens ou de grands airs chargés

de roulades; et nous prétendons que la musique italienne, d'ailleurs

mélodieuse, ne sait que badiner sur des syllabes, et qu'elle manque de

l'expression qui caractérise le sentiment....» Rien de plus faux: elle

excelle, au contraire, à traduire les sentiments, selon le génie de la

langue; et les passages les plus goûtés en Italie sont les plus simples

et les plus émouvants, «les airs passionnés, tendres, touchants,

propres à l'expression théâtrale et à faire valoir le jeu de l'acteur»,

tels qu'on en trouve chez Scarlatti, Vinci et Pergolèse. Ce sont

naturellement aussi ceux qu'il est le plus difficile d'exporter au

dehors, «puisque le mérite de ces lambeaux de tragédies consiste dans

la justesse de l'expression», que l'on ne peut sentir sans connaître la

langue.

Ainsi, nous trouvons chez le public italien du XVIIIe siècle une

extrême indifférence à l'action dramatique, à la pièce: on en viendra,

dans cette superbe insouciance du sujet, à jouer le deuxième acte, ou

le troisième, d'un opéra, avant le premier, quand il plaît à quelque

personnage qui ne peut passer toute la soirée au théâtre. Don Leandro

de Moratin, le poète espagnol, voit, dans un opéra, mourir Didon sur

son bûcher; puis, à l'acte suivant, Didon ressuscite, et elle accueille

Enée.... Mais ce même public, qui dédaigne le drame, se passionne avec

fureur pour telle page dramatique, séparée de l'action.

C'est qu'il est avant tout lyrique, mais d'un lyrisme qui n'a rien

d'abstrait, qui s'applique à des passions précises, à des cas

particuliers. L'Italien ramène tout à lui. Ce n'est pas l'action, ni

les personnages qui l'intéressent. Ce sont les passions: il les épouse

tout entières; il les prend toutes pour son propre compte. De là cette

exaltation frénétique où le jette par instants le spectacle d'opéra.

Chez aucun autre peuple, l'amour de l'opéra n'a ce caractère passionné,

parce que chez nul autre, il n'a ce caractère personnel et égoïste.

L'Italien ne vient pas à l'Opéra pour voir les héros d'opéra, mais pour

se voir, pour s'entendre, pour caresser, pour attiser ses passions.

Tout le reste lui est indifférent.

Grande force pour l'art, qui se sent réchauffé par ces cœurs enflammés!

Mais aussi, grand danger. Tout ce qui n'est pas, en art, astreint à

l'imitation ou au contrôle de la nature, tout ce qui ne dépend que de

l'inspiration ou de l'exaltation intérieure, tout ce qui suppose, en

somme, le génie ou la passion, est instable, par essence, le génie, la

passion étant toujours exceptionnels, même chez l'homme de génie, même

chez l'homme passionné. Une telle flamme est sujette à des éclipses

momentanées, ou à des disparitions totales; et si, dans ces sommeils de

l'esprit, le talent laborieux et scrupuleux, l'observation et la raison

ne prennent pas la place du génie, c'est le néant complet. On ne peut

que trop vérifier cette remarque chez les Italiens de tous les temps:

leurs artistes, même médiocres, ont souvent plus de génie que beaucoup

d'artistes du Nord, célèbres et bien doués; mais ce génie se gaspille

en des riens, s'endort, ou vagabonde; et quand il n'est plus dans la

maison, il n'y a plus personne....

Le salut pour la musique italienne du XVIIIe siècle eût été dans

un genre qu'elle venait de créer: l'_opera buffa_, l'_intermezzo_,

qui, à son point de départ, chez Vinci et chez Pergolèse, repose sur

l'observation humoristique de la nature italienne. Les Italiens, qui

sont de grands railleurs, ont laissé là des chefs-d'œuvre inimitables.

Le président de Brosses avait raison de se passionner pour ces petites

comédies. «Moins le genre est grave, dit-il, et mieux la musique

italienne y réussit; car elle respire la gaieté et elle est dans son

élément.» Et il écrit, au sortir de la _Serva padrona_: «Il n'est pas

vrai qu'on puisse mourir de rire; car à coup sûr j'en serais mort,

malgré la douleur que je ressentais de ce que l'épanouissement de ma

rate m'empêchait de sentir, autant que je l'aurais voulu, la musique

céleste de cette farce».

Mais, comme il arrive toujours, les gens de goût, les musiciens,

n'estimaient pas tout à fait ces œuvres à leur valeur; ils les

considéraient comme des divertissements sans importance, et ils

eussent rougi de les mettre au même rang que les tragédies musicales.

Constamment, dans l'histoire, cette inintelligente hiérarchie des

genres a fait priser davantage des œuvres médiocres, d'un genre noble,

que d'excellentes œuvres d'un genre moins relevé. Au temps du président

de Brosses, «les précieux et précieuses» d'Italie affectaient de

dédaigner les opéras bouffes et raillaient «l'affolement de de Brosses

pour ces farces». Aussi ces excellentes petites pièces furent-elles

bientôt négligées; et des abus aussi grands que dans l'opéra

s'introduisirent dans l'_Intermezzo_: même invraisemblance, et même

insouciance de l'action. Burney est forcé de dire que, «si l'on ôte la

musique de l'opéra-comique français, c'est encore une jolie comédie,

tandis que sans musique l'opéra-comique italien est insupportable».

A la fin du siècle, Moratin gémit sur l'absurdité du genre. C'était

pourtant l'époque de Cimarosa, de Paisiello, de Guglielmi, d'Andreozzi,

de Fioravanti, et de bien d'autres. Que n'eussent pas fait ces petits

maîtres, avec plus de discipline et des poètes plus scrupuleux!

* * * * *

Voyage musical au pays du passé · 第 12 / 17 段