parfois mordre dans une pêche au velours ruisselant sous vos dents
blanches, voire engloutir, avec de délicieuses petites mines, des
fraises qui n'emportaient rien de la pourpre sanglante de vos lèvres, et
même déchirer la chair d'or d'un abricot. Mais peut-être était-ce par
pure condescendance? Moi je ne suis pas de l'école des gens qui gardent
des poires pour la soif. Je préfère infiniment à celles-ci, par les
vesprées altérées, la fraîcheur des sources susurrant dans l'épaisseur
humide des gazons. La vraie raison d'être des fruits, c'est les
confitures, quand la main délicate d'une femme y a mis son parfum.
Non? Vous n'êtes pas de mon avis? Vous aimez les fruits pour eux-mêmes,
pour leur goût personnel?
Soit! parions cependant que si je vous disais: Vous ne mangerez cette
année ni cerises, ni pommes, ni pêches même, mais les arbres qui les
devaient porter demeureront comme ils sont aujourd'hui, tout en
fête sous la blancheur de leur floraison printanière; tels ils vous
apparaissent comme l'éparpillement d'une coiffure de mariée, tels ils
resteront, en été, variant la profondeur épanouie des verdures; en
automne, égrenant leurs perles sur le fond d'or sombre des feuillages
rouillés. Oui, si je vous disais: le temps respectera cette parure
divine de l'Espérance, et ces rameaux ne se dépouilleront pas de ce
frileux et délicat ornement....--Eh! me diriez-vous, qu'il en soit
ainsi! Vous aimez tant les fleurs, madame! Et vous êtes si peu
gourmande, hélas!
Le fait est que rien n'est si beau au monde que les jardins en ce
moment. Aux pêchers pendent encore des pétales d'un rose tendre; les
cerisiers semblent, de loin, des arbres où, par touffes menues, le duvet
de quelque cygne céleste s'est accroché; et voici maintenant que les
pommiers s'étoilent, les pommiers dont la fleur, plus largement ouverte,
semble les ailes d'un double papillon. Ah! cette floraison des arbres
fruitiers, quelle note exquise elle met parmi les choses! C'est comme un
ressouvenir charmant des neiges disparues. Neige odorante, comme l'a dit
le poète; neige qui ne descend pas jusqu'aux fanges du chemin et qui
s'envole, aérienne et impolluée, dans les souffles tièdes du soir!
* * * * *
Ayant gardé, par ce temps d'indifférence, le goût obstiné des légendes
paradisiaques, il m'arrive souvent de vous mêler, ma chère, à leur
poétique mémoire. C'est ainsi que j'ai rêvé, cette nuit, que nous étions
Adam et Ève dans leur premier séjour. Cette imagination m'était la
plus aimable du monde. Car tandis que vous me conjuriez de passer un
pantalon, pour ne me pas enrhumer,--et cela avec une tendresse dont les
instances m'emplissaient de joie et de reconnaissance,--je goûtais, moi,
mille délices sournoises et profondes à vous contempler dans le costume
léger que l'air seul tissait autour de votre corps bien-aimé. Dût votre
pudeur souffrir de cet aveu, je vous préférais ainsi, même en évoquant
le souvenir de vos plus jolies toilettes. Vous aviez une façon de porter
la nudité qui était un chef-d'oeuvre d'aristocratie! Ah! je me fichais
pas mal du motet délicat que la musique lointaine des anges dispersait,
pour nous dans les brises, aussi bien que de la longue barbe du Père
Étemel qui nous souriait dans un coin particulièrement lumineux de
l'azur. Tout m'était égal dans cette splendeur des choses créées, tout
hormis le beau ton nacré de votre chair, le rythme divin suivant lequel
vos formes augustes sont modelées, le triomphe de vos seins tendant aux
baisers des papillons une double fleur, la gloire de vos hanches où
se brise le désir, l'ombre de vos cheveux où s'engloutit le rêve, la
blancheur liliale de vos pieds où vient s'abattre le baiser. Ah! bien
que là, sous le coeur, je sentisse encore une brûlure cruelle, je ne
regrettais pas un instant la côtelette qui m'avait été volée par Dieu
pendant mon sommeil et d'où tant de charmes étaient sortis! Et tandis
que, muet d'extase je m'abîmais dans la délicieuse et véhémente
contemplation de votre personne, j'écoutais, ravissement nouveau, le son
de votre voix où chantait l'âme elle-même des sources et des oiseaux.
Vous vous moquiez de moi comme à l'ordinaire, mais plus affectueusement
que dans la vallée de larmes où nous avons coutume de nous promener
ensemble, vous en robe traînante et moi en simple pet-en-l'air.
Oh! le Paradis, tel que je l'ai vu cette nuit, quel adorable endroit,
ma chère! Plus d'ombre et plus de mystère que dans les bois mêmes de
Vaucresson et de Saint-Cucufa. Pas d'auberge d'où l'oeil poursuit les
promeneurs sentimentaux!
Aucun lieu n'est si beau dans toute la Nature.
comme a dit Chénier en parlant des coteaux d'Érymanthe, très inférieurs
cependant. Le Père Éternel, lui-même, n'était pas gênant. Au-dessus
de nos têtes, un arbre immense dispersait ses lourds rameaux et
s'épanouissait en un grand enchevêtrement de branches. C'était le fameux
pommier. Mais aucun fruit n'y pendait. Il était bien plus beau qu'à
l'heure de la tentation biblique: il était tout en fleurs.
* * * * *
Oui, plus beau, mais plus redoutable aussi. Car si je vous crois,
madame, incapable de me tromper pour le don d'une rainette ou même d'un
calvile, je vous crois infiniment plus accessible au présent d'une
simple fleur que votre caprice eût souhaitée. L'auteur de la Genèse a
mal connu la Femme. Ce n'est pas à mon appétit, mais à sa fantaisie
qu'il faut toujours frapper, comme à une porte fragile et prête à
s'ouvrir. L'Ève de la Bible ressemble vraiment un peu trop à la
Marguerite de Goethe, laquelle ne regarde même pas le bouquet du pauvre
Siebel, mais s'éprend bien vite de l'Inconnu qui a mis une cassette sur
son chemin. Je trouve que la femme est calomniée dans l'une et l'autre
de ces légendes. Je ne me défie, madame, que de celui qui vous offrira
une rose juste à l'instant où votre rêve s'égarait sur un rosier. Je
n'aime pas non plus beaucoup le colloque entre notre mère commune et un
simple serpent; je le trouve également mal observé. Plus ingénieux et
plus vrai, l'art païen a choisi un cygne pour tenter Léda, le cygne
emblème, tout à la fois, de la grâce et de la force, le cygne qui a des
ailes et peut emporter la pensée vers de lointains azurs. Je ne vous
chicanerai pas d'ailleurs, madame, sur le choix de l'animal destiné à
me rendre ridicule comme autrefois Adam et plus tard Joseph. Je vous
avouerai cependant que l'homme serait encore celui qui me serait le plus
désagréable. Avec un cygne, j'aurais, au moins, l'espoir que vous me
pondriez des oeufs frais, ce qui est bien une petite consolation.
La première fois que l'obligeance d'un songe me ramènera, en votre
compagnie, sous les ombrages parfumés de l'Éden qui, sans vous, n'en
serait pas un pour moi, il est donc entendu que si vous succombez, ce
sera entre les ailes d'un cygne qui vous aura apporté une petite branche
de pommier fleuri. Ce sera bigrement plus poétique que dans la fable
chrétienne, et je vous en excuserai davantage.
* * * * *
Mais le temps fuit durant que je vous conte mes imaginations nocturnes.
Le temps fuit et, suivant le vol des pétales roses des pêchers, la neige
des cerisiers et des abricotiers se disperse déjà, rien qu'au vent des
flèches encore obscures du soleil. Ainsi les pommiers se déconstelleront
bientôt, leurs étoiles se détachant une à une comme les astres d'un ciel
désolé. N'attendez pas cet instant; madame, pour réaliser par pitié, par
simple pitié, tout ce que vous pouvez du rêve où je me suis tant complu,
par amour de vous! C'est le seul lambeau qui nous reste du paradisiaque
décor où je vous vis sans voiles, durant ce rêve trop court. Tout le
reste nous manque, l'orphéon mélodieux des archanges s'essoufflent pour
nous dans les profondeurs de l'Infini, l'hommage des lions et des tigres
venant se coucher à nos pieds, la barbe souriante du Père Éternel
ruisselante comme un fleuve de lait descendant des collines d'azur
de l'horizon. Mais si vous saviez comme je me moque de tous ces
accessoires! Le pommier fleuri me suffit. Et encore me passerai-je
parfaitement du pommier si son ombre ne vous est pas nécessaire pour
dévêtir votre auguste beauté. Car le vrai paradis, il est là, ma chère,
dans le spectacle de votre personne nue autant que le permettait
l'envahissante splendeur de vos cheveux dénoués et vous faisant un
manteau vivant. Et ce paradis-là est en vous, et vous seule êtes l'ange
impitoyable qui en gardez l'entrée contre l'affolement de mes désirs. Il
ne dépend pas de moi de me déguiser en cygne, pour me tromper moi-même.
Mais dites-moi la fleur que vous voulez, vous qui n'êtes ni Ève ni
Marguerite, et qui aimez les fleurs plus que tout!
[Illustration]
[Illustration]
BATEAUX ROUGES
I
Au fond d'une petite mauvaise caisse en bois que je croyais vide, en
remuant des vieilleries où un peu de tout ce qui fut une vie est
resté, bouquins jetés au rebut, bouquets autrefois baisés et qui ne me
rappellent plus aucun nom, anonymes souvenirs qui n'éveillent plus rien
dans mon âme, j'ai trouvé ... devinez quoi...? un jouet de mon enfance,
mon jouet favori, un petit bateau aux mâtures brisées, à la voile
déchirée, à la carcasse lamentable et mignonne, comme celle d'un oiseau
mort. Comment cette relique ridicule m'avait-elle suivi au hasard des
déplacements et des exils, à travers la vie troublée qui fut la mienne,
pleine de séparations, de départs éplorés et d'adieux? Je n'en sais rien
vraiment, moi qui ai égaré mes plus beaux livres, mes objets d'art les
plus chers et qui suis comme un roc mélancolique entouré d'épaves et
de naufrages flottants. Non, je n'en sais rien vraiment, et
l'attendrissement que m'a causé sa découverte est pour me faire croire
à quelqu'une de ces fatalités douces qui, de bien loin, inattendues et
furtives, viennent nous toucher au coeur.
Ce navire en miniature, il est comme une image gravée à la première page
du livre dont bien de feuillets encore me restent peut-être à parcourir.
Il a la solennité bête des mauvaises gravures sur bois. Je le trouvais
charmant dans ce temps d'enthousiasmes faciles et j'admirais surtout sa
coque d'un vermillon aigre, criard, implacable dont les tons vifs se
sont amortis aujourd'hui et ne sont plus qu'une façon de réseau sur la
peinture écaillée. De petits canons en bois étaient collés aux sabords
figurés par des trous noirs mal dessinés par un inhabile pinceau. Ah!
que de belles heures ont vogué sur ce vaisseau en caricature! Que
d'heures douces et baignées de soleil levant comme les pétales de roses
qui s'envolent aux premiers souffles du matin!
Ce joujou qui pouvait bien avoir coûté cinq francs à l'oncle généreux
qui me l'avait donné pour mes étrennes était un objet d'envie pour tous
les jeunes polissons dont je faisais ma compagnie ordinaire. Ce n'était
qu'à mes meilleurs amis que je permettais d'y toucher. Les plus
chers seulement, je les emmenais en cachette vers quelque coin, bien
secrètement enfoui sous les saulaies de la petite rivière, pour y
tenter, avec eux, d'impossibles navigations. La mise à l'eau du bateau
était une cérémonie d'une importance sans égale. Nous étions deux ou
trois à genoux pour le poser en équilibre sur les mille petites rides
d'argent qui l'allaient bercer. Il était un peu rouleur de sa nature,
comme on dit en canotage, et le poids lui manquait absolument pour
fendre le flot minuscule et pourtant paisible à qui je confiais cet
_animae dimidium mex_.
On descendait de ce côté, à la rivière par une pente douce, mais sans
verdure, le sol y étant souvent foulé par les sabots des lavandières et
les rudes pas des chevaux qu'on y menait boire. Elle était couleur de
terre mouillée avec des petits cailloux luisants. L'autre rive, au
contraire, qui bornait une admirable prairie, était émaillée de
marguerites blanches et de rouges coquelicots, et de mille autres fleurs
encore, sauvages et charmantes, celles-ci en grappes violettes,
d'un violet pâle et très doux, celles-là en forme de clochettes
qui semblaient sonner la messe silencieuse et parfumée d'encens du
printemps. Bien qu'attaché solidement à une longue ficelle qui nous
permettait de le ramener à nous, en cas de naufrage, notre bateau allait
quelquefois assez loin de la berge d'où nous suivions ses évolutions,
avec l'attention d'un conseil d'amirauté. C'était les jours où un peu de
vent emplissait sa voile et mettait dans sa course quelque fantaisie.
Ces lointains voyages à la découverte d'îles formées par de hauts
bouquets de roseaux, d'archipels constitués par la floraison étoilée
des nénuphars, de récifs dont un tronc de saule mort faisait tous les
périls, nous rendaient haletants et nous mettaient dans la gorge de
petits cris d'angoisse. Nous avions une ambition cependant et, plus
qu'aucun autre, moi, le propriétaire de l'embarcation, je méditais cette
chose hardie que mon bâtiment traversât la rivière tout entière, dans sa
largeur complète, et allât aborder dans cette façon de paradis terrestre
qui était à l'autre bord, et dont nous voyions seulement, de loin, les
anthémises, les pavots, les gazons merveilleusement embellis par
une flore agreste, exubérante, aux mille couleurs et aux mille
enchantements.
Hélas! jamais un souffle favorable à cet impérieux désir ne poussa le
petit bateau rouge jusqu'à ce rivage que mon imagination emplissait d'un
mystère charmant et féerique.
Ce petit bateau rouge est brisé; il est demeuré la fidèle image de mon
rêve!
II
Jamais la mer ne m'avait paru plus belle. Très calme, elle semblait,
de la jetée au pied des dunes, une immense pierrerie passant des
transparences de l'émeraude aux opacités azurées de la turquoise,
partout traversée d'un scintillement d'étincelles. A peine quelques
vagues venaient-elles accrocher aux galets leur chevelure d'argent qui
se divisait bien vite comme un écheveau trop léger. Jamais sérénité si
grande n'avait habité le flot. Au-dessus, le ciel, d'un ton très fin,
presque gris, était bordé, à l'horizon, par une large bande de brume
d'un violet pâle qui mettait un reflet d'améthyste sur tout cela.
Les voiles se faisaient de plus en plus rares, les barques s'éloignant
pour la pêche nocturne; elles ne semblaient plus que des ailes de
mouettes rosées par le soleil couchant et quelques-unes pareilles à des
ailes d'ibis. Un grand vaisseau qui avait été visible tout le jour, se
perdait dans la buée profonde et lumineuse qui bientôt allait confondre
la mer et le ciel comme deux lèvres dans un baiser.
Vous étiez assise à côté de moi, ma chère âme, et vous rêviez comme moi,
devant ce magnifique paysage. Tout à coup, le soleil, qui avait disparu,
depuis un instant, derrière le rideau de nuées qui semblait un rempart
dressé sur l'horizon, le perça de sa clarté rouge et sans rayons. On eût
dit un trou de feu béant dans le ciel, une blessure large et ronde et
pleine d'un sang vermeil, le coeur du monde arraché et pendu en l'air,
comme à l'étal d'un boucher. C'était terrible et superbe à la fois. Mes
yeux cherchèrent les vôtres et j'y trouvai l'apaisement d'un firmament
plein d'étoiles.
Cependant le nuage blessé reprenait le combat et l'ombre révoltée
s'acharnait à l'astre un instant triomphant. Le magnifique globe se
déforma soudain et ne fut bientôt plus qu'une bande éclatante, une
déchirure dans le linceul de nuit qui l'enveloppait. Chose étrange et
qui vous frappa autant que moi! Cette déchirure avait la forme d'un
bateau, d'un bateau de flammes voguant sur les vapeurs comme sur une
autre mer. Ce navire flamboyant perdu dans l'immensité, m'apparut comme
le vaisseau qui emporte nos rêves vers l'infini, nos tendresses vers le
néant et que colore la fleur vivante et pourprée de nos veines; comme
le navire à qui nous confions plus de la moitié de notre âme, nos
aspirations suprêmes et nos désirs désespérés. En vain il tentait de
monter plus haut dans le ciel sur le dos écumeux des nuées, ou de
s'enfoncer plus avant dans l'horizon, poussé par le vent amer qui
soufflait de la rive. Il demeurait immobile, rivé au flot qui semblait
le porter et qu'on eût dit figé autour de lui comme les flots d'une mer
de glace. Ainsi, pensai-je, le meilleur de nous reste suspendu entre la
terre et le ciel, attaché au roc comme par une ancre invisible. Et peut-
être, pensiez-vous comme moi, ma chère âme. Car une grande mélancolie
était dans vos yeux profonds et d'un vert changeant comme celui de la
mer.
Les choses du ciel ont-elles donc aussi leurs naufragés! Soudain le
vaisseau de feu que nous emplissions du fantôme de nos pensées fut comme
traversé par une raie d'ombre qui le sépara en deux. On eût dit une lame
qui le coupait dans toute sa longueur. Et ce ne fut plus qu'une double
épave, toujours lumineuse, mais comme mordue et rougie par la Nuit et
s'amincissant sous le travail destructeur des éléments. Bientôt deux
fils parallèles seulement et vibrant comme les cordes douloureuses d'un
violon.
Puis, rien! Rien que la nappe obscure, tranquille et vaguement violette
qui s'élevait, comme une muraille flottante au-dessus de la nappe
d'émeraude pâle et comme jonchée de palmes d'argent qui éclaboussait la
mer où le vent du soir faisait passer de vagues traînées de lumière.
Quand le temps aura brisé la barque fragile et lumineuse qui emporte nos
amours vers la même douleur et nos tendresses vers le même adieu, vous
vous rappellerez, comme moi, n'est-ce pas? madame, la vision que nous
eûmes ensemble de ce soleil couchant et déchiré, pareil à un vaisseau de
flamme tentant en vain le voyage impossible du ciel!
[Illustration]
[Illustration]
AU PAYS DES RÊVES
Nous avions regardé, durant tout le jour, l'eau rayer le ciel. Pas une
éclaircie depuis l'aube, pas un entr'acte à ce long drame aquatique.
L'uniforme spectacle de la pluie se précipitant en averses ou s'étalant
en lentes ondées; le bruit monotone des gouttes fouettant les vitres;
l'impression mélancolique d'une grande ville inondée et dont tous les
toits pleurent sur tous les pavés. Ce devait être affreux pour les
piétons qui pataugeaient dans les poudres délayées de la circulation
dominicale, pour les chiens sans maîtres qu'on chassait des seuils
entr'ouverts, pour les petits vagabonds dont les mains impatientes des
passants repoussaient le chapeau tendu. Mais de tous les malheureux
de ce temps néfaste, vous ne plaigniez absolument que les fleurs des
jardins aux calices pendants, aux corolles alourdies. Car votre pitié
s'en va plus volontiers aux roses qu'aux coeurs souffrants. Vous êtes
meilleure aux plantes qu'au pauvre monde. On dirait que l'âme de la
déesse Flore habite votre jolie poitrine et respire dans votre souffle
embaumé. Ah! que vous étiez triste du sort des géraniums, des clématites
et des chèvrefeuilles qui n'osaient s'ouvrir!
Durant ce temps, des gens futiles couraient le grand prix et
amélioraient la race chevaline en lui enseignant l'art de lutter avec
le canard. Vous verrez qu'on mangera du cheval aux petits pois, cette
année, dans tous les restaurants de banlieue. On imaginera même le
cheval à la Rouennaise pour les gourmets. Beaucoup de belles et honnêtes
dames étaient en train de gémir sur leurs toilettes enfouies au fond
des voitures. O vanité des futurs enivrements! En vain la mode avait
inventé, pour cette journée fastueuse, de nouveaux chefs-d'oeuvre.
Impossible d'exhiber ces merveilles. Seule la Vérité devait rire au fond
de son puits, la Vérité éternellement nue et que j'aimerai toujours,
rien que pour le choix de ce costume qui vous va si bien. Vous voyez
clairement, n'est-ce pas, en cette circonstance, le néant des falbalas
et l'inanité des jupes. Ce sont stupides inventions de couturières et
de personnes mal faites. Si vous jetiez un peu vos robes par les
fenêtres?... Mais non, vous ne le ferez pas!... Donc nous avions
regardé, ma chère, toute la journée l'eau rayer le ciel gris.
* * * * *
Nos rêves nous viennent, le plus souvent, des impressions du jour
évanoui. Rien d'étonnant donc à celui que je fis et que je vais vous
conter, durant que vous peignerez votre longue chevelure, ce qui me
permettra d'être prolixe. Car il faut un long temps à cet océan d'ombre
pour s'étendre en flux pesant sur vos épaules, et remonter en reflux
jusqu'au-dessus de votre nuque ambrée. Pour être le plus naturel du
monde, mon songe n'en est pas moins curieux et mêlé d'imaginations
surhumaines. Dieu ne m'apparut-il pas! Mais un Père Éternel à la
moderne, ne portant plus la longue barbe blanche dont les peintres
ont sensiblement abusé; un Jéhovah rasé comme un comédien, ce qui
n'a d'ailleurs rien que de logique, puisque les gens de théâtre sont
certainement les dieux de cette époque. S'il eût été seulement en trois
personnes, j'aurais cru à un troisième frère Lyonnet. Il avait gardé
d'ailleurs toute l'autorité d'un premier rôle dans la comédie de la
création, et je crus entendre le magnifique et suave organe de Coquelin
lui-même quand il me dit sur un ton de protection:
--Je viens de commander un nouveau Déluge, en ayant assez de l'humanité,
mais je te sauverai.
--Vous savez, Seigneur, lui répondis-je avec franchise, si vous ne
sauvez pas, en même temps, ma bonne amie, je refuse ma grâce. Vivre sans
elle me serait mille fois plus douloureux que mourir.
--Tu es un bon Jobard, reprit le Maître du monde en riant; je te jure
qu'elle vivrait fort bien sans toi et se ficherait pas mal que tu
meures. Mais c'est peut-être pour ta naïveté obstinée avec les femmes
que je t'aime; je la sauverai aussi pour qu'elle continue à se moquer de
toi. Tu sais ce qui te reste à faire?
--Je ne m'en doute pas, Régent des étoiles.
--Rappelle-toi l'exemple de Noé.
--Quoi, vous voudriez, Inventeur du soleil, que je me grise comme un
portefaix et que je montre mon derrière à mes fils? Et comment le
ferai-je, Dieu de bonté, vous ne m'avez pas donné de postérité?
--Noé ne se contenta pas de cet acte de mansuétude paternelle. Ne te
souviens-tu plus de l'arche?
--Il faut que je construise un immense bateau pour m'y installer durant
quarante jours avec mon adorée et une partie de toutes les bêtes créées?
--Tu n'emporteras avec toi que les animaux qui te plairont.
--Ce sera vite fait; notre cage de serins me suffira.
--Je te préviens que tu auras l'air d'un concierge qui déménage. Mais
que te peut faire l'opinion publique, puisque tu subsisteras seul de la
déplorable espèce à laquelle tu appartiens!
--J'aimerais bien, Seigneur, que vous me permettiez d'emmener un
domestique. Je consentirais à la rigueur à brosser les mignons souliers
de celle que j'aime; mais les miens, jamais!
--Va pour un valet de chambre, mais rien qu'un; tu le choisiras à ton
gré. Adieu, je vais me faire raser. Si tu savais ce que la société
des élus est embêtante! Ah! si je n'avais pensé qu'à la gaieté de mon
Paradis, j'aurais bien mieux fait d'encourager le vice que la vertu.
Et sur cette pensée morale, Dieu disparut, en imitant le petit bruit
enchifrongné des narines de M. Delaunay.
* * * * *
L'arche était achevée. J'avais choisi le bois de rose, parce que je sais
que vous l'aimez. L'intérieur était confortable avec des portières et
des tapis partout, et je vous avais ménagé, à la poupe, une serre pleine
de fleurs admirables, un véritable jardin. Au moment où nous allions
nous embarquer:
--Et François? me demandâtes-vous.
--Qui ça, François?
--Mais le valet que vous m'avez promis. Je vous ai dit que je voulais
l'appeler François!
--Bon! m'écriai-je; il est encore temps.
C'était bien juste. Le déluge commençait; les cataractes du ciel
s'étaient ouvertes; la nue s'effondrait sur l'effroi de tous les êtres
vivants. Les monuments étaient déjà submergés. Un malheureux s'agitait
à la cime d'un paratonnerre; je lui jetai une corde et je l'embarquai,
mouillé comme un chat de gouttière. Au lieu de me remercier, comme j'y
avais droit, j'imagine, il s'écria d'un air de mauvaise humeur:
--Allons, bon! et mon exemplaire du budget de 1887 que j'ai oublié!
Quand je lui proposai de nous aider à mettre le couvert, car j'avais une
faim horrible après ce gigantesque travail, et vous-même vous m'aviez
promis de manger une aile de poulet.
--Ah bien! dit-il, j'ai d'autres chats à fouetter. Et mon amendement sur
la question des sucres! et ma commission des princes! et mon discours
sur les crédits de Madagascar!