L'illusion n'était plus permise. Nous n'avions pas eu de chance. Nous

étions tombés sur un animal politique. Il confirma notre pronostic

douloureux en dévorant comme quatre, sans avoir contribué en rien à la

confection de notre repas. Ne voulait-il pas vous chipper votre aile de

poulet! Nous nous dîmes tout d'abord: Voilà une bouche inutile! Mais

nous pensâmes plus tard: C'est une bouche nuisible! quand il recommença

à parler.

Car, à peine gavé, il reprit son abominable et nauséabond bavardage; il

nous étourdit de ses emphatiques propos; il nous révolta de son mauvais

français; il empoisonna nos paisibles entretiens de ses billevesées

progressives et sociales. Nous tenions bon, cependant. Enfin, il fit

déborder le vase de notre mansuétude en s'asseyant lourdement, dans la

serre, sur votre plus beau massif de roses et en asphyxiant un de vos

serins avec la fumée de son cigare. Vous me fites un signe terrible.

J'avais ménagé, à deux pas de là, une trappe pour le nettoyage de

l'arche. Je le poussai affectueusement de ce côté et je le fis basculer

traîtreusement dans l'Infini, qui se referma sur lui en éternuant. Nous

étions déjà à une hauteur si considérable, toujours soulevés par le flot

montant, que j'entendis chuchoter entre elles deux étoiles jalouses de

vos yeux.

* * * * *

Mais que la vie nous devint douce, ma chère, une fois débarrassés de

cet hôte fâcheux! Entre le parfum des fleurs et le gazouillement des

oiseaux, nos jours s'écoulaient exquis, suivis de nuits plus exquises

encore. Une seule pensée nous préoccupait: c'est que cela n'eût qu'un

temps et que ce bienheureux déluge ne pût durer toujours. Nous étions

parvenus à une telle élévation que les astres étaient obligés de retirer

leurs rayons sous eux, comme une dame rocoque-ville ses jupes sous son

derrière afin que le bout n'en fût pas mouillé. Une imprudente comète,

qui voulut vous contempler de trop près, eut la queue complètement

éteinte, ce qui fit énormément rire les constellations voisines. Votre

beauté fut universellement acclamée par les planètes, et Jupiter composa

même en votre honneur quelques vers qui tonnèrent dans l'immensité avec

un grand retentissement de trompettes. Je ne me rappelle que les deux

derniers, dont la rime nous paraît insuffisante à nous que la science

de mon maître Banville a pervertis. Mais à ces hauteurs sidérales les

assonnances prennent de telles ampleurs tonitruantes, que l'oreille est

bien moins difficile:

Par de mortels attraits, je vais, astre vaincu,

Durant l'éternité rêver à votre dos.

Ce qui n'est vraiment pas mal pour une sphère de lumière très vieille

et qui a déjà beaucoup roulé. Oh! oui, j'étais heureux, mignonne, dans

cette solitude que vous emplissiez seule de votre chère présence et de

votre chère voix dans ce désert en miniature suspendu entre deux

abîmes! Désert! non; mais oasis toute parfumée de votre haleine, toute

frissonnante des fraîcheurs de votre beauté. Et ce Paradis édifié sur

des ruines, cet Eden surnageant au-dessus de l'anéantissement universel

ne suffisaient-ils pas, puisqu'il abritait l'amour sauvé et l'emportait

jusqu'au lyrique séjour des immortelles poésies, dans des immortelles

étoiles!

Une ombre d'ailes passa soudain sur mes paupières fermées. La colombe

sans doute qui m'apportait, comme à feu Noé, le rameau d'olivier au

sortir de l'arc-en-ciel triomphal. Pont de lumière jeté entre la terre

suppliante et le ciel miséricordieux.... Non! l'heure implacable du

réveil qui me présentait, oiseau maudit, une plume dans son bec, la

plume avec laquelle je viens d'écrire ces lignes véridiques, où le plus

heureux de mes rêves est conté.

[Illustration]

[Illustration]

NUIT BLANCHE

Une atmosphère pesante où s'amassent les prochaines ondées; un ciel si

lourd que la masse profonde et obscure des arbres semble le soutenir

avec peine; un air tiède tout chargé de l'agonie des fleurs, fade, avec

des relents de roses mortes. Impossible de dormir dans cet énervement

douloureux des choses à la fois impatientes et craintives de l'orage. Je

me résigne à ne plus fermer les yeux et je pense à vous, ma chère âme,

dont le souvenir me fait l'heure plus rapide que le sommeil.

Vous rappelez-vous le premier bouquet de roses moussues que je vous

apportai dans sa large et humide collerette? Les roses étaient rares

déjà; nous étions en septembre et vous portiez une délicieuse robe

bleue qui se modelait aux souples beautés de votre taille, mêlant des

transparences d'ambre, sur votre poitrine, à des coulées de lapis clair.

Vous m'avez grondé, mais quand je vous ai quittée, vous m'avez donné

une des fleurs de la gerbe, la moins ouverte pour qu'elle durât plus

longtemps. Puis chacune de vos lettres contint le pétale encore

flexible, odorant, et comme vivant d'une rose. Il n'en est guère dans

mon jardin dont je n'aie déchiré le coeur pour vous répondre dans le

même langage. Hélas! Bientôt les ondées éparpillèrent dans l'herbe

leurs feuilles mouillées. C'était une des poésies de notre amour qui se

brisait et que le vent emportait.

Mais d'autres printemps l'ont ramenée plus vivace et plus fidèle.

Nous approchons de la même saison, celle où je vous ai connue. Bien des

roses sont déjà mortes, mais des boutons sourient encore sur les tiges.

Et puis, quand il n'y en aura plus, je cueillerai, pour vous, les hauts

dahlias fous et serrés comme les ruches tuyautées de vos dentelles,

des marguerites blanches et des marguerites d'un violet tendre dont

le demi-deuil a quelque chose de charmant et de mélancolique comme la

tristesse presque consolée d'une veuve. Et puis après?... Après, j'ai

peur. Car, je m'en souviens, quand je vous offris, en tremblant,

mon premier présent, vous avez fait plus attention à mes roses qu'à

moi-même, et peut-être est-ce leur souvenir seulement que vous avez

aimé.

* * * * *

J'ouvre ma fenêtre pour regarder la nuit. Le temps s'est levé.

De petits nuages blancs traversent le firmament, se frangeant d'orange

aux approches de la lune. Les saintes mélancolies, que l'homme moderne

a voulu chasser de sa vie, revivent dans tout ce qui lui vient du monde

extérieur. Quoiqu'il fasse, il n'empêchera jamais la mer de gémir aux

confins du monde qu'il habite, ni le ciel de rouler sur sa tête, avec le

char des astres et l'avalanche des nuées, les préoccupations de

l'infini et les tristesses du souvenir. C'est ainsi que, dans votre vol

pâlissant, étoiles sous qui s'allumera bientôt le formidable bûcher de

l'aurore, je cherche les images ailées des bien-aimées d'autrefois,

de celles qui ont pris un peu de ma vie et l'ont emporté sur d'autres

routes que la mienne. Vos yeux de lumière s'attendrissent pour moi, et

des regards s'y rallument qui descendent jusqu'à mon coeur; bientôt

votre rayonnement n'est plus qu'un scintillement de larmes et c'est

un baiser que le premier souffle de l'aurore m'apporte, après avoir

effleuré vos lèvres de feu. Dans le lent tourbillon qui vous entraine,

je vois passer mes ivresses et mes fureurs, les flèches brisées de mes

désirs et les fleurs souillées de vos trahisons, tout ce qui fut mon

âme et votre jouet éparpillé en fugitives étincelles, balayé par

l'inexorable vent des destinées.

O joies amères que la Beauté donne et reprend, mortelles extases de

l'amour que le temps mesure à notre faiblesse, frisson divin que la

chair de la femme met à notre chair, infini menteur dont elle fait

éclater notre âme, aiguillons de feu que son regard plante dans nos

reins, tortures indicibles de la passion immortelle, je vous sens

renaître aux silences de cette nuit étoilée, aux splendeurs mystérieuses

de ce ciel où les flammes éteintes se sont rallumées!

Cependant une nuée de vapeurs blanches monte à l'horizon. Dans un

instant le jour gravira les premières marches encore obscures de son

escalier de feu. Un à un les astres craintifs vont s'envoler devant le

rayonnement d'argent de son armure. Je salue la dernière étoile

obstinée au manteau flottant du ciel. C'est Vénus, comme si tout devait

proclamer, dans ma pensée, qu'alors que tout s'évanouit comme un rêve,

le culte de la Beauté et les chers supplices de l'amour assurent au

souvenir une immortalité.

Sous l'aile blanche du matin,

Toute la terre se recueille;

Un frisson passe de la feuille

Du chêne à la feuille du thym.

Tandis que pâlit la grande Ourse,

Descend un long frémissement

De l'oeil profond du firmament

A l'oeil entr'ouvert de la source.

Ainsi, partout, autour de moi,

Comme un torrent tombant des cimes,

Roulant des faites aux abîmes,

S'étend l'universel émoi.

Il n'est que mon coeur solitaire,

Loin de tes yeux, aux morts pareil,

En qui ne vibre aucun réveil,

Quand tout se réveille sur terre!

[Illustration]

[Illustration]

PARAPHRASE

Pour charmer mes heures moroses,

Je chante, le coeur plein de vous:

Ce n'est pas aux lèvres des roses

Qu'est le sourire le plus doux.

J'évoque vos candeurs insignes

Et vos virginales fraîcheurs:

Ce n'est pas au cou blanc des cygnes

Que sont les plus pures blancheurs.

Je vous vois passer sous les branches

Sur vos noirs cheveux se penchant

Ce n'est pas aux yeux des pervenches

Qu'est le regard le plus touchant.

Votre image, en tous lieux suivie,

Seule, brille à travers mes pleurs

Tout ce que j'aime dans la vie,

Ce n'est ni le ciel ni les fleurs!

* * * * *

Heureux ceux que n'atteint pas la mélancolie des spectacles trop beaux

et qui, pareils aux moineaux francs ébouriffés de bien-être dans un

rayon de soleil, se grisent sans amertume de la gaieté triomphante des

choses. J'ai beau remonter aux heures de ma jeunesse les plus insolentes

d'espoir, j'y trouve une tristesse involontaire et fatale devant les

gloires de l'été. Mes yeux se sont toujours blessés à l'azur froid

d'un ciel implacablement pur et, comme la neige, sans cesse traversé

d'étincelles. Il n'est pas jusqu'à l'éblouissement des jardins que

les fleurs font pareils à d'immenses et vivantes joailleries qui ne

m'offense par sa richesse. J'ai bien les grands bois où l'ombre amortit

toutes ces splendeurs, les bois dont le mystère rêve au bruit murmurant

des sources. Mais cette vigueur excessive et débordante des sèves, ce

rut innombrable des verdures jaillissantes en tous sens m'irrite encore

secrètement. Non! Tout ce décor-là est trop beau pour la vie humaine!

La pièce ne vaut pas ce luxe et cette magnificence d'accessoires! Nous

sommes comme des acteurs impuissants dans cette admirable féerie, comme

des génies aux ailes coupées et qui ne portent plus que des étoiles

éteintes au front! La nature n'a plus besoin de se faire si belle

pour nos amours dégénérées, pour nos passions sans colère! La grande

résignation des automnes vaut mieux au déclin de nos rêves, à

l'attièdissement de notre sang. Oui, l'été, dans son éclat sans merci me

navre. Il dresse un temple vide, inutile et comme funéraire aux dieux

depuis longtemps envolés. Il nous apporte l'ironie d'un Eden entr'ouvert

seulement et nous emplit d'aspirations décevantes. Adorer, dans un

retrait silencieux, et sous la transparente douceur d'une nuit factice,

la beauté nue de la femme, seul lambeau d'idéal pendue devant nos

détresses, me semble le seul emploi logique et consolant de ces longues,

admirables et funèbres journées brûlées par un désolant soleil!

* * * * *

Fou de printemps, ton coeur s'étonne

De me voir, prophète attristé,

Penser quelquefois à l'automne,

Sous les premiers feux de l'été.

Oui, je pense, en voyant les roses

Ouvrir leurs vivantes couleurs,

Que l'aile des autans moroses

Effeuillera toutes les fleurs.

Que, des feuillages où tout chante,

Tous les oiseaux seront bannis,

Et que, sous l'averse méchante,

Se briseront les pauvres nids?

Va! que l'autan ouvre son aile!

Que l'averse attriste les cieux!

De l'An la jeunesse éternelle

Reste sur ton front gracieux.

* * * * *

Comment cela s'est-il fait? Mais c'est en automne que, par deux

fois--les deux seules de ma vie,--j'ai vraiment commencé d'aimer. Le

printemps me poussait aux tendresses faciles et me fut toujours un

aimable pourvoyeur de belles filles, mais vite oubliées. J'ai dit quelle

déception l'été est pour moi. L'automne m'est fatal ou précieux, suivant

que je pense aux grandes joies que j'ai eues ou aux grands martyrs que

j'ai soufferts. Car l'Amour est invariablement fait de ces deux choses.

Est-ce le grand attendrissement qui me venait de tous les déclins, et

que subissent tous les êtres ayant un semblant d'âme, qui me faisait le

coeur prêt à recevoir une plus durable empreinte, comme une cire amollie

où les sceaux s'impriment plus profondément? Toujours est-il que c'est

sous un ciel embrumé, devant un paysage s'effritant en poussière d'or,

à la lumière des couchants rayés de cuivre et de topaze, que mes rêves

obscurs sont devenus de puissants désirs, que j'ai senti ma chair mordue

par l'inexorable, despotique et exclusif besoin d'une autre chair.

Saison redoutable et charmante! Je lui ai dû des années pleines de

larmes et de caresses, les seules que je veuille compter dans ma vie.

Car de tout le reste je ne sais plus rien. Je te pardonne et je t'aime,

pâle soleil d'octobre dont la mélancolie s'est faite auréole, pour moi,

au front de la femme; doux et traître soleil qui aspirait vers la peau

rougissante des raisins le sang vermeil des vignes et faisait monter le

mien vers la coupe mortelle du premier baiser!

[Illustration]

[Illustration]

MATUTINA

C'est bien, parbleu! une feuille morte qui, par ma fenêtre ouverte, est

venue voler jusque sur le papier où ma plume allait courir. Elle est

très jaune, très sèche et toute recroquevillée. J'y reconnais cependant,

sous l'ondulation des brûlures solaires, sa forme en fer de flèche.

C'est une feuille de lilas qu'un coup de vent matinal m'a apportée.

Qu'allais-je vous conter déjà? Une histoire d'amour, sans doute, ou

quelque rêverie pleine d'un souvenir d'absente. J'allais peut-être vous

dire les vers très simples que j'ai écrits pour que Capoul les chante

sur une musique de Lacôme:

Je demande à l'oiseau qui passe

Sur les arbres, sans s'y poser,

Qu'il t'apporte, à travers l'espace,

La caresse de mon baiser.

Je demande à la brise pleine

De l'âme mourante des fleurs,

De prendre un peu de ton haleine

Pour en venir sécher mes pleurs.

Je demande au soleil de flamme,

Qui boit la sève et fait les vins,

Qu'il aspire toute mon âme,

Et la verse à tes pieds divins!

et qui sont presque traduits d'une de nos belles chansons toulousaines.

Oui, je me sentais l'esprit alerte et disposé à d'aimables confidences.

Ah! maudite fenêtre! Pourquoi es-tu venue tout bouleverser dans mon

cerveau?

* * * * *

Je regarde dans mon jardin. Tout y célèbre encore la gloire de l'été

triomphant. C'est d'un horizon sans brumes que le soleil a jailli,

précédé par un grand rayonnement d'or dans l'espace, comme un ostensoir

immense montant des mains obscures d'un lévite inconnu. Aucune

inquiétude dans le vol des hirondelles qui se perdent, points

invisibles, dans les infinis de l'azur. Les peupliers très verts

découpent sur le ciel leurs fuseaux vivants, et les tilleuls, masses

odorantes, y enchevêtrent, comme des troupeaux, leurs dos moutonnants.

Tout est joie dans mon parterre. Des roses en boutons y consolent la

détresse des roses défleuries; de la tige de mes glaïeuls, comme d'une

veine ouverte en plusieurs endroits, jaillissent de belles fusées de

sang clair; une constellation d'oeillets s'éparpille dans les bordures,

et mes chères acanthes pyrénéennes épanouissent leurs larges feuilles

architecturalement déchiquetées comme des souvenirs dont l'ombre

enveloppe l'âme. La gaieté vorace des oiseaux s'acharne aux prunes

encore fermes et aux abricots qui tombent en se fendant d'une large

blessure aux lèvres pourprées. Je devine, derrière ce rideau riant, le

fleuve tranquille et tiède où les barques glissent entre les calices

odorants des nénuphars, où les pêcheurs matinaux guettent, patients,

l'ablette, encore paresseuse de ses printanières amours, au pied des

joncs qui bordent la rive. Tout semble d'une éternelle sérénité dans ce

paysage où rien ne menace, des colères du ciel ou des caprices de l'eau

sous le vent qui la fouette....

Ah! maudite feuille, de quoi es-tu venue me parler?

* * * * *

Car j'ai beau te faire crépiter sous la pointe rageuse de mon canif,

je ne pourrai anéantir, avec toi, le symbole que tu portes, le mauvais

présage dont ton aile était chargée. Dans cette orgie radieuse des

choses sous la tendresse caressante du soleil, tu es tout simplement

le _mane, thecel, phares_ apparaissant sur l'obscurité des murailles

lointaines faites des orages amoncelées et des frimas à venir. O faux

bijou d'or fauve, l'automne est caché dans l'entortillement cassant

de ta mouture! Chacun de tes replis, feuille, de tes replis friables,

contient quelqu'une des misères qui sont le déclin de l'année. Voici les

matins obscurs qu'un brouillard envelope et d'où le soleil ne se dégage,

tardif, que comme le visage pâle d'un mourant déjà couché dans ses

toiles: les soirs impatients sonnant à l'horizon, dans de longues

trompettes de cuivre, de muettes fanfares, des adieux pleins de silence;

tout ce cortège de tristesses vagues occupant la lenteur plus grande des

jours plus courts et dont le poète Léon Dierx a si magnifiquement dit,

dans un vers comparable aux plus beaux de Beaudelaire:

Le monotone ennui de vivre est en chemin.

Voici cette effroyable résurrection des corps qui nous montre, se

dégageant de la terre comme des morts révoltés qu'un signal appelle, les

squelettes décharnés des arbres n'agitant plus, à leurs cimes, que des

lambeaux de verdure, des arbres dont l'âme s'est enfuie avec le murmure

de la brise dans les feuilles, avec les chansons des oiseaux exilés!

C'est sur le sable un grand bruissement de menus branchages que le

vent balaye et les derniers dahlias se ferment, captifs des longs fils

d'argent que tissent les araignées, inutiles ouvrières d'octobre, qui

tentent de recoudre les uns aux autres et de soutenir encore dans l'air

tous ces coins de nature s'effondrant. La pitié des chrysantèmes fleurit

le mausolée des floraisons mortes.

Ah! maudite feuille, voilà le tableau mélancolique que tu évoques sous

mes yeux!

* * * * *

Les choses de la Nature sont fraternelles aux choses de l'Amour; ou

plutôt la Nature n'est qu'un grand décor symbolique dressé par le ciel

autour de nos tendresses. Celles-ci ont leur printemps tout fleuri

d'espérances, leur été que le baiser du soleil réchauffe et mûrit, leur

automne où le souvenir met encore des douceurs inquiètes, leur hiver

qu'étreignent les neiges profondes de l'oubli. Heureux qui, fait plus

sage par les détresses passées, sait arrêter son coeur dans cette course

et l'arracher à cette loi fatale, pour l'asseoir dans la sérénité d'une

passion qui défie le lent travail des choses et des pensées se hâtant

vers un même déclin! Cette force consciente et révoltée contre le destin

lui-même ne nous vient pas en pleine jeunesse. C'est un fruit de la

douleur, et toutes les âmes n'ont pas en elles ce qu'il faut pour le

porter. Heureux, dis-je, celui qui ménager de son dernier bonheur, le

seul qui soit, celui d'aimer encore, le fait aussi long que sa vie!

Qu'il veille aux présages muets, aux avertissements obscurs et surtout

qu'il se rappelle. Les gens sensés mettent dans leur amour tout ce

qu'ils ont de meilleur et ne laissent pas autre chose s'y mêler. Ils le

dégagent des jalousies stupides, des orgueils faciles à blesser, des

lassitudes que la satiété apporte. Ils en font l'heure rare et exquise

entre toutes qui est l'oubli de toutes les autres heures; la fleur

précieuse de leur coeur et de l'esprit; le trésor avare de leurs joies.

Ainsi, garderont-ils longtemps en eux l'été resplendissant des caresses

toujours savoureuses, des âmes se fondant dans le même infini, s'abîmant

mêlées dans le même rêve immortel!

Mais qu'ils prennent garde à la première feuille morte, au premier

froissement qui est comme la chute d'une première illusion dans ce monde

enchanté! Bien vide viendrait l'automne qui n'est qu'un long adieu!

[Illustration]

III

CONTES D'AUTOMNE

[Illustration]

DANS LES JARDINS

I

PLUIE D'OR

Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un

tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit

innombrable de chocs invisibles et joyeux.

J'ai toujours pensé que la fable des amours de Jupiter n'était que

l'histoire poétique des saisons. En ce moment c'est Danaë qu'il tente.

Danaë qui a dépouillé les chastes parures dont l'avait enveloppée le

Printemps, Danaë déjà nue et bientôt féconde. Car de toutes ces feuilles

mortes dont la terre boira les dernières sèves, renaîtra l'orgueil

immortel des lis et des roses, la gloire des floraisons futures sortira

rajeunie, et les bouquets monteront vers vos petites mains blanches, ô

vous devant qui je veux voir la Nature entière agenouillée comme devant

l'autel de la Beauté infinie.

Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un

tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit

innombrable de chocs invisibles et joyeux.

Le beau manteau d'illusions qui couvrait les choses est déchiré;

quelques lambeaux à peine sont demeurés suspendus au squelette froid des

réalités. Les verdures se sont évanouies au front pensif des forêts qui

ne sont plus qu'un brutal enchevêtrement de branches noires. Le frisson

d'émeraude vivante qui courait aux bordures des chemins quand l'haleine

du soir caressait les hautes herbes, s'en est allé vers l'horizon des

rêves perdus. Ainsi quand la main des Destinées a secoué l'or au-dessus

des têtes, l'or bruyant, l'or maudit que portait l'arbre du Mal et non

pas la pomme biblique, ce fut pour l'âme humaine un effarement de toutes

les noblesses de la pensée, l'oubli de l'idéal entrevu, l'hiver âpre

qui n'a plus de fleurs, le cliquetis furieux dans la tempête après la

chanson de l'amour dans les bois profonds et verts, au bord des sources

sacrées!

Un souffle de vent dans les peupliers et c'est, autour de nous, un

tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit

innombrable de chocs invisibles et joyeux.

Oui, ma chère âme, ce sont tous les baisers qui passent, les baisers

figés aux lèvres de ceux qui ne savent pas aimer.

II

CHRYSANTHÈMES

Pour savoir a quel point je t'aime,

Effeuille, en rêvant, mon trésor,

Non la marguerite au coeur d'or,

Mais ce coeur blanc du chrysanthème.

Car plus serrés et plus nombreux,

Ses pétales, faisceau de glaives,

Diront mieux l'infini des rêves

Où se perd mon coeur amoureux.

«Un peu!--beaucoup!» mots sans pensée;

Et même: «passionnément»,

Un mot qui ne dit rien vraiment

Du mal dont mon âme est blessée.

C'est par mille et mille douleurs

Que mon être se multiplie

Et, languissant, vers toi se plie

Comme le chrysanthème en fleurs.

La marguerite plus ne dure,

Quand l'automne, de ses doigts lourds,

Des mousses jaunit le velours

Et disperse au vent la verdure.

Même après l'adieu du soleil,

Seul, dans les jardins qu'il décore,

Le chrysanthème s'ouvre encore,

A mon coeur fidèle pareil.

Pour savoir à quel point je t'aime,

Effeuille, en rêvant, mon trésor,

Non la marguerite au coeur d'or,

Mais le coeur blanc du chrysanthème!

III

BOUTON DE ROSES

Sous les feuilles jaunes et dégouttantes de pluie d'un rosier sauvage,

un bouton très pâle s'obstine, dont les pétales ne se développent que

pour se recroqueviller aussitôt comme des oiseaux frileux qui replient

leurs ailes dans l'air trop froid. Voilà plusieurs jours déjà que je le

vois et plus d'une fois la tentation m'est venue de le cueillir pour

vous l'apporter. Puis j'ai trouvé qu'il était bien peu digne de votre

beauté triomphante, ce brin de fleur mourante, agonisant dans la

mélancolie d'automne. Il vous eût bien dit pourtant qu'à vos pieds

s'effeuillera ma dernière pensée et qu'une rose fleurit toujours pour

vous dans le jardin dérobé de mes rêves, une rose immortelle dont la

racine est au profond douloureux de mon coeur.

Quelque chose de fraternel pleure en moi sur ce désespéré des floraisons

défaillantes, venu trop tard pour la gloire des épanouissements et

pareil à l'amour tardif qui compte moins les bonheurs à venir que

l'inutile trésor des bonheurs perdus!

IV

OEILLETS ROUGES

L'oeillet d'automne est sans parfums.

Sous l'orgueil de ses pourpres vaines,

Il semble porter dans ses veines

Le sang glacé des coeurs défunts.

Contes à la brune · 第 4 / 9 段