fous tulipiers. Des botanistes m'ont montré là-bas ces variétés fameuses
qui s'appelaient l'_Amiral Dieskem_, le _Semper Augustus_ et dont les
moindres oignons valaient des monceaux de florins. Le nom de Clusius,
l'importateur de la plante sacrée, est encore vénéré là-bas et maudit
celui d'Edvar Forstius qui, nouveau Tarquin, fauchait d'une baguette
impie les magnifiques parterres. Les légendes abondent là-bas sur cette
fleur qui y fut passionnément aimée, comme une femme, avec des folies et
des désespoirs. Il y en a de lamentables, comme celle du savetier qui
avait enfin découvert la tulipe noire et qui mourut de chagrin parce
qu'un jury jaloux en écrasa les caïeux devant lui. Voilà qui prouve
qu'il vaut mieux quitter la cordonnerie pour diriger l'Opéra, sous
l'oeil paterne des commissions budgétaires, que pour se livrer à
l'agriculture qui est moins directement protégée par l'État. Mais il y
en a aussi de fort gaies parmi ces histoires. Celle-ci, par exemple:
un malheureux matelot attendait patiemment son réengagement d'un riche
armateur qui ne se pressait guère, comme ont coutume de faire les gros
seigneurs vis-à-vis des petites gens. Seul, dans une salle où l'avait
oublié le caprice du maître, l'homme aux flancs cuirassés d'un triple
airain y sentit bientôt descendre une faim abominable. Il n'avait dans
sa poche qu'un méchant morceau de pain. Mais sur une planche, et, dans
un ordre admirable, de gros oignons étaient rangés. Il en prit un, le
mordit et le rejeta, le trouvant amer. Il essaya ainsi successivement
tous les autres. Quand l'armateur revint, le matelot avait mangé le plus
clair de sa fortune, laquelle consistait surtout dans cette collection
d'oignons uniques qu'il se disposait à vendre pour remettre ses bateaux
à la mer. Plusieurs variétés introuvables de tulipes s'anéantirent dans
ce désastre. C'est assurément un malheur, mais quelle admirable leçon
pour tous les gens qui font faire antichambre au petit monde!
* * * * *
Décidément, de toutes les tulipes que j'ai admirées là-bas, derrière le
vitrage, et que je ne puis oublier, celle que je préfère est la blanche
qui semblait comme éclaboussée de pourpre vivante. Celle-là évoque un
poème que je lus autrefois, à moins que je ne l'aie inventé et que je
préfère encore aux bavardages des botanistes hollandais. Il avait pour
héros un prince persan, beau comme le jour et amoureux comme un fou,
amoureux d'une de ces belles filles d'Orient qui portent, dans leurs
cheveux, des reflets d'azur sombre semblant tomber des cieux nocturnes.
Et, dans leurs yeux, un scintillement d'étoiles. Je crois même me
rappeler qu'il s'appelait Hamsah, de par ma volonté, du moins, sinon de
par l'histoire. Les princes de ce temps et de ce pays étaient poètes
quelquefois, comme notre Charles d'Orléans qui fut un des bons rimeurs
de son époque, ce qui valait mieux que de faire guillotiner ses cousins,
comme s'y appliqua un de ses petits-fils. Hamsah chantait, sur les
rythmes les plus harmonieux, les mélancolies de son âme et les cruautés
de l'adorée. J'ai même traduit, sinon simplement imité sans l'avoir
connu, un de ses courts poèmes dans le sonnet qui suit:
J'ai caché dans la rose en pleurs
Les larmes qu'il faut qu'on ignore,
Pour que la rosée et l'aurore
Les confondent avec les leurs.
Puissent-elles, à ses couleurs,
Apporter plus d'éclat encore,
Et puisse la main que j'adore
La trouver belle entre les fleurs!
Entre toutes la rose est celle
Dont l'âme jalouse recèle
Le mieux ses parfums au soleil,
Et de qui la lèvre embaumée
Garde le plus d'ombre enfermée
Sous son beau sourire vermeil!
Mais bah! l'adorée se moquait bien des roses que le pauvre Hamsah
cueillait pour elle. Elle était capricieuse comme toutes celles qui
sont belles. Son caprice était l'amour de quelque fleur plus rare, plus
sauvage et que ne possédât aucun jardin. L'idéal de la femme est le
plus souvent dans ces inaccessibles fantaisies, dans ces rêves
déraisonnables. Il est chimérique en diable, tandis que le nôtre, qui
est vivant dans sa beauté, nous induit en courage et en sacrifices
réels. Ses imaginations nous sont de véritables tortures. Un jour
qu'elle se promenait avec Hamsah dans une campagne lointaine, elle lui
montra, par delà un précipice, sur le bord escarpé d'un torrent qui
courait sous une toison d'écume argentée, une plante étrange que
surmontait une pointe brillante comme un bouton de lis.--«Voilà la fleur
que je voudrais, dit-elle. Mais je vous défends de me l'aller chercher.»
Elle n'avait pas fini qu'Hamsah avait plongé dans le gouffre, en sortait
comme par un miracle, et violemment jeté sur l'autre rive, mourait la
main tendue vers la fleur qu'ensanglantait la blessure de ses doigts
déchirés aux rocs. Ces taches sacrées en avaient moucheté l'immaculée
blancheur; ces gouttes rouges avaient baptisé la première tulipe
pareille à celle que je préférais dans le ridicule panier. Ma fable ne
vaut-elle pas bien celle de ce misérable Narcisse
Dont les honteuses mains creusèrent le tombeau,
comme a fort bien dit le poète Henri Cantel? C'est décidément cette
tulipe-là que je vais acheter pour vous, ma chère âme, cette tulipe
blanche où coule le sang de l'amour. Si je n'ai pas la beauté du prince
Hamsah, j'en ai, du moins, la tendresse et vous, vous êtes de tout point
pareille à celle pour qui il fut heureux de mourir, puisque la nuit a
mis ses ombres bleues dans votre chevelure et que vos yeux sont les
étoiles qui mènent les bergers aux pieds des Dieux!
[Illustration]
[Illustration]
POÈME DE MAI
Vous ne voulez pas le croire, ma chère, mais nous sommes en Mai.
Pourquoi ne le voulez-vous pas croire? Parce que les lilas ne sont pas
venus sonner dans l'air des messes amoureuses avec leurs clochettes
parfumées? Parce que le coeur des roses est encore enfoui dans son
armure d'émeraude? Mais le mien, tout prêt à fleurir, me dit que le
Printemps est bien là malgré la mélancolie du ciel et la pauvreté
des premières verdures. Je suis fidèle aux dates comme le calendrier
lui-même. Je vous jure que le temps est arrivé d'aller cueillir des
bouquets dans l'herbe et de murmurer de douces choses à l'oreille sous
l'ombre tremblante des arbres. Mais vos petits pieds se mouillent dans
les gazons noyés de pluie et les marronniers n'ont pas encore ouvert
leurs innombrables parasols que traversent des filets de lumière. Nous
n'irons donc pas sur le bord de la rivière qui chante, comme au Mai de
l'an passé qui ne nous fut, à tous deux, qu'une longue promenade dans
les bois. C'est auprès du feu flambant encore que nous évoquerons la
vision des riants paysages inondés de soleil, des eaux glissant sous un
rideau d'argent et d'azur, des horizons mourants dans les vapeurs roses
du soir. Si tout cela n'est pas autour de nous, que, du moins, tout cela
soit en nous! Car tout cela n'est que le réveil des impressions qui sont
la jeunesse et la saveur de la vie. Tout cela n'est qu'un sursaut divin
de l'amour vers de nouvelles tendresses. Ah! les lilas et les roses nous
ont trahis! Vous n'en recevrez pas moins, ma chère âme, l'hommage du
jardin que je porte en moi et dont les floraisons sont infiniment plus
fidèles que celles des autres parterres. Mes rimes imiteront de leur
mieux la voix caressante des fauvettes sous l'épaisseur obscure des
feuillées. Le trouble où me met votre beauté sera comme le frisson que
le vent matinal fait passer dans les branches. Ecoutez plutôt:
* * * * *
A l'ombre douce de la nuit
De tes cheveux l'ombre est pareille.
Et la nacre des perles luit
Aux fins contours de ton oreille.
De lis ton front est velouté:
Sur ta bouche meurt une rose,
Car tout rappelle, en ta beauté,
Le teint de quelque belle chose.
Pour tes yeux seuls je cherche en vain.
Il semble qu'en eux se confonde
Le ton changeant qui fait divin
Le mirage du ciel dans l'onde.
Tous tes charmes ont leur couleur
Où mon coeur se complaît sans trêve....
Mais tes beaux yeux quelle est la leur?
--La chère couleur de mon Rêve!
* * * * *
Il faut nous souvenir, madame. Je ne vous demande pas de revivre
avec vous les jours passés; car ils ne suffiraient plus à ma vie
d'aujourd'hui. Ma tendresse, sans cesse accrue, a senti se doubler en
elle l'impatience du désir et la puissance des joies. Les bonheurs
accumulés ont fait comme un lit de fleurs très profond et très élevé
au bonheur que je rêve. En vous suivant, je me suis tout naturellement
rapproché du ciel. Je plane très au-dessus des routes autrefois suivies
et, si douces qu'elles aient été, votre bras s'appuyant sur le mien,
je ne veux pas redescendre. L'abîme qui me tente est celui d'en haut,
profond et plein d'étoiles comme vos yeux. Souvenons-nous cependant;
mais pour être plus assurés que nos âmes se sont mêlées davantage et que
tout ce qui nous fut doux nous serait encore plus doux maintenant. Ah!
dans les sentiers silencieux où nous marchions l'un près de l'autre, où
je buvais votre souffle, ma tête penchée vers votre tête, il me semble
que si nous y revenions, mes lèvres n'y quitteraient plus vos lèvres.
Ah! sur les gazons pleins de marguerites, où nous allions nous asseoir,
quand le soleil déclinait derrière les grands arbres teintés de rouge et
d'or, si nous nous retrouvions encore, la nuit nous surprendrait dans
un embrassement sans fin. Les caresses que nous avons semées, nous
les retrouverions grandies comme des plantes vivaces. Souvenons-nous!
Souvenons-nous! Ceux qui sentent leur amour décroître ont, seuls, raison
de chercher l'oubli. Celui que votre beauté m'inspire n'est pas de
ces affections périssables. Il est en moi plus que moi-même, toute ma
douleur comme toute ma joie.
* * * * *
Dans l'amour farouche où, sans trêve,
Je m'abîme et dont je mourrai,
J'ai mis l'orgueil désespéré
D'un coeur qu'avait trahi son rêve.
Car je porte au flanc gauche un glaive
Invisible et si bien entré
Qu'il s'enfonce, plus acéré,
Quand ma lâche main le soulève.
S'alourdissant sous mon effort,
Il fouille, plus avant, plus fort,
Dans ma poitrine, jusqu'à l'âme,
Et son poids grave dans ma chair
Un nom, ton nom cruel et cher
Qu'un jour écrivit sur sa lame.
* * * * *
Mais vous ne m'écoutez pas, ma mie. Ah! femme que vous êtes! Comme, au
fond de votre être, vous êtes bien plus à la Nature qu'à l'Amour. Tandis
que je vous chante mes tortures et mes délices, vos yeux se perdent vers
des lointains où ma voix ne parvient guère. Mes vers vous consolent
mal des roses absentes et votre pensée est toute au regret des lilas
attardés. Ce n'est pas flatteur pour moi. Mais patience! Si les fleurs
de cette année viennent tard, peut-être dureront-elles plus longtemps,
et vous verrez, comme moi, dont le dernier et tardif amour est le plus
fort, qu'il est doux de respirer les parfums du printemps en automne!
[Illustration]
[Illustration]
CHOSES VÉCUES
Il faudrait en finir cependant, madame, avec notre éternel sujet de
discussion. Vous ne passez pas un jour sans me demander la fleur que je
préfère, et comme je vous réponds tantôt: la rose! tantôt: l'héliotrope!
tantôt: le jasmin! suivant que c'est l'une ou l'autre qui meurt dans vos
sombres cheveux, comme dit un vers célèbre de Coppée, ou qui palpite en
haut de votre corsage au rythme harmonieux de votre souffle, vous en
concluez que je n'ai aucune fixité dans les goûts et vous m'accusez
très haut d'inconstance, vous à qui je me suis lié par une immortelle
tendresse.
Vous allez jusqu'à me dire que je ne sais pas ce que je veux, ce qui est
tout simplement une impudence de votre part. Car ce que je veux, vous
le savez aussi bien que moi, et d'autant mieux que, seule, vous me le
pouvez donner. Ah! ce que je veux, c'est.... Non! j'ai juré d'être
décent aujourd'hui. J'écris pour les académiciens et pour les
demoiselles.
Où en étais-je vraiment? Vous me troublez l'esprit avec des questions
aussi inattendues. Eh bien! pour clore un débat qui a trop duré, je vous
avouerai aujourd'hui cyniquement que je vous ai toujours menti. Non! la
fleur que j'aime le mieux, ce n'est pas la rose qui fleure comme votre
bouche, ni l'héliotrope dont le bleu changeant et profond fait penser à
vos yeux, ni le jasmin dont les blancheurs semblent être demeurées à
vos doigts effilés; ce n'est pas non plus la pivoine dont les pétales
transparents vibrent au moindre souffle comme les ailes de votre joli
nez latin, ni l'iris marin qui a les délicieux balancements de votre
tête mutine, ni la glycine qui, massive et en grappes serrées, a les
lourds frissons de votre chevelure, ni l'anthémis dont l'innombrable
épanouissement et la gloire constellée n'a d'égal que le faisceau fleuri
de vos grâces et de vos splendeurs. La fleur que je préfère, je ne sais
pas son nom,--ni vous non plus sans doute, bien que vous soyez plus
savante en botanique que moi;--c'est une fleur à peine, une façon de
petite herbe sauvage. Elle s'est trouvée prise dans la feuille de lierre
que vous cueillites au bord d'une haie, quand je vous guettai pour
la première fois et que vous pliâtes en deux pour la cacher dans mon
portefeuille.
J'imagine que c'est quelque plante magique dont le voisinage ensorcela
mon coeur pour jamais et vous le soumit par un mystérieux et inexorable
pouvoir. Elle s'appelle pour moi: la Destinée! c'est-à-dire: le Bonheur!
si cela vous plaît, ou: l'immortelle Détresse, s'il vous convient de me
faire souffrir. Cela vaut bien, ce me semble, une appellation barbare de
Linné ou de Jussieu!
* * * * *
Nous en sommes à peine aux fraises, ma très chère et très belle aimée.
Je crois même avoir fait rouler dans votre assiette les premières que le
Midi nous ait envoyées. Vous avez déjà rêvé de cerises et vous m'avez
signalé des framboises que vous croyez avoir vues chez un joaillier
probablement. Mais moi qui habite les jardins, je puis vous assurer que
vous en avez pour quelque temps encore avant de croquer des guignes
sur le chemin de Montmorency et de voler dans les haies d'authentiques
framboises. Contentons-nous donc des fraises pour le présent, des
fraises d'un rouge plus vif, mais d'un parfum moins divin que vos
lèvres.
Ah! laissons, je vous prie, chacune de ces joies gastronomiques, que
nous garde le développement des saisons, venir à son époque. Il est
imprudent de vouloir hâter l'heure toujours factice des plaisirs. N'en
avez-vous pas trouvé un, fort cruel pour moi, à me faire attendre
longtemps, longtemps, et jusqu'à me désespérer, un bonheur dont je
faillis ne plus savoir porter le poids? Ce fut pour nous le temps des
fraises de l'amour dans le bois mystérieux des espérances. Votre beauté
m'apparaissait alors comme dans une de ces brumes printanières qui
donnent aux splendeurs du renouveau un aspect flottant de rêve, je ne
sais quoi d'enchanté où le désir s'ose, à peine, aventurer.
L'idée de toucher de ma bouche seulement le bout de vos doigts me
donnait le frisson, et l'odeur vivante de vos cheveux me grisait, rien
qu'à effleurer votre joue. Nous avons goûté des joies très douces et
très incontestables à ces innocentes caresses: joies pour vous à me
faire souffrir, me voyant de plus en plus dompté, et joies pour moi-même
à me perdre dans l'extase où me plongeait votre seule vue. Cela ne
pouvait Dieu merci! durer toujours. Mais vous avez sagement attendu
que la félicité plus complète qui devait suivre l'immense félicité des
tendresses sans réserve fût comme le fruit mûr qui se détache de la
branche au moindre souffle. Patience! Les cerises viendront aux
chairs fermes, aux duretés virginales; puis l'égrènement de rubis des
groseillers suivra; l'or rougira aux flancs veloutés des abricots; les
raisins revêtiront leurs transparences nacrées; puis enfin la pêche
apparaîtra dans les corbeilles, la pêche dont le duvet imperceptible
fait penser à celui dont vos belles épaules sont parées. Nous ne sommes
qu'au printemps, Madame! n'appelons pas encore l'automne et gardons la
douceur d'espérer jusqu'à ce que vienne celle de se souvenir!
[Illustration]
II
CONTES D'ÉTÉ
[Illustration]
FÊTE DES FLEURS
C'est un rêve que j'ai fait tout simplement au fond de mon jardin;
car il y a longtemps déjà que j'ai donné pour unique horizon à ma vie
mondaine le rideau de peupliers dont les plis de verdure frissonnent
au-dessus de mon mur intérieurement étoilé de pavots, vivant là les
fêtes communes, tandis que leur rumeur m'arrive lointaine, lointaine
et multipliée par les échos innombrables de la rivière. J'ai pris les
foules en horreur pour la tyrannie bête qu'elles imposent à la marche,
pour la curiosité banale qui les pousse en tous sens comme un torrent
qui se déchire aux cailloux; mais j'en aime assez le bruit confus pourvu
qu'une solitude douce m'en sépare, pareil à cela à l'égoïste qui,
voluptueusement, écoute de son lit tomber l'averse dans la rue sur les
têtes indifférentes des passants.
Non, vraiment, l'idée de tous les fiacres de Paris échangeant, dans la
poussière d'un long chemin, des bouquets de trois sous n'était pas pour
m'arracher aux délices de mon hermitage et au spectacle des fauvettes à
tête noire à qui j'ai abandonné ma moisson de cerises. D'autant que nous
autres, horticulteurs désintéressés des parterres de banlieue, nous ne
sommes pas pour ces gaspillages de roses sous les pieds des chevaux.
Nous avons la piété de ces magnifiques parures du sol qui n'en sont
arrachées qu'en saignant empourprées comme d'odorantes blessures.
Sur leur tige, elles apparaissaient comme des lèvres souriantes,
s'entr'ouvrant, comme sur des dents sur les perles de la rosée.
Et puis, nous pensons au mal que chacune d'elles nous a donné pour
grandir. Car l'état de jardinier dans le département de la Seine n'est
pas une sinécure et je sais nombre de bacheliers qui seraient fort
empêchés de le remplir, n'ayant pas dans l'âme ce je ne sais quoi
d'ingénieusement agreste qu'a laissé dans le nôtre l'admiration du doux
Virgile. Enfin ces orgies nous révoltent, nous qui ne consentons à
cueillir une gloire de Dijon ou une Guilleminot que pour la voir
refleurir au corsage de la bien-aimée, là où notre coeur lui-même,
invisible, est suspendu, traversé aussi par une longue épingle d'or.
* * * * *
Je n'en ai pas moins pris de loin ma part de ce brouhaha bienfaisant et
destiné à entretenir parmi les pompiers le sentiment du devoir. Il
n'est pas malaisé de s'imaginer Paris débordant de sa ceinture, Paris
envahissant le Bois, Paris grouillant sur les gazons brûlés, Paris rangé
en deux files autour de ses citadines et de ses urbaines mises bout à
bout, puis les orchestres bruyants des saltimbanques, l'envahissement
des tentes où les garçons s'évertuent, rafraîchissant les boissons de la
sueur de leur front; le tournoiement des chevaux de bois dans le hoquet
des orgues mécaniques; le roulement vertical des ballons captifs
initiant les populations terrestres aux délices du mal de mer; les
mâts et leur mince claquement d'oriflamme dans l'air traversé de rares
brises; les musiques militaires lançant à pleine volée leurs
....Concerts riches de cuivre,
Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
Et qui, dans les soirs d'or où l'on se sent revivre,
Versent quelque héroïsme au coeur des citadins.
Comme l'a si bien dit Beaudelaire, à qui l'ingénieux Schérer ne devait
trouver plus tard ni génie ni talent. Car ce Schérer merveilleux est
bien autrement comique que les avaleurs d'étoupes du carrefour, et je
serais fort capable de me déranger pour l'aller voir seulement passer
dans le cocasse infini de son sérieux. Car il est, en littérature, de
l'école de Léonce en théâtre et c'est sans rire qu'il débite ses plus
amusantes bouffonneries.
Je vous dis que, de mon banc rustique ou ma chienne noire me tenait
compagnie, je me représentais, comme si j'y étais moi-même, cette tant
mirifique cérémonie du bois de Boulogne, au point d'en voir circuler le
promoteur parmi les voitures, en homme qui, tout petit, a eu l'habitude
de fréquenter leurs portières. Et, tout doucement, l'illusion me vint si
intense que, d'un geste mécanique et abandonné, je jetais d'imaginaires
gratte-culs à un tas de vieilles hétaïres dont ma jeunesse a vu l'âge
mur.
* * * * *
C'est alors que l'idée me vint, madame et belle lectrice, de vous
proposer une chose absolument saugrenue; traversant toute une bande
de prairie, nous descendions jusqu'au lac lui-même dont ce défilé
n'occupait que la haute rive. Accueillis avec enthousiasme par une bande
de canards encore ignorants des petits pois qui les guettent dans leur
gaine de soie verte, nous appelions un gondolier et, sournoisement,
nous nous faisions conduire dans l'île qu'un chalet décore, dans l'île
presque déserte où, plus heureux que Robinson, j'allais avoir une
compagnie plus aimable que celle de Vendredi. Rebelles aux agaceries
des garçons limonadiers, ventrés d'un tablier blanc comme les petites
bonnes, nous cherchions quelque bosquet bien tranquille d'où nous
voyions seulement, dans le découpage des feuilles et derrière une
barricade d'ombre mouvante dans l'air et dans l'eau, se continuer dans
la poussière lumineuse, à l'horizon et dans l'odeur tiède des beignets,
cette théorie banale de promeneurs bariolés secouant autour d'eux des
gerbes défleuries, éparpillant des pétales anonymes dans ce tohu-bohu.
N'oubliez pas que je continue à rêver, madame et chère lectrice, et
n'allez pas vous offusquer du plaisir que je pris à regarder le petit
bout de vos souliers mordorés à peine sortant des soies de votre jupe,
comme de jolis oiseaux qui n'osent pas s'aventurer encore hors de leur
nid. On n'a pas de raison pour se gêner en songe. Une fourmi bien avisée
(Michelet n'en a pas dit encore assez sur le génie de ces insectes)
vous piquait le mollet, et d'instinct, par un mouvement aussi imprévu
qu'involontaire, vous portiez le bout de vos doigts gantés de suède à la
partie blessée, soulevant un nuage de taffetas. Ce ne fut qu'un détail,
quelque chose comme si l'ange biblique qui garde le seuil du Paradis
interdit, posait un instant son épée flamboyante pour se moucher et
laissait s'entr'ouvrir la porte défendue.
Combien le peu que je vis valait mieux que tout le spectacle de là-bas!
* * * * *
Et, comme la nuit descendait, précédée des rouges adieux du couchant que
clament, trop loin pour être entendus, d'immenses trompettes de cuivre,
nous ne songions pas à quitter ce coin paisible, cette oasis de silence
dans le bruyant désert des coudoyeurs inconnus, si bien qu'une ombre
plus épaisse, coupée celle-là par les sillons d'argent de l'eau,
palmes d'écume semblant glisser à la surface des lacs comme celles des
triomphateurs que le temps emporte nous surprit toujours assis sur
l'herbe, mais plus près l'un de l'autre, subissant, comme tous les êtres
et comme toutes les choses, cet alanguissement des déclins. Cependant
partout s'allumaient des girandoles; des colliers de grosses perles se
brisaient, puis se renouaient, puis s'égrenaient silencieusement dans
l'onde; des rosaires aux grains lumineux frémissaient sous d'invisibles
doigts. L'illumination propice envahissait l'espace de ses caprices
opalins et les musiques se réveillaient, plus vibrantes, dans l'air vide
des clartés du jour. On valsait de l'autre côté, on valsait au pied
de Métra devenu neigeux aujourd'hui comme les cimes du Mont-Blanc et
secouant dans la brise enfin levée les divines harmonies de la
_Vague_ ou de l'_Espérance_. Car c'est un vrai poète que ce blanc et
mélancolique garçon qui a plus écrit que personne, ce qui a suffi à lui
constituer une grande réputation de paresse.
J'avoue, Madame et belle Lectrice, que mon rêve prit ici une tournure
dangereuse à vous confier. Mais bah! puisque c'est toujours du
mensonge!... Nous nous étions si bien rapprochés que vous me mordilliez
délicieusement les lèvres dans un baiser qui ne finissait pas, dans un
baiser «la saveur en la bouche», comme disait le bon poète Ronsard, au
front couronné d'immortels lauriers ... que voulez-vous! Il n'est rien,
dans ce monde qui, mieux et plus que le vacarme des cohues, me donne le
désir de quelque retraite à deux dans une Thébaïde au pied de laquelle
cette rumeur vienne mourir.
J'ai rêvé encore qu'en me quittant vous m'aviez donné un magnifique brin
de _vergiss mein nicht_, cette petite fleur qui regarde avec un oeil
bleu, un oeil pâle et doux chargé de souvenir. Donc, non seulement
j'avais eu ma fête des fleurs comme les autres; mais j'en avais gardé
quelque chose, la mémoire exquise de votre toilette, Madame et honorée
Lectrice, et de vos jolis souliers mordorés.
[Illustration]
[Illustration]
EN MESSIDOR
Le beau pommier si fier de ses fleurs étoilées,
Neige odorante du printemps!