en tout cas une oeuvre chrétienne. Nous voyons chez Durtal
l'acheminement, les étapes de la foi, les voies de la grâce, la
manigance céleste, le minime et quotidien accroissement, le léger vent
qui vient des plages du ciel et accumule, sable à sable, ces dunes d'or
dont une âme d'élite va s'ourler et qui la sépareront de la vie
mauvaise. Nous assistons à cette cure sévère qu'est un séjour à la
Trappe: efforts, prières, tentations dernières de la volupté, embûches
de l'esprit, blasphèmes, rires, objections, négations.--«Mais si
c'était intelligible, ce ne serait pas divin!» Et enfin la victoire
céleste! Lutte pathétique où renaissent les orages de Pascal. Sans
compter que cette langue de M. Huysmans, toute admirable, ajoute le
frisson de ses teintes électriques, vénéneuses, d'un ciel pourri où se
lèvent soudain des mots qui sont un lys de Memling, une clé ouvrant sur
le mystère, la plaie de Jésus qui ne saigne plus, mais s'effeuille,
dirait-on. Intensité de psychologie inouïe, à croire que M. Huysmans ne
décrit que ce qu'il a ressenti, vécu, et que lui-même, aujourd'hui, est
une grande âme de plus vaincue par ce que Chateaubriand appelait «le
génie du christianisme.»
*
* *
Car Chateaubriand marche en tête de cette troupe sacrée qui aura
appartenu à l'Eglise. N'est-ce pas merveilleux, en un temps où on disait
la foi morte, de constater combien de grands écrivains de notre siècle
ne l'auront pas quittée ou y seront revenus? La religion peut en
revendiquer beaucoup: outre Chateaubriand, Lamartine aussi, et Barbey
d'Aurevilly, d'un catholicisme absolu quoique ostentatoire; Baudelaire
qui fut lui-même un poète, un peu satanique aussi, mais seulement en
tant qu'il y a des gargouilles de démons aux flancs d'une cathédrale.
Puis Veuillot, spadassin de Dieu, et Hello, d'une foi si lyrique et qui
s'exaltait en effusions de grands arbres.
Et Villiers de l'Isle-Adam, qui, sur son lit de mort, tenait dans ses
mains, déjà de la couleur de la terre, les épreuves d'_Axel_, pour avoir
le temps de les corriger selon la Foi.
Et Verlaine, enfin, qui lui-même a raconté sa conversion dans un lieu de
retraite où «le chevalier Malheur» l'avait mené. Et l'éclosion, dans cet
abandon, de ce livre _Sagesse_ où le poète inventa des litanies
nouvelles. «Fils soumis de l'Eglise, le dernier en mérites, mais plein
de bonne volonté», déclara-t-il dans la préface.
M. Huysmans est-il «en route» pour le même aveu et la même conclusion?
Il n'y aurait qu'à s'en réjouir, et de ce qu'il entre à son tour dans
cette lignée où déjà son grand talent lui assignait une place, royaux
esprits qui, durant tout le siècle, se passèrent de main en main, comme
les coureurs antiques, le flambeau de la Foi allumé à l'étoile de
Bethléem.
*
* *
Littérairement on peut conclure que M. Huysmans avec: _A Rebours_,
_Là-Bas_, _En Route_, aura terminé un triptyque comme ceux que
peignaient les peintres de sa race--il est originaire de Bréda--ces
maîtres hollandais et flamands dont il a l'imagination fiévreuse, le
coloris massif et violent.
On songe surtout devant ces trois livres au triptyque de Quentin Metzys
qui est au Musée d'Anvers, un des chefs-d'oeuvre de tous les siècles et
de toutes les écoles.
Dans le volet de gauche, Hérodiade est assise à côté du Tétrarque à la
table du festin où, parmi les roses, les cristaux, les argenteries,
songe le chef décapité de Jean-Baptiste que la favorite taquine du bout
de son couteau d'or comme un fruit de plus parmi les autres fruits du
dessert. Salomé vient de danser. L'odeur du sang se mêle à l'odeur du
sexe. Volupté, cruauté, complication des vieillesses de l'âge et des
vieillesses du temps, raffinement des décadences. Ce volet-là c'est _A
Rebours_.
Dans le volet de droite un bûcher mauvais s'allume. Des hommes aux
visages déformés, aux yeux de concupiscence, y jettent des sortilèges et
des maléfices, cherchent dans les flammes des formes qui s'enlacent, se
pâment, défaillent. Le feu a l'air de sortir par un soupirail de l'Enfer
soudain ouvert. Ce volet-là c'est _Là-Bas_.
Et voici le panneau central: la figure lamentablement douloureuse, mais
tendre, de Jésus, victime expiatoire, Christ dépendu, dont la plaie au
flanc coule, intarissable, offre sa fiole rouge, élixir de guérison,
dans cette grande pâleur séculaire... Salut permanent et immanquable!
C'est _En Route_, livre principal au travers duquel Jésus repose...
Triptyque littéraire, admirable et qui a déjà un air d'éternité, la
patine des oeuvres qui sont dans les musées.
LAMARTINE
Après cent ans écoulés, la parole de Humbold reste vraie: «Lamartine est
une comète dont on n'a pas encore calculé l'orbite.» Car, même
aujourd'hui, il est difficile de préciser la parabole de cet errant du
génie qui a laissé un peu de lui dans toutes les âmes.
Lamartine! ah! le doux nom! et quel coup d'archet sur nos souvenirs!
N'est-ce pas lui, quand nous le lisions à quinze ans, au collège, qui
nous fut la première révélation de la Poésie? Au même moment, il nous
fut aussi la première révélation de la Femme, car ses vers à Elvire et à
Graziella donnaient comme un visage aux rêves encore informulés en nous.
Lamartine nous a suscité jadis toutes ces émotions-là. Nous l'avons plus
qu'admiré; nous l'avons aimé. Voilà pourquoi la lecture, plus tard, en
paraît fade et décolorée.
Il en est de ses poèmes comme de ses lettres d'amour, qu'on ne doit
jamais relire; ce n'est pas qu'elles soient autres, mais nous-mêmes
nous avons changé; nous n'avons plus l'âme qu'il faut, l'âme ancienne
toute neuve et impressionnable.
Pour Lamartine aussi il vaut mieux _se souvenir de l'avoir lu_--lui qui
nous demeure, à travers les années, comme la douceur d'un ancien amour!
*
* *
Et pourtant, qui fut jamais plus poète, dans le sens originel et
foncier? Chez lui, la poésie était un acte spontané de la nature, comme
la respiration ou la circulation du sang. Il était lyrique de la tête
aux pieds, a-t-on dit.
Il a chanté sans savoir comment ni pourquoi, comme la mer, et comme la
forêt--frère lui-même de ces infinis qui rendent tous un son pareil!
Car il n'avait rien appris. C'est un ignorant qui ne sait que son âme,
observa un jour Sainte-Beuve. Tout au plus connaissait-il l'irrémédiable
mélancolie de son précurseur Chateaubriand, âme orageuse à l'image et à
la ressemblance de ses horizons maritimes de Bretagne, et les sublimités
de la Bible dont précisément, dans son entourage, on s'occupait beaucoup
à cette époque. Deux de ses amis, M. de Genoude et M. Dargaud, avaient
traduit les _Psaumes_ et les _Livres_. Lui-même apparut comme un jeune
roi David, ayant songé d'abord à intituler ses Méditations _Psaumes
modernes_, comme l'atteste le premier manuscrit retrouvé. Et il avait
vraiment l'éloquence douloureuse du psalmiste et des prophètes, celui
que George Sand appela le Jérémie de la Restauration.
Son succès fut immédiat et prodigieux: en un soir, ayant dit ses
premiers vers dans le salon de Mme de Saint-Aulaire, où venaient Guizot,
Decazes, Villemain, toutes les jeunes gloires du moment, il était devenu
célèbre.
Son premier livre, accueilli avec tremblement par l'éditeur Nicolle, fut
tiré en peu de temps à quarante-cinq mille exemplaires. Tout le monde le
lut, s'enthousiasma, pleura. Dans les promenades publiques, dans les
jardins, on s'isolait pour lire sous les arbres les vers des
_Méditations_.
C'est que, par un miracle unique, son âme s'était trouvée en communion
avec tous. Il avait été l'âme de la foule. Il avait été les eaux de sa
soif, la parole de son attente. Après tant de ruines, de secousses et de
révolutions, après tant de négations, le poète était apparu disant
l'éternité et la certitude de Dieu, parlant d'idéal et d'infini. A cette
foule qui avait traversé la nuit et cru mourir, dont on avait conduit
les pères en troupeaux à la guillotine, puis aux boucheries plus
sanglantes encore de la guerre, il venait dire: «L'homme est un _dieu_
tombé!...»
Et puis, il y a autre chose: ce commencement de siècle qui marquait une
renaissance était comme une puberté qui s'élabore; il avait les
troubles, l'incertitude, l'angoisse sans cause, la mélancolie de la
vierge qui devient nubile et sent déjà l'avenir lui tourmenter le sein.
La poésie de Lamartine répondit à tous ces vagues élans, elle qui, non
contente de diviniser la vie, divinisa l'amour. Ah! ce fut même son plus
suave enchantement! Le «dieu tombé» retrouvait dès ici-bas un ciel dans
l'amour, l'amour plus fort que la mort elle-même, puisque l'amante
soupirait à l'amant: «Je ne comprends pas le ciel même sans toi!»
Le _Lac_, les stances à Elvire, l'élégie du _Premier regret_ donnaient
un avant-goût d'infini: «O temps! suspends ton vol!» et promettaient des
minutes divines où, vivant--grâce à l'amour--on vit déjà d'éternité!
Et cela n'apparut pas comme une imagination impossible, un leurre
consolant de poète. Il prêchait d'exemple. On voulut aimer à sa façon;
il avait créé une nuance nouvelle d'aimer et d'être aimé, car on savait
que lui-même avait vécu de telles amours. Ses aventures italiennes, la
mort de la pêcheuse de Procida faisaient autour de sa jeune tête de
héros un nimbe de légende et de mélancolie. On ne l'en aima que
davantage--et d'avoir l'air si triste, étant si beau.
Il disait: «Nulle part le bonheur ne m'attend!» dès la première pièce de
son premier livre; et plus tard, dans le poème sur la mort de sa fille,
il se nommait encore «un homme de désespoir».
D'un bout à l'autre la même attitude et la même parole: «Voyez s'il est
une douleur comparable à la mienne!» Lamentation prodigieusement habile,
si elle n'eût pas été sincère. Certes ce n'est pas un mot de dieu, de
génie ployant sous la croix de son art. C'est le mot de la mère; d'une
femme. Jésus lui disait: «Ne pleurez pas sur moi!» Voilà le mot vrai; la
posture qu'il fallait. Mais si le poète y eût gagné à nos yeux, la foule
aime mieux ceux qui demandent sa pitié.
Et elle donna tout à Lamartine: sa pitié, son admiration, son temps, ses
larmes, son or, son délire. Il fut vraiment, selon l'image de
Shakespeare, porté en triomphe sur tous les coeurs.
Ce triomphe dura vingt ans, vingt ans d'une existence comme une féerie.
«Vous auriez dû être roi», lui disait un jour un de ses flatteurs. Il
vécut tel: aimé, acclamé, dans un luxe qu'aucun poète n'avait jamais
connu, semant les secours et les dons, voyageant avec une suite,
partant sur un navire acheté par lui pour cet Orient mystérieux qu'il a
décrit et où les Arabes du désert eux-mêmes, frappés de sa royale
prestance, l'appelaient l'_émir frangi_.
Si habitué à ces hommages unanimes, à ce culte et à cette frénésie de
respect qu'un jour, à propos d'un jeune écrivain qu'on le priait de
protéger, il déclara avec une fatuité touchante: «Il ne fera jamais
rien. Il n'a pas été ému en me voyant.»
*
* *
Malheureusement, la Poésie, qui lui avait donné tant d'années de gloire
et d'une existence sans pareille, ne sut pas le retenir exclusivement.
Déjà, en 1831, il avait publié sa _Politique rationnelle_ et brigué un
mandat législatif. On prétend même qu'il n'entreprit son lointain voyage
en Orient que par dépit de cet insuccès. Or ce voyage devait, par un
hasard inouï, le pousser, à son retour, plus décidément encore du côté
de la politique. Il avait rencontré dans les solitudes perdues du Liban
cette bizarre lady Esther Stanhope, qui lui avait dit, après avoir
consulté les étoiles et lu les signes de sa main--géographie mystérieuse
des passions et des destinées: «L'Europe est finie; la France seule a
une grande mission à accomplir encore. Vous y participerez.»
Le superstitieux poète crut à l'horoscope de cette magicienne en
cachemire jaune et turban blanc, qui fumait devant lui une longue pipe
orientale; et dès son retour, sans doute, il rêvait déjà de réaliser son
oracle, tandis que le navire, en route pour la France, marchait d'étoile
en étoile...
Bientôt il se fit élire à la Chambre:
--Où allez-vous vous asseoir dans l'Assemblée? lui demanda un de ses
amis.
--Au plafond!
Ceci marquait chez Lamartine lui-même la sensation qu'il se trouverait
peu à sa place parmi les intrigues et les roueries d'un Parlement.
Comment! le mélancolique poète allait s'occuper de politique et tenter
de diriger l'opinion? Mais est-ce que le clair de lune ne gouverne pas
la marée et n'attire pas avec ses yeux la souffrance de la mer?
Lamartine, lui aussi, rêvait d'attirer le peuple à lui. Il avait mis
Dieu dans la poésie et dans l'amour. Il voulut mettre Dieu dans la
politique--le mot est de lui--créer une République évangélique où on
gouvernerait la nation par ses vertus.
Il faillit presque y parvenir dans cette extraordinaire aventure de la
Révolution de 1848 qu'il prépara avec les _Girondins_ et dont il fut le
promoteur et le héros. On ne peut pas lire aujourd'hui sans
stupéfaction les détails du rôle qu'il joua à ce moment: sa lucidité
d'esprit, son audace, son courage durant ces jours où, grâce à ce
magnétisme, à ce _fluide charmeur_ qui furent toujours en lui, vingt
fois il arrêta l'anarchie; où vingt fois il prit la parole, tête nue,
sous les fusils braqués, bravant la mort, nouvel Orphée qui apprivoisa
le lion populaire et l'entraîna avec des chaînes de fleurs. On connaît
sa phrase célèbre sur le drapeau tricolore qui n'était qu'une sublime
inspiration de plus après tant d'autres, où son patriotisme, pendant ces
journées de février, se multiplia.
Dans l'hagiographie, on apprend que certains saints vécurent toute leur
vie en état de grâce.
On peut dire de Lamartine qu'il a été toujours en état de génie.
*
* *
Mais le génie ne va pas sans la couronne d'épines. Lamartine porta la
sienne. Que n'était-il resté à la porte de la République! Platon l'eût
couronné de roses. Des plus hauts sommets de la popularité il tomba,
selon la parole de Milton, dans les mauvais jours et dans les mauvaises
langues. La Révolution avait achevé de le ruiner. Quelques semaines
avant les événements de février, un traité lui achetait ses oeuvres
littéraires pour 540,000 francs. Par honnêteté et pour sauver de la
faillite son libraire, il déchira le traité. Depuis longtemps, il semait
l'or et les charités avec une prodigalité inépuisable. A un ami dans la
gêne il écrivait: «Je ferai couper mes plus beaux arbres.» Alors, devant
ce gouffre de dettes (plus de deux millions), Lamartine empoigna sa
plume comme un outil et pendant vingt ans remplit de sa fière écriture
du papier blanc accumulé, qu'il jetait à ce gouffre.
Cela ne suffit même pas; et vinrent alors les grands déboires, les
humiliations publiques: la vente de Milly, la loterie, la souscription
nationale--toute la lie, toutes les feuilles mortes de l'automne de la
vie.
Et aucune pitié! Louis Veuillot, qui a la triste gloire d'avoir trouvé
tous les mots cruels sur son temps, proclama: «M. de Lamartine n'a plus
une lyre; c'est une tirelire.»
Et si, pourtant! il la possédait encore, cette lyre ancienne! et malgré
l'horreur des quotidiennes besognes, encore et toujours--dans ses pages
obligées, tout au long des _Confidences_, de ses livres d'histoire, de
son _Cours familier de littérature_,--des vibrations éclatantes, des
coups d'ailes soudains, des ruissellements d'âme et de pierreries, tout
un trésor intérieur que sa longue vie orageuse n'avait pas suffi à
dilapider.
Mais plus de poèmes, hélas! à cet âge pourtant où Victor Hugo, lui
aussi frappé par la politique, allait commencer ses chefs-d'oeuvre.
Lamartine maintenant aurait pu écrire son _Livre de Job_; mais, lui,
manqua de loisirs parce qu'il manqua d'argent. Il fallait de la prose
solide et marchande. Plus d'épisode nouveau pour faire suite à _Jocelyn_
et à la _Chute d'un ange_, ni les _Pêcheurs_ annoncés, ni l'autre
fragment sur la vie religieuse dans le cadre de la Judée.
Et pas non plus ce retour sur les oeuvres anciennes qu'il avait appelé
lui-même des «improvisations poétiques» et promis de «polir à froid».
Vain espoir! l'homme, pas plus que l'Océan ne peut revenir sur ses
traces et retoucher ce qu'il a laissé derrière lui.
C'est tout polis que la mer jette au rivage ses galets après les avoir
longtemps roulés dans ses marées.
Au contraire toute l'oeuvre de Lamartine fut hâtive, d'une forme lâchée.
Aussi, dans ses préfaces, redoutait-il lui-même le dédain des délicats.
Il n'ignorait pas non plus les caprices fantasques de la vogue,
l'effrayante mobilité des goûts littéraires qui démodent vite les
oeuvres. Surtout pour celles qui appartiennent plus au passé qu'a
l'avenir. Il y a des poètes qui ouvrent une époque et une poésie, tel
Victor Hugo. Au contraire Lamartine ferma une époque. Il résume Piron,
Millevoye, Lebrun, Soumet, tous ces poètes intermédiaires, non sans
talent, qu'il continue en somme, mais absorba dans son rayonnement.
C'est en ce sens que Rivarol a dit: «Le génie égorge ceux qu'il pille.»
Mais tout en craignant pour l'avenir, il se consolait en affirmant: «Il
y a des anniversaires d'idées dans la vie des siècles.» Et, en effet, on
a pu assister, ces dernières années, à un renouveau de sa gloire, qui
sans cesse recommencera par intervalles. Car la forme de sa poésie est
sans date. Elle est classique et elle est moderne. La langue est large,
peu raffinée et vaut moins par le choix des mots que par un rythme
général. Or c'est par le vocabulaire d'abord qu'une poésie se démode.
Celle-ci est toute de musique. Elle se borne à de grands _planements_.
Quant au fond, elle s'en tient à ce qu'on peut appeler les lieux communs
de l'humanité: la nation, l'amour, la religion, la douleur, mais on peut
dire aussi que ces thèmes sont ceux de l'âme elle-même, l'âme éternelle,
la Psyché nostalgique et vagabonde, et qu'un poète se haussant jusque-là
émouvra davantage et avec plus de durée qu'un poète exprimant seulement
les sensations personnelles et fugitives de sa seule âme ou de ses
nerfs.
Qu'importe d'ailleurs pour Lamartine si, des thèmes choisis, il sut
faire véritablement des _concerts_, selon l'expression qui lui était
familière, aujourd'hui vieillie, mais si juste.
Chaque fois qu'il a pris la parole: soit sur la page blanche où
tombaient ses poèmes spontanés; soit à la tribune; dans les rues, les
jours de révolution; à l'Académie, où son discours de réception souleva
d'un élan toutes les questions du temps et de l'éternité, chaque fois ce
fut vraiment «un concert», une voix plus qu'humaine, une vaste musique
rebelle aux subtilités, mais qui enveloppait toutes les âmes dans ses
grands plis.
Et c'est ainsi qu'il semble devoir s'éterniser pour l'avenir: Lamartine
est l'Orgue de la poésie du siècle.
M. OCTAVE MIRBEAU
On pourrait dire de M. Octave Mirbeau qu'il est le don Juan de l'Idéal.
Don Juan est le grand incontenté. Il a une curiosité inquiète, des
aspirations infinies et peut-être aussi un goût des expériences. Il
appartient à cette famille des lunatiques dont il est parlé dans
Baudelaire: «Tu aimeras le lieu où tu ne seras pas, l'amant que tu ne
connaîtras pas...» Toujours changer, se quitter, chercher ailleurs,
versatile pélerin de l'amour! Tirso de Molina le vit passer dans les
oratoires de Séville, guettant quelque infante aux yeux tristes,
lui-même pâle comme la cire du chandelier, Molière aussi le rencontra,
et Mozart qui nota l'harmonie de ses plaintes, et Byron et Musset.
Personnage fuyant, inassouvi, énigmatique surtout. Il a sur la face un
sourire, car le sourire seul est énigmatique. Mais son sourire est plus
proche des larmes que du rire. Il apparaît le plus triste d'entre les
hommes pour avoir voulu l'absolu. Pourtant son obsession était
restreinte; elle fut purement féminine. Don Juan ne chercha l'absolu
que sous une seule forme: l'Amour.
Que dire de celui qui serait le Don Juan de tout l'Idéal? M. Octave
Mirbeau y fait songer. Il n'y a pas que l'absolu de la beauté. Il y a
l'absolu de la bonté, du bonheur, de l'art, de la justice. L'amour du
coeur va à d'autres choses qu'à la femme: on veut aimer des tableaux,
des livres, les malheureux, les pauvres, les fleurs, les morts, les
nuages--on veut pouvoir s'aimer soi-même. Comment faire avec un seul
coeur, si exigu, et qui contient si peu? Pourtant il faut aimer encore.
On n'a pas assez aimé. On s'est trompé en aimant. Alors on vide son
coeur--pour le remplir de nouveau. On se déprend, parfois, mais c'est
afin de se passionner autre part.
C'est la nature de don Juan... Or M. Octave Mirbeau lui ressemble comme
un frère, plus souffrant, plus inassouvi, puisqu'il aime davantage et
que son idéal est sans limites.
Lui aussi a un sourire: son ironie, une ironie spéciale, hautaine et
grinçante, d'une originalité unique et qui constitue une de ses plus
fortes vertus littéraires. Encore un peu, ceux qui ne voient pas assez
le fond des choses l'auraient pris pour un pamphlétaire, à cause de
cette ironie, parce qu'il publia les _Grimaces_, qui furent parfois de
cruelle satire, et parce qu'il écrivit de mémorables «éreintements»,
des portraits justiciers, eaux-fortes où la plaque avait reçu
d'indélébiles morsures. Mais ceci encore, n'est-ce pas la logique même
de don Juan? M. Mirbeau veut l'absolu dans la beauté, dans l'art, dans
la justice, comme don Juan voulait l'absolu dans l'amour. C'est pourquoi
il accable de sa puissante raillerie, de ses invectives aux vols
d'aigles et d'ouragans, de sa haine loyale, les mauvais écrivains, les
mauvais riches, les _Mauvais Bergers_, comme il dit dans son drame.
Mais haïr est la même chose qu'aimer. La haine ne provient que de trop
d'amour. On le croyait cruel et inexorable. Ah! comme il est différent,
et tout le contraire même, pour ceux qui le connaissent bien, ont
approché tout près de ce coeur ombrageux et orageux. Contradiction de
l'apparence! Même au physique, si son allure décidée, sa rousse
moustache militaire disent l'audace, la bravoure, le goût du combat, il
y a là, dans ce visage, des yeux bleus si ingénus, si tendres, si jeunes
encore dans la figure plus âgée, des yeux comme ceux des enfants, des
yeux comme les sources dans la campagne, des yeux qui croient à la
bonté, à la loyauté, des yeux qui tout de suite s'apitoient, des yeux
mouillés et comme faits avec des larmes qui attendent...
Ainsi pour l'âme... On croyait M. Octave Mirbeau uniquement belliqueux,
voire un peu féroce. En réalité, habitant loin des villes et en pleine
Nature, il était toute douceur et vivait avec les fleurs. Sainte
Thérèse, qui fut aussi une passionnée, a dit qu'elle se clarifiait les
yeux chaque matin avec des roses. M. Octave Mirbeau aima toutes les
fleurs qu'il a nommées «des amies violentes et silencieuses». Dans son
jardin de Poissy, où il a des collections admirables d'iris, de roses,
de pensées, il faut le voir, compétent comme un horticulteur de Harlem,
qui les veille, les caresse, les appelle par leur nom...
Certes, il les aima pour leur beauté, mais sans doute aussi et
principalement pour leur fragilité. Car il est, avant tout, un grand
coeur miséricordieux. Toute son ironie provient de toute son
indignation, toute sa colère de toute sa pitié. Ses larmes deviennent
des projectiles... C'est un sentimental sanguin.
Et, en effet, après ses combats, voici tout aussitôt de lyriques
effusions, des dithyrambes sonores et dont l'éclat de trompettes va
atteindre les quatre points cardinaux de l'Art. On se souvient de
certaines de ses pages, définitives comme un sacre, sur M. Rodin, sur M.
Léon Bloy, tous ceux en lesquels il croit voir luire--enfin!--un peu de
l'Absolu. Alors, ce sont moins des portraits qu'il trace, que des
chants de joie, de triomphe et d'amour. Oui! il aime, il le dit, il le
crie, avec des troubles et des frissons, des mots comme des baisers, des
phrases qui s'agenouillent. «Du journalisme» disent les sots. Mais M.
Octave Mirbeau ne fait pas des articles; il n'a jamais écrit un seul
article de sa vie... Ces pages courtes, qui disent ses amours et ses
haines, n'est-ce pas comme la correspondance de ce don Juan de l'Idéal,
trop-plein d'une âme, expansion d'une heure, confidences sur le papier,
extases changeantes et que lui-même bientôt dédaigne, lettres
frémissantes de la passion d'une heure et qu'il garde au fond d'un
tiroir--sans même daigner les publier. Est-ce qu'on publie jamais ses
lettres d'amour, puisque leur encre, vite pâlie, semble vouloir
d'elle-même retourner au néant?
*
* *