Fleur sans parfum, âme sans rêves!

Oiseaux sans ailes, toutes deux,

Dont jamais les vols hasardeux

Pour les cieux n'ont quitté les grèves.

Malgré ses velours éclatants

Dont ton regard charmé s'étonne,

Ne cueille pas l'oeillet d'automne,

Toi dont le coeur est tout printemps!

Toi dont l'être est tout envolée

Vers les firmaments apaisés,

Où monte l'odeur des baisers

A l'odeur des roses mêlée.

Si c'est du rouge que tu veux

Pour éclairer leur ombre, imprègne

De mon sang la fleur que ton peigne

Tient mourante dans tes cheveux,

Et par les souffles embaumée

Autour de ton être flottants,

Toi dont la grâce est tout printemps.

Vivant Avril, ma bien-aimée!

L'oeillet d'automne est sans parfums.

Sous l'orgueil de ses pourpres vaines,

Il semble porter dans ses veines

Le sang glacé des coeurs défunts.

[Illustration]

[Illustration]

SUPER FLUMINA

J'ai gardé certaines habitudes dominicales de mon enfance, et c'est

comme malgré moi que, tous les huit jours, un accès de paresse qu'aucune

fatigue n'excuse me pousse vers quelque promenade sans but, vers quelque

flânerie à l'aventure, dans la campagne où meurt le tintement des

cloches lointaines, à l'heure où les derniers fidèles franchissent les

porches des églises avec une fade odeur d'encens dans leurs habits. Ce

sont mes vespres que je dis ainsi en pleine nature, égrenant sur ma

route le chapelet des souvenirs, fervents de tous les cultes oubliés,

lévite de toutes les religions méprisées, suprême croyant de toutes les

croyances déchues.

Ainsi, il y a deux jours, m'en allai-je le long du fleuve, qu'un vent de

bise ridait, sur une rive à peu près déserte, suivant le quai dont la

pierre limée par les cordes des halages se dentelait sous l'usure, dans

un de ces paysages de banlieue que Rafaëlli excelle si bien à décrire

et dont le ciel est comme une page grise sur laquelle les maigres

silhouettes des arbres dépouillés, semblent des griffonnages d'enfants.

De toutes les choses, l'eau est peut-être celle qui proteste le plus

tard contre les mélancoliques aspects de l'hiver. Elle garde, jusqu'aux

grandes averses, des transparences qui leurrent et des frissons de

lumière qui passent, à sa surface, comme les derniers éclairs d'épées

d'une bataille. Elle demeure l'image de la vie, au moins jusqu'aux

gelées qui la figent, tandis que partout règne la grande immobilité de

la mort. Il faisait un grand calme sur le chemin où je n'entendais guère

que le bruit de mes propres pas, quand une rumeur s'y mêla, une rumeur

de torrent qui grondait au-dessous de moi, un glapissement humide et

sourd, quelque chose de sinistre qui mêlait une note d'horreur à cette

mélancolie. Je m'arrêtai, je regardai et trouvai que j'étais arrivé,

sans y prendre garde, jusqu'à la gueule débordante d'un égout, là où la

grande ville déverse son opulent trésor d'ordures, infectant au loin

la rivière et portant, bien loin dans les campagnes, le relent de ses

odeurs malsaines, la fétide haleine de tout ce qu elle vomit.

* * * * *

Et comme toutes nos pensées ne sont que les impressions réfléchies qui

nous viennent du dehors et se font intellectuelles dans notre esprit, le

haut-de-coeur qui me monta devant ce spectacle souleva en moi comme un

océan de dégoût qui y dormait, et que toutes les hontes auxquelles nous

assistons depuis quelques jours y avaient amassé. De l'image matérielle

qui m'avait fait détourner les yeux, une vision morale se dégagea, celle

de l'immonde société qui, pareille à ces eaux croupies et déshonorées,

nous jette jusqu'au visage ses impurs bouillonnements et l'ignoble

parfum de ses vices. Tout ce monde horrible qu'un procès,--celui même de

notre état social,--nous révèle, occupant toute l'échelle des classes,

depuis ce qui devrait être l'honneur à jamais respecté jusqu'au devoir

inexorablement subi; toute cette canaille remuée comme une mare putride

où tombe une pierre, et qui grouille avec des éclats de rire, comme

grisée de sa propre infection; tous ces types révoltants de cynisme

qu'une cause, insignifiante en apparence, fait surgir, tout cela passe,

dans mon cerveau, avec les détritus, les trognons, les immondices que

l'égout roule à mes pieds. Pas un cri d'honneur dans cette musique

de mensonges; pas une révolte de la conscience dans cette clameur de

coquins se jetant l'ignominie à la face les uns des autres; pas une foi

qui surgisse, de ce désarroi de toutes les confiances, pas une foi dans

un homme dont on ose dire: Celui-là ne peut être soupçonné! Magistrats,

ministres, ce qui est la loi, ce qui est la force, tout est confondu

dans le scepticisme gouailleur de la foule, qui sait bien qu'on la

trompe et qui préfère s'en amuser que s'en indigner. Pas une virilité

qui se regimbe, dans cet abaissement de tous les principes, dans cette

jetée au vent de tous les respects. Des accusés, encore sous la menace

des peines, blaguent leurs juges dans les cabarets, au grand plaisir

de la galerie. Les mains se tendent vers une vieille proxénète et son

infâme amant, relâchés, sans doute, parce que les prisons aussi ont

quelquefois besoin d'être assainies. Il ne se trouve personne pour

cracher au nez de ces ignobles drôles, pour les chasser comme on balaye

les ruisseaux. Pas un soulier qui se rue au derrière de cette pourriture

vivante! Ah! nous ne sommes pas difficiles sur le choix de notre

compagnie.

* * * * *

J'entends des gens dire qu'il en a toujours été ainsi. Ce n'est pas

vrai. Cette promiscuité de tous les appétits fraternisant dans la même

honte lucrative, cette démocratie qui unit, dans la malpropreté d'une

immense étreinte, toutes les mains sales, celles qui descendent et

celles qui montent, pour se joindre et puiser dans le même sac d'écus,

sont d'invention très contemporaine et bien ce qu'on est convenu

d'appeler des «signes des temps.» Ce n'est pas la première fois que de

pareilles éclipses du sens moral sont signalées dans notre astronomie

historique. La seconde moitié du siècle dernier ne présentait pas, à son

début, un spectacle beaucoup plus ragoûtant. Il a fallu beaucoup de sang

pour laver cette boue. Nous en reste-t-il encore assez pour nettoyer

notre fange? Je n'en sais rien, et nous sommes certainement descendus

plus bas qu'alors, parce que la virilité des races s'épuise à ces rouges

métamorphoses. Heureux ceux qui ont vécu dans des temps meilleurs et

mieux épris de tout ce qui fait la dignité de l'âme humaine! Parmi nous,

ceux-là sont les sages qui volontiers tournent leurs yeux vers le passé

et ne veulent vivre que de la mémoire des âges où fleurissait l'idéal.

Et, pensant ainsi, je remontai de quelques pas la rive où s'était

arrêtée ma promenade, et le fleuve m'apparut, plus haut dans son cours,

non plus souillé et comme encombré de ruines, mais limpide et emportant,

avec lui, une poussière fluide d'argent. Sur cette nappe frissonnante,

le couchant étendait, çà et là, de grandes opacités fulgurantes, comme

des lambeaux de pourpre immobiles dans la vibration du vent. Une

éclaircie s'était faite, à l'horizon, dans le ciel d'hiver et le soleil,

sans rayons, rouge comme une sorbe, semblait un disque posé sur une

large lame de cuivre, en équilibre, comme on voit faire les bateleurs

forains. Ce qui fut les verdures estivales frangées de rouille par

l'automne, n'est plus qu'un enchevêtrement de petites branches noires se

découpant sur ce fond d'or. La vision mauvaise avait déjà disparu pour

moi, celle du cloaque où mes regards étaient tombés, celle du gouffre

où avait plongé mon esprit. Que m'importe, après tout, cette fange qui

descend dans le fleuve!--Le fleuve coule et la mer l'attend. Que me fait

la honte qui envahit la vie contemporaine!--Le temps marche et le néant

est au bout. La nature est là, impassible et douce pour nous faire

prendre patience. L'amour est là, vibrant et cruel pour ne pas souffrir

que nous avions d'autres tourments que les siens. Admirons les

splendeurs des choses et aimons, nous qui sommes demeurés fidèles à

l'idéal de poésie et de tendresse qui berça si longtemps les douleurs de

l'humanité! Plus haut que les ruisseaux débordants, plus haut que cette

mer de boue qui peut s'étendre mais ne saurait s'élever,--car les océans

bleus ont seuls des vagues audacieuses,--planent l'immortel soleil de

nos espérances et l'immortel objet de nos désirs. Plus haut, sur un

autel tout embrumé de l'encens de mes voeux, sont posés tes pieds divins

et blancs, ma bien-aimée aux noirs cheveux, grand lis debout dans la

solitude jalouse de mes rêves, consolation du terrestre exil, toi

qui, d'un sourire, me fermes l'horizon, et qui, d'un baiser, m'ouvres

l'infini!

[Illustration]

[Illustration]

DERNIÈRES VIOLETTES

Voici que les premières violettes d'automne ont reparu à Paris; rares

encore, car j'eus infiniment de peine, madame, à vous en trouver un

assez petit bouquet; toutes petites, à peine ouvertes comme des yeux

d'enfant, d'un bleu tendre et toutes languissantes sur leurs tiges trop

longues et menues. Très artificieusement, la marchande qui me les vendit

les avait enveloppées de solides feuilles de lierre: mais votre premier

soin fut de les arracher de cette armure pour les clouer, avec une

épingle, pendantes et bien vite flétries à votre corsage. J'enviai leur

sort néanmoins comme celui de tout ce qui vous touche et de tout ce qui

meurt par votre divin caprice. Le parfum si doux qu'elle élevaient vers

vous, comme une dernière haleine, n'était-il pas un pardon? Douce, bien

douce cette odeur de fleur trop tôt cueillie et trop vite s'étiolant.

J'ai pensé que l'âme de ces violettes était faite de tout ce que nous

avions rêvé pour l'été disparu et que le temps ne nous a pas permis

de réaliser. Car nous avions bien fait des projets de quoi remplir

vingt-quatre mois de jours sans pluie, promenades lointaine dans le

beau paysage dont les verdures semblent aussi dénouées, la Seine qui le

traverse vingt fois étant pareille à un large ruban bleu flottant sous

une main capricieuse; voyages à travers ce beau pays de France qui est

comme un panorama de merveilles. Ici bordé de neiges éternelles par la

dentelure profonde des montagnes, là doucement vallonné par le calme

océan des collines bleues, ayant plus loin les horizons infinis de la

mer, partout baigné de lumière et caressé par des souffles féconds. Nous

devions voir ensemble des villes où le souvenir du passé nous ferait

croire que nous nous sommes aimés toujours, vous sous les parures

anciennes des belles femmes d'autrefois et moi sous le costume des

antiques chevaliers dont je sens le coeur fidèle dans ma poitrine. Mon

Dieu, ma chère, qui nous dit que cela n'est pas vrai absolument? Il m'a

semblé que je vous revoyais la première fois comme l'unique maîtresse

d'une vie antérieure à ma naissance. Vous ne croyez peut-être pas à la

métempsychose? Moi j'y crois tout à fait. Je vous dis que nous nous

étions rencontrés déjà et que cette passion nouvelle n'a fait que

réveiller, sur nos lèvres, des baisers endormis. Tous les bonheurs rêvés

auront leur jour dans l'éternité de notre tendresse. En attendant,

les violettes d'automne nous reprochent ceux que nous avons laissés

s'envoler!

* * * * *

A Toulouse, il n'y a pas encore de violettes. Je n'aimerais pas cette

vieille cité pour les liens d'affection et les amitiés qu'elle me garde,

que je lui serais reconnaissant d'attendre l'hiver et les premiers

froids pour s'emplir de violettes admirables, vivaces, plus belles que

celles de Nice cent fois et dont les bouquets énormes, promenés dans

les rues ou pendant derrière les vitrines, protestent contre les images

mélancoliques qu'évoque, dans la pensée, le ciel triste, morne, gris,

paraphé de dessins noirs par les branches dépouillées où s'abat, dès que

le soir arrive, le vol bruyant des moineaux. Les villes méridionales,

dont l'âme est le soleil, semblent plus mortes encore que celles du

Nord, quand s'appesantit sur elles le linceul étouffant des nuées que ne

traverse ni rayon de clarté ni rayon vivifiant de chaleur. Elles dorment

un sommeil troublé de cauchemars sous le fouet des ondées et la colère

des ouragans. Plus de chansons et plus d'éclats de rire! Est-ce que

cette désolation est pour durer toujours?--Non! disent les violettes de

leurs lèvres silencieuses, de leurs petites lèvres parfumées et toujours

humides comme celles des amoureuses. Il y a longtemps de cela, madame,

j'étais en exil là-bas, et je crois que mon premier présent fut un envoi

de ces belles violettes toulousaines. Elles vous parlèrent sans doute

pour moi. Car je vous trouvai meilleure au retour et moins cruelle à mon

désir. Vous voyez bien que j'ai raison de les aimer? Nos fleurs d'hiver,

à nous, Parisiens, sont si tristes! Je ne sais si vous partagez ce

sentiment, mais j'ai en horreur le chrysanthème, cette parure des

jardins mondains, dont la durée ne m'intéresse pas plus que celle des

fleurs en papier dont les cheminées bourgeoises sont encore décorées au

Marais. Car, eux non plus, les chrysanthèmes, n'ont jamais paru vivants

et frémissants sous le zéphir et jamais parfum n'a palpité dans leurs

petits pétales secs, pointus et serrés, pareils qu'ils sont à des

étoiles sans lumière, à des étoiles terrestres où ne scintille aucun

céleste regard. Je ne veux pas, rappelez-vous le bien, de ces petits

soleils éteints sur ma tombe. Ils diraient mal le feu que j'emporterai

dans mon coeur plein de vous, comme la braise qui longtemps brille

encore sous les cendres embaumées des encensoirs. Mais, quelquefois,

quand mon souvenir chantera quelque appel mystérieux dans votre mémoire,

vous ferez venir un petit bouquet de belles violettes que vous avez

connues par moi, et qui vous ont dit déjà, par delà le temps et

l'espace, que je vous aimerai toujours! Il me semble que je serai fort

réjoui de les sentir et qu'à mon tour, elles me parleront de vous, ces

muettes éloquentes dont le langage est un parfum!

* * * * *

Je ne veux pas être cependant injuste pour nos petites violettes des

bois parisiens qui meurent sous la première neige. Nous irons, s'il

vous plaît, en cueillir nous-même à Saint-Cloud ou à Ville-d'Avray, à

Vaucresson ou à Garches. Nous nous partagerons ce bucholique travail;

vous glorieusement assise sur un banc, le dos tourné au soleil tiède qui

mettra des flammes mourantes dans l'ombre de votre lourd chignon, vos

petits pieds croisés sur le sable, où le bout de votre inutile ombrelle

tracera de capricieux dessins; moi, courbé comme un bûcheron sur les

mousses et furetant dans le gazon mouillé pour y trouver les rares

petites fleurs. Quand vous serez lasse de tant de peine, nous

reprendrons notre chemin dans le cliquetis des premières feuilles

mortes, qui est comme le bruissement du grand orchestre hibernal

essayant ses instruments avant d'entamer sa sonate désespérée où semble

gémir l'âme héroïque de Beethoven déchaînée parmi les éléments. Car

ce doit être une satisfaction des grands musiciens trépassés de mêler

encore aux souffles éternels de l'air le souffle éternel de leur génie,

modulant, suivant des rythmes mystérieux, dans la voix tumultueuse des

forêts sonores et les flots vibrants comme des lyres.

Vous rapporterez, vous, l'humble bouquet que je vous aurai cueilli, à

votre ceinture, et vous m'en donnerez une fleur, une seule, celle qui

aura été la plus près de vous et dont l'odeur sera le mieux devenue la

vôtre, violette d'automne qui me sera plus chère que toutes celles du

printemps à venir et même que ces admirables violettes de Toulouse d'un

bleu si tendre et tel que j'imagine le bleu des yeux de Clémence Isaure,

l'immortelle soeur des trouvères, dont le nom seul est un poème de

lointaines amours.

[Illustration]

[Illustration]

L'AGE D'OR

Vous rappelez-vous, madame, l'adorable coin de paysage où nous étions

assis, l'un auprès de l'autre, il y a deux jours, à l'heure du soleil

déclinant vers les horizons clairs d'une tiède après-midi? Deux jours,

ce n'est pas bien long, même pour une mémoire de femme, et vous pouvez

vous en souvenir encore, sans rougir comme d'une histoire qui nous

vieillit tous les deux! C'était sous une feuillée toute verdoyante

et comme printanière, malgré la saison où nous sommes. Caprice

d'exposition, sans doute, protégée des ardeurs caniculaires, des pluies

fouettantes et du vent qui brûle. Mais rien n'était plus frais que cet

ombrage, ni plus jeune, ni plus caressant aux yeux, et vos regards

s'arrêtèrent sur un marronnier chargé de fleurs et de pousses nouvelles,

comme si avril, le plus menteur des mois de l'année, avait promis de

revenir bientôt. Pas une rouille au tapis profond des mousses, mais

quelques petites fleurs éparses dans leur uniforme de velours. Votre

beauté rayonnait dans ce décor à la fois éclatant et doux comme dans

un reposoir de Fête-Dieu élevé pour elle. On eût dit que c'était votre

jeunesse qui se répandait autour d'elle sur les choses et sur les êtres,

par une divine contagion de renouveau. Car tous les oiseaux étaient

venus chanter autour de nous, et de bonnes odeurs de plantes sauvages

s'élevaient, à vos pieds, d'invisibles encensoirs. J'étais sous le

charme d'un isolement complet du reste du monde dans l'amoureuse

contemplation de vos grâces, plein d'adorations mystiques et de désirs

fous. Car l'âme est, chez moi, bien voisine de la chair, et le paradis

des purs esprits n'est pas le mien.

Oui, paradis! C'était un paradis tout petit que ce bouquet d'arbres au

détour profond d'une allée, un morceau du paradis qu'avait oublié de

garder l'ange qui porte le glaive. Quel contraste, en effet, avec tout

ce qui l'entourait et frappait nos yeux! Partout ailleurs, en avant,

de droite et de gauche, c'était bien octobre avec ses tons jaunes ou

pourprés qui sont comme la couleur des déclins. C'était une débauche

d'ocre sur la grande palette de la nature, très clair aux branches

frémissantes des peupliers, plus foncé sur les masses plus denses des

autres essences. Mais partout la brûlure des étés prête à s'envoler aux

premiers vents d'automne dans un tourbillon de feuilles sèches. On eût

dit que le fer rouge qui marquait jadis les condamnés avait été promené

sur toutes ces splendeurs vivantes, y gravant l'implacable arrêt dont

est atteint tout ce qui doit périr. Certes, il y avait beaucoup de

mélancolie dans cette gloire sans lendemain; mais quel éclat et

quelle magnificence fragile! Le jour semblait finir dans un féerique

embrasement; le fleuve lointain paraissait une coulée de métal

scintillante de paillettes et bordant le manteau rose du couchant. Des

lumières couraient sur toutes les arêtes vives ou s'étendaient, par

ondées, sur les plaines.

--On dirait que ce paysage est tout en or? dites-vous tout à coup,

rompant le silence où se complaisait ma tendresse recueillie.

* * * * *

Et ce simple mot, tombé de vos lèvres, m'a valu, cette nuit, un des

cauchemars les plus fâcheux qui m'aient laissé pensif au réveil. Vous ne

parliez plus par métaphore. La folie humaine qui poursuit l'or avec des

rages de damnée avait touché sa récompense. Midas ressuscité voyait

refleurir son rêve monstrueux. Suscitée par quelque sublime découverte,

une immense convulsion avait retourné le globe sur lequel nous vivons.

La terre avait vomi ses entrailles à sa surface, ses entrailles lasses

et déchirées par le travail obscur des chercheurs de filons. Toute la

nature extérieure était en or, en or dur et cristallin, mais tiède

encore des fusions anciennes au centre de notre planète. Les arbres sans

murmures, les montagnes sans souffles vivifiants, les fleuves arrêtés

dans leur cours, les vallées sans ombres frémissantes, tout en or. De

l'or, de l'or, rien que de l'or! C'était superbe d'abord, puis odieux et

insupportable à regarder. Des pépites gisaient sous toutes les formes;

tous les corps résonnaient avec le même bruit sec la même musique

barbare. Tous les oiseaux avaient fui sous le ciel poli comme un miroir

où se reflétait toute cette richesse insipide, sous le ciel sans

infini, sans au delà, sans voiles, où les astres figés dans leur course

s'éteignent comme des flambeaux qui pâlissent dans le grand jour. Les

animaux qui courent et ceux qui rampent, mais qui, tous, sont la vie

et le mouvement, avaient disparu dans ce cataclysme et dormaient sans

doute, sous ce tombeau fastueux dont Sardanapale lui-même n'eût osé

caresser la chimère.... L'homme seul était resté de toutes les bêtes,

l'homme affamé, l'homme châtié par son propre vice, victime de sa longue

démence, l'homme éperdu dans cette réalisation cruelle de son désir

acharné. Le métal qu'il avait poursuivi comme l'unique bien, qu'il avait

longtemps payé de la sueur des misérables, et cherché jusque dans le

sang, ce métal le débordait, l'envahissait, l'étreignait. Il lui brûlait

les pieds, lui déchirait les mains, aveuglait ses yeux et lui mettait au

ventre les morsures de la faim. Il eût vendu son âme, l'homme misérable,

pour trouver une seule goutte d'eau dans ce Pactole! Et tout ce qu'il

avait profané, souillé, foulé sous ses pas dans ses recherches impies,

emplissait sa mémoire de remords et d'ironie. L'idéal conspué y pleurait

ses immortelles joies; l'amour y comptait ses larmes et ses baisers

perdus; la poésie y chantait sa chanson à jamais envolée. Puis c'était

la torture physique compliquant l'angoisse morale. Le souvenir des blés

magnifiques et nourriciers oscilants, lourds de grains et comme dorés,

sous les souffles mûrissants du matin; l'image des vignes empourprées

et celle des pommiers en fleurs semant dans l'air l'espoir des fruits

prochains; la vision impérissable de cette nature maternelle et douce,

l'_alma parens_ antique, pleine de grâces fécondes et de fertiles

beautés! Ah! vous auriez frémi, comme moi, à voir ce fantôme de l'homme

s'agiter dans cette apothéose implacable de la Matière jugée la plus

pure et la plus glorieuse par les alchimistes de tous les temps.

* * * * *

Éveillé, je restai longtemps sous l'impression de cette fantasmagorie

nocturne. Il y avait des moments où je croyais que je n'avais pas rêvé.

Car un symbole très clair et très aisément saisissable était au fond

de cette vision au premier aspect saugrenue. Celui de la vie des races

futures compromise par les horribles instincts de lucre qui sont

l'honneur de la nôtre et de ce temps méprisable. Oui, l'homme crèvera,

faute d'idéal et faute de pain, après avoir épuisé, pour en venir là,

plus de génie qu'il n'en eût fallu pour rendre d'éternelles générations

heureuses dans l'amour simple des êtres et le respect facile des

choses.... Mais je ne vous veux pas épouvanter, madame, de ces sombres

prophéties. Je serai mort certainement avant ce temps-là, d'une mort

naturelle et douce si mes yeux, en se fermant, voient encore votre

sourire, vous-même, peut-être, ma chère âme, serez-vous également

trépassée; car la beauté, pour être immortelle, ne donne pas

l'immortalité. J'imagine toutefois que, comme à nous, l'autre jour, à

ceux qui s'aimeront encore, en ces temps maudits, la pitié du destin

gardera quelque oasis pareille à celle où, dans une illusion de

printemps, nous avons vu, sous nos regards, l'or mortel de l'automne

tendre, sur les fenêtres, son mélancolique linceul. Car l'amour seul

conservera le secret du rajeunissement infini dans quelques âmes élues.

Et cela suffira pour que les oiseaux chantent encore, se sachant

écoutés, pour que les ruisseaux roulent leur fraîcheur parmi les

mousses, pour que les sources recueillies semblent attendre l'image de

celles qui vous ressemblent. C'est l'Amour, seul, qui dans cet âge d'or

sans pitié, gardera, comme un ange débonnaire, un coin de ce paradis

biblique à nos fils éperdus!

[Illustration]

[Illustration]

CHOSES D'AMOUR

Contes à la brune · 第 5 / 9 段