L'impression m'avait été si cruelle que je me levai brusquement pour

être mieux sûr de m'en réveiller. Je quittai brusquement le livre, le

divan et la chambre tiède; je descendis dans le parterre qui s'étend au

bas de ma croisée et ce fut comme une coupure de givre qui me passa au

visage. Le mirage du printemps s'évanouit en même temps. Oui, le ciel

était clair et bleu, comme il m'avait apparu à travers la croisée et le

soleil battait la nue de son aile de feu, mais si haut qu'aucun souffle

de chaleur n'en descendait jusqu'à la terre. Celle-ci était encore dure

et gelée, crépitante sous le pied et rayée çà et là d'aiguilles de glace

ou bien portant, à l'ombre, de vagues moisissures de neige, comme une

peau d'hermine mangée aux vers. Pas une feuille naissante aux arbres!

Les lilas! un enchevêtrement de ramures noires avec, çà et là, un

bourgeon rabougri, réfréné, pareil au bout d'une flèche émoussée. Les

sèves, inutilement appelées, étaient venues mourir à fleur d'écorce,

impuissantes à percer l'enveloppe encore lourde de frimas. Oh! j'avais

rêvé, bien rêvé! J'avais dit trop vite adieu à mon beau songe. Vous

n'avez pas été parjure, ma chère âme, le temps n'était pas encore venu.

Voilà tout!

Et tout joyeux de l'horreur encore répandue partout, l'hiver refusant

d'abdiquer, je rentrai bien vite dans la pièce à l'atmosphère moite où

m'attendait le volume interrompu, où la cigarette éteinte ajoutait sa

mélancolie au désordre de ma table de travail.

* * * * *

Décidément j'étais hanté. La même odeur de lilas me courait aux narines.

J'avais repris le _Pays des Rêves_ à la page ouverte et, ayant relu

les derniers vers, comme un rameur qui, avant de reprendre sa route,

s'entraîne au rythme par une série de mouvements jumeaux, je tournai

celle-ci. Il en tomba sur mes genoux quelque chose qui était sans doute

resté collé au verso. Je le ramassai bien vite et tout me fut expliqué

de l'illusion qui m'était subitement venue et menaçait de me reprendre.

C'était une toute petite branche de lilas, le sommet d'une grappe

seulement qui avait été aplatie entre deux feuilles du volume, un bout

de fleur desséchée, mais qui avait gardé toute son âme odorante, une de

ces reliques d'amour que les fervents gardent et qui ne font sourire que

les sots. Et l'histoire me revint bien vite de ce rien précieux, une

histoire comme tant d'autres. Vous l'aviez cueillie dans un jardin

défendu, cette petite branche, et je l'avais conservée en mémoire de

votre aimable péché, si charmante je vous avais vue, craintive dans le

larcin et tendant vos chères mains blanches vers la branche trop haute

que je tentais d'abaisser vers vous. C'est en nous quittant seulement

que vous me l'aviez donnée, la petite grappe qui, tout le jour, avait

pendu à votre corsage, bercée par votre souffle, renouvelant au vôtre

son parfum. Et je l'avais enfermé, dans un de mes livres aimés, là où

j'étais sûr de la retrouver, dans un beau cercueil cloué de rimes d'or.

O lilas, chers lilas, que j'ai respiré avant la floraison du lilas,

fleur de souvenir, tu m'es encore, Dieu merci, une fleur d'espérance!

[Illustration]

[Illustration]

ENTRE TERRE ET CIEL

I

J'avais fait un rêve vraiment délicieux: j'étais redevenu l'enfant rose

avec de longs cheveux bouclés dont ma famille a religieusement gardé le

portrait fait au pastel par la fille du ministre Salvandy,--vous voyez

que ce n'est pas d'hier!--J'avais récité mon catéchisme avec une

conviction particulière et, pour me récompenser de ma condescendance à

accepter les mystères de la foi, on m'avait mené chez le pâtissier,

au bout du pont où j'ai pêché mes premiers goujons en faisant l'école

buissonnière. Un admirable spectacle était devant mes yeux: de hautes

meringues blanches s'effondraient sur un lit savoureux de croquants; de

beaux filets de sucre blanc soutachaient des crèmes solides aux couleurs

nationales du café et du chocolat. Un superbe croquembouche, majestueux

comme une cathédrale, léchait avec mille langues de caramel, pareilles

aux flammes d'un incendie, de hautes murailles de nougat. Jamais

gobichonnades plus variées n'avaient sollicité l'humeur friande d'un

innocent.

Réveillé, j'ouvris ma fenêtre, et,--à part que j'avais une

trente-cinquaine d'années de plus qu'en ce temps-là,--il ne me semblait

pas que je fusse sorti de mon rêve. La nature n'était qu'une immense

boutique de confiseur. Sous la neige menue tombée la nuit, les arbres

avaient l'air saupoudrés de sucre râpé. Les petits ruisseaux gelés

avaient les cristallins reflets du sucre candi. Une mousse blanche avait

fait des buissons autant de saint-honorés et un commencement de dégel

faisait les ardoises des toits pareils à des babas pleurant leurs larmes

de rhum.

Mais tout cela n'était pas aimable comme la boutique du bout du pont

où il faisait une si bonne chaleur, imprégnée d'odeurs succulentes! Un

froid horrible dans mon jardin, un froid qui fait pousser au nez

des rubis, et, pensant à l'auteur de ce déplorable hiver, je ne pus

m'empêcher d'appliquer au créateur de toutes choses cette épithète

qui était, chez le pauvre Hennequin, le dernier signe du mépris: Sale

pâtissier!

Et je pensais aussi à ce mot mélancolique d'Aubryet sur son lit de

douleur, disant à un ami:

--Sapristi, mon cher, si nous nous revoyons dans la vallée de Josaphat,

tu verras, quand on nommera l'auteur de la pièce, comme je sifflerai!

II

Voilà quelques instants déjà qu'une musique mystérieuse me chante aux

oreilles. Elle ne vient pas du dehors et ce n'est peut-être que la

chanson d'un rêve dans mon esprit. J'écoute au-dedans de moi. C'est

comme un susurrement de ruisseau lointain sur le sable. Non! ce n'est

pas encore cela. Un bruissement de feuilles sous le vent matinal et que

roule à l'horizon des nuages roses? Pas encore. Un crépitement vague de

friture dans l'air où passe la gaîté d'une fête foraine? Non! non! je

me prête de plus près encore une oreille attentive. C'est décidément un

gazouillement d'oiseaux, un gazouillement mélancolique comme celui des

passereaux se groupant, en hiver, sur les branches.

Ah! je sais maintenant: ce sont les hirondelles de là-bas qui voudraient

revenir et que leurs sentinelles avancées, leurs éclaireurs aux noires

ailes, retiennent derrière la barrière que ne franchit plus le soleil,

dont la tiède caresse est leur vie. Et ces compatissants volatiles, se

rappelant les nids laissés aux toits de Paris, ont la nostalgie de

ce ciel de France où s'obstinent les bourrasques, où les frimas

s'accumulent au mépris des avertissements du calendrier. Et elles nous

saluent de loin, ces chères exilées qui se demandent si le printemps

nous reviendra jamais et si les pruniers porteront, cette année,

d'autres fleurs que ces fleurs de givre dont les immobiles pétales ne

frémissent pas aux souffles du matin!

III

J'avais absolument besoin de m'en prendre à quelqu'un ou à quelque chose

du fâcheux état de l'atmosphère où je grelottais. J'éprouvais un désir

immodéré de vilipender même un innocent, une de ces soifs ridicules de

revanche qui font que lorsqu'une femme a été malheureuse avec un amant,

elle le fait payer à celui qui vient après. Je pensai méchamment que le

marronnier du vingt mars devait faire une drôle de tête cette année,

et je fis le voyage des Champs-Elysées, uniquement pour aller faire la

nique à ce vieillard.

Son air piteux dépassait encore tout ce que j'avais prévu.

Je lui tirai ironiquement mon chapeau et lui tins ce langage: Eh bien!

vieil arbre politique, as-tu chaud aux pieds?

Sous une bourrasque de vent, il me sembla qu'il hochait insensiblement

la tête comme pour me dire: Non. Et comme il avait été bon raillard dans

son temps, j'entendis, en même temps, un craquement singulier dans son

écorce.

--Ah! ah! repris-je, mon gaillard, vous non plus vous ne vous contentez

pas de dodeliner du chef, mais vous barytonnez aussi du reste à

l'occasion.

Un zéphyr tiède était-il passé dans les branches de mon silencieux

interlocuteur? Mais une goutte d'eau me tomba sur le nez. Je levai les

yeux. L'arbre pleurait. Je regrettai vivement d'avoir été aussi loin

et pour lui témoigner de mon respect pour son âge, en abordant un plus

sérieux sujet:

--Voyons, noble Ratapoil, lui dis-je, toi qui mieux que personne, dans

le recueillement mystérieux des choses, as pénétré l'âme césarienne,

crois-tu vraiment que Boulanger voulait devenir dictateur et jouer les

Napoléons?

Je n'eus pas le temps d'en dire davantage. A la base de l'arbre je vis

un tressaillement de la terre. Une pousse rugueuse et noire en sortit

violemment, noueuse, au milieu, comme une jambe au genou. Épouvanté, je

me retournai, mais ce fut une maladresse. Je reçus une accolade d'un

genre particulier en travers de mon haut-de-chausse. Je courus, mais ce

fut inutile. Car, jusqu'à la place de la Concorde où je déboulai comme

un fiacre emballé, le marronnier me poursuivit, suivant une image

héroïque du poète Gustave Mathieu, à grands coups de racine dans le

derrière.

IV

Il neigeait aussi à Francfort, et la maison du bon Hans von Bourik, sa

petite maison rouge aux dentelures de bois, était comme posée sur un

tapis épais et blanc comme une immense fourrure d'hermine. Hans von

Bourik possède une fort jolie femme et qui casserait fort bien son cent

de noisettes en s'asseyant dessus. Or, l'ancien fiancé de Gudule,--

ainsi se nomme cette opulente créature,--se consola de ne l'avoir pas

épousée en faisant cocu formidablement l'impertinent qui avait pris

sa place à l'autel. Hans von Bourik a bien quelques soupçons, mais il

manque absolument de preuves. Il se sent intérieurement déshonoré sans

pouvoir articuler aucun fait.

L'ancien fiancé qui s'appelle Fritz von Sauciss rentre de la brasserie,

sa longue pipe à la bouche, à une heure de la nuit fort avancée,

l'esprit nageant dans une blonde vapeur de bière. Il se souvient tout à

coup qu'il a oublié de dire à Gudule l'heure à laquelle il la verrait

le lendemain, pendant une absence de son fâcheux mari. Pour réparer cet

oubli condamnable, il s'en vient rôder autour de la petite maison rouge

aux dentelures de bois de Hans von Bourik. Mais on y dort profondément.

Et puis sous quel prétexte en réveiller les hôtes--Écrire alors!--Bon!

Fritz s'aperçoit encore qu'il a laissé son crayon et ses tablettes sur

la table de la brasserie qui est certainement fermée maintenant. C'eût

été si simple de glisser un mot dans une cachette entre deux pierres où

le génie fureteur de Gudule l'aurait certainement trouvé le lendemain

matin.

Un trait de lumière jaillit au cerveau de Fritz von Sauciss, comme un

rayon de soleil qui traverse les brouillards. Il lui vient directement

de la vessie, ce qui n'est pas la marche ordinaire des idées chez

un homme à jeun. Mais notre gaillard avait bu infiniment de chopes

mousseuses et il ne les pouvait décidément plus contenir. Or, voyez

comme l'inspiration nous peut venir de n'importe où! Fritz pense que

ses expansions naturelles et tièdes feront des trous dans la neige et,

convenablement dirigées, pourront même y tracer des caractères. Avec

cette encre nouvelle et sur ce papier nouveau--je ne parle pas du

nouveau porte-plume--il parvient donc à tracer très distinctement,

devant la porte de Hans, ces mots destinés à sa femme: _A midi demain._

Et, en se gardant bien de signer, il se retire, enchanté de son

imagination.

Le malheur fut que c'est Hans, qui, étant sorti, le premier, lut avant

personne ce billet de par terre. Les yeux des cocus se dessillent

quelquefois de la façon la plus inattendue. Il rentra furieux et dit à

Gudule:

--Un homme vous a donné rendez-vous en écrivant sur la neige, et cet

homme est Fritz, votre ancien fiancé.

--Est-il possible, s'écria Gudule, et quelle idée!

--Inutile de nier, madame, continue le justicier domestique, j'ai

reconnu son écriture!

V

C'est dans l'intention formelle de vous acheter des fleurs que j'étais

sorti, ma chère âme, je vous le jure. Mais les volets étaient clos et

close aussi la porte de mon fournisseur ordinaire. Il y avait même écrit

dessus: «Fermé pour cause de décès.» De décès? pourvu que ce ne soit que

le sien! C'était un petit vieillard désagréable et qui surfaisait sa

marchandise. Dieu ait son âme! Mais pourvu que le décès dont il s'agit

ne soit pas celui du Printemps! Voyez-vous Avril n'ouvrant à Mai qu'une

porte embarrassée de frimas, et celui-ci passant comme un corbillard de

pauvre, sans fleurs épanouissant leurs gerbes même sur son cercueil! Et

les promenades projetées le long des eaux claires où, nouvel Ulysse,

j'aurais poursuivi, en vous, une Nausicaa plus charmante que celle

des Odyssées! Et les licites promesses sous les aubépines! Tout cela

sera-t-il donc enterré avec ce mot exquis, dont l'âme sera partie, sans

doute dans le parfum de la première violette?

Je ne veux pas penser, ma chère, à cet écroulement de tous les bonheurs

médités au coin du feu durant les mois qui viennent de finir. Je ne veux

pas vous offrir, non plus, bien qu'elle soit la plus charmante du monde,

cette branche de fusain sur laquelle la neige a cependant dessiné, en

blanc, des fleurs tout à fait curieuses suivant le caprice des feuilles.

Un rayon de soleil n'aurait qu'à venir et à les fondre! L'image d'un

impérissable amour ne saurait être un si périssable présent!

[Illustration]

[Illustration]

JACINTHES

Roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes ouvrent seules leur

coeur déchiqueté, leur coeur de marbre vivant, tendre et veiné comme une

chair délicate.

Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs?

Cet hiver sans fin qui tient les germes captifs sous l'écorce durcie de

la terre étend son oppression jusqu'à nos pensées qu'il étreint, jusqu'à

notre âme qu'il referme sur ses désirs. En vain le Temps nous a-t-il

pétris d'artifices, il n'a pu nous arracher encore à la grande loi qui

fait tristes ou gais les êtres et les choses, tout ce qui meurt d'ombre

et tout ce qui vit de soleil. D'ailleurs, quand il n'en sera plus ainsi,

il sera temps que l'humanité finisse et tombe, comme un fruit pourri,

dans le néant, comme un fruit où s'est tarie la dernière goutte des

sèves universelles.

En attendant, résignons-nous à être comme les bêtes et comme les plantes

qui souffrent des matins trop lents et des soirs trop rapides, éperdues

des lumières et des chaleurs à venir. C'est encore le meilleur de notre

lot et ce qui nous reste de divin.

Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs, nous qui n'apportons

encore aux bien-aimées que des lilas de serre, chlorotiques et mourants,

sans haleine et sans feuillage, ou des roses frileuses qui pleurent

leurs pétales sur les tapis, ou des violettes lointaines que ne gonfle

plus le souffle sauvage des bois? Et cependant de quel sourire joyeux,

de quelle main blanche avidement tendue vers nos indignes présents elles

accueillent les fantômes de fleurs, celles qui portent, en elles aussi,

l'espoir meurtri des nouveaux immortels! C'est une grande pitié qui

s'échange entre ces exilées de l'azur. Les fleurs semblent tendre leurs

lèvres vers celles des femmes comme pour y chercher un peu des tiédeurs

obstinées du sang qui les empourpre. Et la bouche des femmes se penche

volontiers vers celle des fleurs pour y boire un peu des fraîcheurs

humides et parfumées qu'ont gardées leur corolle.

* * * * *

Quand donc reverrons-nous ensemble, mignonne, les coins de bois que les

matins ensoleillés emplissent d'une vapeur dorée, d'une poussière de

clarté rose roulée par les brises à l'horizon? Il advint plus d'une fois

quand, déjà lasse de notre course aurorale, vous vous étiez assise sur

un banc, que je me pris à contempler votre tête brune se détachant sur

ce fond d'apothéose, comme les figures des vierges sur le fond des

vitraux et des missels. Vous étiez toute nimbée comme une sainte, vous

qui ne savez de litanies que celles des baisers et dont le mysticisme

tout sensuel n'a pas les ambitions de celui de sainte Thérèse, l'amante,

attardée d'un Dieu. Oui, ma chère, cette auréole vous seyait à ravir et

tous nos paganismes ressuscites s'agenouillaient devant vous. Car vous

étiez là comme une déesse d'un temple plein d'encens vagues et de

musiques mystérieuses. Tout chantait autour de vous l'hymne de votre

Beauté sacrée, l'orgueil de votre chevelure où les souffles mettaient

de longs frissons d'azur sombre, l'éclat de votre front radieux de ces

triomphes intimes, la cruauté charmante de vos yeux et les dédains

exquis de votre bouche, tout ce qui vous fait redoutable et adorée.

J'imagine que ma pensée s'imposait à la vôtre et que vous vous preniez

volontiers au sérieux, sans en rien dire, dans le rôle d'idole qui vous

va si bien. Car vous aviez le bon goût de ne pas interrompre mes extases

délicieuses et vous sembliez respirer, avec une joie recueillie, l'âme

de mes adorations mêlées à l'adoration des choses. Celle des fleurs vous

flattait un peu plus que la mienne. Voilà tout.

Et, comme vous êtes une personne bien décidée à n'être ingrate qu'avec

moi, vous rendiez aux fleurs hommage pour hommage, les admirant avec des

tendresses enfantines, et refusant de les cueillir de peur de leur faire

du mal. Ce que les femmes ont de pitié pour les roses des haies! Au

fait, toute la pitié qu'elles n'ont pas pour nous!

* * * * *

Leurs bons mouvements ne sont pas d'ailleurs éternels.

Après m'avoir dit de bien justes et bien éloquentes choses, d'une voix

où tintait l'écho de vos larmes de petite fille, sur l'iniquité profonde

qu'il y avait à déparer ces pauvres églantines de leurs branches

maternelles, à trancher méchamment leur belle tige verte, à les arracher

à la grande vie libre pour les emprisonner au bord d'un vase, vous

reveniez toujours, je ne sais comment, avec des bouquets dans les mains;

à moins que vous ne me les fissiez porter, quand il y avait beaucoup

d'épines. Vous preniez même un grand plaisir à me voir piquer les

doigts, excellente créature que vous êtes! Et moi, je vous avoue que ce

martyre me donnait beaucoup de petites joies amères. Lequel est le plus

fort et le plus vif, le besoin qu'ont les femmes de nous torturer et le

bonheur que nous avons à être torturés par elles? Le métier de victimes

a toujours eu du bon, même dans l'antiquité, où l'on ne manquait jamais

de les combler de provenances culinaires et de les couronner de fleurs

avant de les coucher, pantelants, sous le couteau de sacrifice.

Je vous rends cette justice, mon amie, de n'être jamais allée avec vous

jusqu'à cet excès de familiarité. Il est vrai que vous n'avez jamais non

plus pris la peine d'essayer des guirlandes de roses sur le marbre de

mon front. Vous la gardiez pour vous et me jetiez même un mauvais regard

quand je les reniflais de trop près, comme si mon nez allait boire tout

leur parfum.

Vous me rendrez cette justice que je n'ai pas été jaloux de toutes

les préférences pour de simples végétaux champêtres très incapables

cependant de composer pour vous un sonnet aussi congrûment rimé que

les miens. J'ai été même jusqu'à célébrer ces plantes, en vers de huit

pieds, pour vous être agréable.

Ah! que vous étiez jolie, revenant du bois sous le grand frémissement

des feuillages, fuyant la caresse déjà brûlante du soleil, une gerbe

fleurie dans les bras, poursuivis par les bourdons qu'attirait l'odeur

de votre butin où se mêlait le parfum vivant de votre haleine!

* * * * *

Vous avez eu beau acheter, dans les jardins ambulants que de faux

campagnards promènent devant eux dans les rues, toute la flore de cette

triste saison, les renoncules rouges pareilles à de larges taches de

sang, les anémones étoilées qui semblent de petits astres en train

de s'éteindre, les mimosas méditerranéens qu'on prendrait pour des

constellations que le vent a jetées à terre; en vain, vous disposez

artistement tout cela au faite de porcelaines japonaises, attendant,

patiente, que les tiédeurs de votre chambre le fasse épanouir; il est

temps, n'est-ce pas, que le printemps revienne avec l'innombrable

épanouissement des arômes et des couleurs.

Nous reprendrons le chemin des grandes allées que bordent les mousses

émaillées de marguerites blanches. Tout nous sera souvenir dans ces

promenades perdues où je retrouverai ma route à la clarté d'un regard

ou d'un sourire qui m'a fait immortellement sacrée quelque place que

je reconnaîtrai toujours. Ce sera pour mon âme comme une fête Dieu, où

j'irai de reposoir en reposoir, dans le balancement des encensoirs que

les branches de lilas agitent, sous le rayonnement de vos yeux et de

votre front plus blanc que la plus blanche hostie; oui, une fête Dieu

toute ensoleillée et toute pleine de muets hosannas. Les chardonnerets

à la tête rouge courront devant nous sur le sable comme des enfants de

choeur avec une petite musique effarouchée.

Oh! vienne! vienne le printemps!

En attendant, roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes

ouvrent, seules, leur coeur déchiqueté, leur coeur de marbre vivant,

tendre et veiné comme une chair délicate.

[Illustration]

[Illustration]

PREMIER SOLEIL

Un matin indécis avec des vapeurs légères, des brises d'argent qu'aucun

souffle ne balaye; le jour grandissant dans un air tranquille; une

aurore sans flamme et lentement montée d'un horizon sans pourpre.

L'homme demeure indifférent à ce spectacle sans incidents; mais,

possédant un sens plus subtil des choses, les oiseaux sont comme

vibrants et, mus par une surprise pleine de joie, se poursuivent à

travers les arbres dépouillés et piaillent le réveil encore obscur des

heures amoureuses. Les pigeons roucoulent sur les toits avec cette

marche scandée par les oscillations du cou que rythme la musique

intérieure du désir.

Cependant midi s'avance derrière une avant-garde de lumière. Le ciel

s'est éclairci et son azur aux pâleurs lointaines est comme celui d'un

grand lac sur lequel navigue superbement le vaisseau d'or vivant du

soleil. Une tiédeur oubliée emplit l'atmosphère. L'illusion du printemps

à venir passe dans la nature et une joie triomphante de tous les êtres

salue ce retour des journées étincelantes dans la gloire des renouveaux.

Avant les fleurs dont les tiges sont encore sans feuilles, les âmes

s'ouvrent à des brises mystérieuses où flottent, pour ce rêve, de vagues

parfums. On dirait que l'astre d'où descend la vie s'attarde sur le

chemin longtemps délaissé et s'assied, comme un voyageur las de sa

course, aux portes roses de l'occident. Pour lui aussi, c'est une fête,

et ce Dieu bien-faisant qu'ont adoré tous les peuples sages se complaît

dans son temple rouvert et dans cette fumée bleue d'encens. Le soir

vient enfin, mais un soir tout différent de celui de veille, un soir

tout imprégné de la chaleur de cette première journée, un soir dont les

étoiles scintillent, non plus comme des flèches de givre piquées dans

le firmament, mais comme de petites roses de feu s'épanouissant dans un

grand jardin d'ombre.

* * * * *

Mignonne, voici le printemps,

--Aimons-nous bien au temps des roses.--

L'azur, dans les cieux éclatants.

Rouvre ses portes longtemps closes,

D'où la lumière, en flots vainqueurs,

Descend jusqu'au fond de nos coeurs.

--Aimer! chanter!--les douces choses!

Les taillis sont pleins de chansons;

--Aimons-nous bien au temps des roses;--

Et l'ombre met de doux frissons

Au coeur tremblant des fleurs écloses.

Sur nos fronts l'aile du matin

Fait passer un souffle incertain.

--Aimer! rêver!--les douces choses!

Nos rêves sont vite lassés.

--Aimons-nous bien au temps des roses.--

Les beaux jours sont vite passés;

Le coeur a ses métamorphoses,

Mois le temps n'y saurait ternir

La floraison du souvenir.

--Aimer! souffrir!--les douces choses!

* * * * *

O réveil d'un printemps que consacrent deux années de souvenirs! Un

soleil se lève aussi dans notre coeur, et le grand bois nous rappelle,

le grand bois tant de fois parcouru dans les lumières, dans l'odeur

rajeunissante des sèves, dans les joies fraternelles de tout ce qui

aime. Tu remettras bientôt tes toilettes claires où se moule, dans une

intimité plus tentante, la grâce de ton corps, qu'on dirait illuminée,

comme des lampes d'albâtre, par la clarté intérieure que tes formes

portent en elles. Car, pour moi, toute flamme vient de ta beauté.

Reprenons les chemins où les premiers baisers ont fleuri sur nos lèvres,

les baisers furtifs et délicieux où s'exhale l'espoir tremblant des

tendresses innocentes encore. Qui dira les douceurs chastes de cette

souffrance? Elle occupa tout le premier printemps que nous passâmes

ensemble. Le suivant fut fait de caresses heureuses, d'amours largement

épanouies. Celui qui vient nous donnera plus de joies encore, le temps

ayant fait plus profondes les attirances qui sont devenues notre vie.

Contes à la brune · 第 8 / 9 段