Il y a surtout, de lui, dans ce sens, une récente et merveilleuse

collection de dessins qui sont des déconcertantes synthèses, des nus

enlevés d'un trait instantané où la gouache a précipité le ton nuancé de

la chair, toute une humanité féminine, avec des afflux obèses, des

maigreurs extrêmes de décadence, seins boursoufflés, gorges comme des

grappes de raisins suçés, cuisses aux ampleurs d'animaux, hiératismes

comme d'idoles, accroupissements comme de sphynx. Toute la beauté du

corps, ici; et, là, tout le ridicule frileux du nu. Mille attitudes

encore une fois, depuis la pose ingénue d'une vierge sans voiles qui

songe, jusqu'au cabrement d'une femme damnée que son plaisir solitaire

tord sur la blancheur du papier comme sur un lit.

Dans la notation de ces étranges aspects de la passion, M. Rodin ne

cesse pas d'être selon la Nature, laquelle connaît aussi les

déformations. Et la preuve c'est qu'ici encore son art est sans date,

caractère qui marque les oeuvres de la Nature et marque aussi les

siennes, même celles de cet ordre. Si peu datées, qu'on pourrait croire,

quant à ces dessins, gouachés, à des peintures venues de quelque temple

d'Assyrie ou d'une cellule libidineuse de Pompéï... Peinture murale,

vieille de siècles, et reportée par on ne sait quel miracle égal au

rentoilement, sur un bristol d'aujourd'hui.

*

* *

M. Rodin n'a pas seulement exprimé l'amour; mais toutes les passions.

Son art va plus loin que les cas. Il s'agrandit à la beauté de l'idée

générale, à une philosophie de la vie, dans son admirable _Porte de

l'Enfer_, qui, elle aussi et encore une fois, n'a rien de contemporain

et de contingent, déroule la permanente Humanité. C'est un tableau des

Passions, toutes les passions, regardé par la grande figure qui est au

sommet et représente, non pas même Dante, mais le poète éternel, pensif

et nu, en communion avec ce que Baudelaire appelait «le spectacle

ennuyeux de l'immortel péché». C'est, en effet, du Baudelaire sculpté.

Porte d'entrée du Jardin des Fleurs du Mal autant que Porte de l'Enfer.

Ici roulent pêle-mêle, comme des pentes mêmes de la vie, les inquiets du

désir, les maudits de la luxure, les déchus de l'orgueil, les damnés de

l'avarice, les repus de la gourmandise, les congestionnés de la colère,

les amaigris de l'envie, toutes les victimes des vices capitaux. Porte

pleine de péchés! Porte qui est une treille satanique, le répertoire des

passions, l'examen de conscience de l'Humanité.

*

* *

Mais l'art de M. Rodin n'a pas connu que les passions et leurs

paroxysmes. Il eut ses heures de cérébralité, de sérénité auguste. A

côté de Baudelaire, il y a un Michelet. Ce sculpteur fut aussi un

historien. Et précisément un historien à la Michelet. Même son modelé,

dans ce cas, procède par raccourcis fulgurants, par bonds fiévreux, avec

de grandes sautes comme celles du vent sur une eau. Ainsi il présenta

avec une éloquence pathétique, l'épisode grandiose des _Bourgeois de

Calais_, emprunté à Froissart, groupe admirable où l'on voit les six

hommes, nu-tête et pieds nus, aller vers Edouard, roi d'Angleterre, sur

un plan uniforme, sans le mélodrame des gestes, dans la grandeur de la

douleur humaine. Il fut encore historien en son monument de Victor Hugo

qui est une biographie supérieure du poète. Est-ce que le visage qu'il

nous donne n'est pas plus explicatif que les plus longs tomes de

critique? C'est le visage d'un élément, le visage de quelqu'un qui a

l'air plus grand que l'humanité, offre un aspect minéral ou végétal,

semble plutôt appartenir à l'éternité de la nature. Visage sourcilleux

que celui du poète avec son front de pierre, ses sourcils de gramen, sa

barbe d'herbe sauvage. Et la magnifique ligne hardie de la jambe, qui

s'allonge et se prolonge comme la racine d'un arbre! Il est figuré

devant la mer, ce propice Océan au bord duquel il vécut dans l'exil et

qui agrandit le génie du poète jusqu'à la proportion de lui-même. Autour

les Muses diverses. Mais non pas à l'état de Muses allégoriques; des

femmes plutôt; non des apparitions, mais des présences, toujours

fidèles, toujours chuchotantes... L'une, surtout, est d'une beauté,

d'une nouveauté uniques: celle qui détient le secret des «Voix

intérieures», discrète, pudique, vêtue des mousselines du brouillard,

recroquevillée, comme ayant l'air de couver des vers qui n'ont pas

encore d'ailes... Les autres sont la Muse tragique, la Muse lyrique. On

dirait une scène de légende. Mais ce qui y domine, c'est quand même

l'humanité de Victor Hugo, ressemblant et textuel, tel que l'artiste

nous l'avait déjà fixé, auparavant, dans deux étonnantes pointes

sèches.

Car M. Rodin fut portraitiste aussi, si on peut dire. Il a fait

d'expressifs bustes: de Puvis de Chavannes, de M. Octave Mirbeau, de

quelques femmes, dont l'une, au Musée du Luxembourg, s'offre dans le

marbre blanc avec une grâce si royale et si calme.

Mais où il fut surtout historien, c'est dans sa statue de Balzac. On

n'oubliera pas de longtemps les clameurs que cette oeuvre hardie

suscita. On peut dire cependant qu'elle ne faisait que continuer toute

l'oeuvre antérieure du sculpteur, ce progressif acheminement à plus de

synthèses et qu'elle n'en est, en somme, que l'aboutissement et la

tumultueuse conclusion. Ici surtout il s'est montré un historien à la

Michelet, c'est-à-dire un historien visionnaire, se préoccupant moins de

vérité littérale et de ressemblance que d'évocation et de suggestion.

C'était le seul moyen pour susciter devant les foules à venir le

déconcertant génie qu'est Balzac. Lui aussi, autant que Victor Hugo, il

fallait le représenter avec un visage comme un élément. «Oui, s'est dit

le sculpteur, tel est le visage qu'il convient de faire! Le corps,

négligeons-le; c'est la masse quelconque, la part commune avec

l'humanité. Il suffit de le sous-entendre, de l'indiquer. Tous les

statuaires pourraient le faire, et moi aussi. Le visage seul importe,

_non pas_ un visage humain, ni le mien, ni le vôtre, ni même celui de

Balzac; mais celui qu'il eut _quand il a regardé tout ce qu'il a vu_.

Pensez donc: avoir vu la comédie humaine! Avoir vu les personnages de

tant de romans qu'il a écrits, et les personnages de tant d'autres qu'il

aurait écrits s'il n'était pas mort à cinquante ans, car il en avait vu,

de la vie, pour écrire encore, jusqu'au bout, pendant des siècles, comme

Delacroix mourant, qui disait avoir des projets pour peindre pendant

quatre cents ans. Il avait vu toute la vie, toutes les passions, toutes

les âmes, tout l'Univers. La terreur d'avoir vu tout cela,--et

l'angoisse aussi! Car ce n'était que pour un moment; il fallait tout

dire, vite. La mort prématurée était là... Elle était déjà sur son

visage. Voilà le visage qu'il faut rendre, n'est-ce pas? Voilà ce que

doit être la statue d'un homme comme Balzac, dans l'éternité de

Paris--sinon il y a le daguerréotype de Nadar: Balzac avec des

bretelles!...»

Ce point de vue, conscient ou non, du sculpteur, peu s'en sont rendu

compte. Et cependant il était le seul qui fut d'accord et _logique_ avec

le sujet imposé. Etait-il possible de concevoir l'effigie de Balzac

comme d'un écrivain ordinaire? M. Rodin l'a vu énorme et effrayant comme

il est en réalité. Et c'est la tête seule qui exprime dans ce cas, avec

éclat, le démon intérieur. En elle, il fallait, ici, tout concentrer. Le

corps, quoique juste, fut volontairement sous-entendu et noyé aux plis

de la vaste robe de bure dont il s'enveloppait comme des vagues d'une

marée. La tête en sort, effarée de voir ce qu'elle voit, effarée surtout

d'affleurer la vie pour un temps bref, visage du génie sorti de la

matière et qui va rentrer dans la matière,--il lui en roule cette poire

d'angoisse à la gorge!--lui-même un masque éphémère résumant tous les

masques de la comédie humaine.

Qu'on ne cherche donc pas ici la ressemblance, mais une dramatique

évocation. La face est formidable, les yeux clignent, se crispent,

vrillent parmi les graisses du visage, parfois ont l'air de chavirer

comme sous le poids de trop de spectacles. Et ce nez embusqué! et cette

moustache qui se hérisse comme d'un fauve, d'un chat sauvage, d'un tigre

qui cherche des proies... Et cela n'est-il pas conforme à toutes les

images suscitées en nous, dès qu'on prononce seulement le nom de Balzac,

à plus forte raison quand nous réfléchissons sur son oeuvre

extraordinaire, sa vie, son immortalité sans fin? Un homme comme lui

dépasse si effrayamment la norme et le cadre habituel de l'humanité. Les

génies sont moins des hommes que des monstres. Voilà ce que M. Rodin a

compris et rendu si magnifiquement. C'est pourquoi il a voulu que son

oeuvre aussi fût moins une statue qu'une sorte d'étrange monolithe, un

menhir millénaire, un de ces rochers où le caprice des explosions

volcaniques de la préhistoire figea par hasard un visage humain. On

montre ainsi, en des montagnes des bords du Rhin et d'ailleurs, tels

profils célèbres de l'humanité, celui de Napoléon, par exemple, immense

et très ressemblant, tout découpé sur l'horizon, préexistant ainsi avant

sa venue et de toute éternité. Étrange phénomène, comme si les génies

étaient vraiment des aspects de la Nature et les visages immanquables de

la Destinée. Ainsi M. Rodin, en concevant de cette façon son Balzac,

concordait avec l'ordre éternel et la logique même de la fatalité du

génie. Sa statue aussi fait penser aux visages qui sont dans les

rochers.

*

* *

Et ceci, une fois de plus, prouve que M. Rodin crée comme la Nature.

Même dans la présentation de ses oeuvres, on retrouve les procédés de la

Nature. Ses marbres sont frustes, taillés seulement d'un côté, et il en

sort des figures, tantôt une face ruinée par la douleur, une autre

s'ébrouant vers l'amour, une autre encore, qui n'est pas décidée à

vivre. Ses bronzes réalisent le même effet, par des coulées sans

accent, alternées avec des formes décisives qui en émargent; d'étranges

patines, vertes et noires, donnent l'air à ces bronzes d'avoir séjourné

durant des siècles parmi la houille et les poisons... Tout est vague,

inquiétant, complexe, fuyant ou formel, dans le marbre ou le bronze,

comme des pensées dans le cerveau ou les êtres et les objets dans la

Nature.

Et c'est la dernière preuve qu'un tel artiste de génie opère vraiment

d'un bout à l'autre, conformément aux procédés de la Nature, qu'il

s'égale à elle, qu'il est aussi une force de la Nature. On en trouve le

symbole, fixé par lui-même, dans cette esquisse de la naissance d'Ève,

selon la version de la Genèse. Ève est représentée naissant comme la

Nature fait naître, les bras repliés, recroquevillée, dans la position

d'avant la vie, celle prise par l'enfant dans le sein de la mère... M.

Rodin l'a fait sortir telle du néant, parce que, inconsciemment, il n'a

jamais agi que suivant les formes de la Nature, parce qu'il n'a jamais

créé que comme le symbolique Créateur--avec de l'argile aussi!

TABLE

Pages.

ÉCRIVAINS

Baudelaire 3

Les Goncourt 27

Stéphane Mallarmé 45

Les Rosny 55

Verlaine 67

Villiers de l'Isle-Adam 79

Hugo 87

Alph. Daudet 99

Valmore 109

M. J. K. Huysmans 121

Lamartine 131

M. Octave Mirbeau 143

Brizeux 158

M. Anatole France 167

M. Mistral 179

M. Pierre Loti 187

ORATEURS SACRÉS

P. Monsabré 199

Mgr d'Hulst 209

PEINTRES

M. Puvis de Chavannes 219

M. Albert Besnard 225

M. Eugène Carrière 241

M. Jules Cheret 247

M. Claude Monet 253

M. J.-P. Raffaëlli 259

M. James Whistler 265

SCULPTEURS

M. Rodin 273

Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

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* * * * *

Liste des modifications:

Page 17: «ivressse» remplacé par «ivresse» (Cette ivresse du Voyage

est brève)

Page 50: «clignotte» par «clignote» (étoile qui clignote...)

Page 52: «communition» par «communication» (des portes de

communication)

Page 71: «ruiselle» par «ruisselle» (se jette à genoux, ruisselle

de larmes)

Page 82: «scientique» par «scientifique» (telle application

scientifique qui se réalisa)

Page 112: «Ponrtant» par «Pourtant» (Pourtant elle avait uni sa vie)

Page 116: «chuchotté» par «chuchoté» (quelque chose de chuchoté)

Page 123: «les les» par «les» (et les correspondances mystérieuses)

Page 125: «acccroissement» par «accroissement» (le minime et quotidien

accroissement)

Page 126: «Chateaubriant» par «Chateaubriand» (Chateaubriand appelait

«le génie du christianisme.»)

Page 138: «toujour» par «toujours» (à ce fluide charmeur qui furent

toujours en lui)

Page 139: «honnêté» par «honnêteté» (Par honnêteté et pour sauver de

la faillite)

Page 161: «idylle» par «idylles» (Certes, les idylles de _Marie_)

Page 172: «qu'il» par «qu'ils» (M. France veut qu'ils s'aiment à

Florence)

Page 179: «appellé» par «appelé» (Le Midi a appelé Mistral)

Page 191: «ce ce» par «ce» (en ce joli livre,)

Page 215: «le» par «la» (mais il savait la grande parole du Psalmiste)

Page 236: «l'automme» par «l'automne» (un roux qui mixture les

rouilles de l'automne)

Page 256: «londonniennes» par «londoniennes» (des brumes londoniennes)

Page 262: «le le» par «le» (dont il opère lui-même le tirage)

Page 268: «dièzes» par «dièses» (qu'on pourrait appeler les dièses et

les bémols)

Page 276: «surplomblant» par «surplombant» (et sera une Muse

surplombant)

L'élite: écrivains, orateurs sacrés, peintres, sculpteurs · 第 13 / 13 段