de tout cela? Il a la fierté indolente de la Seine; il mêle Notre-Dame
et le Louvre; il est religieux et vieille France, passionnel et
architectural, toujours composite; il apparaît un assemblage de meubles
rares, de tapisseries, de bijoux, de vieux portraits, de chasubles, de
bibelots du culte. Il a bouquiné adroitement dans la grave librairie
paternelle et dans les autres; il a aussi bouquiné dans les boîtes d'en
face où s'acquiert une érudition plus facile, dans de menus manuels, des
brochures curieuses et parfois uniques.
Et ainsi l'écrivain lui-même aura vécu dans cette «cité des livres», où
il nous a peint une des plus originales figures de ses romans, ce
Sylvestre Bonnard auquel il ressembla davantage encore, quand lui aussi
fut «membre de l'Institut», comme il eut soin de l'ajouter, même dans le
titre, à la désignation de son personnage. Mais gageons que si M.
Anatole France y a tenu, c'est encore à cause du quai Voltaire--et pour
tout lui devoir!
*
* *
Donc M. France, sans être normalien, est instruit de tout, parce qu'il
fut curieux de tout. Il a un fonds classique solide. Nul n'est plus
helléniste, latiniste, romaniste. Brusquement il intercale dans une
conversation des passages compacts d'Homère ou de Sophocle qu'il récite
de mémoire avec enthousiasme.
Mais la connaissance de toute l'histoire, humaine, littéraire, et même
de toutes les anecdotes, y compris et surtout celles de l'Église, ne
suffit pas à faire de beaux livres. Le mathématicien Mélanthe l'a dit:
«Je ne pourrais pas sans l'aide de Vénus démontrer les propriétés d'un
triangle.» M. France n'a pas négligé l'aide de Vénus qu'on sent partout
présente et agissante dans ses oeuvres. En celles-ci flotte sans cesse
la subtile chaleur de l'amour, une sensualité ardente en même temps
qu'ingénieuse. Et ceci constitue la principale originalité de
l'écrivain; une science égale des livres et des caresses, une érudition
qui cumule la bibliothèque et l'alcôve. Charme imprévu d'un savant qui
est voluptueux.
C'est l'impression que donnent tous ses romans. Voyez _Thaïs_, cette
oeuvre de savoureux archaïsme où nous vivons en des paysages d'ancienne
Égypte, sur les rives du Nil, ou dans la brûlante Alexandrie, parmi des
anachorètes, de riches oisifs, des philosophes, des courtisanes, une
oeuvre qui apparaît polychromée comme un vase peint de musée, comme un
authentique papyrus. Certes, pour l'écrire, M. France songea à
Hroswitha, la jeune Saxonne qui fut dramaturge au temps de l'empereur
Othon, et aussi aux _Moines égyptiens_, de M. Amelineau. Mais par-dessus
toutes ces alluvions de l'érudition, se lève quelque chose qui lui est
propre: Vénus dans le triangle, dont parlait le mathématicien Mélanthe;
le clair de lune d'une sensualité exquise; Thaïs! la lune du ciel
alexandrin, comme M. France lui-même l'appelle. Et l'enchantement opère,
du secret qui constitue son talent: le corps de la courtisane s'étire
dans la grotte des Nymphes; et les phrases harmonieuses l'entourent
comme des étoffes et comme des fontaines.
Dans le _Lys rouge_, un charme de la même sorte existe; il s'agit, cette
fois, d'un roman moderne, presque un roman mondain, si ce terme n'était
justement déconsidéré par trop de récits d'adultères et de flirts sans
signifiance. M. France, pour une fois qu'il s'y essaie, montre ce qu'on
peut faire du genre et prouve une maîtrise. C'est que, ici, encore une
fois, règne la sensualité. Oh! une sensualité discrète, assurément,
prudente, presque nonchalante, mais raffinée, cérébrale surtout, et par
cela même excitante et extasiée. Cette belle Thérèse, ce Decharte qu'il
nous analyse, sont des mondains qui ont ensemble une liaison. Mais avec
quelles nuances! M. France veut qu'ils s'aiment à Florence, dans la cité
de la toute-beauté; et qu'ils aient le raffinement de choisir un
pavillon de rendez-vous ouvrant sur un cimetière pour goûter cette
volupté profonde de sentir que l'Amour est frère de la Mort. Et, tout
autour, cette molle Florence que M. France peint en traits de grâce
noble et attendrie, un décor digne de la subtile églogue qui s'y joue:
jardins en étages, pins bruissants, air léger, villas multicolores,
cloîtres ciselés, fresques aux gestes d'éternité.
Et l'amour humain s'anoblit ici pour avoir approché des chefs-d'oeuvre.
*
* *
Cette sensualité est précisément ce qui le distingue des «Renanistes»,
avec lesquels, à cause de son ironie, on l'a parfois confondu. Ceux-ci
sont surtout intelligents. M. France est, certes, très intelligent, mais
il est poète aussi, ce qui est autre chose et vaut mieux. Il a écrit les
_Poèmes dorés_, les _Noces corinthiennes_, qui apparaissent de nobles
mélopées pathétiques. Les vrais Renanistes, eux, sont peu des âmes; ce
sont surtout des intelligences. Et encore sont-ils des intelligences
négatives, c'est-à-dire dont la force est moins pour construire que pour
détruire, nier, amoindrir, critiquer, plaisanter. De là le scepticisme
souriant qui est leur marque. Ces écrivains veulent ménager l'eau et le
feu, se placent à tous les points de vue avec un talent égal, toujours
exquis, font la navette entre les pôles, n'ont ni avis ni passion, se
servent de la plume comme d'un balancier... Au fond, ils appartiennent
surtout à l'école de Ponce-Pilate et se lavent les mains de la vie--dans
leur encrier!
Philosophie commode, mais qui n'est guère féconde. A force d'envisager
le pour et le contre, de découvrir toutes les objections, de mettre
l'ironie au terme de tous ses actes, on aboutit à l'abstention. La
production suppose un élan, donc de l'inconscience. Trop d'intelligence
nuit, car elle fait voir à l'avance les défauts, les inconvénients, les
résultats. On pourrait dire, en parlant comme les Renanistes, que si
Dieu n'avait été qu'intelligent, il n'aurait pas créé le monde!
*
* *
M. France, lui, a créé, quoique critique; car il fut critique aussi, et
ses jugements littéraires du _Temps_ forment plusieurs volumes. Et il a
fait de la critique, comme il fit des romans. La sensualité est aussi ce
qui la caractérise, puisqu'il lisait et louait les oeuvres selon _son
meilleur plaisir_. Il y a un vers ancien de M. Bourget, d'indication
curieuse:
Ton charme adolescent me plaît comme un beau livre.
M. France, au lieu de dire ainsi à une femme: «Tu me plais comme un beau
livre», semble plutôt, quand il parle d'un livre, sous-entendre: «Tu me
plais comme une belle femme.» C'est que M. Bourget est un cérébral; M.
France, un sensuel. Sa critique en porte le caractère, qui est son
originalité, comme tout le reste de son oeuvre. Aussi M. Brunetière,
lequel est un cerveau austère, n'aime pas qu'on aime, mais qu'on pense,
au risque de verser dans les lieux communs, lui fit un jour là-dessus
une grande querelle. Ce fut une joute où M. France trouva ses plus
délicieux accents. Il demanda grâce pour son plaisir, sa sensualité
d'aimer certains livres comme on aime certaines femmes, sans pouvoir
dire pourquoi, et sans autre raison avouable que d'avoir été troublé,
charmé, séduit, en présence d'eux, et d'avoir alors lui-même songé à la
Beauté.
*
* *
Mais il n'y a pas que la beauté des formes. Il y a la beauté morale. M.
Anatole France s'est tourné vers celle-ci et son talent vient d'y
trouver une force nouvelle et profonde. Dans l'ironiste éclot un
philosophe. Le voluptueux de _Thaïs_ et du _Lys Rouge_, le dilettante de
la _Vie Littéraire_, devient une sorte d'historien des moeurs. Il a
commencé une série de livres: _L'Orme du Mail_, le _Mannequin d'osier_,
rattachés par un titre commun: «Histoire contemporaine.» Et, en effet,
c'est moins du roman que l'étude des sentiments et des idées actuels.
L'écrivain a pris le cadre vague de la vie de province. Cadre délicieux,
d'ailleurs, que la petite ville. «Ah! la petite ville de mon coeur!»
soupirait ironiquement, et en même temps tendrement, Jules Laforgue. On
est un peu lassé des «romans parisiens». Toujours le même décor
emphatique et tumultueux. La petite ville vaut mieux. Quoi de plus
charmeur et quelle douce résonnance rien qu'en ces mots: «Le mail... Les
ormes... L'orme du mail...»? C'est toute la province, plus intime et
combien plus intense. Sur les pavés nets, dans les rues vides, les pas
sonnent, les voix résonnent. C'est un signe. Les idées aussi, les
passions sont plus vives de naître en ce silence. Elles atteignent dans
la vie de province leur maximum d'exaltation. La plupart des cerveaux,
là, somnolent. Ils sont à l'image de la ville. Ils sont la ville
elle-même. Et les quelques-uns qui pensent, vivent d'une vie
intellectuelle ou passionnelle, y font un bruit de rares passants dans
une cité muette.
C'est le cas du préfet Worms-Clavelin, de M. Bergeret, de M. de
Terremondre, de l'abbé Guitrel, et des autres qui s'agitent pour de
minimes intrigues, de banales passions. Qu'il s'agisse des ambitions de
l'abbé Guitrel au sujet de l'épiscopat, ou des misères conjugales de M.
Bergeret, tout cela prend son importance et son acuité de la vie de
province, de la vacuité qui est autour. Nulle ville n'est nommée. Et
tant mieux. Il ne s'agit pas de roman. Ceci est vraiment de l'histoire,
l'histoire contemporaine des moeurs en province. Partout il y a un abbé
Guitrel, un M. Bergeret. Ceux-ci, n'apparaissent pas seulement des
caractères, creusés par une analyse sagace; ils sont poussés jusqu'aux
types. Ils sont sans état civil déterminé. Ils sont de partout en
province; et c'est si vrai que partout on croira trouver, en eux, des
portraits, des allusions locales.
Mais, le meilleur délice des livres où ils vivent n'est pas encore
l'ingéniosité, l'illusion de vie, l'observation profonde; c'est aussi de
reconnaître l'esprit même de M. Anatole France qui s'intercale. Il
semble même parfois qu'il n'ait choisi ce simulacre que pour s'exprimer
lui-même. Or, dans cette évolution dernière, quel changement! Ce n'est
plus qu'à peine et par intervalles l'ironiste de naguère, qui avait des
hypocrisies de style, des coquetteries de volte-face. Encore moins le
penseur sceptique que Renan un moment eut l'air de façonner. Maintenant
M. Anatole France est un philosophe osé et franc, presque un
révolutionnaire d'idées qui rompt avec les morales convenues, fait la
satire des moeurs, juge la justice, dénonce l'argent au tyrannique
pouvoir; et, en regard de toutes les choses viles, fausses, sottes, il
_sous-entend_ la Beauté morale, qui seule vaut notre culte. Car tout est
proféré à demi-mot, encore que hardiment, avec des rechutes d'ironie
pour tempérer la sévérité en l'alternant d'un sourire, et aussi avec
une urbanité raffinée, cette condescendance mondaine habituée à ne pas
insister. Mais l'audace des idées ne diminue pas pour s'envelopper. Et
il y a bien des arguments pour une révolution sociale dans ces livres de
grâce noble et souriante.
*
* *
Quoi qu'il en soit, M. Anatole France partout et sans cesse garde son
style de calme lumière. Il trouve des inflexions câlines qui lui
permettent de tout dire, de savants plis, des tours retors. Peut-être
a-t-il peur, parfois, de trop de couleurs et de vocabulaire. Mais Racine
écrit seulement avec deux mille mots pâles et lui-même (n'est-il pas un
classique aussi?) possède comme Racine un rythme mystérieux, un charme
mol et indéfinissable, une force de _style en marbre blanc_.
Aussi M. France pourrait bien avoir fait oeuvre durable et aller à la
Postérité, mieux que d'autres romanciers modernes, de réputation plus
universelle et plus rapide. Ceux-ci ont pris des convois pour arriver à
la Gloire--et en revenir. M. France s'y achemine en une chaise à
porteurs, trouvée au quai Voltaire, et il y restera.
MISTRAL
Le Midi a appelé Mistral magnifiquement l'Empereur du soleil. C'est que,
en effet, il règne sur cette Provence à qui il a donné conscience
d'elle-même. Son oeuvre est un miroir où elle se reconnaît. C'est en
cela qu'il est un grand poète, ce qui ne veut pas dire seulement, quant
à lui, un grand écrivain de vers. Il apparaît une figure presque unique
en Europe, aujourd'hui, non seulement par son oeuvre, mais par sa vie,
ses attitudes, tous les gestes de sa pensée, son influence sur une race
entière, ce je ne sais quoi, ce fluide, ce halo dont sa tête et son nom
s'auréolent. C'est-à-dire que Mistral est plus qu'un poète. Il est la
poésie même, avec son caractère d'éternité. Tout de suite, à son propos,
Lamartine nomma Homère, dans ce grand article qui fit célèbre, d'emblée,
l'auteur de _Mireille_. Un Homère chrétien, pourrait-on mieux dire.
Car, avec toutes les traditions de la Provence, il a gardé celle de sa
Foi. C'est un épisode exquis, dans sa calme et noble vie, que ce voyage
à Paris, sitôt après l'article de Lamartine. Ne fallait-il pas s'en
aller remercier le maître des _Méditations_ pour sa louange qui fut
comme un sacre? Mais il fallait aussi, à Paris, remercier Dieu, et au
préalable. Donc, il se rendit à Notre-Dame où le P. Félix était alors
prédicateur en vogue, se confessa à lui, communia avec des gars de
là-bas qui l'accompagnaient, avaient quitté, pour lui, leurs mas qui
sont dans des jardins...
C'est alors que Barbey d'Aurevilly le rencontra, avec ce franc port de
tête qu'il a gardé, les cheveux souples et un peu longs, sa moustache de
mousquetaire dont l'air désinvolte se corrige par des yeux d'horizon où
court une lumière claire--et une tenue sobre, de parfaite correction.
En le voyant ainsi, Barbey d'Aurevilly, désappointé, s'écria: «Comment,
monsieur, vous n'êtes donc point un pâtre?» S'il n'en avait pas le
costume, il en avait l'âme, et il l'a gardée. Précieux trésor sauvé en
lui, conservé jalousement, loin du contact des villes. Le beau et le
touchant de sa vie, c'est qu'il soit resté dans son village; que malgré
la gloire tout de suite conquise--et on sait ce que cela implique dans
Paris: adulations, faveurs, argent, femmes,--il n'ait pas quitté ce doux
Maillane, proche d'Avignon, assez contenté de promener son ombre sur
cette Place où, comme il dit, des gamins jetteront un jour des pierres
après son buste.
C'est pour cela qu'il est _pastoral_. Dans son oeuvre aboutissent toutes
les voix de la Nature, parce qu'il n'a pas quitté la Nature. Est-ce que
déjà son nom, qui est le vent du Midi, n'indique pas une force
naturelle, quelque chose qui est moins d'un individu que d'un climat et
d'une race? Signe de la Destinée! Il porte en lui l'âme même du peuple.
Et c'est cette âme qui crée en lui. Ainsi les événements, les
personnages, les paysages, sont regardés par lui comme le peuple les
regarde. Nous y songions, un soir que nous lui entendions réciter son
admirable _Tambour d'Arcole_. Ce n'était pas ainsi qu'un écrivain doit
se représenter logiquement l'aventure héroïque; mais c'est ainsi sans
doute que le peuple l'imagine, coloriée et confuse comme une image
d'Épinal dans des fumées...
Ce soir-là, Mistral nous récita aussi son poème de Saint Trophime,
d'autres morceaux. Curiosité et délice de l'entendre! C'était chez M.
Alphonse Daudet, l'été, dans ce joli castel de Champrosay, dans ce
milieu d'art unique, avec les fenêtres ouvertes, après le dîner, sur le
parc blanc de lune. Mistral déclama à voix ample, à grands gestes. Mais
sa voix de soleil s'accordait mal avec les lampes; ses gestes élargis,
avec le salon.
Du coup nous comprîmes toute la nature de son génie: les autres font de
la poésie de chambre, comme il y a de la musique de chambre, Mistral
fait de la poésie de plein air.
*
* *
Ainsi est _Mireille_; ainsi _Nerto_, les _Isclo d'or_, le _Rhône_; si
beaux, qu'ils résistent même à la traduction. Mais quel arome, quel
souffle ils ont, dans ce mâle et harmonieux provençal que Mistral
reprit, ennoblit de nouveau jusqu'à l'art! Langue qu'on
dédaignait--comme les hardes des siècles morts,--indignes de vêtir les
rêves et les images. Tout au plus fallait-il la laisser au peuple pour
ses associations d'idées, brèves ou nulles. Mistral en fit une langue
littéraire, coordonnée et fixée.
Non seulement par ses poèmes. Il publia, au surplus, le _Trésor du
Félibrige_, un grand ouvrage de linguistique où il s'est montré un
philologue admirable, le codificateur sûr de cette langue dont il a
retrouvé tous les chemins et les sentiers de traverse jusqu'au bout de
l'histoire, jusqu'aux carrefours de forêts où les idiomes se
rencontrèrent et se quittèrent.
Mais le provençal, objecte-t-on, est un sentier qui n'aboutit pas, se
perdit; ce fut une langue vaincue. Pourtant «le provençal est _une_
langue française», disait finement Jules Simon. Il n'y a pas, en effet,
que le français, langue de l'unité, idiome classique; il y a aussi «les
parlers de France», qu'on retrouve partout, anciens ferments, gisements
indissolubles, fondations tenaces, mêlées au fond du sol à la poussière
des aïeux. Et il est utile qu'il en demeure ainsi. A côté des grandes
langues littéraires qui sont des océans, réduites aussi a quelques-unes
comme les mers dont se baignent leurs pays mêmes, il est bon que
survivent des patois, ces nombreux petits ruisseaux intérieurs où se
mirent l'originalité des villages et la vieillesse intacte de chaque
clocher.
C'est-à-dire qu'avec l'ancien parler de la race, subsiste aussi l'ancien
esprit de cette race. C'est ce qu'à voulu Mistral pour sa Provence. Tout
suit la langue: les us, les légendes, les antiques moeurs, les filons et
les chansons, les costumes et les coutumes. On va revivre l'autrefois et
aimer encore les champs. Est-ce que Mistral ne prêcha pas d'exemple, en
restant dans son _mas_ de Maillane, «au seuil où l'on jouait jadis»,
comme disait Brizeux qui, lui, fut infidèle un peu, _épousa_ Paris, tout
en continuant cependant à aimer sa Bretagne comme une mère... Lui aussi
écrivit des chants dans le vieux langage celtique, rima en ce parler de
France, populaire et si vieux, pour être entendu du peuple, toucher ses
chers Bretons aux immenses cheveux.
Mistral à son tour, parla à sa race dans la langue que les plus
simples--c'est-à-dire les plus intacts--entendaient. Ainsi il la toucha,
l'enivra du vin de ses propres treilles, la reconduisit jusqu'à ses
origines, et dans tous les chemins de son histoire. La Provence, qui
s'était perdue, se retrouva. N'est-ce pas la langue qui constitue la
nationalité? Le provençal renaissait et la Provence aussi. La «petite
patrie» s'affirma dans la grande. Persistance de l'esprit régional! Ame
de la province! Charme indélébile du lieu natal! Moeurs et paysages
devenus des livres!
Ce fut vraiment la décentralisation littéraire, dans ce qu'elle peut
avoir de plus décisif. Faut-il s'en plaindre, puisque la
décentralisation est le secret des renaissantes originalités. Les
écrivains nés à Paris voient moins de l'Univers que les autres. Ils n'en
voient que ce qu'on voit du ciel entre les hautes façades. Et alors ils
font leurs livres, souvent, moins d'après la vie que d'après leur
bibliothèque. Au contraire, il faut écrire d'après une race dont on est
l'aboutissement. C'est le moyen pour que les livres soient originaux; et
ils le seront d'autant plus que la race est demeurée elle-même plus
impolluée, personnelle, abritée contre l'influence de la centralisation
et du cosmopolitisme.
Heureux les écrivains qui ont une province dans le coeur!
Ils en seront, dans la littérature, l'équivalent. Ils feront leur oeuvre
à son image et à sa ressemblance. Chaque livre aura la couleur de son
air et sera comme le visage même de la race.
C'est le cas de Mistral dont la poésie fait partie de la Provence comme
en fait partie le chant de la Cigale, la Cigale dont Monselet disait:
«C'est une grosse mouche,» songeant à certains Félibres, dont Mistral a
dit: «un bestiari divin,» pensant à lui-même. Car sur ses lèvres une
Cigale a vraiment chanté qui avait déjà chanté sur les lèvres des
Troubadours de la Langue d'oc, auxquels Mistral a donné la
main--par-dessus les siècles.
M. PIERRE LOTI
Après bien des expéditions lointaines, M. Pierre Loti fit escale, un
après-midi, au pont des Arts, pour visiter la pagode aux Quarante
Bouddahs, baignée de lumière glauque, d'aspect sévère moins
impressionnante néanmoins, pour le vaillant officier de marine que pour
d'autres, ce bon Labiche, par exemple, qui ne pouvait s'empêcher de
dire, le jour de sa réception: «C'est la première fois que je porte une
épée et je n'ai jamais eu si peur.»
M. Pierre Loti ne fut pas dans ce cas; mais gageons que, au sortir de la
séance, pris de cette mélancolie des fins de fête, parmi le remous
mondain des toilettes et des carrosses, devant le crépuscule d'avril
rose et gris, il songea: «Je ne me suis jamais senti si triste!»
Que pouvait faire le titre d'académicien à cette âme? Peut-être y a-t-il
tenu seulement à cause du costume, avec son goût spécial pour les
déguisements qui tantôt le conduisit en Pharaon hiératique à un bal
costumé chez Mme Adam; une autre fois lui donna l'idée de cette fête
Louis XI en sa maison de Rochefort, et lui fit toujours, partout, à
Stamboul, à Tahiti, au Japon, dans toutes les étapes de ses voyages,
revêtir la tunique et les couleurs du lieu--comme pour se changer,
échapper à lui-même, se fuir, oublier son identité vraie en dès contrées
sans miroirs...
Qu'importe! il a sans cesse gardé son âme, telle qu'une chose intérieure
dans des crêpes? inaliénable et en deuil d'on ne sait quoi...
*
* *
Ce qui suffit à élucider le cas de cette âme, et qui explique en même
temps la vogue immédiate de l'écrivain, c'est le Voyage.
Nous raffolons de plus en plus d'exotisme; celui-ci a envahi nos tables:
gourmandise pour les plats étrangers, les fruits lointains; et aussi
l'ameublement: abandon des styles français pour le turc, l'orientalisme,
le japonisme aux grimaçants bibelots, le style anglais.
L'art aussi en est tout intoxiqué.
En littérature, le roman s'absorba longtemps dans la vie ambiante et
quotidienne. Le grand nombre s'approvisionnait auprès de Balzac, cette
immense carrière de pierre où chacun a pris des matériaux pour édifier,
ajourer, ciseler des monuments jolis, des maisons de rapport où vivent
un grand nombre de personnages.
Voici que M. Pierre Loti n'eut pour maître que le Voyage.
Engagé à dix-sept ans sur le _Borda_, tour à tour aspirant, enseigne,
lieutenant et capitaine aujourd'hui, il dériva, durant vingt-cinq ans,
dans les mers reculées, vécut parmi les terres calcinées, les végétaux
hostiles, les cultes sans âge. Un peu d'action parfois, d'odeur de
poudre, de taches de sang, comme intermède à l'opium énervant d'une
telle vie: le combat de Hué, les engagements du Tonkin. Puis un
recommencement de longs mouillages, les océans vides, de courtes idylles
étranges avec telle femme un peu animal, un peu idole.
On comprend vite que, rien qu'à raconter ces choses, il était facile
d'intéresser et d'émouvoir.
C'est déjà ce qui fit le charme et le succès rapide de Bernardin de
Saint-Pierre, l'inventeur du genre. Il écrivait dans l'avant-propos de
_Paul et Virginie_: «J'ai tâché d'y peindre un sol et des végétaux
différents de ceux de l'Europe. Nos poètes ont assez reposé leurs amants
sur le bord des ruisseaux. J'en ai voulu asseoir sur le rivage de la
mer, au pied des rochers, à l'ombre des cocotiers, des bananiers et des
citronniers en fleurs.»
Or on rapporte, au sujet de Bernardin de Saint-Pierre, que Napoléon Ier
lui demanda un jour: «Quand écrirez-vous un nouveau livre comme _Paul et
Virginie_?»
M. Pierre Loti l'a écrit, ce livre--en passant par Chateaubriand, dont
l'_Atala_ appartient au même art.
Mais, chez ceux-là, on sent toujours l'Européen dans une nature
exotique; au lieu que M. Pierre Loti suggère véritablement: nous croyons
être en Annam, à Stamboul; il s'efface; il en arrive à se faire oublier
lui-même, à se perdre, à se fondre dans cette foule bariolée dont il
porte le costume et dont _il fait partie_.
L'exotisme de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand est donc
superficiel; il rapporte tout au plus une terminologie et de vagues
décors. Tandis que celui de M. Pierre Loti est intégral, inoculé,
imprégné, ne bénéficiant plus seulement de ce que l'intelligence a pu
percevoir et décalquer. Ici apparaissent les acquêts de la littérature
moderne, plutôt de sensations que d'idées, qui s'aide merveilleusement
des sens, qui emmagasine dans l'ouïe, dans l'odorat, le goût, le toucher
et la vue.
Car la littérature moderne a réalisé ceci: _l'éducation artistique des
sens_.