dit un chant, à la fin du calme _Giustino_.... C'était le moment où le

cerveau de Hændel craquait sous les soucis!--Il y a de quoi triompher

pour les antipsychologues, qui prétendent que la connaissance de la

vie d'un artiste est sans intérêt pour l'intelligence de son œuvre.

Mais qu'ils ne se hâtent point: car ceci même est capital pour la

compréhension de l'art de Hændel, que cet art ait pu être indépendant

de sa vie. Qu'un Beethoven se soulage de ses souffrances et de ses

passions dans des œuvres de souffrance et de passion, on le comprend

sans peine. Mais que Hændel, malade, assailli d'inquiétudes, se

distraye par des œuvres d'allégresse ou de sérénité, cela suppose

un équilibre d'esprit presque surhumain. Comme il est naturel que

Beethoven, aspirant à écrire la _Symphonie de la joie_, ait été fasciné

par Hændel[164]! Il devait considérer avec des yeux d'envie cet homme

qui avait atteint l'état de maîtrise sur les choses et sur soi, auquel

lui-même il aspirait, et où il devait arriver, par un effort d'héroïsme

passionné. C'est cet effort que nous admirons: il est sublime, en

effet. Mais la tranquillité avec laquelle Hændel se maintient sur ces

sommets ne l'est-elle pas aussi? On s'est trop habitué à regarder sa

sérénité comme l'indifférence flegmatique d'un athlète anglais:

[Note 164: Beethoven écrivait, en 1824: «Hændel est le plus

grand compositeur qui ait jamais vécu. Je voudrais m'agenouiller sur

sa tombe.» Il disait de sa musique: «_Das ist das Wahre_». (Voici

la vérité!) On sait qu'après la _Neuvième Symphonie_, il projetait

d'écrire de grands oratorios, à la façon de Hændel.]

Gorgé jusques aux dents de rouges aloyaux,

Hændel éclate en chants robustes et loyaux[165].

[Note 165: Maurice Bouchor.--La perpétuelle dépense d'énergie,

le travail sans relâche, expliquent la voracité maladive de Hændel.

Les contemporains ont raillé, de la façon la plus injurieuse, cet

ogre qui se commandait des dîners pour trois, et qui, lorsqu'on lui

demandait où était la compagnie, répondait: «Je suis la compagnie».

Mais il fallait bien que ce monstrueux travailleur réparât ses forces

épuisées; et, après tout, il ne semble pas qu'il se soit trouvé mal de

ce régime: c'était donc que ce régime lui était nécessaire. Comme le

dit Mattheson, «il serait aussi peu à propos de mesurer le manger et

le boire de Hændel sur ceux des hommes ordinaires que si l'on voulait

que la table d'un marchand de Londres fût la même que celle d'un paysan

suisse».]

On ne s'est pas douté de la tension de nerfs et de volonté surhumaine

qu'il lui a fallu pour défendre ce calme. A certains moments, la

machine se détraque. Cette magnifique santé de corps et d'esprit est

ébranlée jusque dans ses racines. En l'année 1737, les amis de Hændel

crurent que sa raison était perdue pour jamais. Cette crise ne fut

pas exceptionnelle dans sa vie. En 1745, lorsque l'hostilité de la

société de Londres, s'acharnant contre ses chefs-d'œuvre _Belsazar_ et

_Héraklès_, le ruina pour la seconde fois, de nouveau sa raison fut

près de sombrer. Le hasard d'une correspondance récemment publiée vient

de nous l'apprendre[166]. La comtesse de Shaftesbury écrit, le 13 mars

1745:

[Note 166: William Barclay-Squire: _Handel in 1745_ (publié dans le

_H. Riemann-Festschrift_, 1909, Leipzig).]

J'allai à la _Fête d'Alexandre_, avec un plaisir mélancolique. J'eus

des larmes de chagrin, à la vue du grand et malheureux Hændel, abattu,

hâve, sombre, assis à côté du clavecin dont il ne pouvait pas jouer;

j'étais triste, en pensant que sa lumière s'était brûlée au service de

la musique.

Le 29 août de la même année, le révérend William Harris écrit à sa

femme:

Rencontré Hændel dans la rue. L'ai arrêté, lui ai rappelé qui j'étais.

Sur quoi, je suis sûr que cela vous aurait divertie de voir ses gestes

bizarres. Il a parlé beaucoup de son état précaire de santé.

Cet état dura sept ou huit mois. Le 24 octobre, Shaftesbury écrit à

Harris:

Le pauvre Hændel a l'air un peu mieux. J'espère qu'il se rétablira

complètement, bien qu'il ait eu la tête tout à fait dérangée.

Il se rétablit complètement, puisqu'en novembre il écrivait son

_Occasional Oratorio_, et bientôt après, son _Judas Macchabée_. Mais

on voit sur quel abîme il était perpétuellement suspendu. C'est par

la force des poignets qu'il se tenait, lui, le plus sain des génies,

au-dessus, à deux doigts de la folie. Et, je le répète, ces fissures

d'un moment dans l'organisme ne nous ont été révélées que par les

hasards d'une correspondance. Il a dû en exister bien d'autres que nous

ignorons. Pensons-y, et n'oublions pas que le calme de Hændel recouvre

une dépense de passion prodigieuse. Hændel indifférent, flegmatique,

c'est la façade. Qui le comprend ainsi ne l'a jamais compris, n'a

jamais pénétré cette âme que soulevaient des transports d'enthousiasme,

d'orgueil, de fureur et de joie, cette âme, par moments, oui, presque

hallucinée. Mais la musique était pour lui une région sereine, où

il ne voulait point que les troubles de sa vie eussent accès; quand

il s'y livre tout entier, c'est malgré lui, emporté par son délire

de visionnaire,--ainsi, quand lui apparaît le Dieu de Moïse et des

Prophètes dans ses Psaumes et ses oratorios,--ou trahi par son cœur, à

des moments de pitié, de compassion, mais sans aucune sensiblerie[167].

[Note 167: Dans le _Funeral Anthem_, dans le _Foundling Anthem_, et

dans certaines pages des dernières œuvres, de _Theodora_, de _Jephté_.]

Il était, dans son art, un homme qui regarde sa vie de très loin, de

très haut, à la façon de Gœthe. Notre sentimentalité moderne, qui

s'étale avec une complaisance indiscrète, est déroutée par cette

réserve hautaine. Dans ce royaume de l'art, inaccessible aux hasards

capricieux de la vie, il nous semble que règne parfois une lumière trop

égale. Ce sont les Champs-Élyséens: on s'y repose de la vie; on l'y

regrette souvent. Mais n'y a-t-il pas quelque chose d'émouvant dans le

spectacle de ce maître serein au milieu des tristesses, qui reste le

front sans rides et le cœur sans soucis?

* * * * *

Un tel homme, qui vivait uniquement pour son art, était mal fait pour

plaire aux femmes; et il ne s'en inquiéta guère. Elles furent pourtant

ses plus chauds partisans et ses adversaires les plus venimeux. Les

pamphlets anglais se sont égayés d'une de ses adoratrices, qui, sous

le pseudonyme d'Ophelia, lui envoya, au temps de son _Jules César_,

une couronne de laurier, avec un poème enthousiaste où elle le

représentait comme le plus grand non seulement des musiciens, mais des

poètes anglais de son temps. Et je faisais allusion tout à l'heure à

ces dames du monde qui mettaient un acharnement haineux à le ruiner.

Hændel passait, indifférent aux unes comme aux autres.

En Italie, quand il avait vingt ans, il eut quelques liaisons

passagères, dont la trace survit en plusieurs de ses _Cantates

italiennes_[168]. On parle d'un amour qu'il aurait eu, à Hambourg,

alors qu'il était second violon à l'orchestre de l'Opéra. Il s'était

épris d'une de ses élèves, une jeune fille de bonne famille, et il

voulait l'épouser; mais la mère déclara qu'elle ne consentirait

jamais à ce que sa fille épousât un racleur de violon. Plus tard,

la mère morte, et Hændel devenu célèbre, on lui fit savoir que les

obstacles étaient levés; alors, il répondit que le temps était passé;

et, raconte son ami Schmidt, qui se plaît, en Allemand romanesque,

à embellir l'histoire,--«la jeune dame tomba dans une langueur qui

mit fin à ses jours».--A Londres, un peu plus tard, nouveau projet

de mariage avec une dame de la société élégante: c'était encore une

de ses élèves; mais cette aristocratique personne eût voulu qu'il

renonçât à sa profession. Hændel, indigné, «brisa des relations qui

eussent entravé son génie[169]». Hawkins dit: «Ses sentiments sociables

n'étaient pas très forts; et de là vient sans doute qu'il passa toute

sa vie dans le célibat: on assure qu'il n'eut aucun commerce avec les

femmes».--Schmidt, qui le connut beaucoup mieux que Hawkins, proteste

que Hændel n'était pas insociable, mais que son furieux besoin

d'indépendance «lui faisait craindre de s'amoindrir, et qu'il avait

peur des liens indissolubles».

[Note 168: Par exemple, dans la cantate, intitulée: _Départ de

Rome_ (_Partenza di G. F. Handel_, 1708).]

[Note 169: Voir Chrysander et Coxe: _Anecdotes of Hændel and

Schmidt_.]

A défaut de l'amour, il connut et pratiqua fidèlement l'amitié. Il

inspira des affections touchantes, comme celle de ce Schmidt qui

abandonna sa patrie et les siens pour le suivre, en 1726, et qui ne se

sépara plus de lui, jusqu'à sa mort. Certains de ses amis étaient des

esprits les plus nobles du temps: tel, l'intelligent Dr Arbuthnot, dont

l'épicurisme apparent recouvrait un mépris stoïque des hommes et qui

écrivait, dans sa dernière lettre à Swift, ce mot admirable: «Laisser,

pour le monde, la voie de la vertu et de l'honneur, le monde n'en vaut

pas la peine».--Hændel avait aussi un sentiment profond et pieux de la

famille, qui jamais ne s'effaça[170], et qu'il traduisit en quelques

figures émouvantes, comme la bonne mère dans _Salomon_, et comme Joseph.

[Note 170: Il eut surtout un grand amour pour une sœur, qui mourut

en 1718, et pour sa mère, qui mourut en 1730. Plus tard, son affection

se reporta sur la fille de sa sœur, Johanna-Friderica, née Michaelsen,

à qui il légua tous ses biens.]

Mais le plus beau sentiment, le plus pur qui fût en lui, a été son

ardente charité. Dans un pays qui vit, au XVIIIe siècle, un magnifique

mouvement de solidarité humaine[171], il fut un des plus dévoués à la

cause des malheureux. Sa générosité ne s'exerça pas seulement à l'égard

de tel ou tel, qu'il avait personnellement connu, comme il fit pour

la veuve de son ancien maître, Zachow: elle se répandit constamment,

abondamment, au profit de toutes les œuvres charitables, surtout de

deux d'entre elles qui lui tenaient au cœur: _l'Œuvre des Pauvres

Musiciens_, et celle des _Enfants assistés_.

[Note 171: Fondations d'hôpitaux et de sociétés de

bienfaisance.--Ce mouvement, admirable dans toute l'Angleterre vers

le milieu du XVIIIe siècle, se fit sentir en Irlande avec une ardeur

spéciale.]

_The Society of Musicians_ avait été fondée en 1738 par un groupe des

principaux artistes de Londres, de tous les partis, pour venir en aide

aux musiciens sans ressources et à leurs familles. Un musicien âgé

recevait par semaine 10 shillings; une veuve de musicien, 7 shillings.

On veillait aussi à leur donner une sépulture convenable. Hændel, si

gêné qu'il fût, se montra plus libéral que les autres. Le 20 mars

1739, il dirigea au bénéfice de la société, tous frais payés, _la Fête

d'Alexandre_, avec un nouveau concerto d'orgue, spécialement écrit pour

l'occasion. Le 28 mars 1740, dans ses plus mauvais jours, il dirigea

_Acis et Galatée_ et la petite _Ode à sainte Cécile_. Le 18 mars 1741,

il donna un spectacle de gala, très onéreux pour lui, le _Parnasso in

Festa_, avec décors et costumes, plus cinq _concerti soli_ exécutés par

les plus célèbres instrumentistes. Il fit à la société le legs le plus

important qu'elle reçût: 1,000 livres.

Quant au _Foundling Hospital_, fondé en 1739 par un vieux marin, Thomas

Coram, «pour l'assistance et l'éducation des enfants abandonnés», «on

peut dire, écrit Mainwaring, qu'il dut à Hændel son établissement

et sa prospérité[172]». Hændel écrivit pour lui en 1749 son bel

_Anthem for the Foundling Hospital_. En 1750, il fut élu _governor_

(administrateur) de cet hôpital, après le don qu'il lui avait fait

d'un orgue. On sait que son _Messie_ fut exécuté d'abord, et presque

uniquement réservé, dans la suite, au bénéfice d'œuvres de charité. La

première audition à Dublin, le 12 avril 1742, en fut donnée au profit

des pauvres. Le produit du concert fut intégralement partagé entre la

société des prisonniers pour dettes, l'Infirmerie des pauvres[173],

et l'Hôpital Mercer. Quand le succès du _Messie_ se fut confirmé à

Londres,--non sans peine,--en 1750, Hændel décida d'en donner des

auditions annuelles, au bénéfice de l'Hospice des Enfants assistés.

Même devenu aveugle, il continua de diriger ces exécutions. De 1750 à

1759, date de la mort de Hændel, _le Messie_ rapporta à l'Hospice 6,955

livres sterling. Hændel avait fait défense à son éditeur Walsh de rien

publier de l'œuvre, dont la première édition ne parut qu'en 1763; et il

légua à l'Hospice une copie de la partition, avec toutes les parties.

Il en avait donné une autre à la Société des Prisonniers pour dettes de

Dublin, «avec permission d'en user, autant qu'elle le voudrait, pour

leur service».

[Note 172: On trouvera dans le _Musical Times_ du 1er mai 1902

beaucoup de renseignements et de documents relatifs au _Foundling

Hospital_ et à la part que Hændel prit à sa direction.]

[Note 173: Infirmerie gratuite, fondée en 1726 par six chirurgiens.]

Cet amour pour les pauvres inspira à Hændel certains de ses accents

les plus intimes, comme telles pages du _Foundling Anthem_, pleines

d'une bonté touchante, ou comme l'évocation pathétique des orphelins

et des enfants délaissés, dont les voix grêles et pures s'élèvent

toutes seules, toutes nues, au milieu d'un chœur triomphal du _Funeral

Anthem_, pour attester la bienfaisance de la reine morte.

Un an, presque jour pour jour, avant la mort de Hændel, on relève sur

les registres de l'Hôpital des Enfants assistés le nom d'une petite

Maria-Augusta Hændel, née le 15 avril 1758. C'était une enfant trouvée,

à qui il avait donné son nom.

* * * * *

La charité fut pour lui la vraie foi. Il aimait Dieu dans les pauvres.

Pour le reste, il était peu religieux, au sens strict du mot,--sauf à

la fin de sa vie, après que la perte de la vue l'eut retranché de la

société des hommes et presque totalement isolé. Hawkins le vit alors,

dans ses trois dernières années, assidu au service de sa paroisse,--St.

George, Hannover Square,--«à genoux, et manifestant par ses gestes et

ses attitudes la plus fervente dévotion». Pendant sa dernière maladie,

il disait: «Je voudrais pouvoir expirer le Vendredi Saint, dans

l'espoir de joindre mon bon Dieu, mon doux Seigneur et Sauveur, le jour

de sa Résurrection[174]».

[Note 174: Il mourut, le matin du Samedi Saint.]

Mais, dans le cours de sa vie et la plénitude de sa force, il ne

pratiquait guère. Luthérien de naissance, et répondant ironiquement à

Rome, quand on voulait le convertir, qu'«il était décidé à mourir dans

la communion où il avait été élevé, qu'elle fût vraie ou fausse[175]»,

il n'éprouvait pourtant aucune gêne à se conformer au culte anglais, et

il passait pour assez incroyant.

[Note 175: Mainwaring.]

Quelle que fût sa foi, il avait l'âme religieuse, et une haute idée

des devoirs moraux de l'art. Après la première exécution du _Messie_ à

Londres, il disait à un grand seigneur: «Je serais fâché, milord, si je

faisais plaisir aux hommes; mon but est de les rendre meilleurs[176]».

[Note 176: Cité par Schœlcher.]

Dès son vivant, «son caractère moral était reconnu publiquement», comme

Beethoven l'écrivait fièrement de lui-même[177]. Même à l'époque où il

était le plus discuté, de clairvoyants admirateurs avaient senti la

valeur morale et sociale de son art. Des vers, publiés en 1745 dans les

journaux anglais, vantaient le pouvoir miraculeux qu'avait la musique

de _Saül_ d'adoucir la douleur, en glorifiant la douleur. Une lettre du

18 avril 1739 au _London Daily Post_ disait qu'«un peuple qui sentirait

la musique d'_Israël en Egypte_, n'aurait rien à craindre, en quelque

temps que ce fût, si toute la puissance d'une invasion se levait contre

lui[178]».

[Note 177: Lettre à la municipalité de Vienne, 1er février 1819.]

[Note 178: Le texte dit exactement: «Si toute la puissance du

papisme se levait contre nous».

Il semble que Hændel lui-même ait été frappé par ces lignes. Sept

ans plus tard, alors que l'Angleterre était envahie par les troupes

papistes et que l'armée du prétendant Charles-Edouard s'avançait

jusqu'aux portes de Londres, Hændel, écrivant l'_Occasional Oratorio_,

ce grand hymne épique à la patrie menacée et à Dieu qui la défend,

reprit pour la troisième partie de l'œuvre les plus belles pages

d'_Israël_.]

Aucune musique au monde ne rayonne une telle force de foi. C'est la foi

qui soulève les montagnes, et, comme la verge de Moïse, fait jaillir du

rocher des âmes endurcies le flot de l'éternité. Telle page d'oratorio,

tel cri de résurrection, est un miracle vivant, Lazare qui sort du

tombeau. Ainsi, à la fin du second acte de _Theodora_[179], l'ordre

foudroyant de Dieu qui éclate, au milieu du sommeil lugubre de la mort:

[Note 179: Chœur: «_Il vit le jeune homme qui dormait_».]

«Lève-toi!» cria Sa voix.--Et le jeune homme se leva.

Ou encore, dans le _Funeral Anthem_, le cri enivré, presque douloureux

de joie, de l'âme immortelle, qui se délivre de la dépouille du corps

et tend les bras vers Dieu[180].

[Note 180: Chœurs: «_Mais sa gloire est éternelle_», alternant avec

les chœurs funèbres: «_Son corps est allé se reposer dans le tombeau_».

Le motif en a été emprunté par Hændel à un motet d'un vieux maître

allemand du XVIe siècle, son homonyme Handl (Jakobus-Gallus): _Ecce

quomodo moritur justus_. Mais un simple changement rythmique suffit

à donner des ailes au vieux choral, en fait un élan d'extase, qui se

brise soudain, haletant d'émotion, ne pouvant plus parler. Huit fois,

ce cri s'élève au cours du morceau.]

Mais rien, pour la grandeur morale, n'approche du chœur qui termine le

second acte de _Jephté_. Rien, mieux que l'histoire de cette œuvre, ne

fait pénétrer dans la foi héroïque de Hændel.

Quand il commença de l'écrire, le 21 janvier 1751, il était en pleine

santé, malgré ses soixante-six ans. Il composa le premier acte, d'un

trait, en douze jours. Nulle trace de soucis. Jamais son esprit n'avait

été plus libre, et presque indifférent au sujet qu'il traitait[181].

Au cours du second acte, sa vue tout à coup s'obscurcit. L'écriture,

si nette au début, se brouille et tremble[182]. La musique prend aussi

un caractère douloureux[183]. Il venait de commencer le chœur final

de l'acte II: _Combien sombres, ô Seigneur, sont tes desseins!_ A

peine avait-il écrit le mouvement initial, un _largo_ aux modulations

pathétiques, qu'il dut s'arrêter. Il marque, au bas de la page:

[Note 181: Plusieurs airs d'Iphis sont bâtis sur des rythmes de

danse: au premier acte, _The smiling dawn_, sur un rythme de bourrée;

au second acte, _Welcome as the cheerful Light_, sur un rythme de

gavotte.]

[Note 182: On peut suivre exactement les progrès du mal sur le

manuscrit autographe, dont le _fac-simile_ a été publié par Chrysander

dans la grande collection Breitkopf, en 1885.]

[Note 183: Le changement de ton commence, dans le second acte, au

cri d'horreur que pousse Jephté, en apercevant sa fille venue à sa

rencontre. C'est d'abord une suite d'airs douloureux de Jephté, de la

mère et du fiancé d'Iphis, puis un quatuor, où les parents d'Iphis

mêlent leurs gémissements. A ces pleurs répond la voix pure d'Iphis

qui les console, en un récitatif qui semble ouvrir le ciel, puis un

air très simple, d'une résignation courageuse qui cache la peine, la

peur, au fond. L'émotion grandit. Jephté chante un air récitatif, qui

fait penser à ceux d'Agamemnon dans _Iphigénie en Aulide_; à la fin,

le récit s'entrecoupe, se ralentit, défaille de douleur et d'horreur;

certaines phrases semblent écrites par Beethoven. Enfin s'élève le

chœur, au milieu duquel la maladie foudroya Hændel.]

Suis arrivé jusqu'ici, le mercredi 13 février. Empêché de continuer, à

cause de mon œil gauche.

Il s'interrompt, dix jours. Le onzième, il marque sur son manuscrit:

Le 23 février, vais un peu mieux. Repris le travail.

Et il met en musique ces paroles, qui contenaient une allusion

tragique à son propre malheur:

Notre joie s'en va en douleur... comme le jour disparaît dans la nuit.

Péniblement, en cinq jours,--lui à qui cinq jours, naguère, suffisaient

à écrire un acte entier,--il se traîne jusqu'à la fin de ce sombre

chœur, qu'illumine, dans la nuit qui l'enveloppe, une des plus superbes

affirmations de la foi sur la douleur. Au sortir de pages mornes et

tourmentées, quelques voix (ténor et basse), à l'unisson, murmurent

tout bas:

Tout ce qui est...

Elles hésitent un moment, semblent reprendre haleine, puis, toutes les

voix ensemble affirment, avec une conviction inébranlable:

... est bien.

L'héroïsme de Hændel et de sa musique intrépide, qui souffle la

vaillance et la foi, se résume en ce cri d'Hercule mourant.

IV

LES ORIGINES DU «STYLE CLASSIQUE» DANS LA MUSIQUE DU XVIIIe SIÈCLE

Tout musicien perçoit immédiatement les différences profondes qui

séparent du grand style préclassique de J.-S. Bach et de Hændel le

style dit _classique_ de la fin du XVIIIe siècle,--l'un, avec son ample

rhétorique, rigoureusement déduite, sa savante écriture polyphonique,

son esprit objectif et général,--l'autre, clair, spontané, mélodique,

reflétant les nuances changeantes d'âmes individuelles qui se mettent

tout entières dans leurs œuvres, et bientôt en arrivent aux Confessions

à la Jean-Jacques de Beethoven et des romantiques. Il semble qu'entre

ces deux styles il se soit écoulé plus d'un âge d'homme.

Or, qu'on remarque les dates: J.-S. Bach meurt en 1750, Hændel en 1759.

En 1759, meurt C. H. Graun. En 1759, Haydn donne sa première symphonie.

L'_Orfeo_ de Gluck est de 1762; les premières sonates de Phil.-Em.

Bach, de 1742. Le génial protagoniste de la Symphonie nouvelle, Johann

Stamitz, est mort avant Hændel,--en 1757. Ainsi, les chefs des deux

grands courants artistiques ont vécu, côte à côte. Le style de Keiser,

de Telemann, de Hasse, des symphonistes de Mannheim, qui est la source

des grands classiques Viennois, est contemporain des œuvres de J.-S.

Bach et de Hændel.--Bien plus, il avait, de leur vivant, la primauté

sur eux. Dès 1737 (l'année qui suit _la Fête d'Alexandre_ de Hændel,

et qui précède _Saül_ et la série entière des magnifiques oratorios),

Frédéric II de Prusse, alors Kronprinz, écrivait au prince d'Orange:

«_Les beaux jours de Hendel sont passés, sa tête est épuisée, et son

goût hors de mode._»

Et Frédéric II opposait à cet art «démodé» celui de «_son

compositeur_», comme il nomme C.-H. Graun.

En 1722-3, quand J.-S. Bach se présentait pour la succession de Kuhnau

au Kantorat de Saint-Thomas à Leipzig, on lui préférait de beaucoup

Telemann; et ce ne fut que parce que Telemann ne voulut pas de la

place, qu'elle fut donnée à J.-S. Bach. Le même Telemann, dès le début

de sa carrière, en 1704, encore à peine connu, tenait en échec le

glorieux Kuhnau: tant était déjà fort le courant de la mode nouvelle.

Ce courant ne fit que s'affirmer, par la suite. Un poème de Zachariä,

qui reflète assez exactement l'opinion des cercles les plus cultivés de

l'Allemagne, _le Temple de l'Éternité_, écrit en 1754, met sur la même

ligne Hændel, Hasse et Graun, célèbre Telemann dans les termes qu'on

emploierait aujourd'hui pour parler de J.-S. Bach[184], et, quand il

arrive à J.-S. Bach et à «_ses fils mélodieux_», il ne trouve plus

à glorifier en eux que les virtuoses, rois de l'orgue et du clavier.

Ce jugement est encore celui de l'historien Burney, en 1772.--Et

certes, il est fait pour nous surprendre. Mais nous devons nous garder

des indignations faciles. Il y a peu de mérite, du haut des deux

siècles qui nous séparent, à laisser tomber un mépris écrasant sur les

contemporains de J.-S. Bach et de Hændel, qui les ont mal jugés. Il est

plus instructif de tâcher de les comprendre.

[Note 184: «... _Mais qui est ce vieillard, qui de sa plume légère,

plein d'une ardeur sacrée, enchante le Temple Eternel? Ecoutez! Comme

bruissent les vagues de la mer! Comme les montagnes poussent des cris

d'allégresse et des hymnes au Seigneur! Comme un harmonieux_ Amen

_remplit d'un saint effroi l'âme pieuse! Comme tremblent les temples du

fracas religieux de l'Alleluya! Telemann, c'est toi, toi, le père de la

sainte musique._...»]

Voyage musical au pays du passé · 第 4 / 17 段