divergences de races ou de paysages. L'enquête, devenue charnelle et
physique, descend aux détails, à l'esthétique de la peau, aux
titillations des nerfs. M. Pierre Loti, dans ses évocations
d'Extrême-Orient, a cliché ainsi, par ses sens bien braqués, des
notations qui nous en apportent la couleur, l'odeur, le goût, le son
d'atmosphère.
Il suffit d'ailleurs de le voir pour juger combien il doit être en
littérature un instrument de sensations, celles de la vue surtout et
encore plus celles de l'odorat.
Il a de grands yeux vagues, humides, ces yeux, influencés par l'eau, des
hommes qui ont beaucoup navigué ou naissent en des ports, des yeux qui
reflètent tous nuages et tous reflets avec précision et en profondeur,
comme les armures des soldats dans les tableaux des Primitifs.
Mais son nez est encore plus caractéristique: un nez busqué et embusqué,
un nez de proie qui hume, devine, attire toute senteur éparse, la
capture, la différencie. Et c'est ainsi, en ce joli livre, _le Mariage
de Loti_, quand il nous promène avec Rarahu, dans les nuits voluptueuses
de Tahiti, que nous percevons vraiment l'odeur de sexe et de plantes en
route vers les étoiles. Et la terre des tropiques aromatisant sous la
pluie tiède! Et cette foule chinoise dont la pouillerie exaspère un
unanime relent de musc dans les effluves des orangers et des gardénias.
Et jusqu'à la senteur de la poussière, cendre morte des années, qui
nous picote les narines quand nous entrons dans «les pagodes
souterraines», dont le parfum d'éternité, devant l'immuabilité des
Bouddahs, tisse sa trame omnicolore de cette poussière précisément
tressée avec des essences d'arbres, des fientes et un encens millénaire?
*
* *
Ainsi M. Pierre Loti nous donne vraiment une impression intense des pays
lointains. Il a bien observé. Il évoque avec acuité. Son exotisme n'est
pas de pacotille. Et le véritable intérêt de ses livres est là.
On lui voudrait parfois de plus grandes trouvailles de style, encore
qu'il ait d'émouvantes sourdines, des mots qui soudain se voilent et se
brouillent, des fins de phrases entrant dans du brouillard. C'est un de
ses grands charmes mystérieux que cet inachevé de certaines phrases qui
semblent s'en aller et se continuer dans le blanc des pages.
On lui voudrait aussi un peu moins de vérité, d'aspects réels, pour une
transposition en art, ces déformations, ces déviations dans le songe et
la féerie où, parmi les paysages exotiques, les lanternes peintes
auraient l'air d'étoiles dans des robes à fleurs.
Et surtout en ces contrées d'Extrême-Orient! C'est ce qu'ont si bien
compris les artistes japonais, à la fois réalistes et fantastiques: le
rêve juxtaposé au réel, le chimérique côtoyant la vie et la prolongeant.
M. Pierre Loti n'a vu que les choses formelles et dans leur réalité
tangible. N'importe! il les a bien vues et les suggère avec couleur.
Cela suffit pour le mérite de ses ouvrages, plus que les histoires qu'il
conte, et son _narcissisme_ à se mettre en scène dans des idylles
douteuses, de petits collages polynésiens et japonais qui ne sont qu'un
recommencement de _Graziella_.
--Je ne comprends pas le ciel même sans toi, disait la pêcheuse de
Procida à Lamartine.
--J'ai peur que ce ne soit pas le même dieu qui nous ait créés, dit
Rarahu à ce mélancolique Loti, qu'elle a elle-même nommé de ce doux nom
d'une fleur de son pays.
Mais la notation dans ce sens est unique, et nulle part ailleurs
l'écrivain n'indique les âmes distantes, quand les corps sont proches,
cette psychologie qui aurait été si curieuse de l'amour entre deux
races, ces pensées parallèles dont aucune n'est soluble dans l'autre,
ces amours tristes comme le mariage d'un aveugle avec une muette.
Il y avait là toute une série de subtilités qu'un amant eût perçues.
Mais, malgré ses confidences souvent peu discrètes, M. Pierre Loti
a-t-il eu les bonnes fortunes dont il se vante! Les gentilles
amoureuses, jaunes ou tatouées, en chapeaux de fleurs, ont-elles existé
plus ou moins? On en pourrait douter, car leur humanité est bien légère
pour avoir été vécue.
Est-ce le même cas pour les petites Rarahu et les Mmes Chrysanthème,
gracieuses fictions, semble-t-il plutôt, d'un romancier romanesque qui
invente des silhouettes colorées sur des écrans de papier. Cela n'a
d'importance qu'au point de vue de la sincérité de l'écrivain, difficile
à ausculter, car il se recroqueville vite, parle bas et peu, paraît
contraint dans notre civilisation rectiligne et cache une foncière
timidité par un désir d'étonner, comme lorsqu'il répondit un soir, à
dîner, chez son ami M. Alph. Daudet lui demandant s'il était d'une
famille de marins: «Oui, j'ai eu un oncle mangé sur le radeau de la
_Méduse_.»
*
* *
Mieux que l'hérédité, c'est le voyage qui l'a formé, et c'est de lui
qu'il a tiré aussi l'idée dominante qui enveloppe son oeuvre: la pensée
de la mort. Avec plus de raison que les autres hommes, les marins
peuvent dire: «Nous vivons dans la mort!» Leur vie est faite de périls,
d'adieux enivrants, de départs, de gestes toujours s'évertuant à
traverser les distances. Tout défile, s'écoule en panorama rapide
d'êtres et de choses. Escales momentanées! Embarquements! Dérives! On a
beau changer de pays, de costumes, d'amours. Changer d'Océan, même!
Partout, que ce soit la face grise de la mer de Bretagne, la face bleue
du Pacifique, la mer a le visage de l'Éternité.
Et les heures brèves se brisent et se reforment comme les vagues.
M. Pierre Loti--comme déjà Baudelaire, dans le _Voyage_--a exprimé ce
sentiment de l'instabilité, de la vie sans cesse déprise, des départs
imminents, des continuels adieux qui sont déjà de petites morts--et de
la fin proche, au bout de l'ennui!
C'est cette mélancolie, issue de la mer et du voyage, qui baigne toute
son oeuvre. Celle-ci est aussi un navire, à la poupe tatouée, dont le
pont mêle des cocotiers alanguis, des idoles poussiéreuses, des parfums
forts, des fleurs comme de la chair, et des femmes à la peau de fruit,
habillées d'étoffes aussi belles que des nuages.
Mais toute la mer, incessamment gémissante et qui a la voix de la mort,
flotte dans le blanc des pages.
ORATEURS SACRÉS
LE P. MONSABRÉ
Les prédicateurs de haute envergure se font rares. L'éloquence
religieuse subit une crise. Il y a un certain affadissement, une
sourdine sur tous les violons de Dieu.
Certes le zèle ne fait pas défaut, mais c'est le génie qui manque.
L'éloquence sacrée n'invente plus. Qui la rajeunira? C'est un genre à
renouveler, car dans le mouvement général de l'esprit moderne, elle
s'attarde, s'immobilise en des redites, s'obstine dans l'archaïsme,
redore les textes délabrés, continue à empailler la colombe du
Saint-Esprit. On dirait maintenant un art d'hypogée. C'est bien de
sculpter séculairement ce tombeau du Christ; c'est mieux de bâtir une
citadelle de Foi dans l'air du siècle.
Le P. Monsabré le comprit et y trouva, du coup, sa force et sa gloire.
Oui! il fallait prendre contact avec la vie. Il était temps de
moderniser le sermon. Encore un peu ce genre oratoire s'épuisait. Il
n'avait voulu s'allier qu'avec lui-même et il périssait d'un sang trop
noble. Il lui faudrait se mésallier avec la littérature moderne. Plus
ces lieux communs de l'éloquence religieuse, séculaire et qui a l'air de
parler une langue à soi. Une langue inanimée, presque une langue morte.
Même les images font penser à ces fleurs de papier sous des globes de
verre, en de surannés parloirs. Quant au P. Monsabré, il se fit une
culture d'esprit toute moderne. Il avouait avoir lu Flaubert, M.
Bourget, admirer M. Zola, aimer les poètes. Il leur dut de pouvoir
traduire pour les fidèles la théologie et les démonstrations abstraites
dans une langue qu'ils comprenaient enfin, capable de les émouvoir, où
les mots vivent vraiment, ont un visage... Ce fut déjà ainsi au milieu
du siècle, lors du beau temps de l'éloquence religieuse, qui n'eut un
tel renouveau que pour avoir marqué le pas avec la littérature--dont
elle fait partie en somme.
Elle eut aussi son illumination romantique.
C'est Lacordaire dont le coeur piaffait de génie vers Dieu; c'est
Ravignan presque Lamartinien, tout d'onction et de saint-chrême, qui
parlait de la bonté céleste de façon à arracher des larmes aux
assistants sur leur ingratitude; Lacordaire qui fut de la lumière;
Ravignan qui fut de la chaleur; Lacordaire qui convoqua les âmes à
Notre-Dame à coups de clairon et de tonnerre; Ravignan qui sut les y
retenir... Après eux, le P. Félix parla du progrès et de l'art en
harangues harmonieuses, orateur fleuri et surchargé, car les Jésuites
ont leur style comme ils ont leur architecture, tous pareils.
Quant au P. Monsabré, il demeura digne de ces grands prédécesseurs dans
cette illustre chaire. Lacordaire disait dès le début: «La chaire de
Notre-Dame est fondée.» Oui! fondée vraiment, à la façon d'une
monarchie, où ne se sont succédés que des esprits royaux.
*
* *
L'éloquence du P. Monsabré a un cachet personnel. C'est le poète de la
théologie. Tel il apparaît, soit qu'on l'entende, soit qu'on lise son
oeuvre complète de prédication à Notre-Dame, durant près de vingt
années: _Exposé du dogme catholique_, qui comprend trente volumes.
OEuvre immense, contenant toute la démonstration de la Foi. Avec la
_Somme_ de Saint-Thomas, son point de départ et point d'appui, il a bâti
un monument sur les colonnes de dur marbre de son maître, son monument
original aux hardis contrastes: des nefs profondes, des dômes de pierre
massive et inexorable, avec, autour, d'expertes ciselures, les flammes
fleuries de grands vitraux. Une éloquence presque à l'image et à la
ressemblance de Notre-Dame elle-même. Ses sermons sont construits avec
une science d'architecte qui a rassemblé des matériaux de choix et les
ordonne selon un plan qui met tout en valeur et en hiérarchie. C'est un
grand plaisir cérébral que d'apercevoir un discours s'élever ainsi avec
des proportions calculées et une logique qui permet de le songer
jusqu'au bout de lui-même avant même son achèvement. Il faut pour cela
que l'orateur ait une dialectique infaillible. Alors l'éloquence qui est
musique, est aussi mathématique, puisqu'elle est philosophie. Or c'est
le moment suprême du génie musical--Beethoven y atteint souvent--celui
où la symphonie n'est plus qu'une algèbre qui chante, comme les
constellations dans le ciel.
L'éloquence aussi donne parfois cette sensation. Et le P. Monsabré y
fait songer avec sa manière tour à tour didactique et lyrique; ici une
page de théologie, de métaphysique, voire de physiologie; puis un
envolement, un chant sacré qui a les ailes de l'ode. Et une voix souple
qui est un merveilleux truchement; une voix que le temps n'a pas
affaiblie, mais qui en a pris, au contraire, une sonorité stridente, une
sorte de _fureur démonstrative_, qu'appuie un geste court, saccadé,
ayant l'air d'enfoncer l'argument comme un clou. Ces sermons, solides et
fleuris, qui apparaîtront dans l'avenir comme nous apparaissent ceux de
Bourdaloue, ne sont pas tout de préparation soigneuse. Certes durant
l'hiver, dans ce couvent du Havre dont il est le prieur, il élaborait
minutieusement l'Avent ou le Carême qu'il irait prêcher Paris, et
d'après le plan bien établi, écrivait ses conférences, les récrivait,
les corrigeait, cherchait des images nouvelles, jouait des mots comme
d'un clavier en nuances. Souvent les mots, chez lui, ont un étrange
relief, un emploi habile qui leur donne un aspect nouveau et l'air neuf.
«L'homme s'est séparé de Dieu. Dieu se reprend et se _cantonne_.» Il a
de ces belles surprises, toutes modernes, de mots... Puis le travail de
préparation achevé, il arrivait à Paris, avant le dimanche de la
Quadragésime, dans le petit couvent des Dominicains, faubourg
Saint-Honoré où s'installent les prédicateurs de l'Ordre. Et, au fur et
à mesure, de semaine en semaine, il apprenait par coeur, le discours du
dimanche suivant, un peu d'accord avec Massillon qui disait: «Mon
meilleur sermon est celui que je sais le mieux.»
Cependant tout n'était pas conforme, dans ses sermons de Notre-Dame, au
texte écrit et appris. Il eut parfois des cris, des illuminations
soudaines, un de ces bondissements de phrase imprévus. Trouvailles
frémissantes d'une parole sûre, qui se mettait à improviser, se
suscitait d'elle-même. Il avait bien vite fait, alors, de rejeter tous
les éléments d'une préparation laborieuse; et les feuillets blancs du
discours écrit n'étaient plus, dans la mémoire, qu'une frêle certitude
de papier où il prenait pied par moment pour s'élancer plus loin dans
des gouffres de lumière qui sont en haut et attirent.
C'est alors qu'il obtint ses plus grands succès, parce que chaque fois,
il entra, à ces minutes, en contact avec la vie. Il redevenait lui-même,
celui qui restaura l'éloquence sacrée en unissant la réalité à la
théologie. Parole enfin moderne, adéquate aux événements, qui mêlait le
temps et l'éternité. Jamais il n'atteignit davantage l'âme de la foule
que ces jours-là. Un jour surtout... C'était dans la cathédrale de Metz,
en 1871:
Après la reddition et l'occupation allemande, il venait d'y prêcher le
carême. Le jour de Pâques, le temple était envahi; au pied de la chaire
se pressait une assistance qui, pour pleurer les malheurs de la France,
avait pris le deuil et était toute vêtue de noir. Le P. Monsabré, sur le
point de finir, sentit lui monter de cet auditoire affligé comme une
marée de larmes, et soudain, ému lui-même dans le coeur de son coeur et
le sang de son pays, il prit texte de la fête du jour et de la
Résurrection pascale pour parler d'espérance... «Les peuples aussi
ressuscitent, s'écria-t-il dans un admirable élan, on change leur nom,
mais non pas leur sang... Vous n'êtes pas morts pour moi... mes
frères... mes amis... mes compatriotes... Partout où j'irai, je vous le
jure, je parlerai de vos patriotiques douleurs... jusqu'au jour du
sermon de la délivrance que je chanterai sous ces voûtes...» Et il
continua l'image magnifique, montrant les provinces mises au tombeau et
qu'on croyait mortes, les provinces aussi gardées par des soldats, avec
une plaie au flanc, dans le sépulcre; mais un jour également la pierre
volerait en éclats et la patrie se lèverait d'entre les morts!...
On juge de l'immense émotion: toutes les femmes pleuraient; les hommes
étaient debout hors d'eux-mêmes, les bras tendus vers lui comme pour
retenir et éterniser cette minute d'héroïsme qui avait passé sur tant de
deuils.
*
* *
Mais ces accents magnifiques nous demeurent à peine comme des échos. Ils
suffisent pourtant à nous émouvoir encore. Quelle émotion alors pour
ceux qui les entendirent, avec la voix, le geste, l'éclat des regards,
tout ce que l'orateur ajoute de son frisson humain au frisson divin des
paroles nées en lui et dont lui-même s'étonne. Le malheur de
l'éloquence, c'est qu'elle meure à la minute même où elle naît. Les
discours lus sont incolores souvent. Le P. Monsabré le savait bien sans
doute, le jour où, après sa longue prédication, il descendit, d'un pas
lent et ferme, et pour jamais, les marches de cette chaire illustre de
Notre-Dame, tout de suite vide de lui et béante comme un tombeau. Il ne
se fit point illusion. Il se rendit compte que son _Exposé du dogme_ aux
nombreux tomes, n'était vraiment qu'un plan de cathédrale sur le papier,
une chose inanimée, et que quelques-uns à peine consulteraient dans
l'avenir. Au contraire, sa parole entendue avait été la cathédrale
debout, et qui chante, pleine d'orgue, pleine de fleurs.
Ce jour-là, après vingt années de travaux, elle allait donc cesser
d'être, en s'achevant. Sans faiblesse, tremblement de mains ou de voix,
il en posa la dernière pierre, le commentaire final de _l'amen_ du
Credo, simplement, comme il avait accumulé toutes les autres pierres.
Après cela, il irait s'occuper ailleurs ou se tournerait du côté du
silence. Mais aucune mélancolie! N'est-ce pas la marque d'une âme forte
que de quitter les choses, c'est-à-dire se quitter soi-même, avec
sérénité? Ces grands moines, qui seront calmes devant la mort, sont déjà
calmes devant l'adieu, devant l'absence, qui est la moitié de la mort.
Le P. Monsabré termina, sans orgueil, sans regret, sans un regard
d'ensemble, ému et suprême, sur la tâche accomplie. Comme le bâtisseur
de génie qui acheva Notre-Dame, il semble qu'il ait jugé aussi son
oeuvre quelque chose _d'impersonnel_, fait avec la foule et la foi des
siècles, et qu'il ne fallait même pas signer!
Mgr D'HULST
Mgr d'Hulst fut une figure. Il avait un talent médiocre, mais un
caractère saisissant, une physionomie morale d'un relief étrange.
On ne pouvait pas rêver un contraste plus formel avec le P. Monsabré,
qu'il remplaça comme prédicateur du Carême à Notre-Dame. Leurs deux
genres d'éloquence étaient aussi dissemblables que ces deux hommes
furent eux-mêmes contradictoires.
Il suffisait pour s'en convaincre de surprendre un moment le P. Monsabré
dans cette claire et riante chambre du petit couvent des Dominicains,
faubourg Saint-Honoré, où il venait s'installer chaque année vers la
Quadragésime. La figure était réjouie, saine, dodue; il était en
pantoufles et laissait voir des bas blancs comme une béguine. Ses mains
s'écarquillaient devant les bûches flambantes, joyeuses du bon feu. Il
était bonhomme, familier; il vous appelait: «Mon fils», et vite se
racontait. Il semblait optimiste, avait beaucoup lu et vu. C'était un
homme content, un homme de son temps, décelant des origines plutôt
plébéiennes.
Un homme venu à son heure.
Et la chambre, tout autour, s'égayait aussi, sans luxe, mais propre et
blanche avec ses fenêtres aux rideaux de mousseline naïfs--on aurait dit
des premières communiantes, après la messe, qui rient...
Chez Mgr d'Hulst, dans son grand salon sévère, à l'Institut catholique
de la rue de Vaugirard, dont il était le recteur, on avait le sentiment
d'un exil: un bureau-ministre, des meubles d'un ancien luxe, des
portraits qui semblaient d'amis détrônés.
Lui-même apparaissait austère, puritain, triste, froid. Il vous appelait
toujours «Monsieur». Aucune familiarité. Pourtant on le jugeait sage. On
le savait de conseil sûr. Combien défilèrent là pour avoir ses avis!
Certes c'était le gardien des Tables, l'étalon du devoir strict avec
lequel on se confronte. C'était l'homme de loi des procès de la
conscience, élucidant les arcanes, triant les scrupules, qu'on consulta
comme le jurisconsulte de Dieu. Mais les conseils, les avis dont il
n'était pas chiche, il avait l'air de les distribuer comme une aumône
spirituelle, comme un secours à d'anciens serviteurs dans la détresse.
Ministre tombé qui donne des consultations gratuites à ses gens.
Ah! ce n'est pas ainsi qu'on rêvait la vie de cet homme et qu'il la rêva
lui-même, prêtre dont les jours se passèrent à ôter l'ivraie de quelques
âmes, lui qu'on se représentait plutôt en gesticulateur aux horizons,
joignant tous les clochers d'un diocèse ou d'un royaume par des
guirlandes de commandements!
*
* *
Mgr d'Hulst, lui, n'était pas venu à son heure. Ce fut un homme
d'autrefois. Maurice Lesage d'Hauteroche d'Hulst--tel était son
nom--allié aux Grimoard du Roure, aux d'Harcourt, au pape Urbain V,
appartenait à l'ancienne France.
Quelle misère d'arriver trop tard dans la vie! On est contemporain d'un
temps disparu. Il y a ainsi des familles dont l'aboutissement retarde.
On est alors comme un héritier qui veut acquitter une dette de sa race
vis-à-vis d'un créancier qui est mort.
Souffrance d'avoir une âme qui n'est plus adéquate et de sentir en soi
des facultés inemployées!
Or Mgr d'Hulst évoquait le souvenir d'un cardinal-ministre dans la
France ou les Espagnes du passé: conduite des grandes affaires,
ambassades délicates, gouvernement de provinces nouvelles, pacification
d'une primatie troublée--voilà son rôle sous une ancienne monarchie.
Beaucoup plus organisateur et administrateur que prédicateur du Roi,
homme d'action plutôt que de littérature et de paroles, à la main
prompte et autoritaire, qui--comme le Grand Inquisiteur dans la nouvelle
de Dostoïewski--ne juge pas que le peuple doive être libre, entend le
débarrasser du fardeau de choisir et, quoi qu'on en puisse dire, «reste
ferme dans son idée».
Par une spéciale ironie des destinées, son enfance précisément lui créa
l'illusion d'un temps encore pareil et d'un avenir tel: il fut élevé à
la Cour; sa grand'mère, et sa mère ensuite, étaient dames d'honneur de
la reine Marie-Amélie; lui-même, ainsi que son frère Raoul, les
compagnons de jeux du comte de Paris et du duc de Chartres, élevés en
même temps que ceux-ci aux Tuileries, à Saint-Cloud et à Neuilly.
Mgr d'Hulst se rappelait, de ce temps, l'arrivée à la Cour des comédiens
du Théâtre-Français qui vinrent y jouer _Monsieur de Pourceaugnac_.
«C'est la seule fois, observait-il, que j'ai été au spectacle.»
On voit que son intimité auprès des princes, dont presque tout le monde
ignora l'origine, remontait loin; il avait passé ses jeunes années avec
eux. Et il leur resta d'une fidélité intégrale dans les mauvais jours,
quoi qu'il pût lui en coûter. Car s'il était d'avis, comme le disciple
Pierre, qu'il faut tirer le glaive et couper l'oreille de Malchus, lui,
du moins, ne trahit pas avant que le coq eût chanté trois fois...
*
* *
On sentait, à le voir, un religieux renoncement. Nulle transaction avec
les faits accomplis. Aucun optimisme. Rien qu'un pli de dédain au coin
de la bouche. Même le léger fléchissement déjà, par l'âge, de sa très
haute taille ne semblait qu'un vain effort pour descendre jusqu'à son
interlocuteur. Une allure imposante, mais qui éloignait la sympathie.
Des yeux aigus et froids vous gelant les mots sur les lèvres.
Que lui faisaient les paroles, à lui qui se jugeait parmi des étrangers?
Il fut vraiment détaché de tout désir d'être ou de paraître: est-ce
qu'au lieu d'arborer son nom sonore, il ne signa pas tout simplement M.
d'Hulst ses lettres et même ses ouvrages, comme on peut le constater
dans ses volumes de _Mélanges oratoires_? Est-ce qu'amené à l'élection
du nouveau Pape par Mgr Guibert et gratifié d'une prélature comme
conclaviste, selon les coutumes canoniques, il ne négligea pas d'en
prendre le titre et les insignes? «J'ai laissé cela dans ma malle»,
disait-il à son retour de Rome.
Ce n'est que plus tard qu'il porta le titre de monseigneur et, sur sa
soutane, les ornements violets, quasi-épiscopaux, quand, dénoncé pour sa
première leçon de philosophie à l'Institut, il se disculpa au point
d'obtenir du Pape une nouvelle prélature, plus élevée.
C'est l'unique fois peut-être qu'il prit garde à la malveillance.
Que pouvaient contre son détachement telles attaques, par exemple, de
l'_Univers_, acharné après lui, durant vingt ans? Taxés de fanatisme par
les uns, d'orthodoxie suspecte par les autres, c'est le lot de ces
hommes-là, hermétiques et peu conformes, d'être incompris de la plupart.
Mais qu'importe? ils ne tiennent même pas à la vie. Pendant la guerre,
Mgr d'Hulst affronta mille morts, comme aumônier des Ambulances de la
Presse, à Bazeilles, à Sedan où il fut fait prisonnier, puis--évadé et
revenu à Paris pour le siège--à Champigny, où il assista les mourants
sous des pluies de balles.
Si vraiment dépris de toutes choses terrestres et voyant déjà si loin à
la dérive sur les eaux rapides de la vie ses premières ambitions, qu'il
était sincère à coup sûr en disant à voix mélancolique: «J'ai cent
cinquante ans!»
*
* *
Il est naturel dès lors qu'il n'ait pas cherché à montrer des talents.
Il en avait peut-être, mais il savait la grande parole du Psalmiste:
_Quoniam non cognovi litteraturam, introïbo in potentias Dei_. Pourvu
d'une théologie sûre, d'une érudition vaste et diverse, il se multiplia
en mille discours, homélies, panégyriques, mais tout cela pensé dans un
esprit trop positif et moyen, écrit surtout dans une langue terne, un
_style primaire_, pour ainsi dire. Il est vrai que pour des esprits
tels, les jeux de l'éloquence sont vains et vains aussi les fragiles
dentelles de la poésie du discours qui attirent et séduisent.