Dans ses romans aussi, M. Octave Mirbeau apparaît la même âme, assoiffée

d'absolu. Il va à ceux qui souffrent le plus.

Il y a dans un de ses romans un personnage bien curieux, une création

bien étonnante, c'est ce Père Pamphile des Rédemptoristes, exilé

volontaire parmi la solitude et des ruines, qui veut rétablir son Ordre

fondé jadis pour délivrer les chrétiens en terre barbaresque. Or il est

convaincu qu'il y a toujours des captifs, qu'ils sont un nécessaire et

permanent produit de la nature, qu'il y a toujours des captifs comme il

y a des arbres, du blé, des oiseaux: «Et non seulement il y a des

captifs, se disait-il tout haut; mais il y en a dix fois plus, depuis

que nous avons cessé de les racheter...» M. Octave Mirbeau aussi pense

qu'il y a partout des captifs, et son oeuvre de haute pitié, de

fraternité humaine, ne va qu'à apitoyer en leur faveur, à les faire

délivrer.

Ainsi, dans le _Calvaire_, il s'agit de l'homme emprisonné dans une

passion; dans _l'Abbé Jules_, c'est le prêtre emprisonné dans le

célibat; dans _Sébastien Roch_, c'est l'enfant--oh! la plus désolante

misère--emprisonné dans le collège.

Mais les personnages de ces romans qui, au fond, se ressemblent, sont

encore et surtout emprisonnés dans la vie. Ils n'ont pas, de celle-ci,

la même conception que les autres hommes. Pareils à l'écrivain qui les

conçut et vraiment ses frères en destinée et en souffrance, ils sont

aussi des incontentés, des nostalgiques (c'est-à-dire également de la

famille de Don Juan). Ils ne se résignent pas à ce qu'est l'existence

dans l'état actuel des sociétés. Ils se refusent à être des créatures de

civilisation et veulent être quand même, malgré tous et tout, des êtres

de nature. Cela ne va pas sans d'amères luttes. Ils n'ont aucune

condescendance aux usages, aux conventions, à l'esprit de caste ou de

race, aux façons ordinaires de penser ou d'agir. Ils visent à l'absolu

et souffrent de ne pas pouvoir s'y conformer assez. Tout le drame naît

de ce conflit, du désaccord entre ce que le monde les voudrait et ce

qu'ils se veulent. La vie de l'individu, en nos civilisations codifiées,

est un perpétuel sacrifice de ses goûts et de ses instincts, à on ne

sait quelles lois d'intérêt général et à des moeurs hypocrites auquel

tout le monde collabore et dont tout le monde souffre.

Les personnages des romans de M. Mirbeau racontent une lutte de

l'instinct contre la société, leur volonté de l'absolu. Ces romans, nés

en même temps que les drames d'Ibsen, mais sans que ceux-ci fussent déjà

connus en France, aboutissaient à la même revendication de

l'individualisme.

Pour être soi-même, pour n'être pas prisonnier de la masse, le héros du

_Calvaire_ pousse jusqu'où il lui plaît sa dramatique passion. Mais

c'est _l'abbé Jules_ qui affirme avec le plus d'éclat cette attitude

d'indomptable égoïsme qui n'est, après tout, que la totale sincérité.

_L'abbé Jules_ est, d'ailleurs, le chef-d'oeuvre de M. Octave Mirbeau et

un chef-d'oeuvre, il faut le dire. C'est à mettre à côté des plus

pathétiques et fulgurantes créations de Barbey d'Aurevilly, mais

uniquement quant à la hauteur d'art. Car ce livre est d'une personnalité

entière. M. Octave Mirbeau se trouva une voie bien à lui, une voie

intermédiaire qui est loin de l'impassibilité souveraine d'un Flaubert,

loin aussi de l'impartialité documentée de M. Zola ou des analyses

psychologiques de M. Bourget. Ce romancier-ci exprimera une conception

qui lui est propre: _la vie frénétique_. C'est sa marque, son frisson,

pour ainsi dire, ce même frisson tourmenté qu'on trouve aussi dans les

sculptures de M. Rodin, qu'il n'a si bien et si souvent loué que parce

qu'il sentait leurs arts parallèles. Et on y pense surtout à propos de

_l'abbé Jules_ qu'on voit une figure tragique, aux modelés puissants,

une gargouille retenue à mi-corps dans la pierre irrévocable de l'Église

et dont la face grimace et ricane à l'Univers entier qui ne pouvait pas

le comprendre. Qu'est-ce qu'il voulait? Lui-même l'a dit entre des

péchés et des colères: «J'ai des pensées, des aspirations qui ne

demandent qu'à prendre des ailes et à s'envoler, loin, loin... Me

battre, chanter, conquérir des peuples enfants à la foi chrétienne... je

ne sais pas... mais curé de village!»

Peut-être qu'il ne se vautre dans l'ordure, les vices immondes, la

grossièreté, le mépris des autres et de lui-même que pour salir et

bafouer ce trop bel idéal qu'il porte en lui, sans le pouvoir réaliser.

Il y a désaccord, manque d'équilibre. Il a trop d'idéal pour vivre avec

la vie, et alors il se bat contre elle. C'est toujours le cas de Don

Juan qui a trop d'idéal pour jouir uniquement de ses amantes et ne leur

demander que du plaisir. Sa souffrance en résulte. Et la _vie

frénétique_ commence. Mais s'il avait eu plus d'idéal, il aurait dominé

la vie; il aurait été jusqu'à l'absolu en soi, il aurait réalisé le

bonheur dans sa propre conscience et atteint l'amour de l'amour. De même

_l'abbé Jules_, avec plus d'idéal, n'aurait pas entamé ses farouches

luttes contre ses proches, ses collègues, son évêque, les curés,--«tous,

des imbéciles», comme il dit si drôlement--ni ses luttes contre la vie

entière, ni ses luttes contre lui-même. M. Octave Mirbeau, observateur

aigu mais visionnaire aussi, le sait bien; et c'est pourquoi il dressa

vis-à-vis de l'abbé Jules, sa merveilleuse figure de l'abbé Pamphile.

Celui-ci a été jusqu'au bout de son idéal, en face duquel il s'est enfin

trouvé lui-même, et seul. Sa pioche «n'a fouillé que les nuées».

Création unique, et si en avance sur tout ce qu'on écrivait à ce moment!

Ah! cette cathédrale idéale, qui est pour le solitaire comme si elle

existait puisque le plan en est terminé en lui, et la tour toute

allongée dans son âme. Voilà comment on peut s'évader de la vie,

atteindre le plus haut sommet de l'individualisme et intensifier si fort

son désir que la réalisation en devient inutile. On devient réellement

ainsi maître des choses et de tout l'Univers. Et c'est la meilleure

façon sans doute--la seule, disons même--de réaliser l'absolu.

Cette volonté intransigeante de l'absolu que nos extrêmes civilisations

empêchent et qui ne siérait que dans une société toute proche de la

Nature, est la caractéristique des romans de M. Mirbeau, et de ne

pouvoir la réaliser, naît précisément le drame et une vie qui est

frénétique de luttes pour un impossible idéal: le personnage du

_Calvaire_ veut l'absolu de l'amour; l'abbé Jules, l'absolu de la

liberté; Sébastien Roch, l'absolu de la pureté; Jean Roule des _Mauvais

Bergers_ l'absolu de la justice et de la bonté sociale. Or cet absolu,

toujours conforme à la Nature, à l'instinct, est souvent contraire aux

idées admises, à nos moeurs de politesse, de réticences, d'acceptations,

d'hypocrisies, à tout ce qui est convenu, correct, solennel, officiel.

N'importe! M. Octave Mirbeau n'est pas seulement un grand écrivain; il

est un écrivain courageux. Il dit tout ce qu'il faut dire, en dépit des

prudences, des sourdines et des fards, des préjugés, abus,

compromis,--choses temporaires et contingentes! Et alors, quelles

criailleries! Que veut-il, cet audacieux, qui demande l'infini dans la

vie et cherche l'Éternité sur les cadrans? C'est chercher midi à

quatorze heures.

On le vit bien quand il dressa dans le _Calvaire_ (au grand scandale

universel), une scène de guerre admirable; c'est l'ennemi regardé, le

uhlan prussien qu'on vient d'abattre, solitaire et jonchant la route,

parmi la Nature éternellement en fête et impassible. Alors le sens

humain s'éveille. Au-dessus de l'idée de la Patrie, il y a l'idée de

l'Humanité. Autre solidarité, plus vaste, plus foncière. Et le héros du

_Calvaire_ s'émeut, s'agrandit aux pensées magnifiques; et il baise au

front l'Ennemi mort.

Vaste coeur de Don Juan, que trois mille noms de femmes n'avaient point

rempli, coeur inépuisable, coeur inassouvi, coeur qui sans cesse

recommençait des expériences, voici un baiser dont il n'avait pas

soupçonné la beauté et le funèbre enivrement! Et comme l'amour des

femmes apparaît médiocre et restreint auprès de cet amour qui baise, sur

le visage de l'Ennemi, toute la douleur, toute l'humanité, toute la

beauté morale, toute la mort.

Car M. Octave Mirbeau aboutit souvent à la mort... On en sent la

présence, rôdeuse et terrifiante, partout dans son oeuvre. Il y souffle

comme le vent du bord des abîmes. C'est l'arrière-goût d'amertume de

tous les fruits cueillis, la frénésie des fins de fête, un bruit de

départs incessants. Vie instable! Destinées éphémères! Fantômes

avant-coureurs et pires que la mort! Il y a des pages que baigne une

sueur moite. On éprouve une terreur d'on ne sait quoi. M. Octave Mirbeau

excelle à ouvrir ainsi des portes sur le mystère, à susciter des ombres

suspectes dans les miroirs, à amasser des soirs livides où des clochers

chavirent, où des passants s'exténuent. C'est une des faces inquiétantes

de son talent qui, dressé haut dans la vie, en arbre fougueux, aux

branches nombreuses, laisse entrevoir que ses racines plongent dans des

terres de poison et d'écroulement, aboutissent à des eaux où flottent

les cadavres d'Ophélie et des fous.

Ce sentiment de la mort est permanent chez lui... Ainsi dans le

_Calvaire_, même en pleine sensualité, tandis que Juliette dort, il se

met à l'imaginer morte. La vision s'accomplit jusqu'au bout... Dans la

fraîche haleine de la femme, pointe une imperceptible odeur de

pourriture; autour du lit, s'allument déjà, et vacillent les cierges

funéraires... des glas s'entendent...

Union de l'amour et de la mort. Qui peut les désassocier? Par quel

mystère, les amants, au paroxysme de la volupté, ont-ils la nostalgie de

mourir.

Il est naturel que cette nostalgie se retrouve chez un écrivain toujours

en peine d'aimer, et qu'aucun amour ne contente... Il aime l'amour, il

aime la gloire; il aime les fleurs; il aime les pauvres, il aime les

livres; il aime l'art, avec une passion exaltée et militante; peut-être

aussi qu'il aime la mort... Et ceci encore est bien conforme à sa

destinée d'un Don Juan de l'Idéal... La mort est le dernier amour de Don

Juan.

BRIZEUX

Pour bien comprendre l'oeuvre de Brizeux, il faut voyager en Bretagne où

partout on est hanté par son souvenir, lui qui a si bien dit sa race,

qu'à chaque pas on retrouve un détail noté par lui et qu'on croit

reconnaître au passage les héros de ses poèmes.

Cette jeune fille dans un coin du wagon, qui s'installe, avec sa coiffe

blanche et son col tuyauté de Bannalec, avec sa peau de fruit, n'est-ce

point la «brune fille du Scorff», n'est-ce point Marie elle-même qui va

à la foire de Quimper acheter des rubans et des croix? Nous lui parlons

de Brizeux: oui! elle le connaît.--C'est un poète, n'est-ce pas?

fait-elle en risquant d'un air timide ce mot qu'elle ne comprend pas

bien, mais qui est vénéré dans le pays comme celui de quelqu'un de grand

qui est mort il y a très longtemps, au temps de Merlin l'enchanteur, du

roi Arthur et des menhirs devant lesquels on se signe dans la lande.

Et comme nous l'interrogions sur l'endroit où devait reposer le poète,

elle ajouta avec un air d'ignorance et de vénération: «C'est au

cimetière de Lorient, sans doute, qu'on aura rapporté ses _reliques_...»

Cependant le nom de Brizeux avait réveillé toutes les mémoires: chacun

se met à en parler, tandis que le train file à travers les champs de blé

noir et de bruyères roses; un vieux paysan assure qu'il l'a vu dans sa

jeunesse--Brizeux n'est mort qu'en 1858;--un curé en cause à son tour:

lui connaît toutes ses oeuvres et, du reste, l'a rencontré autrefois, du

temps où il arrivait jeune vicaire à Pont-l'Abbé; même le poète entra un

jour en grande colère parce qu'on avait jeté bas un vieux Calvaire qui

menaçait ruine, au bord d'une route, au lieu de le restaurer et de le

conserver avec soin, tant Brizeux avait sincèrement le culte de la

tradition armoricaine et de la défense de son pays contre les

nivellements modernes.

Chose touchante que la survie unanime de ce nom dont la lumière grandit

pour avoir fait plus que travailler au bien matériel et immédiat de son

pays--pour l'avoir immortalisé dans son oeuvre, à ce point que si la

Bretagne tout entière mourait, elle serait conservée à jamais,

impérissable momie, dans les bandelettes enroulées de ses vers.

*

* *

Gagné à notre tour par la dévotion ambiante pour celui déjà entré dans

la légende et qui fut d'ici le chanteur et le barde, nous avons été,

comme en pèlerinage, partout où sa vie naguère a marché et rêvé. Ç'a été

quelque chose d'un peu triste, mais d'une tristesse bonne et qu'on

alimente--comme de rentrer dans la maison d'un mort aimé, après

l'enterrement, de toucher aux choses familières à ses doigts, de se

mirer dans les miroirs où son visage erre encore, de s'illusionner d'un

mensonge de vie à voir pendre aux patères ses habits vidés de gestes!

Ainsi nous avons revu les bruyères et les landes, les mélancoliques

remparts de Lorient, au long desquels il allait jadis avec sa mère, les

vives et chuchoteuses rivières de l'Ellé et du Létha; surtout nous avons

revu la paroisse d'Arzanno, tout en haut de la route ascendante qui part

de Quimperlé--oh! le sauvage et lointain village qui abrita

l'adolescence de Brizeux et son adorable idylle avec Marie. L'ancien

presbytère où habitait le vieux curé qui fut son maître est aujourd'hui

une ferme, mais les bâtiments subsistent à peu près intacts: une façade

de pierre percée de fenêtres inégales; ici la grande cuisine brunie et

fumée aux solives apparentes, où glisse comme un rayon du soleil noir de

Rembrandt; en face, la salle à manger qui dut servir de réfectoire à la

petite école du curé d'Arzanno; au fond, un vaste escalier tournant, en

chêne solide, mène à une suite de chambrettes, à l'étage--les anciens

dortoirs où pour jamais les voix d'enfants sont mortes et aussi celle du

vieux maître qui y répandait en eux son âme virgilienne.

A l'entrée du village, la même église est là, avec son clocher de pierre

octogone, ses deux tourelles, sa balustrade ajourée et, par-dessus, le

légendaire coq d'or. Voici la chapelle bariolée où Brizeux venait au

catéchisme, entendait l'orgue avec ravissement et souriait à la petite

amoureuse du Moustoir, comme si elle eût été la Vierge et la Madone.

«L'office se passait à nous bien regarder», comme il l'a écrit plus

tard.

Autour de l'église, un lamentable cimetière de tombes abandonnées dont

les calvaires et les croix naufragent dans les hautes herbes. C'est ici

même, sur les murs circulaires, il y a trois quarts de siècle, que Marie

et Brizeux ont dû s'asseoir, les doigts tressés, si heureux dans leur

naïf bonheur que la Mort elle-même ne les attristait pas! O suavité

d'une telle églogue! Oh! les amours de la quinzième année!

Voilà ce que Brizeux a dit dans tous ses poèmes, le charme des amours

enfantines: le sien, d'abord, pour Marie; puis, dans son second livre,

_Les Bretons_, celui du clerc Loïc Daulas pour Anna, la fille du vieux

fermier Hoël. Les noms changent; le sujet du poème demeure; c'est la

même analyse émue de ce qu'on pourrait appeler la _puberté du coeur_,

qui souvent devance l'autre et, pour cela même, est sans désirs. Chaste

aurore de l'amour! Éveil des tendresses partagées! Premières floraisons

dans le verger de l'âme! Rames appariées dans le port avant que la marée

du sexe afflue et entraîne l'amour dans la pleine mer et les orages!

Cet amour-ci, tumultueux, exaspéré par les sens, Musset en est

l'éloquent poète--le poète des vingt ans!--tandis que Brizeux restera le

virginal notateur des amours de la quinzième année; et, comme s'il en

devait annoncer physiquement la vocation, voilà--à en croire les

portraits gardés de lui--qu'il avait lui-même comme une mince et

mystique tête de premier communiant!

*

* *

Certes, les idylles de _Marie_ demeurent le plus durable de son oeuvre,

mais son originalité lui vint aussi de son zèle à transposer dans ses

poèmes toutes les choses de sa Bretagne natale: les noms, légendes,

traditions, coutumes, jeux et croyances. Depuis, combien de poètes ont

essayé de dire leur pays; mais la plupart n'ont fait que de la poésie

rustique monotone, et nul n'égale l'art de Brizeux qui en inventa le

genre. Au reste, quelle autre contrée pouvait présenter une telle

abondance de poésie, éparse dans ses paysages? Les costumes d'abord, si

originaux, conservés intacts, avec des broderies d'or et d'argent--chez

les femmes--des étoffes vives, des dentelles, des bijoux, et surtout ces

coiffes de lin, de tulle, variées de forme à l'infini, d'après chaque

canton, mais toujours mettant sur la tête comme un frisson blanc de deux

antennes ou de deux ailes.

Et quant aux hommes, ils étaient beaux au temps de Brizeux--beaucoup le

sont encore aujourd'hui--avec leurs immenses cheveux qui les faisaient

ressembler à des arbres.

La nature aussi était propice: des rivières, des bois, des rochers, des

menhirs, des landes, des genêts d'or, des bruyères roses, des sapins et

des chênes, mélancoliques horizons qui ondulent sous un soleil dans des

brumes, comme un soleil d'argent.

Et, tout en cercle, la mer, le grand Océan qui imprègne sa poésie et

qui, autour de ses vers semble aussi flotter, dans le blanc des pages!

Sans compter les traditions et les légendes, si curieuses qu'il n'avait

qu'à les transcrire pour donner la sensation d'une odeur et d'une

couleur de terre qui n'est pas semblable aux autres. Dans _Les

Bretons_, il en a recueilli un grand nombre: les ruches d'abeilles qu'on

habille de crêpe pour un enterrement et de rouge pour une noce; les

seaux et les bassins qu'on vide durant l'agonie pour que l'âme

défaillante ne s'y noie pas; les épingles de la mariée que les jeunes

filles se disputent.

Ajoutez à cela le Merveilleux, cet élément surnaturel qui paraît

indispensable à un poème, si logiquement trouvé par Brizeux dans la

croyance populaire aux démons, aux mauvais génies, aux nains, aux âmes

des Trépassés revenant, les nuits d'automne, inspecter leur maison et

s'y chauffer devant la braise; dans la croyance aussi aux saints

catholiques qui, comme saint Corentin et sainte Anne d'Auray, sont

honorés dans les Pardons et protègent avec des scapulaires et des

médailles bénites.

Toute cette vie légendaire et naturellement poétique d'un peuple et

d'une nature si à peine violés, Brizeux n'avait qu'à la dire avec

simplicité et émotion, comme il l'a dite, pour faire oeuvre d'art

originale--lui qui avait vu et avait senti ce que nul autre n'avait su

voir ni sentir. Or tout l'art personnel est là; et c'est pourquoi

Sainte-Beuve avec raison a dit de lui que, «si la critique voulait

marquer d'un nom ce fruit nouveau, elle serait contrainte d'y rattacher

simplement le nom du poète».

*

* *

Seulement, Brizeux a fait plus que de la poésie rustique, de «l'art de

son terroir», comme on a dit depuis. Son oeuvre vaut surtout par son

caractère général, son sentiment toujours ému, son frisson d'humanité et

d'âme qui sont le fond éternel de toute poésie. Et de ceci, la preuve

s'en trouve non seulement dans les si naturelles et vives peintures des

jeunes amours, mais encore dans le sentiment familial qui est entre ses

pages comme une triste rose conservée du jardin maternel.

Il a dit cette douleur qui est une des plus vraies de la vie des

lettres: le poète quittant la maison où il joua enfant, délaissant pour

la grande ville la ville morte où il sait bien que son âme s'étiolerait;

le poète abandonnant sa mère vieillie qui comptait sur lui pour qu'il

l'aidât à cheminer, à petits pas--comme elle-même, naguère, l'avait aidé

à marcher, tout petit!

Oh! cette dernière promenade de Brizeux avec sa mère au long des

mélancoliques remparts de Lorient, nous l'avons tous faite et, rien que

d'y penser, il nous vient des larmes--tandis que la vieille femme, notre

mère, est seule là-bas qui, elle aussi, nous cherche encore de chambre

en chambre...

*

* *

Mais il faudra toujours que les poètes s'évadent de la vie de province;

car, souvent, c'est pour avoir quitté leur pays, qu'il leur apparaît, à

distance, doux et beau dans le mirage des souvenirs. Quant à Brizeux,

l'absence et le regret de ce qui n'est plus sont le fond et la condition

même de sa poésie. Il y a ainsi des coeurs qui vivent toujours en

arrière et qu'on pourrait appeler des coeurs rétrospectifs. C'est le cas

de Brizeux. Il n'est si pathétique que parce qu'il évoque sans cesse le

passé: ses amours enfantines, sa mère restée seule, le pays délaissé

surtout (il est le poète du mal du pays), tous ces souvenirs qu'il passa

sa vie à commémorer, ô lui, le nostalgique barde qui a si bien exprimé

ceci: La douceur des choses quittées.

M. ANATOLE FRANCE

M. Anatole France, quand il fut candidat à l'Académie, se présenta en

même temps à deux fauteuils vacants, non point par insistance ou esprit

d'accaparement, mais par subtile discrétion. C'était une façon de dire à

l'Académie qu'il s'en remettait à elle, prononcerait l'éloge de l'un ou

de l'autre défunt, au meilleur gré de la noble Compagnie. Ceci encore

était bien de sa manière, ondoyante et polie.

Au physique déjà, il a un visage asymétrique, et des yeux de rêve qui

contredisent doucement un menton de volonté, une bouche voluptueuse

cachant son piment dans une barbe indécise. Tête de moine savant qui

aurait compulsé des in-folio et des incunables en la bibliothèque de

quelque couvent d'Italie, et en même temps, dès qu'il parle, bonne grâce

et raffinée urbanité d'un grand seigneur de salon français qui doit

enchanter les belles personnes. Pour comprendre ces mélanges, il suffit

de songer à une chose: M. France est né au quai Voltaire, «le lieu le

plus illustre et le plus beau du monde», dit-il. Mais il y a plus: M.

France--et ceci va nous expliquer tout--y est né chez un libraire, qui

l'a fait inscrire à l'état civil, sous le nom patronymique d'Anatole

Thibaut. Le nom sous lequel il est célèbre n'est donc qu'un pseudonyme?

Pas tout à fait peut-être, et il est possible qu'il désignait déjà aussi

son père, car nous avons trouvé une curieuse indication dans

l'_Angélique_ de Gérard de Nerval, lequel, vers 1851, parti à la

découverte d'un rare manuscrit sur l'histoire du sire abbé comte de

Bucquoy, après avoir inventorié toutes les bibliothèques, la Mazarine,

l'Arsenal, les autres, raconte ceci: «Nous avions encore à visiter les

vieux libraires. Il y a _France_, Merlin, Techener. M. France me dit:

«Je connais bien le livre. Vous pouvez le trouver par hasard sur les

quais.» Je l'y ai trouvé pour dix sous.»

C'est sans doute par des renseignements et enseignements pareils que le

docte libraire qui fut son père forma l'esprit de M. Anatole France, de

complicité, bien entendu, avec le quai Voltaire, où s'écoulèrent ses

jeunes années. Le talent d'un écrivain, quant à la sensibilité et à

l'orientation, se fait surtout de ses souvenirs d'enfance. Dès vingt

ans, on n'emmagasine plus d'impressions fortes. Imaginez donc les yeux

d'un enfant, qui sera un artiste, s'ouvrant sur ce tableau incomparable:

les royales architectures du Louvre et des Tuileries, Notre-Dame en

dentelle noire, les plans sévères du Palais de Justice, les tours

lointaines pleines de masques, de gargouilles, de visages séculaires.

Ici vraiment toutes les pierres _parlent_. Et elles parlent de

l'ancienne France; elles content des histoires du temps de saint Louis,

des Valois, d'Henri IV et de Louis XIV. Ajoutez-y la Seine, ce cher

ruisseau de la rue du Bac après lequel soupirait Madame de Staël, le

fleuve de grâce souveraine qui apporte là toute la fraîcheur des

campagnes, le reflet des arbres, des ciels, des plaines florissantes, et

qui aère, ventile les monuments accumulés de Paris. Maintenant voici,

tout autour, sur le quai Voltaire même, les antiquaires et les

libraires.

L'élite: écrivains, orateurs sacrés, peintres, sculpteurs · 第 7 / 13 段