Ce que j'aime encore dans le brouillard, c'est qu'il me rappelle comment

les amours vraies commencent. Tout à coup et, sans qu'on sache vraiment

pourquoi, l'esprit s'embrume et tout ce qui fut le passé y descend

derrière un voile d'oubli; les anciennes tendresses ne sont plus que des

spectres charmants et l'écho de leurs voix envolées ne tinte plus que

des adieux. Une grande confusion se fait dans le souvenir ou plutôt le

souvenir lui-même n'est plus qu'un horizon flottant dont un souffle

inconnu balaye et fait pirouetter les nuées comme des feuilles mortes.

C'est un vague ondoiement des chevelures longtemps baisées et dont les

couleurs se confondent. Le cerveau goûte une douceur secrète à se sentir

comme balancé dans ces fumées. C'est l'approche d'un de ces rares matins

de l'âme qui la renouvellent. Un regard, un sourire; moins que cela

quelquefois et il n'en a pas fallu davantage pour envelopper l'être tout

entier dans cette nuit bienfaisante qui lui garde le rajeunissement

d'une aurore! C'est ainsi que vous avez passé près de moi, ô vous que

je n'avais jamais vue et ne croyais jamais revoir! En vous quittant,

j'étais pareil au voyageur que des brumes épaisses ont surpris et qui

ne retrouve plus le chemin des tendresses accoutumées. Dans cette

demi-clarté diffuse, vos yeux luisent tout à coup, troublants et

furtifs. Après eux la nuit me sembla plus profonde où s'abîmaient toutes

mes impressions. Je traversai des périodes d'angoisse et de doute, perdu

dans ce néant où ma main mit si longtemps à retrouver la vôtre! L'aube

fut lente à naître, mais enfin elle naquit, triomphante sous la pâleur

divine de sa face pareille à la vôtre, semblant porter, dans le flot

noir de ses cheveux dénoués, les ombres qu'elle venait de chasser et de

vaincre, comme Diane portait à son épaule son butin traînant après son

carquois!

* * * * *

Nous fîmes, s'il vous en souvient, des promenades adorables par des

temps décriés comme celui de ces derniers jours, quand le brouillard

enveloppait Paris. Nous allions consciencieusement au Bois, comme si le

Bois n'était pas partout quand rien ne le distingue des boulevards et

des rues. Les passants, qui ne se révélaient à nous qu'en nous frôlant,

nous causaient les terreurs les plus comiques du monde et j'en éprouvai,

par le pressement de mon bras, un contre-coup délicieux. Vous n'aviez

aucune bonne raison à me donner quand mes lèvres cherchaient tout à coup

les vôtres, aucun témoin possible à évoquer pour réprimer mes audaces.

Nous ne causions presque pas, parce que vous craigniez que le froid

pénétrant vous fit mal, et ce silence à deux semblait nous isoler encore

davantage, mieux consacrer une communauté de pensées qui n'a pas besoin

de s'affirmer par des mots. Nous étions, pour moi, pareils à ces fiancés

juifs qu'un même drap enveloppe sous le dais matrimonial, et c'était un

encens d'hyménée dont nous étions comme baignés et rendus invisibles.

Une musique immatérielle emplissait le vide de nos propres paroles, une

musique d'épithalame qui chantait les grâces infinies de votre personne

et les folies innombrables de mon amour. Que votre souffle m'effleurait

alors doucement le visage! C'était l'âme du printemps prochain qui

venait déjà me promettre sur votre bouche les ivresses à venir dans le

réveil sacré des choses! Et l'âme du printemps ne mentait pas!...

Hélas! pourquoi le brouillard n'évoque-t-il pas seulement les délices de

mon unique tendresse? Il en fait revivre aussi les angoisses, quand

le doute me vint et que l'âme de celle que j'aimais me fut soudain si

obscure sur ma route que je ne marchai plus que comme un aveugle et

comme un désespéré! Je me retrouvai seul alors dans ces brumes maudites,

seul en me disant que, peut-être et grâce à leur trahison, elle passait

tout près de moi, doucement appuyée au bras d'un autre ami.

TAÏAUT

Je m'étais endormi, je ne sais pourquoi, en murmurant ce vers médiocre:

L'homme absurde est celui qui ne change jamais.

Ajoutons, pour la défense de cet alexandrin pitoyable, qu'il n'y a plus

d'hommes absurdes aujourd'hui. Nous vivons dans un temps d'éclectisme où

les opinions ont, pour le plus grand nombre, la durée d'un vêtement, et

tout le monde sait comment les vêtements sont confectionnés avec les

draps sophistiqués et les machines à coudre contemporaine. Il n'y a

plus que les académiciens qui se commandent des habits solides, les

académiciens et les trépassés opulents, par l'excellente raison que,

comme le dit un vieux et sage proverbe:

Quand on est mort, c'est pour longtemps.

Le rêve appesantit notre imagination et notre pensée sur les derniers

mots qui, pendant la veille, ont donné dans notre oreille et même

simplement dans notre cerveau. «Ce vers a raison, me dis-je à peine

engourdi dans mon premier sommeil. Il est tout naturel qu'après avoir

été immuable dans mes goûts, pendant une quarantaine d'années, j'éprouve

un vague besoin d'essayer des goûts des autres et de consacrer

une période de ma vie au moins égale, s'il plaît à Dieu, à brûler

soigneusement tout ce que j'ai adoré et à adorer tout ce que je brûlais

consciencieusement. Je vais rechercher l'amitié des dames maigres pour

connaître par quel charme mystérieux elles remplacent ce qui leur

manque au bas du cou et au bas du dos. A moi la chasteté des carmes qui

s'adressent à des mythes et des illusions fondantes sous l'audace déçue

des doigts amoureux! Non, ma belle, vous n'êtes pas encore mon fait,

puisque vous ne pouvez vous asseoir dans le dé de Jenny l'ouvrière.

Jeûnez cinquante jours comme Merlatti, mon enfant, sous la surveillance

du docteur Monin, si vous le pouvez, car c'est un homme d'esprit qui

vous amusera à passer le temps. Vous repasserez ensuite. Pendant ce

temps-là, fidèle à mon programme de palinodie complète, je lirai de la

prose de Caro et des poésies de Camille Doucet, pour apprendre comme

la banalité des pensées peut exalter l'âme et la médiocrité des rimes

enchanter l'ouïe; ou bien je ferai ma société ordinaire d'hommes

politiques qui m'apparaîtront désintéressés, patriotes et pleins

de talent pour bien constater le renversement absolu de toutes mes

opinions. A moins que je ne parie aux courses, mêlé à la foule

sympathique des boucs Maquaires (tant pis pour l'orthographe anglaise,

mais j'écris en français comme je prononce), ou que je m'habille en

sportsman dans les villes d'eau. Je veux tenter, en un mot, le secret de

toutes les joies que je n'ai jamais comprises et que je me permettais de

trouver imbéciles pour cette puérile raison!»

* * * * *

Et, les formes du songe d'abord indécises se figeant, plus solides dans

mon cerveau, comme ces nuées légères qui, après leur course vague dans

le ciel, semblent prendre corps à l'horizon, marches de marbre rose, sur

lequel le soleil déclinant posera son pied d'or, j'entrai nettement dans

le domaine de l'action et, ayant médit de la chasse plus que de tout

autre exercice élégant, je m'imaginai que j'allais prendre un permis. Ma

mémoire me disait bien mille choses désagréables, me rappelant que,

la veille encore, je tenais à un Nemrod endurci ce discours plein de

prud'homie: «Que voulez-vous, mon cher! je ne puis me livrer, par

tempérament, à un acte belliqueux que mû par un sentiment extraordinaire

de haine ou de vengeance. Or, j'ai beau me fouiller jusqu'au fond de

l'âme, je n'y trouve aucune cause d'inimitié contre les lièvres et

contre les lapins. Tout enfant, j'ai beaucoup vécu dans les bois et

j'adorais voir passer, rapides, ces sauvages amis qui aiment, comme moi,

l'éclat de l'aurore, le parfum du thym et les larmes de la rosée. Je

retenais ma respiration pour ne les pas troubler et j'étais presque fier

de leur confiance quand ils venaient brouter l'herbe auprès de moi, en

ayant l'air de m'admettre dans leur intimité. Un sentiment de fraternité

s'élevait en moi à leur approche, et puisque les oreilles ont été

données aux êtres pour s'instruire, je m'imaginais volontiers, à voir la

longueur des leurs, qu'ils étaient des quadrupèdes doctes et savants,

venus pour m'observer moi-même et faire, aux sujets de mon espèce,

des mémoires à leurs sociétés d'encouragement. Loin de songer à

les tourmenter, je m'efforçais donc de leur paraître beau, noble,

intelligent, afin qu'ils disent du bien de moi dans leurs gazettes.

Car, s'il est flatteur d'être loué par son semblable, combien l'est-il

davantage de voir sa gloire franchir les bornes de la simple humanité!»

J'avais dit tout cela! Eh bien, je disais exactement tout le contraire,

comme un simple député. Mon permis était en règle, mon fusil chargé. A

moi, Rustaud! A moi Médor! Taïaut! Taïaut!

* * * * *

Les impressions se mêlent volontiers dans l'état où j'étais le penseur

endormi. J'avais lu dans la journée le très curieux livre et très

instructif de mon ami Léonce Détroyat: _La France dans l'Indo-Chine_,

et le passage suivant sur la façon dont on chasse le cerf dans l'île de

Battambang m'était resté dans l'esprit. Le voici, sans y changer un mot:

_Cette chasse est pratiquée par des chevaux d'une race particulière, à

demi sauvages et dressés à cet effet. Monté par son cavalier, dès que le

cheval aperçoit le cerf, il se précipite à sa poursuite avec une vitesse

vertigineuse qui lui permet même de le dépasser. Dès qu'il l'a atteint,

il se jette sur lui, il le mord avec rage et l'achève à coups de sabots.

Comme récompense, on charge la victime sur son dos et il rentre ainsi

triomphant au village...._ J'en avais déjà assez de leurs chiens; Médor

et Rustaud étaient deux bêtes assourdissantes. Et, sans tirer un seul

coup de mon fusil que je pendis à un arbre, je fis venir, avec la

rapidité dont nos voeux disposent dans le rêve, un de ces petits chevaux

de l'île de Battambang pour tenter une chasse vraiment originale et

digne d'un homme qui lit les livres de voyage. J'avais déjà enfourché ce

diabolique coursier à la crinière noire comme vos magnifiques cheveux,

ma chère, et il ne me manquait plus qu'un cerf convenable pour le courir

ou pour le courre, comme vous aimerez le mieux. Il faut vous dire que,

ne connaissant pas le chemin de l'île de Battambang et étant, comme

vous le savez, un peu casanier de nature, j'étais resté dans le bois de

Boulogne, tout simplement, ce bois qui m'est cher pour nos anciennes

promenades.

C'était un samedi soir, après le départ des cavaliers et des piétons,

dans une solitude relative que troublait seul le bruit de la respiration

de la grande Ville, sous une belle clarté de lune qui étendait, par

les allées, de grandes nappes d'or pâle comme pour inviter les esprits

nocturnes à leur souper habituel, quand les sylphes boivent du vin

d'étoile dans la coupe rapidement formée des vobulis. Je m'abandonnais,

je l'avoue, à mille pensées très lointaines de la chasse commencée. Je

vous revoyais sous ces belles ombres tranquilles, et la douceur des

premiers aveux chantait autour de moi, dans la musique des branches à

peine détendues par un frisson de brise. Tout à coup, mon petit cheval

dressa furieusement les oreilles; sa crinière se hérissa, si haute

qu'elle me fouetta le visage, et, comme fou, il m'emporta à la poursuite

d'une ombre qui fuyait, devant nous, laissant traîner après elle l'image

allongée et double des appendices jumeaux dont son front était paré.

C'était un cerf! un cerf magnifique échappé sans doute du Jardin

d'acclimatation! Ma monture était comme ivre de carnage entrevu!

J'avais une peur horrible qu'elle ne me flanquât par terre. Elle allait

atteindre sa victime et levait déjà sur elle la menace mortelle de ses

sabots fumants quand l'ombre se retourna, suppliante. J'eus le temps et

la force de maîtriser, avec les brides, ce maudit cheval battanbamgien.

Au risque de lui briser les dents avec le mors, ses dents déjà tendues

sur l'échiné du fuyard, je le clouai sur place. Il était temps! Ce

n'était pas un cerf que nous avions forcé, mais un homme, un monsieur

très bien, un marié du jour que nous avions rencontré dans l'après-midi,

sa jeune femme toute blanche au bras, et en tête d'un cortège d'amis.

Toujours en habit noir, il s'était jeté à genoux:

--Eh quoi, monsieur, déjà? ne pus-je m'empêcher de lui dire avec

compassion, pour excuser l'erreur dont il avait été l'objet de la part

de mon cheval et de la mienne.

* * * * *

Mais l'émotion avait été trop forte et je me réveillai. Je résolus

immédiatement, pour ne plus m'exposer à de tels périls, de reprendre mes

goûts antérieurs et mes antiques manies. Je vous en donne avis, ma chère

âme, pour que vous ne vous avisiez pas de perdre, par des traitements

intempestifs, les charmantes rondeurs qui me font si doux le commerce

de vos charmes, comme on disait peu galamment dans un temps plus galant

pourtant que le nôtre!

[Illustration]

[Illustration]

AMOROSA

Un tapis de neige, mais si léger que partout le gazon le perçait de

mille flèches d'émeraude et que le sable des allées, apparaissant au

travers, lui faisait comme une doublure transparente d'or clair; une

poussière de neige courant le long des branches noires et saupoudrant

les buissons comme des vieux rabougris sous des perruques surannées.

Le soleil irradiant ces blancheurs furtives, promenant sur les troncs

rugueux ses lumières décomposées qui les faisaient apparaître bleus à

l'envers de sa course. Des lointains presque violets, très estompés de

gris clair et rayés imperceptiblement par l'enchevêtrement des futaies.

Sur tout cela, la sérénité silencieuse d'une heure matinale. Jamais ce

coin du bois ne m'avait paru si charmant, et le vol des souvenirs y

descendait avec celui des moineaux et des mésanges s'abattant sur les

mousses avec de petits cris où pleurait la désespérance du printemps.

Quelques jacinthes ça et là crevaient cependant la terre noire, et des

bourgeons trop tôt venus perlaient aux branches. Un peu de patience,

mésanges et moineaux! Un peu de courage, ô coeur impatient de renaître!

Après une longue promenade sous le fouet de l'air vif qui me piquait au

visage, je m'étais assis sur un banc, dans un coin largement illuminé,

ce qui lui donnait une impression de tiédeur relative. Mes yeux,

fatigués de l'horizon scintillant où semblaient passer des vapeurs de

givre, s'étaient abaissés vers le sol, mille clartés roses me passaient

sous les paupières et de minuscules étoiles d'or à travers les cils.

Mon regard flottait, avec ma pensée, dans un vague très doux, quand il

s'arrêta soudain sur une place d'une blancheur immaculée que traversait

un dessin bizarre tracé par la course d'un oiseau. Les petites pattes

avaient semé comme un trèfle noir qui courait suivant une ligne

capricieuse. On eût dit des hiéroglyphes et je me pris, le plus

sérieusement du monde, à vouloir déchiffrer cette mystérieuse écriture,

à chercher un sens à ces caractères si nets, et se succédant suivant un

rythme inconnu. On a toujours sa bonne volonté pour complice du hasard

dans ces enfantillages, et de la meilleure foi du monde, je lus un nom,

comme si mon coeur était soudain tombé sur cette neige.

L'oiseau tout seul était remonté dans la nue, sans y emporter mon âme.

* * * * *

Et je me souvins d'un autre hiver, dans ce même bois, d'un hiver où la

neige aussi était partout, comme si un fleuve de lait se fût soudain

ouvert au flanc de quelque montagne du ciel. Car les nuages sont comme

les collines d'un paysage suspendu au-dessus de nos têtes et souvent

semblent-ils, à l'horizon, prolonger les chaînes de nos collines

terrestres dans la clarté rouge et moutonnante des couchants. Oui

c'était par un hiver tout pareil et dans un pareil décor que j'avais

aimé pour la dernière fois peut-être. Une longue rêverie à deux, telle

avait été l'histoire de cette tendresse; des baisers furtifs en avaient

été tout le langage, et la douceur m'en était restée comme celle d'un

parfum bien pénétrant qu'on a respiré sans avoir cueilli la fleur qui

le donne. Qui nous avait poussés l'un vers l'autre? Un hasard. Sans

coquetterie, elle avait posé sa main sur mon bras et nous étions parti

pour je ne sais quel voyage à la fois tendre et sans but, ne voulant

savoir où nous allions, pourvu que ce fût ensemble. Et tous les chemins

nous étaient aimables pour marcher ainsi côte à côte, même ceux que

la gelée avait fait durs, même ceux que la neige rendait froids et

glissants. Quelquefois il me fallait la retenir dans une étreinte où

se fondait mon coeur; souvent sa jolie tête brune dut se coller à mon

épaule pour fuir les fouaillées des bourrasques. Je respirais alors de

si près son haleine qu'il me semblait que j'allais mourir. Jamais

mes lèvres n'avaient osé se pencher jusqu'à son front, mais elles

s'appuyaient aux bords de son chapeau, dans le frémissement de sa plume

et dans le chatouillement de sa voilette. Nous étions l'idylle égarée,

je ne sais de quoi de fou et d'innocent tout ensemble, mais de plus

troublant cent fois que l'ardeur des caresses. Que d'heures de passion

virile, de plaisir âpre et partagé sont tombées pour moi dans le

gouffre de l'oubli, tandis que tout est resté dans ma mémoire de cet

enfantillage cruel et délicieux! Telle s'engloutit, dans les profondeurs

d'un lac, la splendeur pourprée des pierreries, tandis qu'une simple

feuille tombée d'un arbre y surnage longtemps sur l'eau bleue qui la

berce.

O dernière feuille tombée de l'arbre automnal que je suis!

* * * * *

Tout en elle était exquis; mais ses pieds, ses pieds tout petits et d'un

dessin superbe étaient un de mes platoniques ravissements. Une fois que

nous marchions au hasard sur la neige durcie, elle s'amusa à en graver

l'empreinte sur le sol, une empreinte bien nette, en y pesant de tout

son poids. La semelle de sa bottine s'y moula et le talon y fit un

creux. Elle eut grand'peine à m'empêcher de me mettre à genoux pour

baiser cette trace. Mais ce qu'elle ne put faire, ce fut de m'empêcher

de revenir le lendemain seul, à cette place, et d'y demeurer longtemps

en contemplation devant ce rien fragile. J'y retrouvais comme un

piédestal de marbre sur lequel se dressait mon idole, dans le temple

tout parfumé encore de sa présence et de l'encens de mes adorations.

Je la revoyais debout dans l'épaisseur moite de ses fourrures d'où

son noble profil émergeait comme sculpté dans un ivoire vivant, et le

rayonnement clair de ses yeux aux reflets d'améthiste m'enveloppait,

un noyau d'extase attirait à soi tout mon sang comme le rayonnement du

soleil boit la matinale rosée. Ce m'était une terreur qu'un autre

pas vint profaner celui-là, qu'une neige nouvelle vint estomper puis

anéantir ce contour, qu'une journée de chaleur emportât cette image dans

les coulées indifférentes du dégel. Mais le lieu était solitaire et nul

n'y passa de longtemps après nous; le ciel ne roulait plus d'avalanches

dans ses profondeurs ardoisées et le temps demeura froid durant

plusieurs jours encore. Aussi puis-je refaire quotidiennement mon

pèlerinage, reprendre, chaque matin, mes courses dévotieuses vers cette

relique étrange, n'osant confier à celle même que mon culte patient

adorait ainsi, cet enfantillage de ma pensée toute remplie d'elle! Qui

dira ce qui s'en va de notre âme dans ces aspirations muettes vers

l'infini de l'Amour, celui que ne comblent pas même les délices

furieuses de la chair rassasiée?

Un jour de soleil vint cependant qui fondit la neige ainsi sculptée.

Mais sa chaleur ne vint pas jusqu'à mon coeur où l'empreinte est

demeurée, toute saignante encore du talon qui l'avait meurtri.

* * * * *

Ainsi s'effaceront demain, après demain peut-être, les traces qu'avait

laissées hier, sur la neige, à l'endroit que je regardais sans penser,

la course capricieuse de la mésange ou du moineau. L'oiseau s'est

envolé; Dieu sait où! Heureux ceux qu'emporte dans l'azur le caprice

vainqueur d'une aile toujours ouverte! Entre ciel et terre il s'en va,

aussi près du ciel qu'il lui plaît! Telle s'envole aussi ma pensée vers

celle qui me donna la joie inattendue de l'aimer comme je n'en avais

aimé aucune autre, et qui m'apprit que le poète eut raison, qui dit:

Ce sont les plus petites choses

Qui témoignent le plus d'amour.

En attendant les grandes, comtesse, cependant!

[Illustration]

[Illustration]

MENSONGES

Un feu mourant dans la cheminée longtemps flambante, un soleil admirable

au dehors étendant, à l'angle de ma table, une nappe oblique dorée; un

rideau d'azur derrière ma vitre et autour de moi une température de

serre, tiède dans un air sans frissons; je goûtais le repos dominical,

allongé sur mon divan, une cigarette aux spirales bleues entre les

doigts, un livre sous les yeux, des vers, parbleu! le beau volume de mon

ami Laurent Tailhade, celui que j'avais baptisé moi-même: _le Pays des

Rêves_. Ce poète exquis connu de tous les délicats, vient de se marier

et m'a cru devoir envoyer une façon de testament lyrique, ses dernières

rimes, pense-t-il. Je n'ai jamais fort aimé le mariage, mais j'en

demanderais l'abolition immédiate s'il était vraiment mortel aux poètes.

Par bonheur, il n'en est rien, mon cher Tailhade, et j'en connais

de fort grands--vous aussi, qui avez dîné avec moi à la table de

Banville--lesquels lui ont survécu. C'est ce que je vous souhaite de

toute mon âme!

Je lisais, ou mieux je chantais en moi-même,--car la musique du vers

éveille en moi un orchestre invisible, comme si les doigts magiciens de

sainte Cécile, si bien nommée par Mallarmé: «Musicienne du silence»,

y couraient sur un clavier mystérieux--les belles strophes, bien

empreintes de sucs latins, de ce noble recueil quand un parfum très

subtil de lilas envahit mon cerveau, une odeur extrêmement délicate et

pénétrante, comme le vol d'une âme de fleur. Et comme rien n'invite

mieux à la lente rêverie que le bercement des rythmes et les cadences

ailées qui emportent la pensée vers les mondes inconnus, vous me

pardonnerez, Laurent, mais mon regard se souleva peu à peu de votre

livre, se perdit dans des horizons vaguement baignées de lumière: votre

musique ne fut plus dans ma tête qu'une série d'échos comme ceux que

répercutent les monts plongeant leurs grandes ombres dans un lac

nocturne. Cette senteur de lilas m'avait grisé certainement.

* * * * *

Eh oui! cette bonne chaleur dont je me sentais pénétré et que je

savourais comme font les moineaux le ventre dans le sable; cette

éblouissante clarté qui descendait des vitres et cet éclat limpide du

ciel que j'admirais au travers; ces harmonies qui vibraient en moi; ce

souffle embaumé dont je me sentais poursuivi ... le printemps était venu

tout à coup certainement, et c'était la fête immortelle des choses dans

la béatitude inquiète des êtres et l'épanouissement des renouveaux.

Qui donc avait dit que cet hiver obstiné ne finirait jamais! Les voilà

réduites à néant, les prophéties des astrologues qui nous montraient

Avril posant sur la glace mordante ses pieds roses et frileux! Evohé!

le printemps s'est souvenu! C'est dans les allées des jardins que

resserrent leurs bordures touffues, parmi les mousses des grands bois

dont le velours se renouvelle, le long des ruisseaux délivrés, une

floraison éperdue de violettes et de muguets tintinnabulants dans la

brise. Mais non! Les violettes et les muguets ne sont déjà plus. Ce sont

les lilas superbes qui, comme des guerriers, secouent leurs panaches au

vent, sous la fanfare de cuivre des aurores. Les oiseaux amoureux ne se

poursuivent plus dans les branches, mais la chanson tremblante des

nids arrête çà et là le promeneur religieux. Le printemps ne s'est pas

seulement souvenu; il a franchi d'un bond les marches de l'apothéose et

couru vers sa splendeur comme un astre vers le zénith. L'immense joie

de tout ce qui est salue l'hôte glorieux qui passe le front couronné de

soleil.

* * * * *

Et c'est comme une tristesse horrible qui m'étreint, seul, dans le

torrent des universelles gaietés, un _De Profundis_ qui monte de mon

coeur dans la voix des hosannas. Car vous n'êtes pas près de moi, ma

chère âme, dans ce réveil triomphant des âmes appareillées se mêlant

dans l'air chargé de baisers. Je vous cherche auprès de moi, sans vous y

trouver, vous m'aviez dit pourtant: Quand donc nous aimerons-nous

avec toutes les fleurs? Et vous m'aviez promis le retour des belles

promenades, le long des taillis obscurs où le rossignol court à terre,

au bord des eaux calmes où descendrait votre noble image tremblante dans

un frisson d'argent, sur les routes lointaines où l'on marche entre les

genêts constellés comme au milieu des débris d'un ciel écroulé. Et

votre bras devait se poser encore sur le mien, à l'heure des douces

lassitudes, quelques pas encore, et votre belle tête brune, aux cheveux

dénoués par le vent, s'inclinerait sur mon épaule, tendant votre front

vers ma bouche comme un lis battu que relèveront les rosées. Vous

m'aviez juré que nous irions ainsi par des chemins faits de caresses

sous la grande caresse du ciel. Vos toilettes plus légères et vos

pudeurs mieux vaincues me laisseraient respirer les odeurs divines de

votre être dans l'innombrable parfum de toutes les fleurs épanouies.

Vous seriez comme un jardin vivant dans le Paradis. A vous entendre, ce

printemps serait plus doux encore que le dernier où mon désir osait

vous effleurer à peine, mais où je goûtais déjà mille joies intimes et

profondes à entendre le son de votre voix, à boire votre haleine, à

contempler, craintif, votre impeccable beauté.... Et vous n'êtes pas

là! quel cimetière de bonheurs et de rêves, je foule dans les sentiers

fleuris!

* * * * *

Contes à la brune · 第 7 / 9 段