[Note 141: 21 mars 1668. Voir aussi les jugements de Pepys sur

Draghi, qu'il rencontre chez Lord Bruncker, avec Killigrew, qui

travaille à implanter la musique italienne à Londres, et fait venir

d'Italie des chanteurs, des instrumentistes, des décorateurs (12

février 1667).]

C'est l'aveu de la défaite prochaine, où l'art anglais va abdiquer, aux

mains des Italiens.

* * * * *

J'ai insisté un peu longuement sur ce journal d'un amateur anglais, à

la cour de Charles II. Ce n'est pas pour le simple amusement de faire

revivre quelques types aimables, qui n'ont pas trop varié depuis deux

siècles:--l'Anglais distingué, homme d'État et artiste, bien sain, bien

équilibré, avec l'activité calme, la sérénité d'âme, la bonne humeur,

l'optimisme un peu enfantin, qu'on rencontre souvent chez les hommes

d'outre-Manche; agréablement doué, comme musicien, mais superficiel,

et cherchant dans la musique plutôt un plaisir hygiénique, suivant le

conseil de Milton[142], qu'une passion dont on n'est plus le maître. Et

autour de lui, d'autres types connus: Mme Pepys, l'Anglaise qui _veut_

être musicienne, qui travaille son clavier avec persévérance, qui ne se

décourage jamais, «et qui a de bons doigts».--D'autres encore....

[Note 142: On sait que Milton, dans son célèbre _Tractate on

Education_, conseille, après les exercices athlétiques, «_pendant

qu'on se sèche et qu'on se repose avant le repas_, de _récréer et de

calmer les esprits fatigués, par les solennelles et divines harmonies

de la musique_». Il ajoute que la musique serait encore plus à propos

après le repas, «_pour assister et aider la nature dans la première

digestion, et pour renvoyer l'esprit satisfait au travail_».]

Mais ce n'est pas pour cela que je me suis appliqué à dépouiller ce

journal. Il a cet intérêt pour l'histoire, qu'il est un thermomètre

de la musicalité anglaise, vers 1660, c'est-à-dire au début de l'âge

d'or de la musique anglaise. Il fait comprendre que cet âge d'or n'ait

pas duré.--Si brillante et même géniale, par instants, que fût la

musique de l'ère de Purcell, elle n'avait point de racines, point de

terre surtout où enfoncer ses racines. Le public d'Angleterre le plus

intelligent, le plus instruit, le plus épris de l'art, ne s'intéressait

avec sincérité qu'à un genre de musique excessivement restreint, qui

s'étayait sur la poésie, et qui en était un dérivé: une musique vocale

de chambre à une ou deux voix, des dialogues, des ballades, des danses,

des chansons poétiques. Là était l'essence et la saveur intime de l'âme

musicale anglaise[143]. Toute la musique britannique qui voulait être

nationale devait s'en inspirer; et ce qu'elle a produit de mieux est

peut-être en effet ce qui, comme certaines pages du charmant Purcell,

en a le mieux gardé le parfum de poésie affectueuse et d'élégance

rustique. Mais c'était une base un peu mince, un terrain bien exigu

pour l'art; la forme d'une telle musique ne se prêtait pas à un grand

développement; et la culture musicale, assez généralement répandue dans

le pays, mais toujours à fleur de peau, ne l'eût pas permis.

[Note 143: Je ne parle point ici de la musique religieuse et

chorale anglaise, qui a produit des œuvres de large envergure, sous la

Restauration des Stuarts, et qui garda toujours une noble tenue,--sans

avoir un caractère proprement national.]

Et en face de cette petite province des chansons et des ballades

anglaises, qui s'est conservée à peu près intacte jusqu'à nos

jours,--on voit poindre, dans le Journal de Pepys, l'invasion italienne

qui va tout submerger.

III

PORTRAIT DE HÆNDEL

On l'appelait le grand ours. Il était gigantesque, large, corpulent;

de grandes mains, de grands pieds, les bras et les cuisses énormes.

Ses mains étaient si grasses que les os disparaissaient dans la chair

et formaient des fossettes[144]. Il allait, les jambes arquées, d'une

marche lourde et balancée, très droit, la tête en arrière, sous sa

vaste perruque blanche, dont les boucles ruisselaient pesamment sur

ses épaules. Il avait une longue figure chevaline, devenue bovine avec

l'âge, et noyée dans la graisse, doubles joues, triple menton, le nez

gros, grand, droit, l'oreille rouge et longue. Il regardait bien en

face, une lumière railleuse dans l'œil hardi, un pli moqueur au coin de

la grande bouche fine[145]. Son air était imposant et jovial. «Quand

il souriait,--dit Burney,--sa figure lourde et sévère rayonnait d'un

éclair d'intelligence et d'esprit: tel, le soleil sortant d'un nuage.»

[Note 144: Quand il jouait du clavecin, dit Burney, ses doigts

étaient si recourbés et collés ensemble qu'on ne pouvait remarquer

aucun mouvement, et tout au plus les doigts.]

[Note 145: Voir le portrait gravé de W. Bromley, d'après la

peinture de Hudson. Il est assis, les jambes écartées, le poing sur la

cuisse; il tient un feuillet de musique; la tête haute, l'œil ardent,

les sourcils très noirs sous la perruque blanche, sanglé à éclater dans

son pourpoint fermé, il déborde de santé, de fierté, d'énergie.

Non moins intéressant, et beaucoup moins connu est le beau portrait

gravé par J. Houbraken d'Amsterdam, d'après la peinture de F. Kyte,

en 1742. On y voit Hændel sous un aspect exceptionnel, après la grave

maladie qui faillit l'emporter, et dont les traces sont marquées sur

son visage. Il est épaissi, fatigué, l'œil lourd, la figure massive;

sa force semble assoupie: on dirait un gros chat, qui dort les yeux

ouverts; mais la même lueur railleuse flotte toujours dans le regard

endormi.]

Il était plein d'humour. Il avait «une fausse simplicité malicieuse»,

qui faisait rire les personnes les plus graves, sans que lui-même il

rît. Jamais homme ne conta mieux une histoire. «L'heureuse manière

qu'il avait de dire les choses les plus simples autrement que tout le

monde leur donnait une couleur amusante. S'il avait possédé l'anglais

aussi bien que Swift, ses bons mots eussent été aussi abondants et de

même nature.» Mais, «pour bien jouir de ce qu'il disait, il fallait

presque savoir quatre langues: l'anglais, le français, l'italien et

l'allemand, qu'il mêlait tout ensemble[146]».

[Note 146: Ce portrait est tracé d'après les peintures de

Thornhill, Hudson, Denner, Kyte, d'après le monument de Roubilliac à

Westminster, et les descriptions de contemporains, tels que Mattheson,

Burney, Hawkins et Coxe.

Voir aussi les biographies de Hændel par Schœlcher et Chrysander.]

Ce salmigondis de langues ne tenait pas moins à la façon dont s'était

formée sa jeunesse vagabonde, à travers les pays d'Occident, qu'à

son impétuosité naturelle qui empoignait, pour répondre, tous les

mots qu'il avait à sa disposition. Il était comme Berlioz: l'écriture

musicale était trop lente pour lui; il aurait eu besoin d'une

sténographie pour suivre sa pensée: il écrivait, au début de ses grands

morceaux choraux, les motifs en entier pour toutes les parties; en

route, il laissait tomber une partie, puis l'autre; il finissait par

ne plus garder qu'une seule voix, ou même il terminait avec la basse

seule; il courait tout d'un trait jusqu'au bout de l'ouvrage commencé,

remettant à plus tard pour compléter l'ensemble, et, le lendemain du

jour où il avait terminé une œuvre, en commençait une autre, parfois en

menait deux de front, sinon trois[147].

[Note 147: Je donnerai comme exemple de cette fièvre de création

les deux années 1736-8, où Hændel était malade, où il faillit mourir.

En voici le résumé:

En janvier 1736, il écrit _la Fête d'Alexandre_. En février-mars, il

dirige une saison d'oratorios. En avril, il écrit _Atalanta_ et le

_Wedding Anthem_. En avril-mai, il dirige une saison d'opéras. Du

14 août au 7 septembre, il écrit _Giustino_, du 15 septembre au 14

octobre, _Arminio_. En novembre, il dirige une saison d'opéras. Du 18

novembre au 18 janvier 1737, il écrit _Berenice_. En février-mars, il

dirige une double saison d'opéras et d'oratorios.

En avril, il est frappé de paralysie; il semble perdu, pendant tout

l'été. Les bains d'Aix-la-Chapelle le guérissent. Il revient à Londres

au commencement de novembre 1737.

Le 15 novembre, il commence _Faramondo_; le 7 décembre, il commence le

_Funeral Anthem_, qu'il fait exécuter à Westminster, le 17 décembre;

le 24 décembre il a terminé _Faramondo_; le 25 décembre, il commence

_Serse_, qu'il a terminé le 14 février 1738. Le 25 février, il donne

la première représentation d'un _pasticcio_ nouveau: _Alessandro

Severo_.--Et, quelques mois plus tard, nous le voyons écrire _Saül_, du

23 juillet au 27 septembre 1738, commencer _Israël en Égypte_, le 1er

octobre, et le terminer, le 28 octobre. Dans ce même mois d'octobre,

il fait paraître son premier recueil des _Concertos d'orgue_, et livre

à l'éditeur le recueil des _7 Trios ou Sonates à deux parties avec

basse_, op. 5.

Je répète que cet exemple est celui des deux années où Hændel a été

le plus gravement malade, presque à la mort; et je défie qu'on puisse

trouver la moindre trace de maladie dans ces œuvres.]

Jamais il n'aurait eu la patience de Gluck, qui commençait, avant

d'écrire, par «faire le tour de chacun de ses actes, puis celui de

la pièce entière,--«ce qui lui coûtait ordinairement, disait-il à

Corancez, une année, et le plus souvent une maladie grave».--Hændel

avait composé un acte, avant de connaître la suite de la pièce, et

parfois avant que le librettiste eût le temps de l'écrire[148].

[Note 148: Le poète Rossi dit dans sa préface de _Rinaldo_ que

Hændel lui avait donné à peine le temps d'écrire le poème, et que

l'ouvrage entier, poème et musique, fut composé en quatorze jours

(1711).--_Belsazar_ a été composé, au fur et à mesure que Ch. Jennens

envoyait à Hændel les actes du poème, trop lentement au gré du

musicien, qui ne cessait de le talonner et qui, en désespoir de cause,

pour occuper le temps, écrivit dans le même été (1744) son sublime

_Héraklès_.]

Le besoin de créer était si tyrannique qu'il finit par l'isoler du

reste du monde. «Il ne se laissait, dit Hawkins, interrompre par

aucune visite futile; et l'impatience d'être délivré des idées qui

affluaient constamment à son cerveau le retenait presque toujours

enfermé.»--Sa tête ne cessait de travailler; et, tout à ce qu'il

faisait, il ne s'apercevait plus de ce qui l'entourait. Il avait

l'habitude de se parler si haut que chacun savait ce qu'il pensait.

Et quelle exaltation, quels pleurs, en écrivant! Il sanglotait, en

composant l'air du Christ: _He was despised_.--«J'ai entendu raconter,

dit Shield, que quand son domestique lui apportait son chocolat, le

matin, il restait souvent surpris à le voir pleurer et mouiller de ses

larmes le papier sur lequel il écrivait.»--A propos de l'_Halleluyah_

du _Messie_, il citait lui-même les paroles de saint Paul: «Si j'étais

dans mon corps, ou hors de mon corps, en l'écrivant, je ne sais pas.

Dieu le sait.»

Cette énorme masse de chair était secouée par des accès de fureur. Il

jurait presque à chaque phrase. A l'orchestre, «quand on voyait vibrer

la grosse perruque blanche, les musiciens tremblaient». Lorsque ses

chœurs étaient distraits, il avait une façon de leur crier: _Chorus!_

d'une voix formidable, qui faisait sursauter le public. Même aux

répétitions de ses oratorios chez le prince de Galles, à Carlston

House, si le prince et la princesse n'arrivaient pas exactement, il ne

prenait aucune peine pour cacher sa colère; et si des dames de la cour

avaient le malheur de causer pendant l'exécution, il ne se contentait

pas de jurer et de sacrer, mais il les interpellait violemment par

leurs noms.--«Chut! chut!--faisait alors la princesse, avec sa

bénignité ordinaire,--Handel est méchant.»

Méchant, il ne l'était point. «Il était rude et péremptoire, dit

Burney, mais entièrement dépourvu de malveillance. Il y avait dans

ses plus vifs mouvements de colère un tour original qui, joint à son

mauvais anglais, les rendait tout à fait plaisants.» Il avait le don

du commandement, comme Lully et comme Gluck: ainsi qu'eux, il mêlait à

une force colérique qui matait les résistances une spirituelle bonhomie

qui savait panser les blessures d'amour-propre qu'il avait causées; il

se faisait du rire l'arme la plus puissante. «Il était, pendant ses

répétitions, un homme autoritaire; mais il avait dans ses remarques, et

même dans ses réprimandes, un humour extrêmement comique.» A l'époque

où l'Opéra de Londres était un champ de bataille entre les partisans de

la Faustina et de la Cuzzoni et où les deux _prime donne_ se prenaient

aux cheveux, en pleine représentation, au milieu des hurlements de la

salle, présidée par la princesse de Galles,--une farce de Colley Ciber,

qui mettait en scène ce pugilat historique, représentait Hændel, seul

conservant son flegme parmi le charivari: «Je suis d'avis, disait-il,

qu'on les laisse s'escrimer en paix. Si vous voulez en finir, jetez de

l'huile sur le feu. Quand elles seront fatiguées, leur fureur tombera

d'elle-même.» Et, pour que la bataille fût plus vite terminée, il

l'activait à grands coups de timbale[149].--Même lorsqu'il s'emporte,

on sent qu'il rit, au fond. Ainsi, quand il empoigne par la taille

l'irascible Cuzzoni, qui refusait de chanter un de ses airs, et que, la

portant à la fenêtre, il menace de la jeter dans la rue, en disant d'un

air goguenard: «Oh! madame, je sçais bien que vous êtes une véritable

Diablesse; mais je vous ferai sçavoir, moi, que je suis Beelzebub, le

chef des diables[150]».

[Note 149: _The Contre-Temps, or the Rival Queans_, joué le 27

juillet 1727, au Drury-Lane.]

[Note 150: En français dans le texte cité par Mainwaring.--Hændel

employait volontiers le français, qu'il savait fort bien, et dont il

faisait usage presque exclusivement dans sa correspondance, même avec

sa famille.]

* * * * *

Il resta, toute sa vie, d'une liberté admirable. Il haïssait toutes

chaînes, et demeura en dehors des fonctions officielles: car on ne

peut compter pour telle son titre de professeur des princesses; les

grands emplois musicaux de la cour et les grasses pensions ne lui

furent jamais accordés, même après sa naturalisation anglaise; de

médiocres compositeurs en étaient gratifiés, à ses côtés[151]. Il ne

prenait pas soin de les ménager; il parlait de ses collègues anglais

avec des sarcasmes méprisants. Peu instruit, semble-t-il, en dehors

de la musique[152], il avait le dédain des Académies et des musiciens

académiques. Il ne fut pas docteur d'Oxford, quoiqu'on lui eût offert

ce titre. On lui prête ce mot:

[Note 151: Il était professeur de musique des princesses royales,

avec un traitement de 200 livres,--traitement inférieur, comme le

montre Chrysander, à celui du maître de danse, Anthony l'Abbé, qui

recevait 240 livres, et qui était toujours nommé le premier sur la

liste. Morice Green, organiste de Westminster et docteur en musique,

au profit de qui on réunit, en 1735, les deux grandes charges

musicales,--la direction de la musique de la cour et la direction de

la chapelle royale, jusque-là exercées par John Eccles et par le Dr

Croft,--touchait 400 livres.]

[Note 152: D'après Hawkins, il avait pourtant fait de bonnes

études. Son père le destinait à la jurisprudence, et en 1703 Hændel

était encore inscrit à la faculté de droit de Halle, où il avait pour

maître le célèbre Thomasius. Ce ne fut qu'à dix-huit ans passés qu'il

se consacra définitivement à la musique.]

«Comment, diable, il aurait fallu que je dépensasse mon argent, pour

être comme ces idiots[153]? Jamais de la vie!»

[Note 153: Ses confrères, Popusch et Greene.]

Et, plus tard, à Dublin, quand on l'intitulait sur une affiche:

«_Dr Handel_», il se fâchait, et faisait bien vite rétablir sur les

programmes: «_M. Handel_».

Quoiqu'il fût loin de faire fi de la gloire,--s'occupant, dans son

testament, de son enterrement à Westminster, et fixant avec soin le

prix qu'il voulait mettre à son propre monument,--il ne tenait aucun

compte de l'opinion des critiques. Jamais Mattheson ne parvint à

obtenir de lui les renseignements dont il avait besoin pour écrire

sa biographie. Ses façons à la J.-J. Rousseau indignaient les hommes

de cour. Les gens du monde, qui ont toujours eu l'habitude d'ennuyer

les artistes, sans que ceux-ci protestent, éprouvaient du dépit de la

sauvagerie hautaine avec laquelle il les tenait à distance. Dès 1719,

le feld-maréchal comte Flemming écrivait à Mlle de Schulenburg, élève

de Hændel:

Mademoiselle!... J'ay souhaitté de parler à M. Hændel, et lui ay voulu

faire quelques honettetés à votre égard, mais il n'y a pas eu moyen;

je me suis servi de votre nom pour le faire venir chez moy, mais

tantot il n'estoit pas au logis, tantot il estoit malade; il est un

peu fol à ce qu'il me semble, ce que cependant il ne devroit pas être

à mon égard, vu que je suis musicien... et que je fais gloire d'être

un des plus fidèles serviteurs de vous, Mademoiselle, qui êtes la plus

aimable de ses écolières; j'ay voulu vous dire tout ceci, pour qu'à

votre tour vous puissiez donner des leçons à votre maître[154]....

[Note 154: 6 octobre 1719, Dresde.--En français dans le texte.]

En 1741, une lettre anonyme au _London Daily Post_[155] mentionne «le

mécontentement déclaré de tant de messieurs de rang et d'influence»

contre l'attitude de Hændel à leur égard.

[Note 155: 4 avril 1741.--Voir Chrysander.]

Sauf pour le seul opéra _Radamisto_, qu'il dédia au roi Georges

Ier,--et il le fit avec dignité,--il se refusa à l'humiliante et

profitable habitude de mettre ses œuvres sous le patronage de quelque

personne riche; et il ne se résolut qu'à la dernière extrémité, quand

la misère et la maladie l'accablaient, à donner un concert à son

bénéfice,--«cette façon, disait-il, de demander l'aumône».

Depuis 1720 jusqu'à sa mort en 1759, il se trouva engagé dans une

lutte de tous les instants avec le public. Comme Lully, il était à la

tête d'un théâtre, il dirigeait une Académie de musique, il tâchait de

réformer--ou de former--le goût musical d'une nation. Mais il n'eut

jamais les moyens de gouvernement de Lully, qui fut un monarque absolu

de la musique française; et, s'il s'appuyait comme lui, sur la faveur

du roi, il s'en fallait de beaucoup que cet appui eût pour lui la

même importance que pour Lully. Il était dans un pays qui n'obéissait

pas au mot d'ordre venu d'en haut,--un pays qui n'était pas asservi à

l'Etat, mais libre, d'humeur frondeuse, et, à part une élite, fort peu

hospitalier, ennemi de l'étranger.--Et l'étranger, c'était lui, aussi

bien que son roi hanovrien, dont le patronage le compromettait plus

qu'il ne le servait.

Il était entouré d'une presse de boule-dogues aux redoutables crocs,

d'hommes de lettres antimusiciens qui eux aussi savaient mordre, de

confrères jaloux, de virtuoses orgueilleux, de troupes de comédiens

qui se mangeaient les uns les autres, de coteries mondaines, de

cabales féminines, de ligues nationalistes. Il était en proie à des

embarras financiers, de jour en jour plus inextricables; et sans

cesse il lui fallait écrire des pièces nouvelles pour satisfaire la

curiosité d'un public que rien ne satisfaisait, qui ne s'intéressait

à rien, pour lutter contre la concurrence des arlequinades et des

combats d'ours,--écrire, écrire, non pas un opéra par an, comme

faisait tranquillement Lully, mais souvent deux ou trois par hiver,

sans compter les pièces d'autres compositeurs qu'il lui fallait faire

répéter et diriger.--Quel autre génie a jamais fait un pareil métier,

vingt ans?

Dans ce combat perpétuel, jamais il n'usa de concessions, de compromis,

de ménagements, pas plus avec ses actrices qu'avec leurs protecteurs,

les grands seigneurs, les pamphlétaires, et toute la clique qui fait

la fortune des théâtres et la gloire ou la ruine des artistes. Il tint

tête à l'aristocratie londonienne. La guerre fut âpre, impitoyable,

ignoble de la part de ses ennemis. Il ne fut pas de petits moyens dont

on n'usât pour l'acculer à la banqueroute.

En 1733, à la suite d'une campagne de presse et de salons, on fit le

vide aux concerts où Hændel donnait ses premiers oratorios, et on

réussit à les tuer; on se répétait déjà, en exultant, que l'Allemand

découragé allait repartir pour son pays.--En 1741, la cabale des

gens du monde en vint au point de soudoyer de petits voyous, pour

aller déchirer dans les rues les affiches des concerts de Hændel;

et «elle usait de mille moyens aussi misérables, pour lui causer du

dommage[156]». Hændel eût très probablement quitté la Grande-Bretagne,

sans la sympathie inattendue qu'il trouva en Irlande, où il alla

passer un an.--En 1745, après tous ses chefs-d'œuvre, après _le

Messie_, _Samson_, _Belsazar_, _Héraklès_, la cabale se reforma

encore, plus violente que jamais. Bolingbroke et Smollet mentionnent

l'acharnement de certaines dames à donner des thés, des fêtes, des

représentations,--qui n'étaient pas d'usage en carême,--les jours où

devaient avoir lieu les concerts de Hændel, afin de lui enlever ses

auditeurs. Horace Walpole trouve plaisante la mode qui était d'aller à

l'opéra italien, quand Hændel donnait ses séances d'oratorios[157].

[Note 156: Lettre du 4 avril 1741 au _London Daily Post_.]

[Note 157: Voir Schœlcher.]

Bref, Hændel fut ruiné; et si plus tard il finit par vaincre, ce fut

pour des raisons étrangères à l'art. Il se passa pour lui, en 1746,

ce qui se passa pour Beethoven en 1813, après qu'il eut écrit _la

Bataille de Vittoria_ et ses chants patriotiques pour l'Allemagne

soulevée contre Napoléon: Hændel devint subitement, après la bataille

de Culloden et les deux oratorios patriotiques, _l'Occasional Oratorio_

et _Judas Macchabée_, un barde national. A partir de ce moment, sa

cause fut gagnée, et la cabale dut se taire: il était une partie

du patrimoine de l'Angleterre; le lion britannique se tenait à ses

côtés. Mais si l'Angleterre ne lui a plus marchandé sa gloire depuis

lors, elle la lui avait fait chèrement acheter; et ce n'est pas la

faute du public londonien, si Hændel n'est pas mort, au milieu de

sa route, de chagrin et de misère. Deux fois il fit faillite[158];

et une fois il fut frappé d'apoplexie, foudroyé sur les ruines de

son entreprise[159]. Mais toujours il se releva, et jamais il ne

céda.--«Il n'aurait eu besoin pour rétablir sa fortune que de faire

des concessions; mais sa nature s'y opposait[160].... Il répugnait à

ce qui pouvait restreindre sa liberté, il était intraitable sur ce qui

touchait à l'honneur de son art. Il ne voulait devoir sa fortune qu'à

soi-même[161].»--Un caricaturiste anglais le représente sous le nom

de «la Brute enchanteresse», foulant aux pieds une banderolle où est

écrit: _Pension_, _Bénéfices_, _Noblesse_, _Amitié_.--Et, devant le

désastre, il riait de son rire de Pantagruel cornélien. Se trouvant, un

soir de concert, en présence d'une salle vide, il disait: «Ma musique

en sonnera mieux».

[Note 158: En 1735 et en 1745.]

[Note 159: En 1737.]

[Note 160: _Gentleman's Magazine_, 1760.]

[Note 161: Coxe.]

* * * * *

Cette puissante nature, ces violences, ces emportements de colère et

de génie étaient dominés par une maîtrise souveraine. En lui régnait

cette paix que reflètent en leurs fils certaines unions robustes et

tardives[162]. Il garda, toute sa vie, dans son art, cette sérénité

profonde. Aux jours où mourut sa mère, qu'il adorait, il écrivait

_Poro_, ce bel opéra insouciant et heureux[163]. La terrible année

1737, où il était mourant, au fond d'un abîme de misère, est encadrée

entre deux oratorios débordants de joie et de force matérielle, _la

Fête d'Alexandre_ (1736) et _Saül_ (1738), de même qu'entre des opéras

lumineux _Giustino_ (1736), d'une douceur pastorale, et _Serse_ (1738),

où se montre une veine comique.

[Note 162: Le père de Hændel avait soixante-trois ans quand naquit

Georges-Frédéric.]

[Note 163: Voici les dates de la mort et de l'enterrement de sa

mère: 27 décembre 1730 et 2 janvier 1731. J'en rapproche les dates

suivantes, inscrites par Hændel sur le manuscrit de _Poro_:

«_Fini d'écrire le premier acte de Poro: 23 décembre 1730._

_Fini d'écrire le second acte: 30 décembre 1730._

_Fini d'écrire le troisième acte: 16 janvier 1731_».]

... _La calma del cor, del sen, dell' alma_...,

Voyage musical au pays du passé · 第 3 / 17 段