ARMAND SILVESTRE
CONTES
A
LA BRUNE
_Illustrations de Kauffmann_
A.C.L.
_Je dédie ces contes à la très belle qui les a inspirés. Je les
publie pour les lecteurs fidèles de mes_ Pleines Fantaisies. _Ils y
retrouveront mes meilleures pages et aussi le meilleur de moi, tout ce
qui y est profond et sincère.
La mélancolie et la gaîté s'y sont mêlées d'elles-mêmes, puisque ce sont
des contes d'amour et que l'amour est, à la fois, le suprême tristesse
et la suprême joie._
ARMAND SILVESTRE.
Juillet 1888.
[Illustration]
L'HYMNE DES BRUNES
_A Catulle Mendès._
Vous doutiez-vous, mon cher Mendès, que vous soulèveriez l'ire des
brunes avec votre jolie chanson des blondes? Vous voilà confondu dans
un même anathème avec Maizeroy, également convaincu de n'aimer que les
toisons dorées baisant l'ivoire des épaules. Or voici que les porteuses
de chevelures noires, dont un Styx jaillit du front marmoréen, ont élevé
vers moi leur plainte et m'adjurent d'être leur champion contre vous.
Ils montent de toutes parts, leurs cris de vengeance, et le plus amer
m'arrive de par delà la Méditerranée, comme un alcyon dont l'aile s'est
trempée au flot salé. Une lettre, une lettre terrible, mon cher, datée
de Mustapha-Alger. N'affrontez pas ces rivages, mon ami, ou vous
y trouveriez certainement le sort d'Orphée qui n'eut d'autre tort
peut-être que de trop pleurer devant la beauté farouche des Ménades, les
charmes dolents et baignés de mélancolie d'Eurydice.
Par quoi ai-je mérité d'être ainsi choisi pour défendre la splendeur
sombre des crinières faites de nuit et pour répéter aux échos le doux
vers Virgilien:
Alba ligustra cadunt, vaccinia nigra leguntur.
où est chantée la saveur de la noire airelle? Sans doute par la
sincérité d'un passé amoureux qui demeura, en effet, presque constamment
fidèle à la beauté brune, malgré quelques excursions dans les champs de
blés tout noyés de soleil vivant. Je ne blasphémerai pas cependant vos
charmes exquis, filles qui portez au front des rayons de miel, et à
qui je dus mes seuls plaisirs tranquilles dans le monde passionnel où
presque tout me fut torture. La vérité est que mes vraies douleurs et
mes profondes ivresses ne me vinrent pas de vous. Celle qui porte en
elle le secret horrible de mes désespoirs et de mes joies, dont le pied
triomphant m'écrasa le coeur, est coiffée d'un casque d'ombre; et cela
est ainsi depuis que j'aime. Je ne mentirai donc pas en célébrant ses
splendeurs cruelles.
* * * * *
Plus souples, plus légères que les fils dont la nuit
Tisse le voile obscur où son front se recèle,
Et plus enveloppants sont les cheveux de celle
Vers qui mon seul espoir désespéré s'enfuit;
Quand ma bouche en tremblant les effleure sans bruit,
Leur magnifique éclat sous ma lèvre étincelle,
Comme, dans le ciel noir où l'ombre s'amoncelle,
Des étoiles le choeur soudain s'allume et luit.
Comme dans un linceul vivant et que soulève
Chacun des battements où se rythme mon rêve,
Dans leur réseau divin j'ai mon coeur enfermé.
Et, jaloux d'une mort plus douce que la vie,
Au cou d'ivoire pur qu'ils inondent, j'envie
Le doux et cher fardeau de leur flot parfumé.
* * * * *
O vous qui portez le signe redoutable des défaites innombrables de mon
coeur, Sulamites aux tempes nimbées d'ébène, je dirai, puisque cela vous
amuse, l'ineffable torture où me mit la contemplation de vos grâces
triomphantes. Tandis que, dans le teint des blondes, roule comme un
Pactole de lait où palpitent, ça et là, des parcelles de soleil; tandis
que tout est gaieté dans le printemps rose de leurs joues, l'éclat
de votre peau, à vous, est comme tissé de rayons de lune, de rayons
d'argent pâle où frissonnent les mystères sacrés de la nuit, et votre
pâleur mate, votre pâleur divine semble avoir besoin de notre sang
pour y boire les chaleurs inquiètes de la vie. C'est lui qu'aspire
silencieusement le baiser de vos lèvres froides, tragiques amantes dont
le sourire même cache d'invisibles morsures. Sur les épaules doucement
veloutées de vos rivales semble toujours flotter une lumière d'aurore;
ce sont les clartés stellaires du soir qui baignent d'un frisson votre
poitrine où la transparence des chairs fait courir le réseau bleu des
veines, le réseau d'azur pâle qui se perd dans le marbre. Tandis que
la beauté des blondes est comme un éternel appel au plaisir, votre
attirance, à vous, est surtout faite du besoin de souffrir qui, pour
beaucoup, se confond avec le besoin d'aimer. Aussi n'ai-je guère pour
vous moins de haine que d'amour, ô vous qui m'avez traîné dans les
géhennes, femmes au front lilial encadré de flottantes ténèbres!
* * * * *
Je veux vous dire cependant quelque chanson bien douce:
Comme le vol d'une hirondelle,
Sur un ciel d'aube aux blancs rideaux,
Double, en passant, une ombre d'aile,
Se dessinent tes noirs bandeaux.
Leur ombre jumelle se joue
Sur le ciel de ton front qui luit,
Et jusqu'aux roses de ta joue,
De sa corolle étend la nuit.
Avant que l'hiver n'effarouche
L'oiseau fidèle, si tu veux,
Je poserai longtemps ma bouche
Au sombre azur de tes cheveux.
* * * * *
Mais, au fait, si celles qui m'ont élu pour plaider contre vous, ô
Maizeroy, ô Catulle, étaient ce que nos aïeux appelaient des: «brunes
piquantes»! Oui, vous savez, ce qu'on nomme encore, dans la campagne, de
simples «brunettes!» Ah! que j'aurais été daubé dans ma défense et comme
je me trouverais vraiment quinaud, tout comme l'Anglais dont se moqua
Panurge. J'avoue n'avoir jamais rien compris à la beauté du Diable. Je
m'en tiens encore à celle du Bon Dieu. Aussi bien ce culte est-il le
seul dont je l'honore. Au cas où ma religion aurait été indignement
surprise, je veux conclure par une bien nette profession de foi:
La Nuit dans les cheveux, la Nuit dans les prunelles;
Le jour,--blanc sur le front,--sur la bouche vermeil:
C'est cette ombre jumelle et ce double soleil,
Que celles que je sers doivent porter en elles.
Et je leur veux aussi les grâces solennelles
Des déesses d'antan sortant de leur sommeil.
Car mon esprit païen au ciel même pareil,
Ne resplendit qu'au choc des beautés éternelles.
Il faut a mes baisers des soins fermes et blancs;
Mes bras ne s'ouvrant bien qu'à la rondeur des flancs
Dont le marbre vivant s'élargit en amphore.
Telle est la Femme au corps par mon désir mordu
En qui s'incarne l'heur de mon rêve éperdu
Et dont l'amour cruel sans trève me dévore!
[Illustration]
I
CONTES DE PRINTEMPS
[Illustration]
LA PREMIÈRE DU PRINTEMPS
C'est la première du Printemps
Au théâtre de la Nature,
comme chantait Suzanne Lagier dans quelque antique féerie des
Folies-Dramatiques. Oui, mes amis, c'est aujourd'hui la première
du Printemps. Le calendrier l'affirme; j'ouvre ma fenêtre, plein
d'espérance, et la referme, aveuglé par la neige. Encore un mensonge de
ce méchant bout de carton que nous apporte, avec l'innocence perfide de
Pandore, devant que chaque année soit finie, l'émissaire quotidien de
l'administration des Postes! Voilà un cadeau qui m'ennuie! D'abord
c'est le signal de tous ceux que j'aurai à faire sous le nom futile
d'étrennes. Puis c'est absolument comme si on m'offrait gracieusement
le catalogue de tous les ennuis à venir. Tous les jours de terme sont
marqués là et tous les jours d'échéance, toutes les nuits sans lune et
tous les jours sans gaieté! Il faut avoir été bien constamment heureux
pour aimer à prévoir, et je suis de ceux qui sont reconnaissants à Dieu
de nous céler l'avenir. Le calendrier est le grand obstacle à l'oubli,
qui peut seul consoler de vivre. Il ramène les anniversaires où l'on
pleure, les plus nombreux de tous! Les plus beaux moments de la vie sont
ceux où on voudrait que le temps arrêtât sa course. C'est par décence
que l'Écriture prétend que, ce fut à l'occasion d'une bataille, que
Josué lui en donna l'ordre. S'il n'était pas le dernier des imbéciles
(et nous en avons connu beaucoup d'autres après lui) et s'il était
vraiment investi de ce féerique pouvoir, j'estime qu'il en a dû profiter
pour l'amour et non pour le carnage. Suspendre, ô ma chère, le vol de
l'Heure, durant que je suis dans vos bras! Ce fut toujours mon rêve et
mon voeu inexaucé. Mais il semble que son aile est plus rapide encore
quand vous dormez ce sommeil dont chaque souffle est un baiser! Oh! ce
calendrier qui nous prend au flanc comme un éperon! Et puis, j'ai encore
contre lui une rancune personnelle. Jamais il n'a daigné citer, dans
sa nomenclature stupide, l'humble saint dont je porte le nom, bien que
celui-ci ait été un homme vertueux et bienfaisant, comme je l'ai établi
d'après les légendes. En revanche, sainte Beuve y est nommée, car
c'était une bien heureuse que le célèbre écrivain avait pour patronne,
ce qui lui donna un goût immodéré des femmes durant toute sa vie. Tandis
que moi!... O saint Armand, qu'on surappelait le chaste dans toute la
province, quelle injustice on nous fait à tous deux!
* * * * *
L'impunité dont ont joui jusqu'ici les jeunes gens qui achèvent
volontiers une nuit de plaisir en coupant la gorge à la femme qui la
leur a procurée porte ses fruits. Les femmes galantes que Vacquerie,
longtemps avant l'invention des _horizontales_ et des _agenouillées_,
appelait galamment des _universelles_ et le pauvre Philoxène Boyer des
_conciliantes_ (avouez que le mot était joli et bien trouvé) vivent
maintenant sous un véritable couteau de Damoclès. Leur sommeil coupable
est peuplé de cauchemars sanglants. La vertu profitera, je l'espère,
de celle terreur, et le dégoût viendra à beaucoup de ces dames d'une
carrière qui n'avait eu jusqu'ici que des fleurs. C'est un bien pour
un mal. Seulement, je trouve que les messieurs qui ont entrepris
cette morale en action vont un peu loin. Ils ne se contentent plus de
décapiter leur bonne amie d'une nuit, pour emporter le chapelet de ses
salaires honteux; ils massacrent en même temps ses domestiques et les
enfants de ceux-ci. Si on les laisse faire, il extermineront, par la
même occasion, toute la maison. Car, soyez certains que si, au devant de
l'homme que la police cherche partout où il n'est pas, avec le flair de
ses fins limiers, le concierge de la maison où s'est commis le crime et
toute sa famille, ou quelque imprudent locataire s'était présenté au
moment de sa fuite, il n'eût pas hésité davantage à leur trancher
le chef. J'en conclus que les immeubles où ces dames loueront des
appartements deviendront dangereux à leurs voisins. Il y a là une
question de risques locatifs, au moins aussi considérable que pour
l'incendie et qui donnera à réfléchir aux gens prudents. Nos aïeux
étaient plus sages qui ne laissaient pas «divaguer», comme disent les
maires de village en parlant, dans leurs affiches, des chiens errants,
les personnes faisant le métier de ramener chez elles les voyageurs, les
rufians et les rôdeurs de nuit, mais leur prescrivaient de vivre entre
elles et comme cloîtrées dans de profanes couvents où habitait la
félicité antique. _Hic habitat félicitas_. La mode de ces maisons de
retraite se perd de plus en plus, et c'est grand dommage pour la dignité
des rues et des boulevards, et j'ajouterai pour le plaisir des gens
raisonnables. Car il eût suffi d'un peu d'imagination et de luxe
oriental pour en faire la réalisation du Paradis de Mahomet sur la
terre. Le ruisseau dans lequel elles se sont vidées a été comme une
terre grasse et féconde pour le vice qui y a pullulé. Ah! comme les
Romains et les gens d'Herculanum étaient d'autres artistes et d'autres
philosophes que nous! Aujourd'hui c'est pour protéger les jours
(non! les nuits) de ces pauvres filles, de leurs gens et de leurs
colocataires, que je supplie le gouvernement de les enfermer à nouveau.
Elles ne chômeront pas, pour cela, de visites, vous pouvez être
tranquilles; mais ceux qui les viendront voir ne le feront pas dans
l'intention de les assassiner. Ce sera toujours un progrès.
* * * * *
Que l'homme s'exagère volontiers ses maux, et comme il se plaindrait
moins de sa destinée, s'il considérait plus souvent les sorts pires que
le sien et que d'autres ont subis avant lui! L'étude de l'histoire ne
devrait nous servir qu'à connaître ces exemples monstrueux de déveine,
chez certains héros, qui font dire aux gens raisonnables: «Enfin! en
voilà un qui était plus malheureux que moi!» Ce serait une excellente
leçon de philosophie résignée, puisqu'il est entendu que, par une sage
ordonnance de la Providence, nous sommes tous destinés à souffrir plus
ou moins, et qu'il est logique de mesurer nos cris et nos révoltes à la
part d'ennuis qui nous est faite.
Cette réflexion mélancolique me vient du bruit que font messieurs les
bookmakers à propos de la mesure peu bienveillante, j'en conviens, dont
ils viennent d'être l'objet. Il faut les voir, dans la banlieue, que
presque tous habitent, exhaler leur colère le long du fleuve, comme
les Hébreux à Babylone ou comme les damnés au bord du Styx. Le grand
gémissement entendu dans Rhama n'était qu'une musiquette de quatre sous
auprès de la douloureuse symphonie dont ils régalent les oreilles. A les
entendre, tout est perdu pour la paix publique, et ils renverseront le
gouvernement. C'est comme si c'était déjà fait! Ceux-ci geignent et
ceux-là clament; tous vocifèrent et se démènent. On a osé toucher à un
des corps les plus respectables de l'État moderne et secouer, dans leur
personne, les assises de la société!... Que leur a-t-on fait pourtant,
bon Dieu! Retiré tout simplement un inerte morceau de bois qui, ne leur
servait qu'à ficher en terre pour faciliter leurs opérations.
On affirmait, dans mon village, que plusieurs s'étaient tués de
désespoir. Eh bien, si, dans les champs Élyséens d'un monde meilleur,
leurs ombres toujours gémissantes rencontrent l'ombre éternellement
mélancolique d'Abélard et que le grand érudit entende le sujet de leur
plainte, quel ironique sourire sur ses lèvres où le nom sacré d'Héloïse
brûle encore, et quel regard de dédain dans ses yeux abaissés!
* * * * *
--C'est le Printemps! vous dis-je, ma chère! C'est le Printemps!
Et vous vous repeletonnez, frileuse, au coin du feu clair et ronflant,
comme une chatte, le dos sous votre belle chevelure dénouée, les coudes
sur les genoux et les mains ramenées vers la flamme qui fait courir,
dans leur transparence délicate, de délicieux petits reflets roses. Et
je vous répète:
--C'est aujourd'hui le Printemps, mignonne! ne m'entendez-vous pas?
Alors vous fermez les yeux, sans toujours me répondre, et j'imagine que
mes paroles vous frappent l'oreille sans aller plus loin, comme un son
indécis, comme une romance lointaine dont les mots échappent et dont
l'air seul parvient jusqu'à vous, vague et mêlé dans le vent. Mais ces
mélodies inconsciemment perçues ont le don d'évoquer les visions et
les souvenirs. Vous fermez les yeux et c'est certainement pour vous
recueillir dans le rêve des verdures renaissantes, des violettes bordant
les chemins, des brises pleines d'odeurs vivaces et douces, des longues
promenades sous le soleil tiède déjà, de toutes les splendeurs en
boutons dont la Nature devait être parée aujourd'hui, si mon almanach
n'avait effrontément menti! Vous ne rêvez pas tant que cela, mon âme. Le
Printemps n'est-il pas dans cette chambre chaude et pleine de fleurs où
vous aimez à vivre en hiver? Le Printemps n'est-il pas partout où vous
êtes? Et ne pouvons-nous pas chanter là comme dans les bois, et chaque
jour, tant notre joie s'y renouvelle:
C'est la première du Printemps
Au théâtre de la Nature!
[Illustration]
[Illustration]
MIMOSAS
Comment ne pas songer qu'ils viennent de là-bas où la terreur et
l'effarement ont marqué la fin des jours de gaieté carnavalesque,
ces beaux panaches de mimosas que les petites charrettes parisiennes
promènent et qui semblent verser une pluie d'or sur les roses alanguies
des marchandes ambulantes? Que la Nature est indifférente à nos misères!
Tandis que la fourmillière humaine s'éparpillait affolée, croyant
encore sentir le sol s'ouvrir sous ses pas, les fleurs, tranquilles,
s'épanouissaient dans la sérénité du matin, sous cette première
blancheur de l'aube qui est comme le sourire d'argent du ciel.
La mythologie grecque, qui savait si bien mêler aux fables grandioses
les plus exquises imaginations, n'avait pas dédaigné de chercher une
légende aux fleurs. Rappelez-vous celle d'Hyacinthe; Ainsi au Japon,
dont je vous ai dit, un jour, le joli poème des lilas. L'Orient est
plein de ces traditions charmantes. Je les regrette vivement, ma chère,
et constate l'infériorité de notre imagination à ce sujet. Ce n'est pas
assez pour moi de comparer sans cesse les lys à vos doigts et les roses
à votre bouche. Tous les madrigaux d'autrefois n'étaient pleins que de
ces choses-là. Et puis ce n'est ni vrai ni vraiment flatteur. Les lys
n'ont pas les jolis reflets d'azur qui courent sous le satin blanc de
votre main, et vos lèvres ont des parfums vivants que n'ont jamais eus
les roses. Il faudrait en finir avec ces continuelles comparaisons qui,
si belles que soient les fleurs, sont encore à l'humiliation de la
femme. Je voudrais faire mieux et plus digne de vous que cela dans une
mythologie nouvelle. Tout est symbolique autour de nous. Mais,
entre toutes choses, les fleurs dont les plus humbles, suffisamment
contemplées, évoquent mille images diverses, comme vous le savez bien,
vous qui passez des heures entières en contemplation devant un myosotis.
Voilà ce que j'ai rêvé, moi, il y a quelques jours devant une branche de
mimosa.
* * * * *
La Méditerranée et son bleu manteau couchés sous le ciel, par un soir
d'été plein de l'odeur des lauriers-roses, et, dans une île aujourd'hui
disparue,--car je parle d'un temps lointain et inutile à préciser,
puisqu'on a aimé toujours,--deux amants goûtant l'extase de cette heure
mystérieuse où s'ouvre le jardin des étoiles. L'île est proche de la
terre, et la solitude en semble faite pour le mutuel enchantement de
leurs âmes. Vous souvient-il que nous avons souvent rêvé d'une thébaïde
pareille, où rien ne nous atteindrait des clameurs lointaines et des
banales gaietés? Ils marchent sur le rivage, les mains unies. Je les
vois si bien que je pourrais vous dire maintenant vers quel siècle
lointain ils ont vécu. Ils portent la blanche tunique grecque. Elle a,
comme vous, de longs cheveux noirs qui sont comme une nuit répandue sur
la double colline de neige de ses épaules; comme vous, elle a le profil
fier de la race élue, et, comme vous, je ne sais quel éclat fatal de
pierrerie dans les yeux. Et c'est lentement qu'ils s'avancent le long
du flot qui chante, tout en poussant jusqu'à leurs beaux pieds nus, son
écume pareille à des palmes d'argent. Les grands oiseaux que le soir
exile des hautes mers passent au-dessus de leurs têtes avec un doux
balancement d'ailes. C'est comme un grand recueillement de la Nature
autour d'eux, dans ce magnifique paysage sérénal où leurs ombres
grandissent et bleuissent, à mesure que la lune se lève, la lune
mélancolique qui roule dans les flots comme une grosse larme brisée.
* * * * *
--Que la vie est douce ici, ma bien-aimée! fait l'amant, rompant soudain
le silence.
Et elle lui répondit, comme quelqu'un qui se réveille:
--La mort serait plus douce encore, car elle nous réunirait pour jamais.
Et, leurs regards plongeant l'un dans l'autre, comme si leurs âmes s'y
mêlaient, ils y mesurèrent l'infini d'une tendresse que rien au monde ne
pourrait briser; car l'espoir fou d'immortalité, par delà le trépas, qui
nous dévore ne nous vient que de l'amour.
--Oui, reprit-il, tout est beau autour de nous, tout est charmant, mais
tout cela pourrait disparaître que, si tu me restais, je n'y prendrais
même pas garde.
Elle lui répondit:
--Le ciel n'est pas si grand que tes yeux ni la mer si profonde que ton
amour.
Ainsi, comme il arrive dans les tendresses exaltées, s'immatérialisait
leur pensée dans un rêve où s'anéantissait l'univers. Ils sentaient bien
qu'en dehors l'un de l'autre, rien ne leur était rien ni à l'un ni à
l'autre, que tout pouvait s'écrouler autour d'eux, mais non pas rompre
l'invisible chaîne que leurs lèvres tendues dans un baiser suprême
allaient fermer.
* * * * *
Jamais la sérénité du ciel n'avait été si grande dans aucune nuit d'été.
A peine un frisson sur la mer qui, par places, en allongeait les ondes
en un sillon d'argent. Les étoiles y posaient leurs images apaisées,
comme des oiseaux lassés dont le vol s'arrête sur un arbre où ne passe
pas le vent. Non, jamais, une telle sérénité du firmament n'avait
enveloppé toutes choses d'une telle caresse.... Un grondement! puis
un choc sous les pas. La mer soulevée et hurlante. Un bouquet de feu
montant dans l'air avec un fracas épouvantable et, plus loin, par delà
la rive, quelque Vésuve ou quelque Etna s'ouvrant dans une lourde fumée
de soufre.... Plus d'île charmante! Plus d'amants soupirant une idylle
dans le calme de ce beau soir! Comme ils l'avaient souhaité, la même
flamme avait mêlé leurs esprits pour les emporter au ciel!
Au printemps qui suivit, sur la plage où étaient retombées quelques
terres de l'île dispersée, une fleur nouvelle fleurit, semblant un
bouquet de feu qui monta vers la nue comme celui des volcans. C'était le
mimosa où respire encore l'âme douce et fidèle de ces amants fortunés!
* * * * *
Et pour finir moins tristement, ma chère, que par cette sombre légende:
Vous connaissez la fleur légère
Bordant le flot bleu qui s'endort?
On dirait que, sur la fougère,
Le soleil tombe en neige d'or.
Comme un panache de fumée
Que le couchant teint de safran,
Comme une poussière embaumée
Que pousse la brise en errant,
Elle monte dans l'air humide
Où le flot roule un souffle amer,
Et mêle son parfum timide
Aux âcres senteurs de la mer.
Elle flotte parmi l'espace
Où l'oranger tend ses bras lourds;
L'aile du papillon qui passe
Y met un fragile velours.
Mimosa! presque un nom de fée!
Quelque naïade, assurément,
S'en étant autrefois coiffée,
Parut plus belle à son amant.
J'aime cette fleur parfumée
Au souffle furtif et coquet,
Pour ce qu'une main bien aimée
Un jour en portait un bouquet.
[Illustration]
[Illustration]
LE BUIS
Le premier vrai dimanche de printemps dans un village de banlieue! Vous
devinez si c'était un remue-ménage. A chaque train c'était un flot
nouveau de voyageurs bruyants se dispersant sur les chemins, par
groupes, s'appelant ou se disant adieu. Paris a une population spéciale
d'émigrants hebdomadaires suburbains qui ne rappelle que de fort loin
les hautes traditions de la noblesse française, brave petit monde
assurément, mais d'une société plus provinciale que la province
elle-même. Quel bavardage insipide monte de ce microcosme! Le
bourdonnement des mouches est, à côté, fort intéressant. Mais quelle
providence pour les débitants indigènes qui ne vivent guère que de
l'empoisonner une fois par semaine! Il faut voir les gâte-sauces se ruer
en cuisine dans les arrière-boutiques et les garçons des estaminets
secouer les chaises du vent emporté par leurs tabliers blancs. Les
notables du pays en promenade aussi, avec leurs chiens, ou simplement
assis devant leurs portes, regardent avec une joie débonnaire
cet élément de prospérité se répandre autour de leurs lares. Ils
applaudissent au progrès contemporain, au sage goût de ce peuple pour
les plaisirs faciles, au développement des industries alimentaires; ils
se réjouissent d'être nés dans un si beau temps où tout le monde ne
songe qu'à s'amuser. Les grands cacatoës de la démocratie locale trônent
dans cet épanouissement, semblant dire, la main dans le revers de leur
redingote: Ce beau temps-là, c'est nous qui l'avons fait! La vérité est
qu'il se vend dans le pays, chaque dimanche, beaucoup plus de petits
verres et de charcuterie qu'il y a dix ans. Allez donc nier, après cela,
la prospérité nationale et le bien-être croissant des classes autrefois
opprimées. Je jouis comme un autre du philanthropique spectacle de tous
ces gosiers arrosés et de toutes ces tripes repues, mais j'en jouis
sobrement, sans m'y appesantir, avec l'enthousiasme d'un homme qui
n'aurait pas pris ce chemin s'il n'y avait pas été obligé.
--C'est aujourd'hui Pâques-fleuries, dit un enfant à son père en passant
auprès de moi.
Son père le regarda d'un air qui voulait dire: Qu'est-ce que ça nous
fait!
* * * * *
Eh bien! moi, ça me dit quelque chose. Le mot est si joli, d'abord:
Pâques-fleuries! Ce fut comme une bouffée de souvenirs d'enfance qui me
monta au cerveau, pendant qu'il tintait dans mon oreille. Tout un monde
d'émotions douces se réveilla en moi, douces et lointaines comme la voix
d'un clocher perdu dans les brouillards. Je revis les seuils de l'église
tout jonchés de rameaux de buis et les foules cheminant, recueillies,
sous cette verdure, comme cela était quand j'avais douze ans. Des relens
d'encens et des gémissements d'orgue passèrent dans l'air, et je
me complus singulièrement à cette vision qui me rajeunissait et me
vieillissait tout ensemble. Des hymnes chantaient en latin dans
ma mémoire, et cette musique m'était la plus douce du monde. Quoi
d'étonnant?
Dans l'uniforme ennui des premières années qu'emplissent de fastidieuses
études et de stupides exercices de mémoire, je ne me souviens pas de
meilleur repos que celui des fêtes religieuses. Passer des murs froids
de l'étude crasseuse dans l'enceinte radieuse et illuminée de l'église;
quitter les bouquins noircis et cornés pour le missel aux enluminures
naïves; entendre les mélodies sublimes du plain-chant au lieu du
nasillard discours du pion; respirer à pleins poumons le benjoin après
les fades parfums de la cuisine scolaire, n'était-ce pas vraiment
quitter les réalités immondes pour les visions les plus aimables?
N'était-ce pas franchir la porte d'un paradis longtemps fermé?
En ce temps-là, le jour des Rameaux était un grand événement dans ma
vie, et la noble image du pardon triomphant descendant sur l'humanité
prosternée m'apparaissait dans le simple rameau de buis que je promenais
fièrement au retour de la grand'messe.
* * * * *
Je ne sais pas encore par quoi la philosophie contemporaine compte
remplacer le symbolisme qui faisait le grand charme des religions
disparues. Grâce à lui, la Nature était de toutes leurs fêtes. C'était
un élément essentiellement païen de poésie et de grandeur, qui
n'effrayait pas le spiritualisme bon enfant de nos aïeux. Cette
consécration des choses par un commerce glorieux avec la Divinité
n'était pas pour nous montrer le néant de la Matière. J'avoue que
celle-ci m'apparaît beaucoup plus infime et humiliée sous le scalpel et
dans les cornues, se brisant, s'évaporant, se multipliant à l'infini,
comme une vermine, sous des noms scientifiques et barbares. J'ai horreur
de vivre parmi tous ces gaz décomposés. Dût un dogme indéniable surgir
un jour de toute cette cuisine, je lui préférerais encore le mensonge de
la Vérité nue s'élançant des eaux candides d'un puits. Cette recherche
de l'infini dans l'infiniment petit des pourritures me répugne
horriblement, et j'aimais mieux les efforts brisés de l'âme humaine
vers un idéal fuyant toujours, mais rayonnant comme le soleil qui nous
éclaire et nous réchauffe sans que nous l'atteignions davantage. Il y
avait un beau fond de panthéisme dans les cérémonies chrétiennes, qui
leur venait de l'Orient plus encore que de Rome et de la Grèce. C'était
toujours une attache à l'éternelle vérité qui est dans le respect
mystérieux de la vie et dans l'adoration méditative du Beau dans toutes
les formes accessibles à nos sens et à notre esprit.
* * * * *
Comme j'étais loin des promeneurs parisiens et des indigènes réjouis
dont je n'entendais plus le bruit que comme celui d'un reflux, rythmé
par la distance et s'affaiblissant à chaque nouveau retour! C'est que
j'avais pris la pleine campagne tout en méditant et me perdant dans ces
pensées, un chemin de traverse que je rebroussai pour rentrer avant le
déclin du soleil. Il me fit passer presque devant l'église, vide alors,
mais sur les marches de laquelle une mendiante continuait sa psalmodie,
avec des rameaux de buis béni dans son tablier. Elle m'en tendit un, en
échange de mon aumône, et je ne l'ai pas jeté. Je l'ai même rapporté
avec moi, et, pour que vous n'ayez aucune envie de me railler, ma chère
âme, je vous avouerai que je l'ai mis avec des fleurs que vous m'avez
données autrefois et que j'ai toujours précieusement gardées. C'est un
souvenir de jeunesse que je veux mêler à nos souvenirs d'amour.
[Illustration]
[Illustration]
PROSE DE PÂQUES
Tandis que, dans mon jardin, déjà, une verdure tendre suit, d'une vapeur
d'émeraude, le squelette des arbustes, qu'aux cimes des lilas, de
petites grappes de rubis se dégagent des feuilles pâles et serrées, que
les pousses nouvelles des fusains nuancent de flèches jaunes leur masse
sombre, qu'à terre les bordures s'émaillent, épaissies, piquées çà et là
de petites fleurs sauvages, je sais, dominant ce menu paysage, un grand
peuplier encore marqué au sceau de la désolation hibernale. Son tronc
noir monte droit dans le ciel et se sépare très haut en brins formant
comme un fuseau déchiqueté. Ces petites lignes noires et précises
tracent, sur l'azur indécis d'avril, comme un dessin à la plume, une
façon d'arabesque extrêmement délicate. Sur un point seulement, une
touffe met une bavure d'estompe, une sorte de pâté comme en pose sur
leur cahier la maladresse des écoliers. Au premier abord, vous croiriez
le gui sacré que nos aïeux des Gaules ne fauchaient qu'avec une serpe
d'or. Et, dans la prairie large qu'emplit la solitude exquise et
silencieuse du matin, le rêve évoque volontiers l'image de Velléda la
vierge aux jambes nues, le corps agité de prophétiques frissons, et,
plus que jamais, sous le casque ardent de sa chevelure, méditant les
destins obscurs de la terre douce et féconde où s'achèvent les gloires
de la race. Car c'est plus que jamais qu'il les faut invoquer ces
tutélaires génies du sol natal, ces dieux longtemps endormis dont la
pitié marquait d'un signe les peupliers et les chênes, patrons agrestes
des ancêtres au coeur viril dont le sang tarit dans nos veines!
Mais non! Moi qui connais, dans ses moindres détails, le petit coin
de nature où je vis, je sais fort bien ce qu'est cette houppe sombre
accrochée à la nervure tourmentée de l'arbre éploré, dont les souffles
mauvais de la lune rousse courbent la tête flexible. J'en ai vu partir,
l'an dernier, un peu plus tard, il est vrai, une volée de ramiers, de
ces ramiers confiants de banlieue que l'inexpérience des chasseurs
dominicaux prendra pour des pigeons domestiques, et que protégera la
crainte salutaire des dommages et intérêts. C'est un nid de l'autre
printemps qui est là, un nid où chuchotèrent beaucoup d'angoisses
et beaucoup de tendresses, un nid abandonné, dont les feuillages
renaissants voileront bientôt la mélancolie, comme les espoirs nouveaux
où s'ensevelissent nos tristesses dans un linceul de gaieté, sans que
celles-ci en demeurent moins attachées au plus solide de notre être, au
plus vivant de nos entrailles.
* * * * *
Par quelle association bizarre de pensées, par quel caprice de
rapprochement, me suis-je constamment souvenu de ce gîte délaissé,
flottant dans le vent et suspendu dans les branches, devant les
boutiques fastueuses où l'oeuf pascal, sous toutes ses formes,
emplissait hier les devantures? Non plus le petit oeuf teint de rouge
qui constituait, dans notre enfance, le plus économique des présents.
Car c'est tout au plus si quelques marchands ambitieux et dans le but
coupable d'en augmenter le prix, découpaient sur les plus beaux, avec la
pointe d'un canif, le portrait d'une cathédrale. Mais l'oeuf nouveau,
l'oeuf magnifique, obligatoire mais non gratuit, qui est comme le café
des étrennes dont le petit Noël avait été l'apéritif, invention des
petites dames plus que des mères de famille, joie des cocottes beaucoup
plus que tranquillité des parents. De tous les arts qui ont progressé
dans le siècle, celui de demander est certainement un des mieux
partagés. Ce temps a été dur pour les fois réconfortantes et les
illusions généreuses, mais il a beaucoup fait pour la quémanderie. Il a
tué les nobles colères, mais il a perfectionné le pourboire. Le laurier
a symbolysé certaines époques. La carotte servira d'emblème à celle-ci.
Je dis tout cela sans amertume; car je ne sais rien de plus charmant que
la mode des cadeaux entre gens qui s'aiment. C'est l'idée de réglementer
cette mode qui me convient moins et lui ôte, pour moi, beaucoup de sa
poésie.
Oeufs sur oeufs derrière les vitrines! Oeufs de moineaux et oeufs
d'autruche! Oeufs monstrueux qu'on pourrait prendre pour le globe de
l'oeil des mammouths immenses récemment découverts et qui nous prouvent
que nous autres de la race humaine sommes une simple vermine sur la peau
recroquevillée d'un monde qui s'éteint. Est-ce que l'univers va finir
dans une immense omelette? Surprises que tout cela! Mais surprises
inouïes. Boîtes à jouets ou boîtes à bijoux. Plus rien de l'ancienne
légende qui donnait un sens particulier à cette nature de présents.
Et, malgré moi, je me détournais de ces chapelets insupportables aux
grains inégaux, aux contours sans harmonie pour me rappeler, dans
le grand peuplier de mon jardin, le nid désert que mouillaient les
giboulées, le nid que n'agitaient plus de craintifs frémissements
d'ailes. Et cette antithèse prenant d'étranges proportions dans mon
esprit, je murmurais, sans dire tout haut ma préoccupation ridicule:
Nid sans oeufs, oeufs sans nid. La triste chose!
* * * * *
Et, tout en marchant par les rues qu'emplissait un grand désoeuvrement
de foule, je pensais aux maisons où l'on pleure aujourd'hui les absents
de la dernière guerre. L'enfant a grandi, intelligent et vigoureux,
portant en lui l'immense espoir de tous. Il avait coûté cher à faire
ainsi, mais il était celui qui devait s'envoler plus haut que les autres
du même nom et rapporter, un jour, dans l'arche, un brin de laurier. Il
était l'orgueil futur et la consolation certaine. Quand le devoir viril
de servir son pays est venu à lui, il l'avait accueilli comme un ami
et il était parti promettant de revenir. Qui raillera maintenant les
pressentiments des mères? C'est dans le vacarme de la poudre qu'il a
rencontré l'éternel silence. C'est la mort anonyme que crache au hasard
la gueule des canons qui lui a mis au front le froid du dernier baiser.
Est-ce l'ongle subtil des bêtes de proie ou la pointe d'une pique
ennemie qui, le retournant sur le sable ensanglanté, donnera à sa
face l'adieu de la lumière? Tandis que les clairons se taisent dans
l'éloignement de la retraite, son dernier souffle s'exhale et va
rejoindre dans le ciel la clameur des cuivres rassemblant les courages
prêts à de nouveaux combats. Celui-là ne reverra plus le doux toit où
il avait été comme l'oiseau tremblant que rassurent les maternelles
caresses, le doux toit dont il s'était trouvé l'hôte en naissant et où
les choses elles-mêmes semblaient l'aimer!
Et lui donc! n'avait-il pas rêvé, à son tour, la demeure tranquille
où il amènerait un jour la jeune épouse toute blanche? La porte
n'était-elle pas ouverte déjà, perdue dans un échevèlement de glycine,
donnant sur le jardin où les causeries seraient si douces à la clarté
amie des étoiles, sous l'odeur fragile des lilas? Ne savait-il pas
déjà la place du banc de pierre où les confidences meurent dans
l'imperceptible bruissement des mousses froissées quand s'allument doux
projets morts dans leur germe! Maison vide et rêve sans asile!
Nid sans oeufs! oeufs sans nid!
* * * * *
Vous rappelez-vous, mon amour, la place que nous avions choisie pour
nous aimer bien longtemps quand le printemps viendrait, après l'hiver
qui nous fut si doux et qui devait contenir toutes nos tendresses? C'est
en marchant dans la neige qui craquait délicieusement sous vos petits
pieds, le long du bois désolé et sous un ciel froid où le soleil pâle,
et las de lutter, soufflait à peine quelques vapeurs de cuivre que nous
parlions, votre bras tenant de très près le mien, du renouveau des
choses fêtant le renouveau de notre bonheur. Au lieu de la fourrure
frileuse qui vous enveloppait cependant si bien, vous porteriez une
toilette très légère et je verrais vos jolis bras sous les transparences
nacrées de l'étoffe. Nous nous arrêterions longtemps sous ce toit
rustique dont les murs porteraient des capucines en fleur parmi les
lierres. Et vos baisers après avoir été le foyer où nos âmes croisaient
leurs étincelles, seraient devenus la fraîcheur des sources où elles
seraient venues boire ensemble.
Avril est venu trop tard pour nous trouver encore amis. Les calendriers
se moquent bien de nos misères.
Et vous,--comme le temps fuit!--qui fûtes ma compagne d'une nuit
seulement; d'une nuit chaste mais pleine de désirs, dans l'emportement
du train qui nous emmenait l'un et l'autre pour nous séparer à
l'arrivée; d'une nuit trop courte où ne s'échangèrent que des paroles
presque banales, mais où tous deux nous sentions déjà l'enlacement
délicieux des chaînes qui allaient se briser, croyez-vous que j'aie
oublié les rêves absurdement exquis que je sentais en vous aussi bien
qu'en moi et qui me reviennent parfois sur des ailes d'espérance?
Nos vaines tendresses sont souvent comme des voyageurs sans gîte. Des
bonheurs ignorés nous attendent là où ne nous mènera jamais notre
chemin.
Nids sans oeufs! oeufs sans nid! La triste chose!
[Illustration]
[Illustration]
AU SALON
Nous cheminions, celle que j'aime et moi, dans les grandes salles,
les yeux déjà un peu perdus de peinture, dans cette griserie vague de
couleurs qui vient d'une orgie de tableaux et qui ne permet guère, à nos
Expositions annuelles, les patientes études. Autour de nous la foule
grouillait, et l'on eût dit que, nouvelle Pandore, M. Prudhomme avait
ouvert sa boîte mystérieuse, tant il se disait de sottises et d'hérésies
autour de nous. Les admirations écoeurantes allaient aux succès faciles.
Je vous recommande le goût des jeunes filles du monde en peinture. Nous
marchions, déjà lassés, dans ce bouhaha de dessus de palettes et de
paroles inutiles, dans le mouvement banal d'art qui est devenu une
fabrication, et dans ce mouvement banal d'esprit qui s'exerce à la
critique sans rien savoir. Car tout le monde tente et tout le monde juge
aujourd'hui, ce qui ne laisse à personne le temps d'apprendre. Infidèle
à mon bras, la promeneuse que j'avais conduite laissait errer un regard
distrait par delà les cimaises, vers les sommets où s'en vont ceux qui
n'avaient cependant pas pris pour devise: _Quo non ascendam!_
Tout à coup elle s'arrêta net:
--Et de cinq, fit-elle.
--Quoi, cinq? lui dis-je en approchant; car ce m'était une occasion
délicieuse de frôler de plus près les charmes que la possession m'a
rendu plus chers, à rencontre des paresses ordinaires qui sont le lot de
la satiété.
--Mais les Èves cueillant une pomme!
Je regardai dans le sens que son doigt m'indiquait. C'était bien une
Ève, en effet, qui, dans une nudité correcte, tendait son bras blanc
vers un fruit rond qui ferait supposer que le Paradis terrestre était
dans notre Normandie et non pas où l'on mit d'ignorants restaurateurs de
géographie. Car toutes les découvertes nouvelles tendent à prouver que
l'ancienne Palestine était dans notre France. Je ne désespère pas de
trouver à Montmartre des traces authentiques du Calvaire. J'y ai déjà
choisi une Madeleine pour y faire aussi mon petit faubourg Saint-Antoine
hébreu, à l'instar de celui du Champ-de-Mars. Nous y jouerons la Passion
comme nos ancêtres représentaient les Mystères. Je figurerai Simon le
Nazaréen, parce que j'ai une façon très distinguée de porter la croix,
et Gailhard Ponce-Pilate parce que ce lui sera une occasion unique de
se laver les mains.
--C'est bien une pomme! fis-je avec conviction.
* * * * *
Et j'ajoutai:
--Parions, madame, que si c'était vous qui eussiez été notre
première mère,--et vous auriez porté mieux que personne le costume
traditionnel,--ce n'est pas pour une simple pomme que vous auriez livré
au ridicule le front de votre mari, et condamné à des maux sans nombre
votre innocente postérité?
--Pour quoi, alors?
Et elle me regardait avec un étonnement doux dans les yeux. Me
remémorant ses goûts personnels, je repris:
--Mais pour des fraises, par exemple; car vous m'avez toujours paru les
aimer bien davantage. Vous vous en fussiez servi à vous-même tout un
plat sur le coeur d'une feuille de vigne, et vous m'en auriez sûrement
offert. J'aurais certainement refusé les fraises pour vous les laisser
toutes, mais j'aurais baisé la feuille parce que vos jolis doigts
l'auraient touchée, et devinant peut-être qu'elle serait bientôt votre
première jupe. Vous rappelez-vous nos fouilles gastronomiques dans le
bois de Meudon, quand vous poussiez de petits cris de joie à chaque
perle rouge et savoureuse découverte par vous, dans la profondeur humide
des gazons, et que les merles s'effarouchaient à votre approche tandis
que les rossignols continuaient pour vous leur plus belle chanson? Vous
aviez des gourmandises charmantes et vous traîniez, comme une gamine,
à genoux, m'offrant le radieux spectacle de vos montagnes
naturelles.--Comme c'est bon! répétiez-vous. Et moi, j'attendais une
autre occasion pour vous dire aussi:--Comme c'est bon! Car j'aime à
partager vos impressions en toutes choses. Oui, des fraises; c'est pour
des fraises seulement, madame, que vous auriez consenti à coiffer
Adam du bonnet de Sganarelle et à précipiter votre race dans les maux
infinis, dont cependant, à mon humble avis, l'amour est une suffisante
consolation. Oui, sournoise adorée qui, dans ces printanières
excursions, faisiez semblant de chercher seulement des violettes et
portiez rapidement votre jolie main à votre bouche, avec un grain de
corail aux doigts!
--Vous vous trompez, fit-elle.
* * * * *
--Alors, c'eût donc été pour des cerises? Parbleu! je n'en serais pas
surpris; car vous n'avez pas non plus oublié nos belles promenades à
Montmorency, d'où vous reveniez avec de lourdes et savoureuses boucles
d'oreilles, mettant de chaque côté de votre cou deux larges gouttes
de sang? Je me souviens de vos intrépidités, madame, et j'ai gardé
délicieusement la mémoire des coups d'oeil que je glissais entre les
branches, quand vos jolis pieds posés sur quelque fourche naturelle de
l'arbre, vous écartiez les mollets pour vous donner plus d'assise, vos
jupes formant au-dessus de moi comme une cloche blanche qui sonnait
silencieusement les antiennes du désir. Tel, quand un lys dont le vent a
brisé la tige penche vers le sol, son calice retourné, le bourdon tombé
de son coeur d'or entrevoit, entre les plis candides des pétales, la
poussière embaumée des étamines. Car vous êtes, madame, une fleur plus
belle et plus pure que le lys et êtes aussi bien mise que lui, sans
filer davantage. Vous aviez quelquefois une idée charmante et dont je
vous étais spécialement reconnaissant: celle de relever le devant de
votre robe et un peu de ses dessous, sans oublier la batiste de votre
chemise, pour y entasser votre moisson. Ce m'était un agrandissement
tout à fait agréable du panorama où s'obstinait mon regard. Et c'était
comme un chapelet aux grains de pourpre vivante sur lequel couraient vos
jolis doigts blancs, ma belle dévote, un chapelet que vous baisiez de
temps en temps, mêlant le rouge des fruits avec le rouge encore plus vif
de vos lèvres. Comme vous buviez à toutes ces petites coupes de rubis!
Et quand nous revenions le soir, nous aurions pu retrouver le lendemain
notre chemin, comme le Petit Poucet, aux noyaux éperlés tout le long.
Ah! décidément, c'est pour des cerises que vous auriez seulement fermé
sur le nez de vos petits-fils la porte immaculée de l'Éden.
--Pas davantage, poursuivit-elle avec un rire moqueur sur les lèvres.
* * * * *
--J'y suis enfin! m'écriai-je; vous n'eussiez écouté le maudit serpent
qui nous a tous perdus et que Dieu a condamné pour cela à souffler
éternellement dans les églises, que s'il vous avait montré sur l'arbre
de la science du Bien du Mal une belle pêche au duvet parfumé comme
celui de votre joue. Nous allions aussi à Montreuil dans la saison, ma
charmante, et vous y faisiez une cour assidue aux espaliers. Un jour,
en levant le bras trop haut, vous glissâtes le long de la muraille
ensoleillée; votre jaconas,--car vous étiez mise en campagnarde avec
un large chapeau de paille sous lequel vos beaux cheveux faisaient une
tache noire--s'accrocha à un clou planté entre les pierres et se déchira
tout du long. Ainsi me fut révélé l'envers de la médaille que j'avais
numismatisée amoureusement en d'autres circonstances. Puissent toutes
les médailles avoir des revers pareils! J'en fus positivement ébloui.
Bien vite relevée et, sans même prendre le soin de réparer votre
toilette, vous vous barbouilliez effrontément du jus luisant du fruit
volé, vous vous barbouilliez les lèvres et même un peu les joues.
Allons, j'ai deviné, cette fois, et c'est pour une pêche que vous nous
auriez tous condamnés à payer nos contributions dans cette vallée de
larmes.
--Pas le moins du monde, reprit-elle, et s'il faut être franche, c'est,
comme Ève, pour une pomme que je vous aurais tous damnés, en même temps
que moi-même. Car seule, sous les dents de la femme, la pomme résiste et
se déchire, en saignant, avec une plainte, comme si elle mordait dans un
coeur.
[Illustration]
[Illustration: TULIPES]
Derrière les vitres embuées d'un marchand de fleurs, dans un panier
ridicule affectant la forme d'un chapeau de bergère, enrubanné et
accroché, au mépris du bon sens, à un chevalet de palissandre, un
faisceau de ces tulipes précoces qui nous viennent de loin composait un
bouquet aux couleurs tentantes et variées. Comme humiliées du décor
que leur faisait la bêtise humaine, les fleurs demeuraient fermées,
pareilles aux pointes émoussées de lourdes flèches, légèrement inclinées
sur leur tige, mais souriantes cependant de l'éclat de leurs tons
orientaux et de leur persane splendeur. A peine l'une d'elles
montrait-elle son coeur noir comme la langue bavarde des perroquets.
Tout autour s'éplorait l'or poudreux des mimosas, et au pied, des
roses anémiques languissaient sous les pleurs inutiles de l'arrosoir,
compatissamment regardées par l'oeil bleu des violettes de Parme et de
Toulouse. Ce coin menteur de jardin avait je ne sais quel charme apprêté
qui faisait, à la fois, plaisir et peine, comme ce qui reste de la
beauté des femmes sur le retour. J'en emportai toutefois la vision
obstinée pendant le reste de ma promenade dans la nudité des
Champs-Élysées sans verdure où le pas des chevaux sonnait sec sur le
sol gelé, avenue de squelettes d'arbres hypnotisés dans l'air chargé de
neige, mélancolique souvenir des gloires estivales et des triomphantes
toilettes montant vers les fraîcheurs du bois dans la rose caresse du
soleil couchant. C'est là surtout que l'hiver est triste de tout ce qu'y
furent doux le printemps et l'automne. Dans ma course qui faisait plus
piquante encore la bise qui me soufflait au visage, l'image des tulipes
contemplées un instant me suivait, comme le mirage d'un oasis, et
arrêtait sa douceur dans mes yeux, celles-ci d'un rouge vif traversé de
paraphes noirs, celles-là uni-colores et du ton frais des bengales,
une surtout presque blanche avec une moucheture de sang pâle, toutes
pensives de ma propre pensée et portant, en elles, comme moi, les
tristesses de l'exil. Car nous sommes les proscrits du soleil, nous
qu'obsède, au coeur même des frimas, le rêve immortel de la lumière.
* * * * *