Mgr d'Hulst ne chercha pas à plaire aux hommes. Il les aimait peu. Mais

il aimait Dieu; il voulut le faire entendre. Il fut le combattant de

Dieu _contre_ les âmes. Durant des années, il mena ce combat oratoire,

ne voulant qu'agir pour Dieu, traduire la parole éternelle, ne rien

donner de soi, ne rien demander pour soi, nulle gloire futile, surtout.

Idéal sévère!

On songe à ces tours dans certaines villes mortes, tout au nord; à ces

«Dom» dans les vieilles cités allemandes--architectures inégayées, qui

ne veulent être que de la Foi, sans jardins de vitraux ni sourires de

sculptures.

PEINTRES

PUVIS DE CHAVANNES

Un maître admirable, d'une personnalité décisive, d'une inlassable

fécondité. Naguère, lorsque beaucoup méconnaissaient encore son art

souverain, Gautier, souvent clairvoyant, écrivait: «Dans un temps de

prose et de réalisme, il est naturellement héroïque, épique et

monumental.» Pour ses vastes compositions, il peint d'abord une petite

esquisse qui est l'exposé de son idée, pour ainsi dire _la réduction_ de

l'oeuvre, déjà totale en lui. Puis il l'exécute dans les proportions

d'un grand tableau de chevalet. Une minutie inexorable de dessin: sans

cesse l'artiste calcule, compare, mesure, trace avec la règle ou le

fusain des angles visuels. On dirait d'un ingénieur, d'un géomètre qui

arpente de l'oeil le modèle et la toile. Quand ce travail est définitif,

il agrandit le tableau tout simplement au carreau, comme font les

praticiens dans le marbre pour la maquette des statuaire. De là son

dessin qui a un air géométrique. Or c'est précisément cette précision

infaillible mêlée à une indéfinissable poésie qui assigne à ses oeuvres

une beauté d'absolu en même temps qu'un charme de suggestion.

Il sait tout de son métier, et il a tout inventé de son art.

C'est-à-dire qu'il a ressuscité dans notre siècle la peinture

décorative. Il a trouvé pour elle un nouveau style, une coloration

nouvelle. Son génie a été de comprendre qu'il fallait aux édifices

modernes des fresques qui leur fussent appropriées. Il a créé une

peinture conforme pour les architectures actuelles, pour les monuments

de France, construits en pierre de France, cette pierre un peu grisâtre,

un peu jaunâtre, en tous cas pâle et mate. Donc il n'a voulu qu'une

peinture mate aussi, se servant pour y arriver, de toiles spécialement

préparées, de couleurs en demi-teintes et en nuances, avec des mauves,

des roses doux, des jaunes qui s'acidulent à peine, des bleus qui ne

chantent qu'en sourdine. Ainsi, au Panthéon, les autres peintures

trouent les murs; la sienne s'accorde à leur tonalité neutre,

s'identifie avec eux. On dirait vraiment le _rêve que les pierres font_.

Et quel rêve! Celui d'une humanité supérieure, l'humanité telle qu'elle

aurait dû être, ou telle qu'elle sera. Humanité mystique et mythique,

qui ne va jamais jusqu'à être mythologique. Ses femmes ne sont pas des

déesses; ce sont encore des femmes, mais les femmes d'un Éden où la

faute originelle n'a pas existé ou n'existe plus et qui enfantent sans

douleurs. Les hommes aussi ont l'air de vivre dans un continent

meilleur. L'oubli des sexes et de l'heure est parmi eux. Ils ne

s'occupent qu'à de nobles travaux, à être d'accord avec la Nature, à

faire de l'éternel avec de l'éphémère, mais sans jamais cesser d'être

humains. «La poésie a sa source dans la réalité», disait Goethe. L'art

également, pensa Puvis de Chavannes. On a cru que son domaine était

celui du rêve et de la légende. Au contraire, il n'est jamais sorti de

la Nature. Toutes les figures de ses tableaux agissent, plutôt qu'elles

ne songent. Chacun y fait directement ce qu'il doit faire, comme l'a

bien observé, un jour, M. Besnard dans un de ses subtils Salons.

Ainsi, quant aux gestes: on peut dire qu'un geste utile est toujours

beau. Tous les gestes des figures de Puvis de Chavannes sont utiles.

Geste du travail, de la lutte ou des jeux, dans _Ludus pro patria_,

_Inter artes et naturam_; geste pacifique de l'attente dans _Pauvre

pêcheur_, gestes si justes et instinctifs chez les hommes, comme sont

instinctifs, chez les femmes qu'il a peintes, les gestes de cueillir des

fleurs, de caresser des enfants, de couronner des fontaines.

Tout cela est encore, et tout simplement, de la vie--_de la vie

transposée_, si on veut. C'est pourquoi Puvis de Chavannes, venu

chronologiquement entre les réalistes et les symbolistes, a pu les

rallier en même temps; les réalistes disant: «Il n'y a qu'à copier la

Nature»; les symbolistes proclamant: «La Nature n'existe pas».

Lui, autant que Courbet ou Manet, s'acharna après la forme stricte, la

vérité du modèle; mais, d'autre part, en occupant seulement les êtres à

de nobles travaux, en ne les plaçant qu'en des contrées florissantes, il

se rapprocha des symbolistes qui s'en tiennent à des attitudes de

légende ou de beauté. Ainsi il demeure un peintre de nature en même

temps qu'un peintre d'idéal--ce qui n'est pas la même chose qu'être le

peintre de l'Idéalisme, comme on a dit de lui, en confondant les termes.

L'idéalisme, au contraire, est une convention académique, avec des

théories du Beau et des gestes enseignés. M. Puvis de Chavannes ne

s'inquiéta que des gestes humains et conçut le Beau à sa façon,

c'est-à-dire sans archéologie surtout, ce qui est bien aussi une

tradition officielle. Il retourna à la Nature tout uniment, et trouva,

du coup, la simplicité populaire, celle de la Chanson de Geste, celle

qui tient à la race. Car celui en qui on voulut voir un descendant des

maîtres d'Italie, est un artiste de souche très nationale et qui se

rattache directement à l'École française... Ce n'est pas devant les

Botticelli ou les Primitifs de Venise et de Florence qu'on songe à lui.

C'est en regardant les Poussin, par exemple L'_Automne_ ou la _Grappe de

la Terre Promise_ et l'_Été_ ou _Ruth et Booz_. Là aussi les figures

qu'on dirait d'une humanité supérieure ont néanmoins l'attitude si juste

de leur besogne, fauchent, ploient un peu sous le fardeau du raisin de

Chanaan.

Tout de suite on établit un parallèle avec les calmes scènes de Puvis de

Chavannes, dérivant d'un même idéal, mais amplifié et réalisé avec des

moyens nouveaux, une originalité absolue.

Surtout qu'il fut également comme Poussin--et on ne le dit pas assez--un

merveilleux paysagiste: dans l'_Été_; dans la fresque de la Sorbonne aux

collines circulaires, d'un bleu-paon si doux; dans _Pauvre pêcheur_ où

s'illimite un site d'eau, d'une eau glauque et nue qui extériorise pour

ainsi dire le cerveau sans pensée du pêcheur calme; dans le _Bois

sacré_, symphonie savante des verts multiples de la forêt. Ici encore il

a bien sa manière propre qui n'est celle ni des réalistes ni des

symbolistes. Il ne peint pas, comme les symbolistes, des paysages de

rêve, aux arbres déformés, aux terrains d'une coloration comme ceux

qu'on voit en songe ou dans la fièvre. Il reproduit vraiment la nature,

des sites réels, des horizons définis, les bords de la Seine, les

simples campagnes de l'Ile-de-France, ce qu'il avait tout contigu et

familier. Mais d'autre part, il ne s'en tient pas, comme les réalistes,

à la seule copie. Ses paysages réels sont baignés d'on ne sait quelle

atmosphère irréelle. Il semble qu'il y tombe une lumière d'au delà.

C'est l'idéal dans la réalité et l'Éternité dans le temps.

Ainsi on dirait d'une planète meilleure (très ressemblante à la nôtre)

mais où la terre ne servirait plus à cacher les morts, ne serait que la

bonne argile où l'on modèle des statues. Jardins de calme joie, de

nobles labeurs, de sérénité...

Un jour, dans un de ses poèmes en prose, Baudelaire, à l'aspect d'un

port, demandait: «Quand partons-nous pour le bonheur?»

En regardant les oeuvres de M. Puvis de Chavannes, il semble qu'elles

soient ce pays du Bonheur, vers lequel tous les navires humains

appareillent et où son seul rêve a pu atterrir.

BESNARD

Malgré l'apparente variété infinie des visages humains, il semble que

ceux-ci se réduisent en fin de compte à quelques types essentiels. On

pourrait dire la même chose des âmes, surtout s'il s'agit des âmes

d'artistes. C'est à croire en la métempsycose, tant on retrouve tout au

plus quelques espèces d'âmes, réincarnées sans cesse au long des siècles

et des races. Chaque peintre, chaque poète a son Sosie de talent ou de

génie dans le passé. Il ne lui doit rien assurément; il n'en est pas

moins très moderne, très original; il a ses moyens d'art personnels, une

vision neuve. Il pense, il conçoit, il exécute selon son rêve propre. Il

ne refait en rien l'oeuvre du prédécesseur qu'il évoque; mais on sent

que ce prédécesseur, s'il revivait, ferait aujourd'hui la _sienne_.

Ressemblance d'âme allant jusqu'à l'identité! Et les vies alors sont

parallèles aussi. Il y a des exemples singuliers de ce cas, dans

l'histoire de l'art et des lettres. Est-ce que Paul Verlaine n'est pas

Villon revenu?

De même, il est curieux de constater combien M. Albert Besnard, si

différent de Delacroix, fait cependant songer despotiquement à lui.

Malgré une imagination et une technique tout autres, il est de la même

sorte d'esprit, il a une identique compréhension de l'art. C'est si vrai

que ces lignes de l'admirable étude de Baudelaire sur Delacroix

pourraient s'appliquer à lui textuellement:

«Il était, en même temps qu'un peintre épris de son métier, un homme

d'éducation générale, au contraire des autres artistes modernes qui,

pour la plupart, ne sont guère que d'illustres ou d'obscurs rapins, de

tristes spécialistes, vieux ou jeunes, de purs ouvriers, les uns sachant

fabriquer des figures académiques, les autres des fruits, les autres des

bestiaux. Lui aimait tout, savait tout peindre.»

Est-ce que ce jugement ne définit pas M. Besnard lui-même, et tout

entier? Lui surtout ne fut pas de ces spécialistes condamnés à bon droit

par Baudelaire. Il sait tout peindre. Il a tout peint. C'est que, en

effet, tout impressionne cette rétine si sensitive, cette cérébralité

nerveuse. Et que, d'autre part, il possède une telle sûreté de métier

que vite l'impression reçue est traduite et fixée. Il faut qu'il n'y ait

pas de désaccord entre l'esprit et la main. M. Besnard se vante à bon

droit de son exécution agile. Il a écrit un jour: «Je crois qu'il ne

peut y avoir d'artiste sans le don de se souvenir et sans facilité.»

Or voyez comme, ici encore, à son insu, il est en concordance avec

l'opinion de Delacroix. Celui-ci disait à un jeune peintre; «Si vous

n'êtes pas assez habile pour faire le croquis d'un homme qui se jette

par la fenêtre, pendant le temps qu'il met à tomber du quatrième étage

sur le sol, vous ne pourrez jamais produire de grandes machines.»

Théories pareilles, oeuvres pareilles. Aussi M. Besnard a-t-il produit à

son tour ce que Delacroix, dans son argot d'atelier, appelait de

«grandes machines», c'est-à-dire des peintures monumentales; et, comme

Delacroix avait décoré le Salon du Roi à la Chambre des députés, la

galerie d'Apollon au Louvre, etc., lui compte déjà aussi dans son oeuvre

toute une série de décorations: à l'Hôtel de ville, à l'École de

pharmacie, à la mairie de Saint-Germain-l'Auxerrois, et enfin à la

Sorbonne.

Pour des peintres de ce tempérament, la peinture décorative est ce qui

les excite et les séduit surtout. N'est-ce pas le plus difficile? Et

pour un vrai artiste, le plaisir commence avec la difficulté. Aussi

l'école française, depuis Delacroix, n'aura possédé que deux peintres,

M. Besnard et Puvis de Chavannes, faisant véritablement de la peinture

décorative, qu'il ne faut pas confondre avec telles vastes toiles où ne

sont que faits divers, anecdotes; des tableaux de genre obtenu par

_agrandissement_ (comme en photographie). Le vrai peintre de peinture

décorative voit et conçoit son oeuvre tout achevée, comme les bâtisseurs

de cathédrales contemplaient, en l'imaginant, la tour entière qu'ils

allaient conduire dans l'air et dont le plan, sur le papier, n'était

déjà que le _résumé_, la réduction de cette tour immense, terminée en

eux.

Ainsi pour la peinture décorative. C'est-à-dire que le procédé est

inverse: les artistes médiocres agrandissent un tableau aux proportions

d'une peinture murale; les artistes qui sont des décorateurs de race

réduisent aux proportions d'une esquisse la peinture monumentale déjà

née en eux, et née avec, d'emblée, toute son amplitude.

C'est l'impression qu'on éprouvait à considérer, par exemple, la

magistrale esquisse de M. Besnard pour sa décoration de la salle de

chimie à la Sorbonne. Tout y était déjà; et de vagues indications, de

simples frottis çà et là, laissaient sous-entendre le détail, qui

n'abdiquait ici que pour faire dominer, à cause de l'exiguité du format,

les lignes essentielles de la composition, sa synthèse de formes et

d'idées, son symbolisme aussi clair que profond: au centre, un cadavre

de femme sous le soleil, principe de la vie, qui la décompose, mais ne

la décompose que pour activer l'éclosion de ce merveilleux jardin de

fleurs, né de sa putréfaction. Fécondité chimique de la mort qui

engendre la vie! Et voici que, à droite, le Couple éternel descend et va

s'embarquer sur le fleuve de l'existence, embouchure bleue, qui de

l'autre côté, après le tour circulaire, débouche en détritus, charniers,

fumées, tout le bourbier terrestre qui, lui aussi, va alimenter

l'éternelle efflorescence de la Nature.

N'est-ce pas une magnifique conception? Un autre eût peint quelque

anecdote, une expérience de chimie, un laboratoire. M. Besnard agrandit

son thème jusqu'aux proportions de la Matière universelle; et il

s'atteste en même temps un peintre extraordinairement moderne par la

conception scientifique de ses sujets et de la vie. C'est en cela qu'il

est surtout original et unique. Il est un peintre touché par la Science.

Delacroix avait des points de vue littéraires, un idéal religieux et

historique. M. Besnard a un point de vue scientifique, une philosophie

évolutive... Et il est le seul à exprimer l'Univers en images selon la

Science, sans qu'elles cessent d'être selon la Beauté.

Est-ce que son plafond de l'Hôtel de ville n'est pas l'apothéose de la

Science? On voit la Vérité entraînant la Science à sa suite, et qui

répand sa lumière sur les hommes. Or M. Besnard croit au bienfait de

cette lumière. Où sont les ironies de Poë et de Villiers de L'Isle-Adam

bafouant la Science? Dans la composition de M. Besnard on voit les

hommes, en troupes transies, venir se réchauffer au feu nouveau. Tout

est traité dans un esprit scientifique: les groupes évoluent comme des

planètes; autour de la figure principale, tel corps gravite; toutes les

lignes ont des courbes planétaires. On dirait un firmament de visages.

Et ce sont des rayons que la Vérité répand d'elle, comme un Astre.

Dans ce plafond, comme dans les décorations de l'École de pharmacie,

racontant la physique, l'anthropologie, la botanique, comme dans presque

toutes ses oeuvres d'ailleurs, M. Besnard apparaît le décorateur, le

metteur en scène de la vie moderne.

Et non seulement en tant que peintre influencé par la science. Outre

qu'il voit l'Univers selon la philosophie du transformisme, il est aussi

moderne par la nature de ses sensations. Il apparaît tout imprégné de

l'air du siècle, exprimant l'air du siècle. Il en saisit le décor, le

principe caché, les correspondances subtiles. Ses sens sont éduqués,

affinés, au point de fixer ce que les vieux peintres ne pouvaient pas

apercevoir ni même soupçonner, des nuances comme les méandres de l'eau,

les mouvements de la flamme, les inflexions des plantes, et d'en tirer

parti pour l'attitude de l'être humain, pour les lignes d'un tableau.

Que de notations encore, nerveuses et neuves: la splendeur intime d'un

intérieur éclairé, le véritable effet d'un clair de lune qui ennoblit un

paysage jusqu'à en faire un état d'âme... Voilà des sensations bien

modernes par le raffinement. Et aussi, par exemple, tout en peignant la

joie, comme M. Besnard s'y complaît, de faire sentir que, au fond, elle

est aussi poétique que la douleur, plus variée et non moins

mélancolique! Quel drame tout à coup si le peintre montre combien une

femme fardée peut être sinistre!

Ce n'est pas seulement par son idéal scientifique, ni par ses

trouvailles compliquées de sensations, mais par sa couleur elle-même,

que M. Besnard se prouve le peintre sensitif de l'esprit moderne.

Est-ce que sa couleur, en effet, ne participe pas de cette clarté

soufrée, de cet électricité nerveuse qui est aussi dans l'air du temps?

Elle semble une chimie en fièvre.

On la dirait influencée par des lueurs de laboratoire, par le voisinage

des bocaux pharmaceutiques. Il semble qu'elle ait passé à travers des

cornues, des éprouvettes, qu'elle soit faite de fleurs classées, de

minéraux, d'arcs-en-ciel en fusion, tant soudain un ton est violent

comme un poison, un autre lotionne délicieusement l'oeil. Recherches

incessantes! Trouvailles merveilleuses! D'autres, comme M. Claude Monet,

M. Pissarro, ont simplement tâché à peindre la lumière, toutes les

décompositions du prisme, les étapes quotidiennes de l'air. M. Besnard a

voulu fixer des tonalités plus compliquées. En cerveau scientifique

qu'il est, _il a fait des expériences_. Il a rêvé des mélanges:

c'est-à-dire la combinaison de l'artificiel avec le naturel, d'où ces

figures éclairées par le gaz ou des lampes, en même temps que par la

lumière du jour. Et rien n'est aussi étrange et troublant. Imaginez des

cierges brûlant au soleil... Tristesse plus intense de leurs clartés,

réconciliées sur le poêle d'un convoi de vierge! M. Besnard a ainsi

inventé des éclairages. Il a trouvé des désaccords de tons qui sont à la

peinture ce que les dissonances de Wagner sont à la musique.

D'autre part, il voulut également fixer des tonalités plus

exceptionnelles: au lieu des seules phases diurnes ou crépusculaires, il

y a aussi, dans la Nature, les aspects de trouble, des nuances

momentanées, des minutes chimiques, pourrait-on dire, des accidents de

la lumière: par exemple, le soufre d'un éclair, la lividité de

l'éclipse, les phosphorescences de la mer et de la pourriture, les

pâleurs de la maladie, les rouges de la fièvre ou du fard.

Il semble que M. Besnard ait retenu toutes ces couleurs artificielles,

exceptionnelles, névrosées, exaspérées, raffinées, et qu'il les retrouve

sans cesse, dociles et impressionnables au moindre effort de son

inspiration. De là le délice un peu physique qu'on éprouve devant cette

peinture, forte au point d'en être presque _sensualisée_. La vue n'est

pas affectée seule. Outre l'émotion du cerveau qu'on doit à la rare et

puissante imagination du peintre, il semble que des correspondances

s'établissent. Le goût, l'odorat, les autres sens s'émeuvent, jouissent

de quiproquos subtils, comme si la couleur, chez lui, à force

d'intensité, avait aussi un arome et un suc pour nous remplir non plus

seulement les yeux, mais, en même temps, la bouche et les narines.

Cette impression s'éprouve entre autres devant les toiles si intenses

qu'il a rapportées d'Algérie; car lui aussi fut attiré aux haillons

superbes, aux plâtres multicolores, de la brûlante Afrique. Déjà

Delacroix y était allé, poussant jusqu'au Maroc--vous voyez le

parallélisme qui se continue entre eux--mais il avait été plus séduit

par les mystérieux et capiteux logis où de belles femmes mi-voilées

entretiennent les charbons éternels de leurs yeux et de leurs lèvres.

Delacroix est surtout attentif à l'être humain, au menu drame de sa vie

personnelle. C'est pourquoi, en ce voyage, il a surtout peint des

intérieurs. M. Besnard est plus préoccupé par le drame général de la

Nature. L'être humain est une parcelle de la matière, une tache de

couleur sur l'horizon. Aussi M. Besnard a-t-il plutôt exécuté des scènes

de plein air. Mais avec quel éclat prestigieux, quelle pénétration des

formes et des couleurs! Il en a rapporté des figures qui sont des

morceaux uniques: femmes au pervers maquillage, à la chair verdie par

des gazes, au front pavoisé de rouges géraniums, d'une pâte compacte et

vibrante, d'une finesse et d'une intensité de tons non pareilles.

En ces interprétations de l'Orient, il a aussi, et surtout,

admirablement compris le cheval. A preuve, entre autres, ce _Marché de

chevaux_, croupes brunes, blanches, rouges, contrastant avec l'étoffe

écrue des burnous d'Arabes, sous un ciel or et bleu. Personne ne connaît

comme lui l'architecture svelte et compliquée, la ligne souple du

cheval, et non seulement du cheval, mais de toutes les bêtes. Il a

merveilleusement le sens décoratif de l'animal, depuis les volatiles,

ces coqs vernissés et bariolés dont il blasonne ses cartons de vitraux,

jusqu'aux grands quadrupédes comme l'éléphant, qui inspira déjà les

artistes de Ceylan et de l'Extrême-Orient. M. Besnard en a souvent fixé

la silhouette énorme et pourtant harmonieuse: ainsi, dans ses panneaux

de l'École de pharmacie où il créa ces paysages préhistoriques d'une

puissante vision; on y voit des éléphants--masse rocheuse, montagne qui

se dandine--sur des couchants d'un mauve suave. Ailleurs, dans une

aquarelle, des éléphants enlèvent des femmes nues dans leur trompe, ce

qui est une imagination bien étrange et bien troublante--et les

balancent en ce hamac de chair rugueuse, parmi des arbres voluptueux.

Mais c'est encore le cheval que M. Besnard préfère, pour ses lignes

frémissantes, sa robe qui est une palette. Il aime faire des portraits

équestres. Souvent il peignit des chevaux, sauvages et en pleine nature,

ou se cabrant devant la mer, ou bien encore légendaires, d'allure

apocalyptique, dans des sites de rêve.

Mieux que les animaux, les femmes seront un admirable motif décoratif

pour l'artiste, qui ramène ainsi toutes les formes à une signification

synthétique de lignes et toutes les couleurs à des accidents du grand

Prisme qui sans cesse se déforme et se réforme.

Logiquement donc, M. Besnard devait être un peintre de la femme. Ici

encore s'accuse son sens du moderne. Il l'arme d'une parure qu'on sent

terrible! Et toute la stratégie des volants, des dentelles, où le désir

s'élance, souffre, meurt! Et les bijoux qui sont des feux où on se

brûle! Et les lèvres qui sont fausses de trop de fard! Charme de

l'artificiel! Savant maquillage, cher comme un beau mensonge! Les voilà,

les femmes du siècle, créatures de jeu et de proie. C'est le peintre qui

les habille. Certes, il sent la mode; souvent, il la devine; mais il ne

s'y conforme pas. Il ne peint jamais un ajustement sans le déformer,

mettre d'accord les plis avec des mouvements de nature. La robe ici

déferle comme la mer. Telle jupe qui s'enfle est copiée sur les volutes

de la flamme qui monte, sur les arabesques d'un nuage. Les voilà donc,

tantôt textuelles dans de prestigieux portraits comme ceux de Mme

Jourdain, de Mme Lemaire, tantôt un peu imaginaires, à la fois blondes

somptueusement, finement brunes, rousses surtout, ces rousses dont il

nous a laissé des nus inoubliables: leur chair toute moderne, chair un

peu verte comme est la chair des rousses, d'un vert de linge sous le

feuillage; leur nuque tentante, fouillée par un pinceau sensuel; puis

encore et surtout leurs cheveux, d'un roux spécial. Un roux où il y a de

l'or, du sang, une patine; un roux qui mixture les rouilles de l'automne

et celles de la chimie; un roux qui est de la lumière et de la teinture,

qui ajoute à la beauté de la nature le raffinement de l'artifice. Ne

retrouve-t-on pas ici encore, et à son insu, le peintre aux influences

scientifiques?

Mais M. Besnard n'a pas besoin, pour être coloriste, de ces motifs

éclatants. Il l'est autant avec du blanc et du noir, à preuve qu'il

commence ses portraits par une grisaille; à preuve aussi ses eaux-fortes

qui forment une collection admirable, d'une imagination neuve, d'une

lumière aiguë, d'une facture subtile et large; telle sa série

d'illustrations pour le livre intitulé _La Force psychique_.

L'élite: écrivains, orateurs sacrés, peintres, sculpteurs · 第 10 / 13 段