Vous n'avez pas voulu, ma chère âme, me suivre au pays des montagnes

natales qui, comme des vieilles décoiffées par le vent, portent à leurs

têtes nues et ridées des lambeaux de nuages pareils à des chiffons de

toile; dont les pieds lourds et frileux sont à peine chaussés de verdure

et semblent reculer devant l'éclaboussure argentée des torrents; dont le

front plein d'ombre roule, sous sa rare chevelure de neige, d'éternelles

mélancolies. Vous avez redouté cette nature sauvage et ce grand silence

des choses recueillies autour du murmure lointain d'un fleuve qui semble

seul vivant. Et pourtant je vous jure qu'il est admirable le spectacle

du ciel qui semble comme soutenu par cette terrestre colonnade qui fait

penser aux épaules montueuses et lassées d'Atlas, le spectacle du

ciel nocturne découpé par ces masses sombres et criblé de lumineuses

blessures par les dernières flèches du soleil couchant.

Oui, je sais là des coins merveilleux de paysage où nous eussions

peut-être goûté des repos inconnus, où nous nous serions sentis plus

près l'un de l'autre qu'en tout autre lieu du monde. Pour qui s'y trouve

seul, la montagne est comme un écrasement douloureux de la pensée, que

je n'ai jamais pu supporter longtemps. C'est qu'elle ferme l'horizon, et

est comme une muraille obscure entre nos regards et l'inconnu tentant

que la lumière inonde. Mais à deux, ma chère âme, à deux! La montagne

est comme une porte sacrée qui nous enferme dans un rêve de solitude et

cache notre bonheur, et nous fait pareils à ces belles eaux chantantes

dont le resserrement des rochers fait la chanson plus sonore et qui ne

mirent que le ciel.

Vous ne connaissez pas les beaux soirs pyrénéens au bord de l'Ariège,

où je voulais que vous me suiviez, et j'en ai seul savouré la douceur

amère, sous l'oeil attendri des étoiles qui, toujours, ont des larmes

pour les amoureux!

* * * * *

Vous rêviez de la Mer qui attirera toujours la femme par je ne sais quel

lien mystérieux dont la Poésie grecque a cherché l'image dans le tableau

gracieux de la naissance de Vénus. J'aime mieux, pour ma part, la

fable d'ève foulant, de ses beaux pieds nus, les langes fleuris de

son berceau. Il fallait l'épanouissement des jardins à la première

apparition de celle qui porte encore des lis au front et des roses sur

les lèvres lesquels y sont demeurés depuis ce temps-là. Et, cependant,

la mer fait penser à la femme et la femme fait penser à la mer.

La trahison vous fit parentes éternelles.

Femme au coeur sans meret, mer aux gouffres sans fond!

Le mensonge du ciel habite vos prunelles,

Double abîme d'azur où notre espoir se fond.

Si la femme porte, sur sa bouche, la pourpre d'une fleur et la candeur

d'une autre sur ses joues, c'est la mer dont elle a gardé quelque chose

dans ses yeux pleins de l'image trompeuse du ciel, dans ses yeux où

la pensée sonde des infinis qui la troublent, dans ses yeux qui nous

attirent vers les irréparables naufrages du coeur. Oui, les vôtres,

madame, me sont comme deux gouffres ouverts sur des tortures

innomées et, dans leur verte transparence, sans cesse traversée

d'un scintillement, je cherche ma route comme un matelot perdu dont

l'insensible océan berce les prières inutiles et les désespoirs

silencieux. Il est implacable comme celui de la mer, le charme de votre

regard, et souvent il y passe des éclairs d'épée comme lorsque le flot

s'illumine dans toute sa longueur coupante d'une lame dont l'espace

glauque est sillonné.

Aussi, vous complairez-vous, sans doute, au spectacle de cette perfidie

éternelle dont les trahisons n'ont jamais rassis le coeur de ses virils

amants, pas plus que vos cruautés n'ont pu décourager ma tendresse. Le

grand symbole de la beauté toujours adorée et pardonnée est fait pour

vous séduire, vous qui ne vivez que de cette sublime impunité!

* * * * *

Je vous ai dit l'attrait profond de la montagne sous le ciel constellé

et les souffles tout parfumés de l'âme des bruyères; vous m'avez avoué

le charme mystérieux et pervers peut-être que la Mer avait pour vous.

Ainsi nous sommes-nous séparés sans que mon âme se soit, un seul

instant, éloignée de vous qui êtes, pour elle, comme une de ces patries

qu'on emporte partout où l'on va. J'ai entendu pleurer le torrent et

soupirer la flûte du pâtre. Vous vous êtes bercée sans doute, au bruit

monotone et profond des vagues à l'heure où les dernières voiles

semblaient à peine les ailes d'une mouette qui regagne la pleine mer.

Que m'avez-vous gardé de vous dans ces heures de rêveries? Comme les

barques lointaines qui s'enfonçaient dans les brumes rougies par le

couchant, votre pensée a-t-elle, par delà l'horizon incendié, tenté

l'immortel voyage du souvenir? Je n'ose l'espérer et je devrais vous

dire, sans doute, que moi aussi j'ai trouvé des oublis charmants au

caprice des promenades. Mais je n'ai jamais su vous mentir, ce qui m'a

fait tout d'abord un être désarmé devant vous. Devant le magnifique

panorama des pics neigeux qui semblaient monter vers le ciel une

floraison de lis, des vallées profondes le long desquelles les grandes

ombres pendaient comme des chevelures, des ravins où l'eau se brisait

avec des clameurs et de grandes colères d'écume, savez-vous où s'en

allaient mes regards, plus loin que toutes ces merveilles? Vers cette

tranquille allée du bois où, pour la première fois, votre main s'est

posée sur mon bras, vers ce paysage à demi parisien qui fut le décor de

mes premières et timides tendresses. Voulez-vous que je vous dise la

toilette que vous portiez ce jour-là? Nous aimons le bleu, tous les

deux, par-dessus toutes les autres couleurs, et peut-être est-ce ce goût

qui nous a faits tout d'abord presque amis. Comme vos pas sonnaient

légèrement sur le sable humide des premières fraîcheurs de l'automne!

Ils dictaient un rythme nouveau à mon coeur qui leur fut un docile

écolier. Un frisson de rouille passait déjà sur les feuilles et vous

vous sentiez toute triste du déclin des dernières roses.

Car vous avez pour les fleurs toutes les pitiés que vous n'avez pas pour

moi! Nous suivions une toute petite allée, tandis que tout près, dans

une large avenue, le roulement des voitures disait la vie active des

citadins en promenade. Moi je n'entendais rien que la musique de votre

voix. Oui, ma chère, voilà tout ce que j'ai rêvé devant le grandiose

paysage des Pyrénées: cette allée dont un soleil déjà pâle de septembre

traversait le sol de bandes jaunes et poudreuses, dont les bordures de

gazons étaient brûlées et piétinées, cette petite allée du bois où je

respirais l'odeur divine de vos cheveux dans un baiser si craintif que

vous ne le sentîtes même pas.

[Illustration]

IV

CONTES D'HIVER

[Illustration]

PREMIÈRE NEIGE

Nous nous étions quittés avec un serrement de main à peine ébauché,

sans la chaude étreinte accoutumée, sans la réconciliation franche qui

terminait d'ordinaire nos futiles querelles, après des propos vraiment

cruels échangés et de mauvaises paroles restées sur le coeur. Elle ne

m'avait pas tendu furtivement, d'un mouvement délicieusement brusque, sa

belle chevelure débordante sur le front pour que j'y misse un dernier

baiser. Elle était remontée en voiture sans se retourner, sans me

montrer longtemps encore, par la petite vitre de derrière, un coin de

visage blanc éclairé par une caresse des yeux. Moi, j'avais continué mon

chemin à pied, sous le jour tombant, ce jour parisien qui meurt dans le

clignotement des becs de gaz, constellation terrestre allumée avant

les célestes étoiles; dans le froid que l'ombre ajoute au froid de la

saison; à travers un décor plein d'une bruyante mélancolie. C'était

l'heure où l'activité populaire agonise avant le calme du repas du soir.

Tout le boulevard était dans les cafés, hors quelques rôdeuses affamées,

ombres vivantes attachées aux rares passants et dont les zigzags captifs

laissaient derrière elles un fade parfum. La gaieté de ce spectacle

n'était pas pour me distraire des méditations douloureuses qui

m'assaillaient. Après une longue période de foi aveugle, je me reprenais

à douter que la femme fût autre chose qu'un mensonge délicieux fleuri de

regards et de sourires où elle ne laisse rien de son âme. Tout ce bruit

charmant de tendresse dont elle nous enveloppe et qui nous leurre, rien

qu'un bruit comme celui de l'onde indifférente ou du vent impassible qui

passe. A quoi bon garder précieusement dans la mémoire le souvenir des

étreintes où notre coeur s'est fondu en délices désespérées? Nous ne

sentions pas son coeur au travers. Une invisible et mystérieuse cuirasse

le défend de nos faiblesses, et des seins magnifiques où meurt notre

désir ne sont qu'un rempart qui l'éloigne davantage du nôtre. Elle est

l'illusion qui charme et qui tue, l'éternelle embûche dressée sur le

chemin de nos hautes aspirations et de nos viriles énergies.

Ainsi pensais-je, découragé de l'amour par un amour plus grand et plus

vrai que tous les autres, et je marchais silencieux comme un prêtre

parmi les ruines d'un temple écroulé, me meurtrissant dans la nuit à des

débris d'idoles. Soudain des voix amies m'appelèrent, et je me trouvai

subitement mêlé, en pleine lumière, à des groupes de causeurs joyeux

assis devant des verres où riaient des poisons couleur d'émeraude, d'or

brun et de rubis sanglant.

* * * * *

Quand je les quittai, une heure après, la neige avait tombé abondamment,

rayant encore de légères broderies blanches le manteau gris du ciel,

pareille à un vol de flèches obliques criblant les maigres arbres nus

comme des saints Sébastiens. Les toits, les voitures, les chaussées,

tout était blanc, et c'était un craquement sous les pas s'enfonçant

dans ce froid tapis. Une vague clarté montait de toutes ces candeurs

répandues, argentée comme si cet orient eût été fait de rayons de lune

en fusion. Les étoiles ont souvent l'air de rêver. Peut-être Perrette

devenue étoile, comme c'est le commun destin des belles âmes, avait-elle

laissé choir à nouveau, du firmament, un immense pot au lait. Les astres

aussi doivent perdre quelquefois leurs illusions, surtout s'ils nous

regardent.

Impossible de trouver un fiacre. Les cochers roulaient, insolents, avec

une garniture d'ouate à chaque roue, les chevaux philosophes manquant

d'un pied, au moins, à chaque pas, résignés aux cinglements du fouet

inutile qui avait au moins le mérite de le réchauffer, ayant des buées

aux naseaux, des buées où les reflets des réverbères mettaient des

fumées de sang clair. Puisque j'étais condamné à la promenade, l'idée

me vint d'y mêler un peu de pittoresque et de rentrer chez moi, en

traversant un coin du bois de Boulogne qui ne m'écartait pas beaucoup de

mon chemin. Idée miraculeuse et vraiment géniale, car je me trouvai, dès

les premiers arbres, devant le plus aimable tableau du monde. Odieuse à

Paris, où elle se résout presque immédiatement en boue noire, la neige

apporte à la Nature un merveilleux élément de féerie. C'était un

enchantement que tous ces massifs confondus sous une blancheur égale,

étalés en éblouissements sous le ciel redevenu clair, pareils aux vagues

d'une mer immobile et figée dans une rigidité marmoréenne. Les routes

larges, et d'un seul jet immaculé, scintillaient aux premiers plans, et

les masses moutonnaient à l'horizon, comme un troupeau couché dans la

pénombre d'une colline. Pas un bruit! Une grande méditation de toutes

les choses et un mystérieux recueillement sous ce baptême de pureté

rajeunie.

* * * * *

Une impression soudaine me traversa soudain le coeur, froide comme

un coup de couteau. Ce paysage, si souvent parcouru au temps de nos

ferventes tendresses, ce paysage dont chaque coin, chaque repli avait

été un souvenir de nos amours, vaillantes sous le sourire du ciel,

pourquoi s'était-il soudain couvert d'un suaire? Est-ce que mon bonheur

était mort à jamais, que tout ce qui y avait touché m'apparut tout à

coup comme enseveli? Etait-ce sur nos coeurs que ce magnifique tombeau

de marbre s'était élevé? Car c'était un peu de notre coeur que ces

verdures, sous lesquelles avaient sonné nos premiers baisers, furtifs

comme des oiseaux qui s'envolent au moindre bruit, que les allées où

nous nous étions si souvent serrés l'un contre l'autre sans nous parler;

que ces gazons, d'où les violettes nous avaient regardés passer, de

leurs yeux pâles et bleus; que cette eau dormante, qui laissait glisser

vers l'infini avec un bruit monotone de rames, la barque aux voiles

transparentes de nos rêves. Ah! comme nous croyons bien, fous que nous

sommes, que tout n'a été fait que pour servir à nos tendresses, l'azur,

les fleurs, tout ce qui embaume et tout ce qui chante! C'est stupide,

n'est-ce pas? Ce qui est vrai, au contraire, c'est que nous laissons un

peu de nous à tout cela comme le mouton qui passe laisse aux buissons un

peu de sa laine; soupirs envolés, joies perdues, tout ce qui s'en va de

nous dans les extases où se consume le meilleur et le plus pur de notre

vie.

Et je m'abîmais de plus en plus dans cette idée sombre que tout était,

autour de moi, la sépulture éclatante de mon bonheur, et que ce blanc

mausolée avait surgi à l'heure même où nos coeurs sans pardon s'étaient

désunis.

Le lendemain l'aube se leva, sous ma croisée, par un décor tout pareil,

le froid nocturne ayant durci l'enveloppe virginale de la terre,

et,--comme nous étions brouillés encore,--je me retrouvai sous la même

impression, oppressée et superstitieuse. Mais, à midi, le soleil vint,

qui fondit cette légère épaisseur de la première neige, laquelle est

plutôt comme une mousseline que comme une lourde draperie. Les arbres

se mirent à pleurer d'attendrissement et de joie, et de lents ruisseaux

coururent sur le sable, tandis que certaines verdures obstinées

dégageaient, comme des carquois de Diane, une flèche d'émeraude. Une

fleur, une fleur même qui s'était ouverte sur les derniers pas de

l'automne, émergea de ces blancheurs défaillantes. Était-elle, elle

aussi, un symbole m'annonçant que notre amour allait refleurir.

Ce qui me reste de cette rêverie, c'est que la fâcherie, même la plus

légère, est mauvaise aux vrais amants. Toutes les neiges ne fondent pas

ainsi au premier rayon de soleil, et le coeur de la terre, ce coeur aux

chaleurs sacrées qui s'épanouissent dans le sang vivant des roses, ne

bat plus dans les montagnes qui dorment ensevelies sous des neiges

éternelles.

[Illustration]

[Illustration]

CARNAVAL AMOUREUX

Savez-vous ce que j'ai rêvé? ma chère. Que vous aviez parié de vous

déguiser si bien, pour ce mardi-gras, que je ne vous pusse reconnaître.

L'enjeu? Je n'ai pas besoin de vous l'apprendre. Vous qui pouvez me

donner l'infini, je serais bien sot de vous demander autre chose! Un

héritage tombé du ciel,--je les aimerais mieux ainsi que montant de

la terre, comme des fleurs empoisonnées et mouillées de larmes,--me

permettait du donner un libre cours à votre caprice. Pour que rien n'y

fit obstacle, je vous ouvris un crédit illimité chez les costumiers les

plus somptueux, chez les bijoutiers les plus magnifiques. Nous nous

étions rencontrés au bal masqué que donne, chaque année, à cet

anniversaire et dans son somptueux hôtel du quartier de l'Étoile, cette

fameuse Mme de C... dont les fêtes sont justement recherchées. Vous

sachant des intelligences dans la maison, j'étais certain que tout

y conspirerait avec vous contre moi et que j'y jouerais le rôle des

Nigaudinos de féerie. Mais je me voulais un très grand mérite dans cette

épreuve, un mérite qui vous touchât et me valût un de ces infinis des

grands soirs que vous ne me prodiguez pas; n'étais-je pas sûr de vous

reconnaître à la fin? De quelques voiles qu'il fût enveloppé, votre être

ne me crierait-il pas votre présence? Pourrais-je mettre seulement le

pied dans votre ombre sans sentir ployer mes genoux? Votre souffle ne me

guiderait-il pas sûrement dans le parfum des fleurs? Ma confiance vous

faisait sourire et vous y répondiez par un air de future victoire

absolument insolent. Que je vous aime ainsi triomphante, vous dont le

premier regard me fut comme un défi qui me valut tant de souffrances.

* * * * *

Les songes marchent vite;--il est malheureux qu'on ne puisse les atteler

aux Petites-Voitures;--le mien m'avait emporté déjà au bal où nous nous

devions retrouver. Mon ambition avait été de vous y reconnaître du

premier coup, de marcher droit à vous comme le prophète au Dieu qui

l'appelle.

Mon impatience avait trahi ce miraculeux projet. Vous n'étiez pas encore

arrivée et toute l'attention était pour cet aimable prince nègre venu en

France pour y conquérir la main d'une de nos compatriotes et qui, pour

paraître plus beau, a emmené le fils d'un de ses ministres en façon de

repoussoir. Fort disgracieux naturellement, ce dernier est peint tous

les jours en pure ébène, de sorte qu'auprès de lui le prince semble

porter sur le visage un clair de lune. C'est une manière agréable de

faire faire le tour de France à son favori. La foule des invités était

considérable déjà, mais, je vous le jure, j'étais moralement sûr que

vous n'y étiez pas encore. Car il me semblait qu'il n'y eût personne. Je

pourrais vous dire le moment précis où vous entrâtes. Mais tant de monde

m'entourait déjà que vous aviez depuis longtemps franchi la porte quand

je tentai de vous surprendre à votre entrée. La ruse sur laquelle vous

comptiez m'était déjà, d'ailleurs, révélée aussi depuis longtemps.

Toutes vos amies, dans votre confidence sans doute, avaient revêtu le

même costume que vous. Plus de cent déguisements pareils sur de jeunes

femmes ayant sensiblement votre taille avaient frappé mes yeux.

Ils étaient les plus ingénieux du monde pour embarrasser l'esprit,

enveloppant les formes dans un vague volontaire et ne laissant, dans

leur mauresque pudeur, rien voir à peu près du visage. A peine un

rayonnement d'yeux dans les mousselines, comme apparaît celui des

étoiles sur un ciel balayé de rapides nuées.

* * * * *

La danse dissémina les groupes et les couples y passèrent. Vous dansiez

certainement. L'angoisse que je ressentais durant toute cette valse! Il

y avait là un homme que j'aurais étranglé avec une joie féroce: celui

dont le bras soutenait votre taille; qui respirait, sous les étoffes

légères et imperceptiblement flottantes, l'odeur de vos cheveux; pour

qui la vraie musique était le rythme harmonieux de votre souffle; sur

qui la lassitude vous penchait dans un abandon que je veux croire

involontaire. Il me sembla que ce supplice durait des siècles. Quel

immoral divertissement! Rendez-nous les menuets congrus, solennels et

compassés de nos pères! Je me mis à errer comme les bêtes de proie

qui fouillent des narines les souffles épais dans le vent. Un de vos

raffinements encore: le même parfum très doux, mais tyrannique et

pénétrant, baignait les ombres pareilles à vous. Un son de voix saisi

au hasard? Toutes étaient rigoureusement muettes. Les hommes seuls

parlaient et je m'aperçus qu'ils étaient terriblement plus bavards que

les femmes. Et mes tortures recommençaient sous forme de mazurkes, de

polkas, de tournoiements méthodiques où mon coeur était broyé comme sous

une meule. J'eus un moment de désespoir. Vous avez un signe auquel je

ne me tromperais pas. Mais là! Vous savez comme moi où il est placé. Il

aurait fallu simuler un glissement maladroit sur le parquet et fourrager

sous les jupes. Je sais que ce sont des manières que Mme de C... n'aime

pas, que vous appréciez peu vous-même. Si j'allais justement tomber sur

vous, à la première passe! Vous seriez furieuse.... Oui, mais je n'en

aurais pas moins gagné mon pari et vous n'en seriez pas moins obligée de

me donner l'Infini convenu.

* * * * *

Mon respect de la décence luttait mal contre mon désir de vaincre à

tout prix. _Hoc signo vinces!_ m'écriai-je en moi-même, m'inspirant

des étendards du pieux Constantin. Un éclair de vrai génie descendu

certainement sur moi du trône Paradisiaque où siège aujourd'hui, dans

les phalanges sacrées, ce monarque sanctifié, traversa le désordre de

mon esprit et l'illumina. «Tu vaincras par un signe», me répétai-je en

bon français. Si je vous forçais, vous, à me reconnaître! Je me souvins

que vous m'aviez menacé de quelque chose la première fois que j'aurais

de la cendre de cigarette sur le visage ou dans la barbe, comme il

m'arrive quelquefois. Je m'éclipsais un instant et revins barbouillé de

ces débris de fumerie. Oh! une simple pointe grise seulement, sur une

aile du nez. Mais l'effet fut immédiat, une petite main,--la vôtre,--me

lança un soufflet, et une petite voix,--la vôtre aussi,--ajouta à ce

geste charmant ces mots aimables:

--Animal, je te l'avais promis.

A moi l'Infini, ma chère! Vous vous étiez trahie. Hélas! je me suis

réveillé avant que vous avez eu le temps d'acquitter votre dette. Mais

les inspirations du rêve nous viennent certainement des dieux et c'est

un religieux devoir d'y obéir quand la pleine conscience de nos actes

nous est rendue. Donc, mon Infini, s'il vous plaît!

[Illustration]

[Illustration]

BROUILLARDS

Une poussière d'argent clair fluide et froid flotte entre ciel et terre,

comme si quelque planète éteinte s'y était brisée à l'infini. C'est

comme un voile de lumière diffuse entre nos regards et les choses qui y

deviennent vagues et vacillantes et comme délivrées des lois rigides de

la pesanteur. Les contours s'estompent, les formes s'indécisent, les

images se confondent; un peuple d'ombres a pris la place du monde

des réalités vivantes. C'est, je l'avoue, pour moi, une grande joie

d'imagination que ce phénomène maudit des gens hâtifs et des cochers et

qui s'appelle: Brouillard.

Aller enfin un peu sans savoir où l'on va! Pouvoir rêver au bout de son

chemin l'horizon de son rêve! marcher dans l'inconnu; construire autour

de soi des paysages de féeries; emporter sous son front le décor de

sa pensée! Et cette révolte elle-même de toutes les activités banales

empêtrées dans ce filet d'obscurité menteuse! Tout cela a pour moi un

charme que je ne saurais dire. C'est comme une revanche matérielle de

l'Idée, un instant affranchie des servitudes coutumières.

Et cette lutte entre le jour brutal et le suaire tramé sur la route par

l'aube! Sans rayons, simple disque de pourpre pendu dans le firmament,

le soleil ne semble-t-il pas le coeur rouge de Lazare, battant à

l'inutile voix d'un Christ et violemment maintenu dans le linceuil qu'il

ensanglante? C'est un spectacle grandiose vraiment que celui de ce mort

glorieux et que ce combat silencieux dont la Nuit ensevelira le secret.

La Nuit est descendue, mais sans arracher ce rideau de vapeurs qui cache

maintenant le mystérieux lever des étoiles. C'est le même milieu où tout

est confus; mais ce ne sont plus les ombres qui y passent, ce sont les

lumières traversant cette ombre d'éclairs pâles pareilles à des feux

follets, et nous rappelant que la vie erre encore autour de nous,

inquiète, affolée, _quaerens quem devoret_. Tout cela est empreint d'une

mélancolie et d'une terreur où je me suis complu souvent.

* * * * *

Contes à la brune · 第 6 / 9 段