Et d'abord, observons l'attitude de J.-S. Bach et de Hændel, à

l'égard de leur temps. Ni l'un ni l'autre n'affecte la pose fatale

d'un génie incompris, comme tant de nos grands ou petits grands

hommes d'aujourd'hui. Ils ne s'indignent point. Et même, ils sont en

fort bons termes avec leurs rivaux plus heureux. J.-S. Bach et Hasse

étaient excellents amis, pleins d'estime l'un pour l'autre. Telemann

avait noué, dès l'enfance, une amitié cordiale avec Hændel; il

entretenait de bonnes relations avec J.-S. Bach, qui le choisit pour

parrain de son fils Philipp Emanuel. J.-S. Bach confia l'éducation

musicale d'un autre de ses fils, son préféré, Wilhelm Friedemann, à J.

Gottlieb Graun.--Rien d'un esprit de parti. Des deux côtés, des hommes

supérieurs qui s'estiment et qui s'aiment.

Essayons d'apporter à leur étude le même généreux esprit d'équité et

de sympathie. J.-S. Bach et Hændel n'y perdront rien de leur grandeur

colossale. Mais nous aurons la surprise de trouver autour d'eux une

quantité de belles œuvres, d'artistes pleins d'intelligence et de

génie; et il ne nous sera pas impossible de comprendre les raisons des

préférences des contemporains. Sans parler de la valeur individuelle

de ces artistes qui est souvent très grande, c'est leur esprit qui

mène aux chefs-d'œuvre classiques de la fin du XVIIIe siècle. J.-S.

Bach et Hændel sont deux montagnes, qui dominent, mais qui ferment une

époque. Telemann, Hasse, Jommelli, et les symphonistes de Mannheim

sont les rivières qui se sont frayé un chemin vers l'avenir. Comme

ces rivières se sont jetées dans de plus grands fleuves,--Mozart,

Beethoven,--qui les ont absorbées, nous les avons oubliées, tandis que

nous voyons toujours au loin les grandes cimes. Mais il nous faut être

reconnaissants envers les novateurs. La vie était avec eux; et ils nous

l'ont transmise.

* * * * *

On connaît la fameuse Querelle des Anciens et des Modernes, inaugurée

en France, vers la fin du XVIIe siècle, par Charles Perrault et

Fontenelle, qui opposaient à l'imitation de l'antiquité l'idée

cartésienne du progrès,--et reprise, une vingtaine d'années plus tard,

par Houdar de la Motte, au nom de la raison et du goût modernes.

Cette querelle dépassait la personnalité de ceux qui la lancèrent. Elle

répondait à un mouvement universel dans la pensée européenne; et l'on

trouve dans tous les grands pays de l'Occident, dans tous les arts,

des symptômes analogues. Ils sont frappants dans la musique allemande.

La génération des Keiser, des Telemann, des Mattheson, dès l'enfance,

éprouve une aversion instinctive pour ceux qui représentent l'antiquité

en musique, pour les contrapontistes, les canonistes. A l'origine du

mouvement est Keiser, dont l'influence artistique fut profonde et

décisive sur Hasse, Graun, Mattheson[185] (aussi bien que, d'ailleurs,

sur Hændel). Mais le premier qui manifesta ces sentiments d'une façon

nette, insistante et répétée, fut Telemann.

[Note 185: Graun se nourrit, à Dresde, des partitions de Keiser.

Hasse professait encore, en 1772, son admiration sans bornes pour ce

musicien, «_un des plus grands_, disait-il, _que le monde ait jamais

possédés_». Quant à Mattheson, il fut, en beaucoup de choses, le

porte-parole de Keiser.]

Dès 1704, en face du vieux musicologue Printz, il prend l'attitude de

Démocrite, opposé à Héraclite:

«_Il pleurait amèrement sur les extravagances des mélodistes

d'aujourd'hui. Et moi, je riais des ouvrages non mélodiques des vieux._»

En 1718, il cite pour son compte ces vers français:

«_Ne les élève pas_ (les anciens) _dans un ouvrage saint

Au rang où dans ce temps les auteurs ont atteint._»

C'est une franche déclaration pour les modernes, contre les anciens. Et

qu'est-ce donc que les modernes, pour lui? Les modernes, ce sont les

mélodistes.

«_Singen ist das Fundament zur Music in allen Dingen.

Wer die Composition ergreifft, muss in seinen Sätzen singen._»

(«_Le chant est le fondement de la musique tout entière.

Qui compose doit chanter dans tout ce qu'il écrit._»)

Telemann ajoute qu'un jeune artiste doit se mettre à l'école des

mélodistes italiens et jeunes-allemands, non à celle «_des vieux, qui

contrepointent à tire larigo, mais qui sont dénués d'invention, et qui

écrivent à quinze et vingt voix obligées, où Diogène lui-même avec sa

lanterne ne trouverait pas une goutte de mélodie_».

Le plus grand théoricien musical de l'époque, Mattheson, ne parlait

pas autrement. Dans sa _Critica Musica_ de 1722, il se vantait

«_d'avoir été sans vanité[186] le premier à insister énergiquement et

expressément sur l'importance de la mélodie_».... Avant lui, dit-il,

il n'y avait pas un auteur musical, «_qui ne sautât par-dessus cette

première, plus excellente, et plus belle partie de la musique, comme un

coq par-dessus des charbons ardents_».

[Note 186: Il en avait beaucoup, au contraire: car on a vu par les

citations ci-dessus de Telemann et par l'exemple de Keiser, qu'il ne

manquait pas de devanciers.]

S'il ne fut pas le premier, comme il le prétendait, il fit du moins le

plus de bruit. En 1713, il engagea une lutte violente en l'honneur de

la mélodie contre les _Kontrapunktisten_, que représentait un organiste

de Wolfenbüttel, Bokemeyer, savant et combatif comme lui. Mattheson ne

voyait dans le canon et le contrepoint qu'un exercice intellectuel,

sans prise sur le cœur. Pour amener son adversaire à résipiscence, il

prit pour arbitres Keiser, Heinichen, et Telemann, qui se prononcèrent

pour lui. Bokemeyer se déclara battu, et remercia Mattheson de l'avoir

converti à la mélodie, «_comme à l'unique et vraie source de la musique

pure_», (_als der einzigen und wahren Quelle echt musikalischer

Kunst_[187]).

[Note 187: Bokemeyer fut si convaincu qu'il écrivit un petit

traité de la mélodie, et l'adressa à Mattheson, afin que celui-ci le

corrigeât.]

Telemann disait:

«_Wer auf Instrumenten spielt muss des Singens kündig seyn. (Qui joue

des instruments, doit être instruit du chant)._»

Et Mattheson:

«_Quelque morceau qu'on écrive, vocal ou instrumental, tout doit être_

cantabile.»

Cette importance prédominante donnée à la mélodie _cantabile_, au

chant, faisait tomber les barrières entre les divers genres de musique,

en leur donnant à tous pour modèle le genre où s'épanouissait dans sa

perfection la mélodie vocale et l'art du chant: l'opéra italien. Les

oratorios de Telemann, de Hasse et de Graun, les messes de l'époque,

sont en style d'opéra[188]. Dans son _Musikalische Patriot_ de 1728,

Mattheson rompt des lances contre le style contrapontique à l'église;

là comme ailleurs, il veut établir «_le style théâtral_», parce que ce

style permet, selon lui, d'atteindre mieux que tout autre le but de

la musique religieuse, qui est «d'exciter les passions vertueuses».

Tout est, ou doit être, dit-il, _théâtral_, au sens le plus vaste du

mot _theatralisch_, qui signifie: imitation artistique de la nature.

«_Tout ce qui agit sur les hommes est théâtral.... La musique est

théâtrale.... Le monde entier est un théâtre géant._»--Ce style

théâtral pénétrera la musique entière, même dans ses provinces qui

semblent le plus à l'abri, le _lied_, la musique instrumentale.

[Note 188: Hændel et J.-S. Bach eux-mêmes ne sont pas restés

indemnes de la contagion. Non seulement Hændel a écrit 40 opéras,

mais ses oratorios, ses Psaumes, ses _Te Deum_ abondent en éléments

dramatiques. Quant à J.-S. Bach, il est caractéristique qu'il ait pris

pour librettiste de ses premières cantates Erdmann Neumeister, qui

écrivait qu'une cantate «_n'est autre chose qu'un morceau d'opéra_», et

qui introduisit en Allemagne la cantate religieuse en style d'opéra. En

prenant parti pour ce genre de cantates dramatiques, avec récitatifs et

airs, Bach choquait bien des gens. Les piétistes de Mühlhausen, où il

était maître de chapelle en 1708, le forcèrent à démissionner, indignés

par ses cantates trop frivoles, par son style de concert ou d'opéra à

l'église. On retrouve des réminiscences des opéras de Keiser dans ses

plus célèbres cantates. Est-il besoin de rappeler aussi ses cantates

profanes, les unes mythologiques, les autres réalistes et bouffes, et

le réemploi qu'il fit de fragments considérables de ces compositions

dans ses œuvres religieuses? Il ne voyait donc pas toujours de limite

tranchée entre le style profane et le style religieux.--Mais J.-S.

Bach et Hændel étaient protégés contre l'excès du style d'opéra par

leur génie choral et contrapontique, qui s'accordait mal avec l'opéra

d'alors.]

* * * * *

Mais ce changement de style ne marquerait pas un progrès vivant, si

l'opéra lui-même, qui était le modèle commun, n'avait été transformé, à

la même époque, par l'introduction d'un élément nouveau qui allait se

développer avec une rapidité inattendue: l'élément symphonique. Ce qui

est perdu, du côté de la polyphonie vocale, se retrouve du côté de la

symphonie instrumentale. La grande conquête de Telemann, de Hasse, de

Graun, de Jommelli, dans l'opéra, c'est le _recitativo accompagnato_,

les scènes récitatives avec orchestre dramatique[189]. C'est par là

qu'ils seront des révolutionnaires, au théâtre de musique. Une fois

l'orchestre introduit dans le drame, il sera maître de la place. En

vain criera-t-on qu'ils ruinent le beau chant. Eux, qui le soutenaient

contre l'ancien art contrapontique, ne craignent pas de le sacrifier,

au besoin, à l'orchestre. Jommelli, si respectueux de Métastase pour

tout le reste, lui tiendra tête sur ce seul point, avec une obstination

inébranlable[190].--Il faut lire les doléances des vieux musiciens:

[Note 189: Je ne veux point dire qu'ils en furent les inventeurs.

L'_Accompagnato_ remonte aux premiers temps de l'opéra vénitien, et

est pratiqué par Lully, dans ses dernières œuvres. Mais, à partir

de Leonardo Vinci et de Hasse (aux environs de 1725-30), ces grands

monologues dramatiques, récités avec orchestre, se développèrent d'une

façon magnifique.]

[Note 190: Non pas que Métastase fût ennemi du _recitativo

stromentale_. Il était un trop parfait poète-musicien pour ne pas en

sentir l'effet dramatique. Il reconnaît clairement, dans certains

de ses écrits, le pouvoir qu'a l'orchestre de traduire la tragédie

intérieure. Mais ce pouvoir même lui semblait inquiétant. La tragédie

intérieure menaçait de déborder sur l'action; la poésie était en danger

d'être noyée par la musique; et Métastase, qui avait un sens si fin de

l'équilibre de tous les éléments théâtraux, devait tenir la main à ce

que fût strictement limitée dans chaque acte la part de _recitativo con

stromenti_.]

«On n'entend plus la voix, l'orchestre est assourdissant.»

Dès 1740, aux représentations d'opéras, on ne pouvait plus comprendre

les paroles des chanteurs, si l'on ne suivait sur le _libretto_:

l'accompagnement étouffait les voix.[191] Et l'orchestre dramatique

ne cessa de se développer, au cours du siècle. «_L'immodération de

l'accompagnement instrumental_, dira Gerber, _est devenue une mode

générale_.»

[Note 191: Voir Lorenz Mizler: _Musical Bibl._ 1740, Leipzig, t.

II, p. 13, cité par W. Kleefeld: _Das Orchester der deutschen Oper_,

1898. Voir aussi Mattheson: _Die neueste Untersuchung der Singspiele_,

1744, Hambourg.]

L'orchestre déborde si bien le théâtre que, de très bonne heure,

il s'affranchit et prétend être lui-même théâtre et drame. Dès

1738, Scheibe, le plus intelligent des musicologues allemands avec

Mattheson, écrivait des symphonies-ouvertures, qui exprimaient «_le

contenu des pièces_», à la façon des ouvertures de Beethoven pour

_Coriolan_, ou pour _Léonore_[192]. Je ne parle pas des descriptions

en musique, qui foisonnaient en Allemagne, vers 1720, comme on le

voit par les railleries de Mattheson dans sa _Critica Musica_. Le

mouvement venait d'Italie, où Vivaldi et Locatelli, sous l'influence

de l'opéra, écrivaient des concertos à programme, qui se répandirent

dans l'Europe entière[193]. Puis, ce fut la musique française,

«_subtile imitatrice de la nature_[194]», dont l'influence fut

prépondérante sur le développement de la _Tonmalerei_ (peinture en

musique) dans l'art allemand[195].--Mais ce que je tiens à noter, c'est

que même les adversaires de la musique à programme, ceux qui comme

Mattheson raillaient l'extravagance des descriptions de batailles, de

tempêtes, des calendriers musicaux[196], des symbolismes puérils qui

représentaient en contrepoint le premier chapitre de saint Mathieu,

l'arbre généalogique du Sauveur, ou qui, pour exprimer les douze

apôtres du Christ, écrivaient douze parties,--ceux-là même attribuaient

à la musique instrumentale le pouvoir de traduire la vie de l'âme.

[Note 192: Les ouvertures de Scheibe pour _Polyeuctes ein Märtyrer_

et pour _Mithridates_. Christ. Heinr. Schmid, dans sa _Chronologie des

deutschen Theaters_, 1755, Leipzig, nomme cet essai «_une grande chose

mémorable de l'année_». Voir Carl Mennicke: _Hasse und die Brüder Graun

als Symphoniker_, 1906, Leipzig.]

[Note 193: Tels les quatre concertos de Vivaldi, consacrés aux

quatre saisons, ou les concertos _la Tempesta_, _la Notte_, etc.

Chacun des concertos des Saisons illustre un programme que lui trace

un sonnet. Je renvoie à l'analyse du charmant concerto d'Automne,

par M. Arnold Schering (_Geschichte des Instrumentalkonzerts_, 1905,

Breitkopf). M. Schering a montré l'influence de ces œuvres sur Graupner

à Darmstadt, et sur Jos. Gregorius Werner, prédécesseur de Haydn à la

direction de la chapelle du prince Esterhazy.]

[Note 194: Le mot est de Telemann, en 1742.

Sur les théoriciens français de «l'imitation» en musique, voir la thèse

de J. Ecorcheville: _De Lulli à Rameau, l'Esthétique musicale de 1690 à

1730_.]

[Note 195: Aucun des critiques allemands, qui relèvent, soit

pour la louer, soit pour la blâmer, la passion de Telemann pour les

peintures musicales, ne manque d'en attribuer la cause à l'influence

française. Et Telemann revendiquait l'honneur de s'être fait en ceci le

disciple de la France.]

[Note 196: Exemple: un _Instrumental-Kalender_ en douze mois, par

Jos.-Gregorius Werner. Tout est traduit en musique, jusqu'à la longueur

des jours et des nuits, qui, étant en février de dix et de quatorze

heures, s'exprime par des reprises de Menuets en dix et quatorze

mesures.--A. Schering se demande si Haydn ne s'est pas souvenu de son

prédécesseur dans ses symphonies de jeunesse: _Le soir_, _Le matin_,

etc.]

«_On peut très bien représenter avec de simples instruments_, dit

Mattheson, _la grandeur d'âme, l'amour, la jalousie, etc. On peut

rendre toutes les inclinations du cœur par de simples accords et

leur enchaînement sans paroles, en sorte que l'auditeur saisisse et

comprenne la marche, le sens, la pensée du discours musical, comme si

c'était un véritable discours parlé_[197].»

[Note 197: _Die Neueste Untersuchung der Singspiele_,

1744.--Mattheson suit ici les traditions de Keiser.]

Un peu plus tard, vers 1767, dans une lettre à Philipp-Emmanuel

Bach, le poète Gerstenberg de Copenhague exprimait, avec une netteté

parfaite, l'idée que la vraie musique instrumentale, et en particulier

la musique pour clavier, devait exprimer des sentiments et des sujets

précis; et il espérait que Philipp Emmanuel, qu'il nommait «_un Raphaël

en musique_», (_ein Raffael durch Töne_), réaliserait cet art[198].

[Note 198: O. Fischer: _Zum musikalischen Standpunkte des

Nordischen Dichterkreises_, (Sammelbände der I. M. G. janvier-mars

1904).]

On était donc arrivé à la conscience claire du pouvoir expressif

et descriptif de la musique pure; et l'on peut dire que certains

compositeurs allemands de cette époque en furent enivrés, comme

Telemann, chez qui la _Tonmalerei_, la peinture en musique, prend la

première place.

Mais ce qu'il faut bien voir, c'est qu'il ne s'agissait pas seulement

d'un mouvement littéraire, qui voulait introduire dans la musique

des éléments extramusicaux, en faire une peinture ou une poésie.

C'était une révolution profonde qui s'accomplissait au cœur de la

musique. L'âme individuelle s'émancipe de l'impersonnalité de la

forme. L'élément subjectif, la personnalité de l'artiste, y fait

irruption avec une audace toute nouvelle.--Certes, nous reconnaissons

la personnalité de J.-S. Bach et de Hændel dans leurs puissantes

œuvres. Mais nous savons avec quelle rigueur ces œuvres se développent,

suivant des lois très strictes. qui non seulement ne sont pas celles

de l'émotion, mais qui manifestement l'évitent ou la contredisent

de parti pris,--que ce soit une fugue, ou une _Aria da capo_, qui

font inévitablement revenir les motifs à des moments et à des places

prévues d'avance, alors que l'émotion commanderait de poursuivre,

et non de revenir sur ses pas,--qui, d'autre part, ont peur des

fluctuations de sentiments, et n'y consentent qu'à condition qu'elles

se présentent sous des aspects symétriques, des oppositions un peu

raides et mécaniques entre le _f._ et le _p._ entre le _tutti_ et le

_concertino_, des _Échos_, comme on disait alors. Il semblait qu'il

ne fût pas artistique de livrer d'une façon immédiate son sentiment

individuel, et qu'il fallût interposer entre soi et le public le voile

de belles formes impersonnelles. Sans doute, les œuvres de cette époque

y gagnaient leur superbe apparence de sérénité hautaine, qui recouvre

les petites joies et les petites douleurs. Mais combien elles y perdent

d'humanité!--Cette humanité fait entendre son cri d'émancipation en

musique, avec les artistes de la nouvelle époque. Évidemment, nous ne

pouvons nous attendre à ce que, du premier coup, elle atteigne à la

liberté frémissante d'un Beethoven. Et pourtant, les racines de l'art

d'un Beethoven sont déjà, comme on l'a montré[199], dans les symphonies

de Mannheim, dans l'œuvre de cet étonnant Johann Stamitz, dont les

trios d'orchestre, écrits aux environs de 1750, marquent un âge

nouveau. Par lui, la musique instrumentale se fait le souple vêtement

de l'âme vivante, toujours en mouvement, perpétuellement changeante,

avec ses fluctuations et ses contrastes inattendus.

[Note 199: Voir surtout les travaux du grand musicologue, à qui

revient l'honneur d'avoir remis en lumière Stamitz et son école, Hugo

Riemann, dans ses éditions des _Sinfonien der Pfalzbayerischen Schule_,

et dans ses articles: _Beethoven und die Mannheimer_ (_Die Musik_,

1907-8).]

Je ne voudrais pas exagérer. Ce n'est jamais l'émotion toute pure

qu'on peut exprimer en art, ce n'en est qu'une image plus ou moins

approchante; et le progrès d'une langue, comme la musique, est

seulement d'en approcher de plus en plus, sans y atteindre jamais.

Je ne prétends donc point--(ce qui serait absurde)--que les nouveaux

symphonistes aient brisé les cadres et délivré la pensée de l'esclavage

des formes; ils ont au contraire établi des formes nouvelles; et c'est

à cette époque que se sont décidément imposés les types classiques

de la Sonate et de la Symphonie, tels qu'on les explique aujourd'hui

dans les écoles de musique. Mais si ces types ont pu devenir pour

nous surannés, si le sentiment d'aujourd'hui s'y trouve à la gêne et

passablement étriqué, s'ils ont pris à la longue un air de convention

scolastique,--il faut penser combien ils apparaissaient alors libres

et vivants, par comparaison avec les formes et le style usités.

Et d'ailleurs, on peut dire que pour les inventeurs de ces formes

nouvelles, ou pour ceux qui, les premiers, en firent emploi, elles

semblaient beaucoup plus libres que pour ceux qui suivirent. Elles

n'étaient pas encore devenues des formes générales, elles étaient la

forme personnelle de leurs créateurs, modelée suivant les lois de leur

propre pensée, sur le rythme de leur respiration. Je ne crains pas de

dire que la Symphonie d'un J. Stamitz, moins belle, moins riche, moins

abondante, est beaucoup plus spontanée que celle d'un Haydn, ou d'un

Mozart. Elle est faite à sa mesure. Il crée ses formes, il ne les subit

pas.

Quels êtres prime-sautiers, ces premiers symphonistes de Mannheim! Ils

osent, à l'indignation des vieux musiciens et surtout des pontifes de

l'Allemagne du Nord, briser l'unité esthétique, mélanger les styles,

faire entrer dans leur œuvre, comme dit un critique, «_le boiteux,

le non-mélodique, le bas, le burlesque, le démembré, tous les accès

fiévreux de l'alternative continuelle du piano et du forte_[200]». Ils

profitent de toutes les conquêtes récentes, des progrès de l'orchestre,

des recherches harmoniques audacieuses d'un Telemann répondant aux

vieux maîtres effarouchés qui lui disent: «_Il ne faut pas aller trop

loin.--Jusqu'au fin fond (den untersten Grund), si l'on veut mériter

le nom de maître_[201]!» Ils profitent aussi des genres nouveaux, du

_Singspiel_ qui vient de naître. Ils font entrer hardiment le style

bouffe dans la symphonie, côte à côte avec le style sérieux, au risque

de scandaliser Philipp-Emmanuel Bach, qui voit dans l'irruption du

style comique (_Styl so beliebte komische_) un principe de décadence

de la musique[202],--décadence qui devait conduire à Mozart!--Bref,

leur loi, c'est le naturel et la vie,--cette même loi qui va pénétrer

la musique tout entière, qui renouvelle le _lied_, qui fait naître le

_Singspiel_, qui conduira à ces essais de liberté extrême du théâtre

musical, qui se nomment le _mélodrame_, la musique libre unie à la

parole libre.

[Note 200: _Allg. deutsche Bibliothek_, 1791 (cité par M. Mennicke,

_Hasse und die Brüder Graun_).]

[Note 201: Lettre de Telemann, à C.-H. Graun, 15 déc. 1751.]

[Note 202: Autobiographie, citée par Nohl: _Musiker Briefe_, 1867,

et par C. Mennicke.]

Ce grand souffle de libération de l'âme individuelle, nous le

reconnaissons: il a remué la pensée de toute l'Europe du second tiers

du XVIIIe siècle, avant de s'exprimer, en fait par la Révolution

française, en art par le Romantisme. Si la musique allemande d'alors

reste fort loin encore de l'esprit romantique--(bien qu'on en trouve

déjà des signes avant-coureurs),--c'est qu'elle fut garantie des

excès de l'individualisme artistique par deux sentiments profonds: la

conscience du devoir social de l'art, et un patriotisme passionné.

* * * * *

On sait combien le sentiment germanique était déchu dans la musique

allemande, à la fin du XVIIe siècle. On avait d'elle, à l'étranger,

l'idée la plus dédaigneuse. Qui ne connaît le mot de Lecerf de la

Viéville, en 1705, mentionnant les Allemands, «_dont la réputation

n'est pas grande en musique_»,--ou celui de l'abbé de Châteauneuf,

admirant d'autant plus un virtuose allemand qu'il venait, disait-il,

«_d'un pays peu sujet à produire des hommes de feu et de génie_»?--Les

Allemands souscrivaient à cet arrêt; et tandis que leurs princes et

leurs riches bourgeois passaient le temps à voyager en Italie ou en

France, à singer les manières de Paris ou de Venise, l'Allemagne était

pleine de musiciens français ou italiens qui y faisaient la loi, y

imposaient leur style, et avaient toutes les faveurs. J'ai résumé plus

haut un roman de J. Kuhnau: _le Charlatan musical_, paru en 1700,

dont le héros comique est un aventurier Allemand qui se fait passer

pour Italien, afin d'exploiter le snobisme de ses compatriotes. C'est

le type des Allemands d'alors, qui reniaient leur nationalité, pour

participer à la gloire des Velches.

Voyage musical au pays du passé · 第 5 / 17 段