Mais, pour un peintre, quel caractère dans cette banlieue! Or M.

Raffaelli, de par son talent raisonneur, logique, devait surtout aimer

les aspects dont il serait possible de formuler avec précision le

caractère. Il a l'esprit trop formel pour aboutir à des synthèses ou des

symboles. Ce serait un peintre plutôt réaliste, encore qu'il ait exposé,

naguère, avec les impressionnistes, dans le groupe desquels on le

confondit. Mais, en réalité, il n'est d'aucune école. Sa personnalité

est unique; ce domaine d'art de la banlieue lui est propre, et son

esthétique aussi, qui le lui a fait exploiter avec acuité et avec

quelque chose de la main décidée des chirurgiens. C'est que cette terre

suburbaine a pour lui un visage, un corps pour ainsi dire. Terre malade,

que des anémies, des cancers, des arthrites rongent. Le peintre suit les

lignes du terrain comme des muscles. Son pinceau a des rigueurs qui

dissèquent. Il détaille l'anatomie du sol. Il va jusqu'à l'ossature. Et

même dans la couleur, voici des bleus de misère et de froid, des rouges

de dartre...

Et les plis des terrains s'accordent avec les plis des vêtements. Car

ces contrées suspectes sont occupées par quelques figures: un rôdeur, un

chiffonnier, un terrassier (parfois aussi un vieux cheval). Or, ceux-ci

ne sont-ils pas, à leur tour, comme une banlieue d'humanité? Epaves de

la grande ville, vaincus par elle, et incapables, d'autre part, de

rentrer dans la simple vie des champs, qui commence plus loin.

Ces corps en ruine, aussi ravagés que les terrains, ces haillons aussi

décolorés que les cultures, M. Raffaelli excelle mêmement à les

exprimer, mais sans apitoiement pour ces existences vagabondes, toujours

avec la même rigueur d'âme et de dessin, qui ne se préoccupe que de

dégager leur caractère avec sincérité.

La sincérité, voilà la qualité dominante de ce bel artiste. Et

l'orientation de son oeuvre même nous en fournit une preuve curieuse. Il

peignit la banlieue tant qu'il vécut à Asnières. Or, depuis ces

dernières années, il est revenu habiter Paris.

Eh bien! rentré ici, il eut des yeux neufs--ce Parisien de Paris,

pourtant--ou, du moins, des yeux renouvelés par l'absence, pour regarder

la ville, les rues, les boulevards, les passants. Et le peintre de la

banlieue est devenu le peintre de Paris. Intéressant avatar où son

esthétique foncière subsista; car il chercha encore à peindre les divers

quartiers en exprimant surtout leur caractère distinctif: une toile est

le quartier Saint-Sulpice, discret et ecclésiastique; une autre, les

Champs-Elysées, d'élégance mondaine, mouvementée, avec de riches

nourrices pavoisées comme des goélettes; une autre encore, la place de

la République, d'aspect marchand et populaire. Et toute une série

s'enchaînera.

Cette évolution prouve combien M. Raffaelli est sincère et combien aussi

il est chercheur. Il rentre moins que personne--quoiqu'on le suppose le

peintre attitré et exclusif de la banlieue--dans le cas de ces peintres

spécialistes que Baudelaire dénonçait avec raison. Lui, au contraire,

s'est acheminé dans tous les sens: outre des paysages de ville et de

faubourgs, il a peint les petites gens, des fleurs, le monde des

cafés-concerts, des portraits, celui de de Goncourt qui est au Musée de

Nancy, ceux de mondaines dont il a réussi les luxueuses parures avec le

même pinceau qui peignait des haillons. Et toutes les matières: huile,

aquarelle, pastel, crayon, sans compter le burin, car il fait des

eaux-fortes, entre autres des eaux-fortes en couleur dont il opère

lui-même le tirage. Et de la sculpture aussi, où il essaya d'innover, de

créer en bronze des sortes de bas-reliefs ajourés qu'on pourrait

suspendre au mur des appartements comme des tableaux. Qu'est-ce qu'il

n'aborda pas encore? Il essaya de la ferronnerie, des bijoux qui étaient

de vastes fleurs, d'inquiétants animaux. Enfin il manie la plume, ami

des écrivains, écrivant lui-même. Il consigna de nombreuses notes et

pensées sur l'art, qu'il publiera peut-être un jour.

Il suit en cela la tradition de maints grands artistes: est-ce que

Michel-Ange, Quentin-Metzys et, de nos jours, Fromentin, n'ont pas

pratiqué ces cumuls? Les formes d'art sont les moyens d'expression d'une

âme artiste. Mais cette âme surtout importe, et l'oeuvre d'art

n'intéresse même que parce que «une oeuvre d'art est un état d'âme»,

selon la définition que M. Raffaelli en a trouvée, et dont toute son

oeuvre, aiguë et pittoresque, est la confirmation, puisqu'il s'y raconte

lui-même sous la forme de sites et de passants qui n'avaient de joie ou

de tristesse que la sienne.

M. JAMES M. N. WHISTLER

Peintre américain, habitant Londres, il fut aussi naturalisé parisien,

surtout depuis qu'il apporta comme don de Joyeuse-Entrée, pour le musée

du Luxembourg, ce chef-d'oeuvre: _Portrait de la mère de Whistler_.

Quelle ligne hardie et neuve que celle de ce long corps à peine entrevu

dans la robe noire! Et quelle pénétration psychologique: l'âme même

remontée au visage, car c'est elle qui éclaire de son rose de couchant

les joues que l'âge a faites pâles. Et ces blancs si chastes: celui du

bonnet de dentelle, celui du mouchoir tenu en main avec ce geste, on

dirait, d'une première communiante! Est-ce que la vieillesse ne ramène

pas à la pureté initiale? Et le noir profond, moucheté de fleurettes, de

la tenture, cette tenture significative derrière laquelle on sent que

toute la vie de la femme frissonne encore, mais s'éloigne, s'oublie!...

Et pour raccorder ces blancs et ces noirs, le gris d'ensemble qui adhère

aux murs, flotte en buée, propage ses sourdines, unifie sa cendre

morte, comme s'il était au dehors, la cendre des années envolée du coeur

maternel!

Dans ce portrait d'une beauté sans date et qui porte déjà comme un air

d'éternité, la patine anticipée des siècles, M. Whistler s'exprima avec

une sincérité, une émotion, qui, du coup, le menèrent jusqu'à la

grandeur, lui qu'on imaginait seulement compliqué, arrangeur de goût

suprême, et d'un subtil dandysme d'art et d'esprit. Dandy, certes, il le

fut toujours. Et par ses attitudes, son mépris du naturel, ses dédains,

son esprit cruel, on ne sait quoi de théâtral et d'artificiel, il fait

penser à Barbey-d'Aurévilly, exégète du dandysme. Il y fait penser aussi

par sa combativité toujours en éveil. Ses démêlés furent mémorables. Il

vécut en guerre contre Burne-Jones et les préraphaélites, dont l'art, à

son avis, est trop littéraire, peu original, et ne fait que recommencer

les primitifs. On sait aussi son procès contre Ruskin, l'illustre

critique. De tout cela, est résulté un livre: _Le doux art de se faire

des ennemis_, édité avec un luxe unique et cette recherche esthétique

que M. Whistler apporte à tout. Il y a là, entr'autres, le _Ten

o'clock_, causerie faite à Londres et à Oxford.

«Oui, nous observait-il, j'ai voulu, après que tout le monde avait dit

ce qu'il pensait de cet homme, que cet homme vint dire ce qu'il pensait

de tout ce monde.»

Ce dut être un spectacle piquant que d'assister à la lecture de ce fin

et mordant bréviaire d'art, accentué par toute la mimique savante de

l'auteur et son physique étrange: l'oeil luit derrière un monocle, la

bouche se retrousse en rose chiffonnée, une légendaire petite mèche

blanche, unique, s'insurge en aigrette dans la chevelure plus foncée; il

rit par saccades, et une malice pétille sur tout son visage, ce visage

tourmenté, ouvragé comme un ivoire japonais.

N'est-il pas bizarre, ce goût du bruit et des algarades avec la foule,

chez un peintre dont l'art est si aristocratique? C'est peut-être qu'il

aime la bataille à la façon d'un sport, et s'amuse de ses ennemis comme

d'un tir aux pigeons.

Après quoi il rentre dans le rêve. Ses tableaux sont des rêves de la

couleur. D'abord à cause de son gris unique: on dira un jour le gris de

Whistler, comme le roux de Rembrandt, le rose de Fragonard.

Ce gris indéfinissable est fait de toutes les nuances. Un peu blanc, un

peu bleu, un peu vert. Quand on regarde un de ses tableaux, c'est comme

si on entrait au dedans d'une perle. Gris de brume et de lointains,

moins inventé pourtant qu'observé et copié. C'est le gris tendre des

côtes d'Angleterre, la couleur de la mer du Nord et du ciel qui, l'été,

est au-dessus, ce gris d'horizon où le bleu pâle du ciel et le vert pâle

de la mer s'unissent et ne font plus qu'un. Nuance subtile et bien

d'accord avec les sourdines et les pénombres auxquelles le peintre se

complait. Il est le symphoniste des demi-teintes, le musicien de

l'arc-en-ciel. Nul n'a mieux compris les rapports mystérieux de la

peinture et de la musique: sept couleurs comme il y a sept notes, et la

façon d'en jouer, avec ce qu'on pourrait appeler les dièses et les

bémols du prisme. Et comme telle symphonie est en _ré_, telle sonate en

_la_, ses tableaux aussi sont orchestrés selon un ton, par exemple la

_Dame à l'iris_, fleur mauve posée dans la main de la femme comme une

note et signifiant que tout le portrait sera une polyphonie colorée des

lilas et des violets.

Ce qui précise mieux encore cette curieuse esthétique, ce sont les

titres de certaines petites toiles, figurant des crépuscules de Venise

ou de Londres, qu'il intitula lui-même des Nocturnes, parallèlement à

ceux de Chopin, mais d'un Chopin serein et qui rêve au lieu du Chopin

malade et qui pleure; titres significatifs: «Nocturne en bleu et argent;

nocturne en bleu et or». C'est toujours le ton des horizons maritimes

d'Angleterre, ici devenu plus bleu, comme il deviendra plus gris dans

des tableaux d'intérieur où les personnages évoluent parmi le clair

obscur du crépuscule en cendre.

En cela il est bien du pays où il se fixa et dont il porte partout le

ciel dans ses yeux.

De même, dans ses admirables portraits, ceux de Carlyle, de miss

Alexander, de Sarasate, son portrait par lui-même, et les autres, et

tous, il se révèle de son pays d'origine, de cette inquiétante Amérique,

de la race qui a produit Edgar Poë. Les modèles en sont obsédants.

Surtout les femmes, qui, toutes modernes et même en toilettes de bal,

hantent aussi comme des Ligeia et des Morella, émergeant, en

apparitions, du crépuscule des fonds. Il y a de l'énigme dans tous les

personnages de ses portraits. On ne sait s'ils rentrent dans la vie ou

s'ils en sortent presque. Ils sont à la ligne d'horizon où tombe le jour

de l'Éternité. Ils ont l'air anoblis par l'absence, déjà dans le recul

du temps, presque posthumes à eux-mêmes. Ils sont ce qu'ils auraient dû

être, ou ce qu'ils deviendront.

Et c'est sans doute pour ne point déranger cette atmosphère hallucinée,

un peu somnambulique, de ses oeuvres, que M. Whistler, souvent, se garde

d'y introduire la réalité trop formelle de son nom. Comme sa manière est

tout de suite évidente et son originalité unique, il signe d'un emblème

qui est, pour lui, une signature suffisante: une sorte de papillon

immobile, petit vol fantomatique--comme s'il signait de son âme.

SCULPTEURS

M. RODIN

M. Rodin est un des rares hommes de génie actuels. Nul n'aura davantage

révolutionné son art, si ce n'est, quant à la poésie, Victor Hugo auquel

il fait songer.

Grâce à lui, la sculpture est devenue le drame, c'est-à-dire quelque

chose de vivant et d'humain, au lieu de la tragédie compassée, de l'art

d'hypogée, qu'elle était. La sculpture antérieure en était arrivée à

quelques attitudes conventionnelles, à un cérémonial restreint de gestes

nobles. M. Rodin se renoua à la sculpture du moyen âge, qui sortait du

peuple et en tenait son grand accent humain. Ainsi il offrit à son tour

des gestes, des attitudes de corps d'une nouveauté qui déconcerte.

Gestes et attitudes moins trouvés que _retrouvés_; non plus académiques,

mais humains, enfin! Il lui avait suffi de regarder directement les

hommes, les pauvres et tragiques hommes, sans plus le souvenir des

dieux, des héros, des figures allégoriques, tout l'Olympe suranné,

toute l'humanité factice des écoles. Alors il vit qu'il y avait, non

plus quelques gestes, quelques attitudes uniquement beaux; mais des

milliers de gestes, des milliers d'attitudes, qui tous étaient beaux...

L'humanité est divine comme la vie. Chaque être, et chaque minute de

chaque être, est de l'art. Variété infinie! Est-ce que les corps

s'allongent ou se tordent de la même manière pour souffrir, aimer,

dormir, songer, mourir?

Du coup, M. Rodin avait trouvé le moyen de renouveler la sculpture. Il

libéra les gestes et les attitudes. Ainsi Hugo libéra les vers et les

hémistiches, prouvant que, dans le moule de l'alexandrin, qui semblait

strict, on pouvait diversifier le rythme à l'infini. Ainsi M. Rodin, de

son côté, diversifia les lignes avec une variété sans fin qui ne dérive

que de sa lucide observation et de son visionnaire amour de la Nature.

Car il ne s'agit jamais chez lui d'intentions littéraires ou de

symbolismes, comme les mal clairvoyants, l'ont pu croire. Il ne

s'inquiète que de la Nature. Il affirme à bon droit ne s'inspirer que

d'elle, et prétendre uniquement à l'interpréter, voire à la copier. On

s'étonne... Mais c'est par là précisément qu'il est un grand artiste.

«L'art, c'est cette étoile; je la vois, et vous ne la voyez pas!» disait

déjà Préault. M. Rodin a, pour voir la Nature, des yeux que nous

n'avons pas, et que les artistes ordinaires n'ont pas non plus. C'est le

propre des maîtres d'apercevoir des analogies qui échappent aux autres.

Le poète, lui, découvre les rapports mystérieux des idées, les analogies

dans les images et il les exprime par le rythme. Ce rythme est le même

dans tout l'Univers. Le vent dans les arbres, la mer sur les grèves, le

battement d'un sein de femme, vont _selon le même rythme_.

L'art, de son côté, a pour objet les analogies dans les formes et les

exprime par le modelé. Or M. Rodin découvrit cette loi que--comme le

rythme est le même dans tout l'Univers,--il y a aussi dans la Nature

intime _le même modelé_. C'est-à-dire une semblable alternance de creux

et de bosses, qu'il s'agisse du rocher, du caillou, de l'arbre, de

l'animal, de l'homme. La lumière y est intermittente, joue, se distribue

pareillement. Et ce modelé uniforme de la Nature n'est jamais égal. Si

on prend un fruit, par exemple et qu'on le fasse tourner sur lui-même,

comme la terre tourne, on remarque que chaque profil diffère. Cette

grande loi de la Nature, M. Rodin l'a appliquée à toutes ses figures,

qui en tirent leur suprême accent de vie. On comprend ainsi certains de

ses torses humains, pareils à des ceps noueux, à des écorces d'arbres.

Et cette figure extraordinaire, qui doit servir pour son monument de

Victor Hugo au Panthéon, et sera une Muse surplombant, au vol

horizontal: un buste et un ventre de femme, rien que cela; mais c'est

assez pour suggérer tout le paysage de la chair, comme un site choisi

par un peintre suggère tout un pays et toute la nature. Etonnant morceau

qui offre, lui aussi, cette loi du même modelé de toute la Nature.

Modelé violent que celui-ci, tumultueux et minutieux, chair ravinée

comme une grève, corps bossué comme une roche, avec des creux et des

reliefs accumulés. Le modelé des autres sculpteurs, auprès de celui-là

apparaît un _modelé primaire_, se contentant, avec ses surfaces presque

lisses, de donner l'aspect approximatif des corps, et plutôt la

musculature générale que la vérité de la chair, impressionnable comme

une eau qui sans cesse se crispe et change de place en place.

Si M. Rodin a pu découvrir cette grande loi de la Nature (inaperçue des

autres hommes, même des artistes plus inférieurs) qu'elle offre partout

le même modelé, c'est qu'on peut dire d'un artiste comme lui qu'il vit

de plain-pied avec la Nature. Il s'égale à elle. Il est lui-même _une

force de la Nature_; et ceci pourrait bien être la définition la plus

exacte de tout homme de génie. Dans ce cas, le génie de M. Rodin est

évident. Il créé comme la Nature. D'abord il agit selon ses procédés

puisqu'il est d'accord avec son modelé--(de même qu'un écrivain de

génie est d'accord avec son rythme, toute belle phrase, tout beau vers,

ayant le même rythme que la mer, la forêt, la respiration humaine

suspendue à des seins de femme). Ensuite, il a, comme la Nature, une

variété infinie. La Nature jamais ne se recommence. Ni non plus l'homme

de génie qu'est M. Rodin. Lui également crée depuis la fleur jusqu'à

l'élément, c'est-à-dire depuis une petite figure de nymphe, au corps

comme une tige, jusqu'à son Balzac aussi tumultueux que la mer... Mais

la variété n'est pas suffisante sans la fécondité, autre trait de la

Nature, autre signe du génie. Or M. Rodin a produit avec une abondance

inlassable et vraiment déconcertante. On se demande comment un seul

homme y a pu suffire. Et c'est bien vraiment, et plutôt, une force

cosmique qui crée ainsi. Des centaines d'oeuvres, déjà produites et

célèbres; et des centaines encore, qui demanderaient à être exécutées en

grand, quoique toutes définitives dans leurs proportions réduites. Même

les notes de l'artiste, c'est-à-dire d'innombrables figures, esquisses,

maquettes, ces notes, qui, d'ordinaire, lorsqu'il s'agit d'autres

sculpteurs, sont incomplètes et ne servent que pour eux-mêmes,

apparaissent, quant à lui, définitives et réalisées, même pour tous.

Ainsi encore fait la Nature, dont les ébauches, même incomplètes, sont

parfaites.

Un autre caractère de la Nature, c'est que, chez elle, la puissance est

en même temps de la douceur. Un paysage vaste de plaine ou de forêt est

grand. Il est doux aussi. C'est pourquoi il est reposant. On retrouve ce

caractère dans les figures de M. Rodin où la vigueur s'allie à de molles

flexions de lignes, à un modelé qui frémit comme d'un souvenir de

caresse. C'est dans ce cas-là que son art se recueille, oblige à parler

bas, devient en quelque sorte sacré. Telle cette figure de l'homme qui

baise son enfant; ou celle du réveil d'Adonis, dont une nymphe écoute le

coeur battre, si grave!

Ses oeuvres ont encore cette autre ressemblance avec les créations de la

Nature, c'est d'apparaître _sans date_. L'histoire, la légende, des

nymphes, des monstres marins, des corps humains, tout ce qui est, tout

ce qu'on rêva et qui, par conséquent, est aussi, tout l'Univers physique

et cérébral, constitue la matière de son art; et, comme la Nature, il

est contemporain de tous les temps... Il y a une figure de lui bien

étonnante à cet égard; une tête d'homme, borgne, une oreille déchirée,

accourant vers celui qui le regarde, juif-errant des siècles, la bouche

ouverte dans une clameur de fou qui semble crier depuis deux mille ans

et criera encore dans deux mille ans.

Un jour, nous avons senti, par une sorte de minute résumatoire, combien

il est vrai de dire que M. Rodin s'égale à la Nature et en fait partie,

pour ainsi dire... Pour mettre en évidence un fragile groupe: trois

petites femmes nues enlacées et dansant comme au tournoiement d'une

étoile, il les posa sur un vieux vase gallo-romain (elles étaient

censées représenter l'esprit du vase). Pour équilibrer celui-ci,

l'artiste l'entoura, à la base, de fruits qui se trouvaient là, par

hasard, des coings sur leurs branches encore feuillées; il étançonna le

vase de terre rose, avec les belles pommes d'un jaune de couchant. Le

frêle groupe de plâtre, au-dessus, dansait. Des fils de toiles

d'araignée rejoignaient les bras, comme des fils de la vierge les trois

roses blanches d'un même rosier. Un papillon s'y était pris, on ne sait

quand et, mort, gisait... Agencement merveilleux... Tout cela

constituait un poème de nature, comme _né ainsi_. L'oeuvre de sculpture

n'était que la partie d'un tout, un fragment de ce poème de nature,

semblable au reste... Et les mains craintives de M. Rodin entouraient le

fragile accord de tout cela, le prolongeaient, avaient l'air d'en faire

partie encore un peu, de commencer seulement à s'en séparer, comme un

créateur de sa création.

*

* *

Puisque M. Rodin est si conforme à la Nature, il devait nécessairement

accorder à l'amour dans son oeuvre la même importance capitale qu'il a

dans la Nature elle-même. Parce que son art est humain, parce qu'il a

introduit la passion dans la sculpture (devenue drame au lieu de

tragédie) il choisira plutôt les paroxysmes de l'amour et de la volupté.

Mais il connaît et exprime tout l'immense clavier, depuis l'idylle

ingénue jusqu'aux frénésies de la pire luxure. Dans le _Baiser_, hymen

auguste, groupe admirable du couple éternel qui s'enlace, il mène

l'amour jusqu'à l'attitude sacrée... Fonction de la Nature. Loi des

espèces... Tout fait silence autour... L'amour se hausse à une

majesté... L'amour, ici, est religieux. L'homme enlace si tendrement. La

femme s'abandonne si chastement... Toutes les lignes du groupe se

fondent... On ne distingue plus l'homme de la femme. Unité du couple...

Mystère de la Sainte Dualité...

A l'opposé de cette conception de l'Amour, selon la Nature elle-même,

toujours chaste et noble, M. Rodin exprima l'amour selon les hommes,

c'est-à-dire tel que l'ont déformé les passions, les fièvres,

l'hérédité, l'alcool, la maladie, la tristesse, l'ennui, la cruauté, la

curiosité. Il a rendu l'amour éternel, mais aussi l'amour actuel.

Haillons humains tremblant et claquant comme des drapeaux dans le vent

de la concupiscence! Ah! comme il les fixe, cet extraordinaire

sculpteur, les affres du désir! C'est l'immortelle douleur du couple de

la Génèse, uni, séparé, et qui se cherche, se perd, se retrouve, se

réunit, se hait entre des baisers ayant le goût des larmes. Les voilà,

les amants innombrables: torses, croupes, seins et lèvres mêlés--et si

voraces l'un de l'autre! Cent scènes inventées par le sculpteur où la

sensualité terrible, crie, étreint, jouit, en des contorsions qu'on

dirait plutôt celles du désespoir ou de l'agonie. Ici surtout s'atteste

la prodigieuse observation de l'artiste qui a l'air d'inventer des

gestes inédits, des attitudes variées et sans fin, mais en réalité,

aurait pu les voir et ne fit qu'en deviner la quotidienne réalité. La

mimique de la volupté est infinie. Et elle est toujours belle

puisqu'elle est conforme à la Nature. M. Rodin en fixa quelques aspects,

assez pour rompre avec les poncifs sentimentaux en cette matière et

apprendre aux sculpteurs futurs qu'il y avait là à trouver des figures

sans fin, rien qu'en suivant docilement l'exemple humain.

Ici, un couple heureux sur un monstre marin, absorbé dans son bonheur,

insoucieux du péril et de la mort qui est toujours de l'autre côté de

l'amour; là, une figure qui est une femme aux gestes crispés, à l'épine

dorsale comme un arc détendu, prostrée par quelque brusque adieu; là

encore, une vieille, le ventre bossué, qui attend, lubrique encore.

Voilà un groupe effrayant: la _Tentation de saint Antoine_; le moine est

couché tout de son long; la tête est souveraine, elle regarde la terre.

Toute l'importance est dans la partie basse du corps, énorme et qui

bombe sous le froc; par-dessus, une femme, nue et serpentine, se

prélasse ainsi que sur une bête vaincue; et le saint, en effet, est

accroupi, comme dans un commencement, déjà, d'animalité. Voici surtout,

plus terrible encore, une autre oeuvre: le groupe d'un amant acharné à

l'amante et qui se traîne après elle, cramponné à ses seins comme à des

clous, martyr, en rut de sa croix! Obstination aveugle! Supplice d'un

couple désapparié, où l'un des deux cessa d'aimer! Spectacle tragique...

Oh! ces pâles marbres, ces nocturnes bronzes, témoignage de nos passions

fixé par le sculpteur, et qui attestent à l'humanité effarée que

l'amour, au fond, est tragique et ressemble surtout au malheur.

Il y a loin de ces figures à celles du _Baiser_. Celle-ci, c'est l'hymen

des premiers jours du monde, des aubes où la nature et l'humanité

étaient jeunes. Ivresse d'Adam et Ève! Couple en accord parfait, que

tout couple, aujourd'hui, n'est plus qu'une seule minute dans le cours

de son amour. Après, viennent les tourments que les amants se créent à

eux-mêmes, ou que leur suscitent l'appauvrissement du sang, les nerfs,

les vices, la frénésie de leur désir même. Alors ce sont les étreintes

fiévreuses, les corps cabrés par le fouet des excitants, vins et

drogues, les enlacements jaloux et fous, les caresses qui s'évertuent

après un nouveau péché, les passions équivoques. M. Rodin, notateur de

la volupté, est allé jusqu'au bout. Il a suivi l'humanité jusqu'en les

pires erreurs et délires des sens, là où on aboutit aux étreintes dans

le vide, aux coupables délices d'Onan ou de Lesbos. Les artistes

japonais, les sculpteurs des cathédrales étaient, ici, pour lui servir

de précédents et de caution.

L'élite: écrivains, orateurs sacrés, peintres, sculpteurs · 第 12 / 13 段