[Note 59: 3 mai 1663.]
Il fait danser la petite suivante:
«_Après dîner, toute l'après-midi, à jouer de mon violon, tandis
qu'Ashwell dansait dans ma belle chambre du haut, qui est une salle
rare pour la musique_[60].»
[Note 60: 24 avril 1663.]
Mais Ashwell ne suffit pas à Pepys. Il écrit naïvement:
«_Je suis en train de chercher une suivante pour ma femme, qui soit à
mon goût,--et surtout une qui comprenne la musique, particulièrement le
chant_[61].»
[Note 61: 28 janvier 1664.]
Il trouve enfin l'oiseau rare. Elle se nommait Mercer. En même temps,
il avait pris un petit page musicien, que lui avait envoyé son ami, le
capitaine Cooke, maître de la chapelle royale, sous la direction duquel
le page était depuis quatre ans[62]. Voilà Pepys au comble de la joie!
[Note 62: 27 août 1664.]
«_Chez moi, avec ma femme, Mercer, et le page, veillé jusqu'à onze
heures, chantant et jouant du violon. Ce m'est une grande joie de me
voir maître de tant de plaisir dans ma maison, en sorte que ce sera
toujours pour moi, j'espère, un bonheur d'être au logis. La jeune fille
joue assez bien du clavecin, mais seulement des airs faciles; elle a de
bons doigts; elle chante un peu; elle a la voix et l'oreille justes.
Mon page, un gentil garçon, chante très bien; et c'est le garçon le
plus agréable du monde, jusqu'à présent_[63].»
[Note 63: 9 septembre 1664.]
Il a bientôt fait de se lasser du page[64]. Mais Mercer devient de jour
en jour plus charmante.
[Note 64: 22 avril 1665.]
«_Trouvé Mercer jouant de la viole; alors, je me suis mis à ma viole,
et à chanter, jusqu'à une heure avancée_[65].»
[Note 65: 18 septembre 1664.]
«_Vers onze heures du soir, comme il faisait un beau clair de lune,
nous sommes allés dans le jardin, ma femme, Mercer, et moi; et nous
avons chanté jusque vers minuit. C'était un bien grand plaisir pour
nous, et pour nos voisins, qui avaient ouvert leurs fenêtres_[66].»
[Note 66: 5 mai 1666.]
«_Après souper, je me mets à chanter avec Mercer; et je suis resté
à veiller avec elle, trouvant plaisir à l'entendre chanter un air de
Lawes, jusqu'après minuit_[67].»
[Note 67: 12 juillet 1666. Voir aussi, 19 juin 1666.]
La pauvre Mme Pepys a le cœur gros.
«_En rentrant, trouvé ma femme visiblement mécontente de moi, parce
que je passe tant de temps avec Mercer, à lui apprendre à chanter,
et que je n'ai jamais pu en prendre la peine avec ma femme: ce que
je reconnais. Mais c'est parce que cette fille a des dispositions
étonnantes pour la musique; et la musique est la chose que j'aime le
plus..._[68].»
[Note 68: 30 juillet 1666.]
Il semble qu'on éloigne Mercer, pour quelque temps. Mme Pepys n'y gagne
pas grand'chose. Pepys est mélancolique[69]. Il trouve que sa femme
chante décidément bien mal. Mercer revient; et les parties de chant
recommencent; et aussi, la jalousie de Mme Pepys:
[Note 69: 23 septembre 1666.]
«_Comme il faisait un peu de clair de lune, allé dans le jardin avec
Mercer, et chanté, jusqu'à ce que ma femme me rappelle que c'est
aujourd'hui jour de jeûne[70]; et j'en ai été fâché, et me suis
arrêté_[71].»
[Note 70: Pour l'anniversaire de la mort du roi.]
[Note 71: 30 janvier 1667.]
Mme Pepys s'acharne à apprendre la musique; elle arrive--presque--à
faire des trilles. Son mari rend loyalement hommage à sa bonne volonté:
«_Après dîner, ma femme et Barker[72] se sont mises à chanter. Ma
femme se donnait beaucoup de mal; et elle était très fière de pouvoir
arriver bientôt à faire des trilles. Et en vérité, je crois qu'elle y
arrivera_[73].»
[Note 72: Barker était une troisième suivante, musicienne.]
[Note 73: 7 février 1667.]
Mais décidément, la vertu n'est pas récompensée, en ce monde; et «la
pauvre petite», comme dit Pepys, ne parvient pas à chanter juste:
«_Avant dîner, fait chanter ma femme. Pauvre petite! Elle a l'oreille
si peu juste qu'elle m'a mis en colère: si bien que la pauvre petite en
a pleuré. Je me dis que je ne dois pas la décourager tant, une autre
fois: car elle a un grand désir d'apprendre, pour me faire plaisir; je
suis donc très injuste de la décourager_[74].»
[Note 74: 1er mars 1667.]
Pendant quelque temps, Pepys s'oblige à la patience:
«_Je pense qu'elle arrivera à faire des trilles, avec le temps_[75].»
[Note 75: 12 mars 1667.]
«_Je l'ai fait chanter: Cela commence à aller mieux que je
n'espérais_[76].»
[Note 76: 19 mars et 6 mai 1667.]
«_Elle est certainement arrivée à se faire l'oreille plus juste que je
ne le croyais possible: ce qui me réjouit jusqu'au fond du cœur_[77].»
[Note 77: 7 mai 1667.]
Mais ces appréciations prouvent plus en faveur de la bonté de Pepys que
du talent de sa femme. Une fois qu'il entend une mauvaise chanteuse,
«_une idiote pour le chant, incapable de chanter une note juste_», il
lui échappe cet aveu:
«_Elle est encore pis que ma femme, et me réconcilie un peu avec
elle_[78].»
[Note 78: 22 janvier 1668.]
La désolée et vaillante petite Mme Pepys, en désespoir de cause, se
rabat sur le flageolet. Pepys l'y encourage. Peut-être arrivera-t-elle
ainsi à faire moins de fausses notes. Il traite avec un professeur,
Greeting; et, pour l'encourager, il apprend lui-même[79].
[Note 79: 8 mai 1667.]
«_Etudié le flageolet avec ma femme. Je vois avec plaisir qu'elle sait
aisément trouver ses notes_[80].»
[Note 80: 17 mai 1667.]
«_Marché une heure dans le jardin, en causant avec ma femme, dont le
développement musical commence à me faire grand plaisir_[81].»
[Note 81: 18 mai 1667.]
«_A souper. Ma femme s'est mise à son flageolet; et elle a joué si
gentiment un air de sa façon, que j'ai été infiniment charmé, au delà
de tout ce que j'attendais d'elle_[82].»
[Note 82: 23 mai 1667.]
«_Passé une partie de la nuit, ma femme et moi, à notre flageolet.
Elle joue maintenant n'importe quoi, presque à première vue, et en
mesure.... Je me suis couché fort satisfait de ce que ma femme joue
si bien du flageolet; j'ai l'intention de lui faire apprendre un
autre instrument: car, quoiqu'elle n'ait pas l'oreille juste, je
vois pourtant qu'elle peut arriver à tout ce qui ne demande que des
doigts_[83].»
[Note 83: 11 septembre 1667.]
Dès lors, le ménage Pepys est heureux. Le soir, Pepys fait jouer du
flageolet à sa femme, «_jusqu'à ce qu'il s'endorme avec grand plaisir
dans son lit_[84]».
[Note 84: 13 août 1668.]
* * * * *
Ne croyez point cependant qu'il en oublie sa chère Mercer! Il continue
de faire avec elle des parties de chant,--surtout quand sa femme n'est
pas là.
«_Vers neuf heures du soir, entendu la voix de Mercer et de mon page
Tom, chantant dans le jardin.... Je mourais d'envie de voir cette
fille, ne l'ayant pas rencontrée depuis le départ de ma femme. Je
suis allé la trouver au jardin; nous avons chanté ensemble; puis nous
sommes rentrés pour souper. Charmé de sa compagnie, aussi bien pour la
conversation que pour le chant_[85].»
[Note 85: 29 avril 1668. Voir aussi 10 mai 1668.]
«_Mené Mercer au théâtre du duc d'York, pour voir _la Tempête....
_Après le spectacle, conduit Mercer par eau à Spring Gardens. Là,
promené avec beaucoup de plaisir, mangé, bu, chanté. Les gens venaient
autour de nous, pour nous entendre_[86].»
[Note 86: 11 mai 1668.]
«_Allé par eau à Foxhall.... Il commençait à faire nuit. Nous nous
sommes mis dans un coin, et nous avons chanté de telle sorte que tout
le monde est venu autour de nous pour nous entendre_[87].»
[Note 87: 14 mai 1668.]
«_Cherché Mercer. Elle et moi dans le jardin, à chanter, jusqu'à dix
heures du soir_[88].»
[Note 88: 15 mai 1668.]
«_Joyeuse société. Mercer en est. Après dîner, chanté des
psaumes_[89]...» etc.
[Note 89: 17 mai 1668.]
Et je ne parle pas de l'autre suivante, Barker, «_qui vaut bien mieux
encore comme façon de chanter_[90]».
[Note 90: 12 avril 1667.]
* * * * *
Autour de cette maison musicale, tout le monde est musicien:--les
parents, le frère et la belle-sœur, qui jouent excellemment de la
basse de viole[91];--les amis, qui tous font de la musique, bonne ou
mauvaise. Les dames jouent du luth, de la viole, du clavecin; parfois
elles y mettent tant d'acharnement qu'elles finissent par lasser la
société:
[Note 91: 18 décembre 1662, et 2 février 1667.]
«_La fille de M. Turner joue du clavecin, à vous rendre malade_[92].»
[Note 92: 1er mai 1663.]
«_Je suis parti sans prendre congé, ne laissant pas une âme auprès
d'elle, pour l'entendre_[93].»
[Note 93: 10 novembre 1666.]
Les grands seigneurs savent tous jouer et chanter[94]. Le protecteur de
Pepys, Lord Sandwich, fait sa partie avec lui, dans de petits concerts
de musique de chambre[95], et compose des antiennes à trois parties[96].
[Note 94: On ne voit guère qu'une exception: Lord Landerdale, mais
il passe pour excentrique; et peut-être veut-il passer pour tel (28
juillet 1666).]
[Note 95: 23 avril 1660.]
[Note 96: 14 décembre 1663.]
On ne peut aller nulle part, sans entendre de la musique:
Au restaurant:
«_Emmené ma femme à dîner au Hall des Drapiers.... Très bon repas, beau
hall, bonne société, très bonne musique. J'eus plaisir à reconnaître, à
sa voix, un homme que je n'avais jamais vu, et qui chantait derrière le
rideau, autrefois, dans l'opéra de sir Davenant_[97].»
[Note 97: 28 juin 1660.]
En promenade:
«_Promené dans Spring Gardens.... Beaucoup de monde. Temps et jardin
agréables. C'est fort divertissant d'entendre ici le rossignol et les
autres oiseaux, là des violons, une harpe_[98]....»
[Note 98: 29 mai 1667.]
Dans la campagne:
«_A une certaine distance, il y avait sous un arbre, sur l'herbe, une
compagnie qui chantait. Je dirigeai mon cheval vers eux, et je vis que
c'étaient quelques bourgeois qui s'étaient rencontrés par hasard et
chantaient à quatre ou cinq parties excellemment. Vu les circonstances,
je n'ai jamais été plus ravi par la musique, de toute ma vie_[99].»
[Note 99: 27 juillet 1663.]
Aux bains de Bath: (il semble que la musique fasse partie du
traitement):
«_Après être resté plus de deux heures dans l'eau, rentré me coucher
et sué pendant une heure.--Arrivent des musiciens, pour me jouer de
la musique extrêmement bonne, aussi bonne que toutes celles que j'aie
jamais entendues, à Londres ou ailleurs_[100].»
[Note 100: 13 juin 1668.]
Sur mer,--pendant le voyage qu'il fait pour chercher Charles II:
_Un matelot,--un ivrogne et un rustre, en apparence,--joue de la harpe,
«comme je crois ne pouvoir jamais en entendre jouer, de ma vie[101]»._
[Note 101: 30 avril 1660.]
Chez le coiffeur:
«_Pour nous servir, un barbier qui joue très bien du violon_[102].»
[Note 102: 20 août 1662.]
Dans le peuple de Londres:
Chez Pepys, vient «_un ouvrier orfèvre, un pauvre hère, un très petit
bonhomme qui ne porte pas de gants_». Il tient parfaitement sa partie
dans un quatuor vocal, avec Pepys et des amis[103].
[Note 103: 15 septembre 1667.]
Le théâtre occupe naturellement une grande place dans la vie de ce
mélomane. A la vérité, Pepys s'impose, pendant un certain temps, de
n'y aller qu'une fois par mois, pour ne pas trop se distraire de ses
affaires, et par économie[104]. Mais il n'attend pas le second jour du
mois:
[Note 104: Aussi, par un reste de puritanisme. Mais la lecture
du Journal montre avec quelle rapidité s'effrite ce sentiment chez
l'ancien républicain, devenu le courtisan des Stuarts.]
«_1er février 1664.--Aujourd'hui étant un nouveau mois, je puis aller
au théâtre._»
Et, quand on parcourt les notes, on voit que la règle a bientôt fait de
fléchir.
En tout cas, s'il a fait vœu de ne pas aller au théâtre plus d'une
fois par mois, il ne s'est pas interdit de faire venir le théâtre
chez lui,--je veux dire, les gens de théâtre, surtout quand ce
sont de jeunes et jolies chanteuses, comme Mrs Knipp, chanteuse au
King's-Theatre,--«_cette petite friponne[105],--Knipp, qui est gentille
certes, et la créature la plus folle, et qui chante le plus noblement
du monde, comme je n'ai jamais entendu de ma vie_[106]».--Il passe la
nuit à lui faire chanter ses airs, qui lui semblent admirables[107].
Elle lui répète ses rôles. Elle vient le trouver, au parterre du
théâtre, «_après son air dans les nuages_[108]». Il l'emmène en
promenade, à Kensington. Elle chante.
[Note 105: 23 février 1666.]
[Note 106: 6 décembre 1665.]
[Note 107: 23 février 1666.]
[Note 108: 17 avril 1668.] «_De belles dames nous écoutaient....
Prodigieusement gais. Chanté tout le long de la route, jusqu'à la
ville_[109].»
[Note 109: 17 avril 1668.]
* * * * *
Ah! les bonnes soirées que Pepys se donne, chez lui, avec ces
charmantes musiciennes: sa femme, les suivantes de sa femme, les amies
de sa femme, et les jolies comédiennes! Knipp y vient parfois, dans son
costume de théâtre, «_en paysanne, avec un chapeau de paille_[110]».
[Note 110: 24 février 1667.]
--«... _Et maintenant, ma maison est pleine.... Quatre violons qui
jouent bien.... Nous avons chanté, puis dansé, puis chanté beaucoup
de choses à trois voix. Harris, du Duke Theatre, a chanté son air
irlandais, le plus étrange et le plus joli que je lui aie jamais
entendu.... Continué à danser et chanter. Notre Mercer s'est mise
à chanter un air italien qui m'a transporté[111].... Knipp et Rolt
chantent de bons vieux airs anglais. J'ai eu un plaisir inouï, à les
entendre chanter[112].... J'ai passé la nuit dans le ravissement.... La
meilleure société musicale où je me sois jamais trouvé, de ma vie; je
voudrais pouvoir y vivre et y mourir, aussi bien à cause de la musique
qu'à cause du visage de ma femme et de Knipp_[113]....»
[Note 111: 24 janvier 1667.]
[Note 112: 17 avril 1668.]
[Note 113: 6 décembre 1665.]
* * * * *
Pepys savoure son bonheur. La nuit, sur l'oreiller, il se remémore ces
délicieuses soirées:
«_Je me dis que cette jouissance est une des plus agréables que je
puisse espérer dans ce monde_[114].»
[Note 114: 24 janvier 1667.]
Un seul nuage à sa félicité: la musique coûte cher. Terminant la
description d'une de ces soirées enchanteresses, il écrit:
«_Seulement, les musiciens m'ont ennuyé; ils n'ont pas été satisfaits,
à moins de 30 shillings_[115].»
[Note 115: 24 janvier 1667.]
Pepys n'aime pas à payer: c'est un trait de ressemblance avec bien des
riches amateurs de son temps et du nôtre. Rien ne l'ennuie autant que
de donner de l'argent à un artiste: il l'avoue naïvement:
«_M. Berkenshaw m'a terminé mon air en deux parties, qui me plaît fort.
Je lui donnai cinq livres sterling pour ce mois-ci, c'est-à-dire pour
cinq semaines de leçons: ce qui est beaucoup d'argent, et me contraria
à donner_[116].»
[Note 116: 24 février 1662.]
Aussi s'arrange-t-il de façon à se brouiller avec son maître (en
faisant de telle sorte que la brouille semble venir de l'autre),
aussitôt qu'il croit en avoir extrait tout ce dont il avait
besoin[117]. Et quand M. Berkenshaw a donné dans le panneau et rompu
avec Pepys, Pepys se délecte à jouer les airs qu'il a extorqués
doucement à M. Berkenshaw, pendant ses leçons:
[Note 117: 27 février 1662.]
«_Je les trouve tout à fait incomparables, et je n'en suis pas peu
fier: car je suis sûr que personne au monde ne les a, en dehors de
moi,--pas même lui qui les a écrits_[118].»
[Note 118: 14 mars 1662.]
Quand il s'agit de défendre sa bourse contre les artistes, il est d'une
prudence de serpent.--Un joueur de viole vient chez lui, et lui joue
«_quelques très belles choses de sa composition_». Pepys se garde bien
de le trop complimenter:
«_J'eus peur d'aller trop loin dans mes éloges, et qu'il ne m'offrît de
copier ces pièces de musique pour moi: car j'aurais été forcé alors de
lui donner, ou de lui prêter quelque chose_[119].»
[Note 119: 23 janvier 1664.]
Rien d'étonnant à ce que, dans ces conditions, la musique semble, à
Pepys, le moins dispendieux des plaisirs[120]. Rien d'étonnant non plus
à ce que les musiciens meurent de faim dans cette Angleterre, où chacun
se dit passionné de musique. Tels ces forains, qui font la parade
devant des paysans. Les paysans regardent, rient,--et s'en vont, quand
on fait la quête.
[Note 120: 8 janvier 1663.]
«_M. Hingston, organiste à la cour, m'a dit qu'un grand nombre de
musiciens sont près de mourir de faim, n'étant pas payés de cinq années
de leurs gages; et même qu'Evans, le fameux harpiste, qui n'avait pas
son égal au monde, est mort de besoin, l'autre jour, et qu'il a fallu
l'enterrer aux frais de la paroisse; on l'aurait porté en terre, à
la nuit, sans un seul flambeau, si M. Hingston n'avait rencontré par
hasard le cortège, et s'il n'avait donné 12 pence pour acheter deux ou
trois flambeaux._[121]»
[Note 121: 19 décembre 1666.]
* * * * *
Voilà qui nous renseigne déjà sur le peu de fond de la «musicalité»
anglaise! Nous en serons encore mieux instruits, quand nous aurons
essayé de voir clair dans les jugements musicaux de Pepys et de
déterminer les limites de son goût. Combien il est étroit!
Pepys n'aime pas le chant à l'ancienne mode[122]. Il n'aime pas le
chant à plusieurs voix:
[Note 122: 16 janvier 1660.]
«_Je suis de plus en plus convaincu que le chant à plusieurs voix n'est
pas du chant, mais une sorte de musique instrumentale, parce que le
sens des mots, qu'on n'entend pas, se perd, et surtout parce qu'on les
met en fugues. Le vrai chant, selon moi, ne devrait être qu'à une voix,
deux au plus_[123].»
[Note 123: 15 septembre 1667. Voir encore 29 juin 1668.]
Il n'aime pas les maîtres italiens:
«_Ils ont passé toute la soirée à chanter le meilleur morceau de
musique du monde, de l'avis de tous, un morceau fait par Signor
Carissimi, le fameux maître Romain: c'était beau, certainement, trop
beau pour que j'en puisse juger_[124].»
[Note 124: 22 juillet 1664.]
«_Pas du tout transporté par cette musique, que je m'attendais à
trouver extraordinaire.... Je dois reconnaître que c'est de très bonne
musique, je veux dire que la composition est extrêmement bonne; mais
pourtant, elle ne me plaît pas_[125].»
[Note 125: 16 février 1667.]
Il n'aime pas les chanteurs italiens; surtout, il déteste la voix
des castrats. Il rend seulement hommage à l'excellente mesure et à
l'expérience consommée de ces artistes; mais ils lui restent étrangers,
de goût, et il ne cherche pas à les comprendre[126].
[Note 126: Il les jugera plus favorablement, un peu plus tard, en
les entendant, à la chapelle de la Reine (21 mars 1668). Voir plus
loin.]
Il aime encore moins l'école anglaise contemporaine, l'école de Cooke,
d'où sortiront Pelham Humphrey, Wise, Blow et Purcell:
«_Vraiment, comme exécution et comme composition, c'était bien
inférieur à ce que j'avais entendu, la veille[127]; ce que je n'aurais
pu penser_[128].»
[Note 127: Il s'agit de chants italiens de Draghi.]
[Note 128: 13 février 1667.]
Il n'aime pas davantage la musique française:
«_Sans esprit de parti, je ne trouve rien dans leurs airs qui passe
les nôtres. Je l'ai remarqué pour plusieurs airs pour violon de
Baptiste (Lully), le grand compositeur actuel, comparés avec ceux de
Banister_[129].»
[Note 129: 18 juin 1666.]
Il déteste la musique du maître français de Charles II, Grebus (Grabu):
«_Que Dieu me pardonne! Je n'ai jamais été si peu satisfait d'un
concert, de ma vie!_[130]»
[Note 130: 1er octobre 1667.]
D'une façon générale, toute musique instrumentale l'ennuie:
«_Je dois l'avouer: soit parce que je n'en entends que rarement, soit
parce que la voix vaut mieux, je n'y trouve pas le moindre plaisir:
m'est avis que deux voix valent bien vingt instruments_[131].»
[Note 131: 10 août 1664.]
Que de choses éliminées! Que lui reste-t-il donc?--Il vient de le
dire: une voix, deux voix au plus, accompagnées ou non du luth, du
théorbe, ou de la viole. Et que devront chanter ces voix?--Des airs
simples, intelligemment déclamés, comme ceux de Lawes, le grand
musicien à la mode, celui dont le nom revient le plus souvent dans ce
_Journal_[132].--Au théâtre, Pepys semble aimer surtout la musique de
Lock, avec qui il était en relations personnelles[133], et celle de
l'auteur de la partition de scène écrite pour _la Vierge et Martyre_ de
Massinger, en 1668,--cette musique qui le rendait malade de plaisir.--A
l'église, c'est encore Lock qu'il admire[134], et les Psaumes à quatre
voix de Ravenscroft, quoiqu'ils lui semblent bien monotones[135].
[Note 132: Pepys en chante constamment. (Mars, avril, mai, juin,
novembre 1660, 14 déc. 1662, 19 nov. 1665, etc.)]
[Note 133: 11 et 21 février 1660. Pepys connaissait aussi Purcell
le père.]
[Note 134: 21 février 1660.]
[Note 135: Nov.-déc. 1664. Ici, les Italiens vont plus tard le
conquérir.]
Mais, au fond, ce qu'il préfère, de beaucoup, ce sont les bons vieux
airs anglais.
«_Mrs Manuel chante étonnamment bien, tout à fait dans le style
italien. Malgré tout, elle ne me plaît pas autant que Knipp, chantant
un bon vieil air anglais_[136].»
[Note 136: 17 août 1667.]
«_Mrs Manuel chante bien. Pourtant j'avoue que je n'en suis pas assez
charmé pour l'admirer.... J'ai plus de plaisir à entendre Knipp chanter
deux ou trois petits airs anglais, que je comprends,--quoique la
composition et l'exécution de l'autre soient belles_[137].»
[Note 137: 30 décembre 1667.]
Encore faut-il que ces airs soient anglais strictement, purs anglais.
Pepys n'admet pas même les airs écossais:
«_Un domestique de Lord Landerdale joue sur le violon quelques airs
écossais,--des meilleurs du pays, à en juger par la façon dont ces gens
paraissent les apprécier par leurs éloges et leur admiration; mais,
Seigneur! ... les airs les plus étranges que j'aie jamais entendus, de
ma vie! Tous du même style!_[138]»
[Note 138: 28 juillet 1666. Voir aussi son mépris pour les airs de
cornemuse (24 mars 1668).]
On voit que la musique se réduit à peu de choses, pour Pepys. Chose
curieuse qu'une telle passion musicale, unie à cette pauvreté de goût!
Ce goût n'a qu'une grande qualité: sa franchise. Pepys ne cherche pas à
s'en faire accroire; il dit sincèrement ce qu'il sent; il a le bon sens
britannique, qui se méfie des engouements irraisonnés. On remarquera
particulièrement la défiance instinctive qu'il manifeste à l'égard de
la musique italienne, qui commençait à envahir l'Angleterre. Quand il
l'entend chez Lord Bruncker, un des patrons des Italiens à Londres, il
note, au milieu de l'enthousiasme général:
«_Ils ont bien chanté; mais dans un chant il faut considérer les
paroles, et comment la musique s'y adapte; l'accent du pays doit
être connu et compris de l'auditeur: sinon, l'on ne sera jamais bon
juge de la musique vocale d'un autre pays. Aussi, ne comprenant pas
les paroles, et n'étant pas habitué à l'italien, je n'ai pas du tout
été pris par cette musique; leurs mouvements, leur façon d'élever et
d'abaisser la voix peuvent plaire à un Italien; mais à moi, ils ne
m'ont pas plu; et je crois, du fond du cœur, que je pourrais mettre
en musique des paroles anglaises, d'une façon plus agréable pour
les oreilles anglaises les plus exercées, que toute cette musique
italienne..._[139].»
[Note 139: 16 février 1667. Voir aussi 11 février 1667.]
«_Je suis de plus en plus convaincu que chaque nation ayant un accent
et une intonation propres à sa langue,--intonation et accent qui
ne correspondent pas à ceux des autres pays et qui ne leur plaisent
point,--le chant doit aussi être différent. Mieux la musique est
adaptée aux paroles, plus elle a l'intonation habituelle à la langue;
de sorte qu'un air bien composé par un Anglais paraîtra toujours
meilleur à un Anglais qu'un air écrit sur des paroles étrangères par un
étranger_[140]....»
[Note 140: 7 avril 1667.]
Ceci est plein de bon sens et fait penser à ce qu'écrira Addison,
quelque cinquante ans plus tard. Cette saine méfiance aurait dû mettre
en garde les dilettantes et les musiciens anglais contre l'imitation
étrangère,--surtout contre l'imitation italienne, qui allait être
mortelle pour l'art anglais. Mais l'art italien était bien fort; et
l'on vient de voir dans quelles étroites limites se resserrait le
goût anglais. Il abandonnait la plus grande partie du terrain à l'art
étranger, pour se renfermer dans sa petite maison: grosse imprudence.
La musique étrangère, une fois implantée en Angleterre, chercha à tout
conquérir. Quelques notes de Pepys montrent que déjà lui-même commence
à fléchir:
«_A la chapelle de la reine. Entendu les Italiens chanter. Vraiment
leur musique m'a paru tout à fait admirable, supérieure à tout ce que
nous faisons_[141].»