Car il fait de l'illustration comme il fait de la peinture monumentale,

du portrait, des paysages, des animaux, des vitraux, des eaux-fortes.

Sans doute qu'il aurait même fait de la sculpture, sans un scrupule de

délicatesse et pour ne pas entrer en joûte avec Mme Besnard, qui est un

statuaire subtil et puissant. Toutes ces formes alternatives sont

indifférentes et familières à ce peintre qui est aussi un grand artiste,

c'est-à-dire un homme d'idées générales, de sensations cérébrales et

nerveuses, d'imagination universelle, et qui entend se servir de tous

les moyens d'art pour exprimer sa pensée ou son rêve.

N'avions-nous pas raison de dire, par conséquent, qu'il était le

contraire de ces spécialistes, dénoncés par Baudelaire, et de lui

appliquer le jugement prononcé sur Delacroix: «Lui aimait tout, savait

tout peindre.»

Cette aptitude à tout, cette fécondité inlassable sont un des signes de

la maîtrise. M. Besnard le possède et, en outre, toutes les autres

qualités d'un maître: franchise d'un dessin sûr de lui-même,

combinaisons inédites de lignes, audace et science d'un coloris qui

éclate en harmonies neuves. Mais il y a plus: la peinture, chez lui, ne

cesse pas d'être elle-même pour exprimer des idées; et c'est ainsi qu'il

y apporta un élément d'absolue nouveauté: la _représentation d'un Idéal

selon la Science par des moyens plastiques_. La Science est jalouse,

exclusive. Le grand rêve du siècle, ç'aura été de réussir quelque

alliance avec elle: tantôt l'accord de la Science et de la Foi; puis

celui de la Science et de la Littérature; or, M. Besnard a vraiment

réalisé l'accord de la Science et de l'Art. Il eut vite fait de

renoncer, lui, aux dieux et aux héros de Delacroix, lequel ne voyait

dans la vie que l'éternel conflit de l'humain et du divin, de la

Religion et de l'Histoire. Mais leurs calmes ou tumultueuses tuniques

sont un peu le vestiaire des siècles; l'Art s'y est trop souvent

habillé. M. Besnard est autrement novateur et moderne: avec une vision

positiviste de la vie, il nous évoque le drame unique de la Nature où

les Forces évoluent en des Formes et des Couleurs changeantes, selon une

Loi incommutable.

De sorte que s'il fallait offrir un emblême allégorique de son art, on

le trouverait dans un Thyrse, orné de fleurs: le Thyrse inexorable comme

une figure de géométrie, les fleurs qui sont toute la poésie de la

Matière.

M. CARRIÈRE

M. Carrière a une conception d'art très spéciale et très grandiose.

Seule, la signification des êtres et des choses l'intéressant, il

inventa et réalisa une peinture où tout l'accessoire, ce qui est

contingent, temporel, ce qui est de race, d'époque et de caste, se

trouve volontairement négligé, dédaigné, pour n'aboutir qu'à l'essentiel

et dégager, des formes variables, ce que la vie et la nature ont

d'absolu. On devine d'emblée la majesté sévère d'une oeuvre selon une

telle esthétique. Déjà Corot avait dit: «La lune anoblit tout, parce

qu'elle efface les détails et ne laisse plus subsister que les

ensembles.» M. Carrière, qui efface aussi les détails, réalise le même

anoblissement. Ses toiles en prennent également un air lunaire. Il y

flotte une fumée argentine, une brume de rêve, la cendre grise envolée

du sablier des Heures. Il _fait soir_ dans ses tableaux, commencement de

soir, crépuscule intermédiaire. Or tout se simplifie, là où règne le

soir. Et voici, en effet, sur les fonds de crêpe, des figures

émergeant...

Ces figures des tableaux de M. Carrière, il semble qu'on ne les

contemple pas elles-mêmes, mais seulement leur reflet. Elles sont comme

aperçues dans un miroir, comme aperçues dans l'eau, dont c'est le propre

de se prolonger au delà d'elle-même, d'ajouter de l'infini aux mirages

qu'elle absorbe. Elles apparaissent dans un recul--est-ce d'espace ou de

temps? Sont-elles en exil ou déjà posthumes? Le peintre les voit comme

on voit les êtres dans l'absence, comme on les voit dans la mort. «Je

n'aime que ce que garde le souvenir», dit-il. Et c'est cela seulement

qu'il peint: ce qui reste des êtres dans la mémoire, c'est-à-dire le

songe d'eux-mêmes, moins ce qu'ils sont que ce que nous les voulions,

avec des traits épurés, et comme situés à la ligne d'horizon du temps et

de l'éternité.

C'est pourquoi même ses «nus», des nus d'une beauté souveraine, n'ont

plus rien de charnel, encore moins de sexuel. Ces femmes, dont le geste

abdique jusqu'à leur dernier linge, ont l'air simplement de se

déshabiller de la vie et de rentrer dans la Nature.

La Nature éternelle, voilà la bonne conseillère où M. Carrière

s'inspire. Il n'a fait que regarder autour de lui. C'est son propre

foyer qu'il a transsubstantié en art. Il a tout simplement utilisé la

compagne de sa vie, aux nobles traits, et ses enfants eux-mêmes, pour

composer, en cent toiles pensives, cet ensemble qu'on pourrait appeler

le Poème de la Maternité. Il a peint la Sainte Famille laïque.

Grâce naturelle des enfants! Tendresse attentive des mères! Mais ce ne

sont pas seulement des mères qu'il a voulu rendre; en généralisant le

modèle, il a représenté _la_ mère: fonction auguste, caractère sacré,

sacerdoce humain. Il a mené son art jusqu'au type, dans ce qu'il a

d'immuable. La mère qu'il peint incarne le total de l'amour maternel.

Elle a des gestes résumatoires. Quelles admirables étreintes, tendres et

passionnées, le peintre a trouvées! Quels contournements des mains pour

entourer et presser! Les mains des mères, chez lui, sur les visages des

enfants, sont des fermoirs qui ont l'air de serrer un trésor. Ces mains

sont des ailes aussi, avec des allongements, des appuiements qui

couvent...

Les mains! c'est ce qu'il y a de plus étrange et évocateur, dans les

oeuvres de M. Carrière. Nul, peut-être, parmi les peintres de tous les

âges, n'aura compris, comme lui, l'importance des mains, leur

signifiance, les mystères de l'âme qu'elles élucident en même temps que

le visage; les mains qui sont les échos du visage, trahissent,

renseignent par leur pâleur, leurs formes, leurs lignes.

Est-ce qu'il n'y a pas des signes énigmatiques dans les mains, qu'on

déchiffre, qu'on interprète, grimoire de nos destinées, géographie

mystérieuse des passions. M. Carrière a senti cette importance des mains

pour la caractérisation de l'être. Aussi a-t-il fait des études de

mains, par centaines, analysées, étudiées, lues, en une sorte de

chiromancie de la peinture.

M. Carrière, parmi ces attitudes de mains, toujours neuves et

significatives, a trouvé, entre autres, un si joli geste, une si

caressante bifurcation au poignet, comme d'une branche qui se contourne.

C'est dans les plantes qu'il a vu ce geste. Car, pour lui, les plantes

sont des êtres. Les êtres sont des plantes. «Nous tenons aussi à la

terre, mais nos racines, nous les portons», dit-il, avec ce lyrisme

panthéiste dont on sent en lui la source infinie et qu'il épanche en

paroles courtes, saisissantes, brusques, la bouche ouverte et l'air

détaché, comme ces grands monts receleurs de fleuves, qu'ils distribuent

en petits ruisseaux intermittents.

Panthéiste, il l'est vraiment, au point que ce sont des études de

nature, prises en Bretagne, qui lui ont surtout servi pour son

magnifique tableau: _Le Théâtre de Belleville_. La salle non plus n'est

pas close, pas plus que ses esquisses de paysages dont les chemins

continuent, _vont ailleurs_. Et ces marines du Finistère, les voici

transposées pour peindre le peuple en remous au spectacle.

Est-ce que la foule n'est pas la houle? Et le peintre lui donne aussi un

mouvement de flux et de reflux, des obscurcissements ici, avec des

accents sans visages, et plus loin des lumières brusques sur certains

groupes qui sont l'écume au soleil de cette masse.

Or le drame se déroule dans le clair-obscur, la buée trouble... Le

peuple, avec son âme ingénue, se passionne, se donne tout entier. Il n'y

a plus un public. Il y a une foule qui n'est plus qu'une seule pensée,

une seule volonté, une seule âme. Unification merveilleuse! Lombroso a

parlé du crime des foules. Voilà pour l'action. Mais comment réaliser la

conscience des foules? M. Carrière y a réussi; il a peint une foule (et

cela n'était possible qu'avec le peuple) rentrée dans la Nature, devenue

pour ainsi dire un élément, et qui se meut sous le drame, comme la mer

sous la lune.

M. Carrière a peint aussi des portraits. De la foule, il chercha à

dégager la sensibilité; des individus, l'intellectualité. C'est pourquoi

il ne s'attacha à rendre--soit dans des portraits à l'huile, soit dans

une série de lithographies--que quelques artistes d'élite, des

écrivains, des poètes: Daudet, Verlaine, Edmond de Goncourt qui s'y

reconnaissait «comme modelé dans du clair de lune», disait-il. Effigies

qui racontent toute la vie cérébrale du modèle, étonnantes biographies,

qui sont en même temps des synthèses, pour ainsi dire, de la condition

humaine et de la condition de l'art, en ce crépuscule d'un âge orageux.

Ainsi Carrière élargit la signification de chacune de ses oeuvres, qui

n'est plus isolée par son cadre. Elle communique avec toute la vie

morale et sociale. Chez lui, un portrait d'artiste fait penser aux

oeuvres, à l'anxiété de la production, aux luttes, à la gloire. Une

scène de maternité évoque l'amour, les craintes tendres, les maladies

infantiles, la rapidité du temps qui va bientôt tout changer, qui fait

grandir les uns et mourir les autres. Les tableaux de foule et de

passants, en grisaille, racontent le labeur, la marche aveugle dans la

brume du destin où chacun se sent seul...

Ainsi toujours l'art de M. Carrière simplifie jusqu'aux idées générales,

et c'est le miracle de son haut talent de se projeter au delà de

lui-même en restant soi, d'enfermer tant de philosophie dans des formes

qui ont déjà leur fin en elles-mêmes.

M. JULES CHÉRET

Celui-ci est un apporteur de neuf. Il a conquis à l'art une province

nouvelle. Il créa l'affiche artistique; et toute la pléiade

d'aujourd'hui: les Grasset, les Toulouse-Lautrec, les autres--n'a fait

que le suivre dans la voie ou il est un maître. C'est en Angleterre,

pays de la réclame et de l'imagerie, où il habita longtemps, que l'idée

lui en vint. Mais cette idée anglaise, il l'exprima avec le goût suprême

et l'esprit endiablé du Parisien qu'il est.

Le mélange en demeure apparent.

M. Chéret veut faire un art gai: papillons et falbalas! Il a même, dans

son atelier, une collection de papillons, qu'il déclare «les plus beaux

modèles». Son idéal de la joie (le peintre de la joie, a-t-on dit de

lui), et aussi son idéal du mouvement, sont des apports bien parisiens.

La femme qu'il a inventée, «la femme de Chéret», dira l'avenir, trophée

de nerfs et de chiffons, avec sa grâce innée, son corps onduleux, sa

bouche en oeillet, ses cheveux d'un blond de vin qui mousse, est

exclusivement parisienne. C'est pour cela sans doute que si souvent, à

l'étranger, nous avons trouvé chez les esthètes, les personnes de goût,

telle affiche de lui, tel pastel. Villiers de l'Isle-Adam, dans un de

ses contes d'extraordinaire imagination, proposait «l'Etna chez soi».

Posséder une oeuvre de M. Chéret, c'est avoir, chez soi, Paris.

Mais si son idéal de la joie est tout français, ce qui vient de Londres

c'est la qualité de cette joie, souvent déterminée par le souvenir des

Edens et concerts londonniens, c'est-à-dire alors une gaîté plutôt

britannique, cette gaîté maquillée, désarticulée, qui rit comme

chatouillée jusqu'à en devoir mourir, et qu'on craint obligatoire à la

façon de celles des clowns.

Il y a même dans son oeuvre un point de jonction des deux influences,

qui est curieux: un jour, pour l'illustration du _Pierrot Sceptique_ de

MM. Huysmans et Hennique, M. Chéret inventa le Pierrot en habit noir, le

Pierrot que rien ne réjouit plus. Ce Pierrot en demi-deuil n'est autre

que le Gilles français de Watteau qui a pris, à Londres, le frac macabre

des Hanlon-Lee.

N'importe! il faut amuser. Le gaz s'allume aux façades de plaisir.

L'orchestre chante. L'affiche aussi sonne sa fanfare de couleurs pour la

parade de la porte. Et quel cuivre sonore que ce joli jaune si aigu, si

spécial dans toutes les affiches de M. Chéret.

Il existe un bleu dont je meurs,

Parce qu'il est dans les prunelles.

a dit finement M. Sully-Prudhomme. Il est un jaune dont je ris parce

qu'il est dans ses affiches--un jaune ravigotant comme la pelure des

citrons.

Sur la pierre lithographique que l'artiste prépare pour le tirage de ses

affiches, il met toujours ce jaune, avec du rouge, avec du bleu. Trois

couleurs seulement, primordiales, sont possibles. Il les pose en trois

motifs principaux qu'il gradue, nuance, augmente, dégrade--sur la

maquette d'abord, traitée en gouache, avec des frottis de pastel, puis

sur la pierre où il transporte cette maquette.

Mais l'oeuvre de M. Chéret ne se compose pas seulement de ses admirables

affiches. Par elles, il se devinait déjà un décorateur de race,

puisqu'il en orna les murs avec un sens décoratif large, délié, expert

aux lignes harmonieuses.

Depuis, son talent s'est agrandi extraordinairement. Après ses affiches,

fantaisies à un seul personnage, il se mit à faire de la peinture à

l'huile, des décorations proprement dites, comédies shakespeariennes

avec de multiples acteurs, des mouvements de foule: une pour le musée

Grévin, seulement à l'état d'esquisse, qui formera une allée de

danseuses, les bras levés en voûte; une pour l'Hôtel-de-Ville qui

ornera toute une salle d'un déploiement d'enfants et de figures

heureuses; une autre encore, terminée, pour la décoration d'une villa à

Evian, qui constitue un délicieux ensemble: plafond, panneaux de salle à

manger, portes, et trumeaux--sans compter une série de merveilleuses

sanguines par quoi M. Chéret s'affirme directement en filiation avec les

maîtres du XVIIIe siècle.

Toujours des Fêtes Galantes, des jubilés de joie, où des groupes

d'apothéose s'enlacent et se désenlacent.

Le Gilles de Watteau se croyait perdu en ce siècle morose, et en exil

puisqu'il n'était pas comme les autres... Il n'est plus seul. Il en a

retrouvé qui lui ressemblent. Un autre Watteau s'occupe de lui. Et il y

a encore des pâtés succulents, des feux blancs qui ne sont plus ceux du

clair de lune, mais s'en rapprochent... Lumières électriques, douces

quand même, et qui lui laissent sa pâleur un peu verte, à laquelle il

tient... Les Colombines l'aiment ainsi... Car les Colombines aussi sont

revenues, innombrables maintenant. Elles dansent des sarabandes autour

de lui. Elles l'attachent avec des chaînes de roses. Tout tourne. Est-ce

à cause du vin trop blond?... Ou des cheveux blonds aussi? Est-ce de

suivre la ronde infinissable en ce plafond qui feint d'être ovale mais

l'entraîne quand même, et entraîne les Colombines et les entraîne tous,

en un cercle probablement vicieux. Pierrot est ivre un peu. Il fait des

calembourgs.

Et la ronde continue au plafond--Olympe de joie, dans un recul et comme

au delà de notre atteinte.

Car M. Chéret, après un dessin minutieux de chaque figure, a soin

d'estomper, d'effacer, afin que l'impression soit plus vaporeuse et

féerique--Il s'agit bien, en effet, d'un spectacle vu comme un rêve,

quelque chose d'électrique, de lunaire, de phosphorescent; les formes

qu'on entrevoit parfois dans les flammes bleues du punch; les jeux fous

de la couleur sous des éclairages artificiels.

Tout cela, M. Chéret s'y évertua. Il l'avait déjà indiqué en quelque

pastels, ses premières décorations.

Or, un jour, voici que surgit une imprévue danseuse; cette Loïe Fuller

(dont il fit d'ailleurs maintes affiches et peintures) qui, moins femme

qu'oeuvre d'art, montra soudain, réalisées, toutes ses recherches. Qui

oubliera l'extraordinaire spectacle? Miracle d'incessantes

métamorphoses! La Danseuse prouva que la femme peut, quand elle le veut,

résumer tout l'Univers: elle fut une fleur, un arbre au vent, une nuée

changeante, un papillon géant, un jardin avec les plis dans l'étoffe

pour chemins. Elle naissait de l'air rose, puis soudain y rentrait. Elle

s'offrait, se dérobait. Elle allait, soi-même se créant. Elle

s'habillait de l'arc-en-ciel. Prodige d'irréel! Remous de tissus! Robe

en feu, pareille aux flammes où se cache Brunehilde et qu'il faut

traverser pour la conquérir.

M. Chéret s'en enthousiasma: _elle lui donnait raison_. Est-ce que

lui-même ne faisait pas, bien auparavant, du Loïe Fuller peint?

Or, de son côté, il avait rendu déjà la poésie des couleurs en

mouvement, ce qui se décolore et qui se recolore sous des éclairages

factices, des feux de Bengale, des projections de lumières fondantes.

Ses oeuvres aussi sont de la danse: des féeries, des pantomimes, des

ballets.

Tantôt, dans les affiches, ils se jouent en plein air, à la clarté crue

du jour; tantôt, dans les pastels et les peintures décoratives, où règne

un jour de théâtre, ils semblent corroborés par des feux de rampes.

Figures en rêve, sarabandes de lettres, carnaval qui se déhanche, rit,

s'excite, mais dont on sent--et c'est la philosophie supérieure de cet

art--qu'il va s'achever dans une aube livide comme la mort.

M. CLAUDE MONET

Un des grands peintres actuels, pour ceux qui estiment que la peinture

se suffit à elle-même, n'a pas pour objet d'exprimer des idées, des

sensations littéraires, mais possède une volupté propre, dégage une

poésie qui est sienne, avec le seul prestige des lignes heureuses, des

couleurs subtiles et accordées. La Nature entière est «nature morte»

pour un peintre d'une telle esthétique, qui, alors, est surtout un oeil,

une rétine merveilleusement sensible, un oeil contre lequel, dans la

tempe, est blotti un écheveau de nerfs, comme une télégraphie magique

qui communique avec toutes les nuances de l'air. Même au physique, M.

Claude Monet se caractérise par un oeil extraordinairement mobile qui,

dans son vaste visage de sérénité, luit, vrille, s'ébroue, est rincé de

rayons, fourmille, miroite, semble taillé à facettes et avoir aussi les

spasmes de lumière du diamant.

C'est peut-être la première fois, dans l'histoire de l'art, qu'un tel

oeil s'est posé sur le paysage. Et voilà pourquoi M. Claude Monet a

renouvelé la peinture de paysage. C'est ainsi chaque fois que paraît un

artiste original. Quand Banville parlait de la rose, c'était comme s'il

eût été le premier poète ayant vu la première rose. Pour M. Claude

Monet, chaque paysage qu'il peint a l'air d'avoir été regardé pour la

première fois par un peintre. Et la sensation de nature est pour nous

aussi, dans ses toiles, tout insoupçonnée et toute vierge.

C'est à cause de cette nouveauté de vision que le peintre fut longtemps

méconnu. On refusa ses envois aux Salons. Son _Déjeuner sur l'herbe_,

admis à celui de 1864, y provoqua des colères ou des rires. On sait le

mot fameux de Cabanel sur cet exquis Corot: «Les Corot? ah! oui... ça se

fait avec le grattage de nos palettes.» A plus forte raison, lui et ses

pareils durent juger ainsi les premières oeuvres de M. Claude Monet.

Seuls Gautier et Daubigny furent bienveillants, et surtout Manet qui,

lui, se montra enthousiaste.

Cette amitié de Manet s'explique d'autant plus, que son propre art en

bénéficia. Si, au début, M. Claude Monet subit un peu l'influence de

Manet, il est plus vrai de dire que Manet subit l'influence de M. Claude

Monet, pour toute la seconde partie de son oeuvre. On voit presque le

moment précis où l'affluent se mêla au fleuve en marche.

C'est que M. Claude Monet surtout, à son insu et de par son instinct,

fut un grand novateur. C'est lui qui cassa les vitres des ateliers,

réalisa dans sa totalité ce que le plein air pouvait ajouter de

frémissement et de vibration lumineuse à la peinture. C'est lui qui

clarifia la palette, la nettoya des ocres, des obscurcissements

séculaires, et fixa enfin sur la toile toute la lumière, grâce à sa

technique du ton simple, du ton fragmentaire, posé par touches brèves et

successives.

La peinture a suivi ainsi parallèlement la science, les expériences de

Rood, les études de Chevreul. Toutes les couleurs associées donnent le

noir. Par conséquent, le mélange des tons sur la palette est un

acheminement vers le noir. Il fallait donc ne pas mélanger les tons,

pour obtenir toute la lumière.

M. Claude Monet y a réussi. Il a saisi jusqu'aux plus fines sensibilités

de l'atmosphère, par sa décomposition des tons. On peut dire qu'il

apprivoisa la lumière, sans que ce féerique oiseau, aux ailes couleur du

prisme, ait perdu une plume ou un duvet entre ses doigts. Délicat et

puissant, l'artiste a accumulé une oeuvre énorme, peignant à Giverny,

dans le Midi, à Antibes, à Argenteuil, dans la Creuse, dans les neiges

du Nord, les prés de Hollande; mais ce ne sont pas seulement des marines

qu'il a peintes, des débâcles de fleuves gelés, des rives de la Seine,

des jardins de tulipes, des aspects de gares nocturnes, des rues livides

de banlieue parisienne, des brumes londoniennes, des séries de

peupliers, de meules, de cathédrales, de falaises, sans compter ses

merveilleux paysages d'eau, avec tout le maquillage, le tatouage

enfiévré des reflets. Outre cela, ce qu'il a peint, et principalement

peint, c'est ce qu'il y avait entre le motif de chaque tableau et

lui-même, c'est-à-dire l'atmosphère. Il a peint surtout ce que les

peintres avaient à peine vu: l'air, ce qui entoure les objets et qui

nous en sépare, ce qui les modèle, ce qui les caractérise. Les sites et

la vie elle-même varient selon l'état du ciel, le caprice des nuages, la

journée ascendante ou au déclin. Or M. Claude Monet, en même temps que

tel paysage, peint aussi _l'heure qu'il est_, l'heure où il le voit; il

exprime donc sa vérité éternelle et sa vérité éphémère, comme d'une

figure dont on fixerait les lignes, et, de plus, le mouvement.

L'après-midi, le paysage est déjà différent de ce qu'il était le matin.

Tout l'éclairage atmosphérique a changé. Aussi, le peintre ne travaille

que quelques heures au même effet. Le lendemain, il reprend la toile à

un moment identique et de caractère analogue. Il échelonne parfois

plusieurs tableaux, qui racontent ainsi les évolutions de la journée. Il

faudrait craindre que cette conception d'art ne se condamnât elle-même à

l'improvisation, s'il n'y avait pas la mémoire, qui emmagasine et vient

guider, corriger, les jours suivants, par le souvenir de la première

perception.

Art tout spontané, et par conséquent inépuisable que celui de M. Claude

Monet, qui, avec son pinceau prestigieux comme un archet, tira, des sept

couleurs, d'infinies variations. M. Claude Monet est le Paganini de

l'arc-en-ciel.

M. RAFFAELLI

M. Raffaelli est un exemple topique à l'appui de la théorie sur

l'influence des milieux que Taine préconisa. Pour avoir habité longtemps

Asnières, pour avoir vécu dans cette zone intermédiaire qui sépare les

grandes villes de la pleine campagne, il se mit à peindre la banlieue et

y trouva une voie féconde, neuve, indéfinie. Surtout que la banlieue

parisienne est spécialement significative, émouvante, avec ses terrains

nus, pelés, ravagés, comme si une bataille s'y était livrée. Et n'est-ce

pas la frontière, en effet, où la Nature et la ville se joignent, se

heurtent, luttent, se déciment l'une l'autre, au point qu'on ne sait, en

fin de compte, laquelle des deux l'emporte? Est-elle urbaine, cette

région contaminée où les maisons se débandent, ou les rues meurent

inachevées? Est-elle rurale, cette terre dont l'herbe est rase, les

arbres malingres, les champs jonchés de détritus et habillés de la fumée

noire des usines?

L'élite: écrivains, orateurs sacrés, peintres, sculpteurs · 第 11 / 13 段