de comédien, la conversation comme chargée d'un maquillage où tout
apparaît plus grand que nature; il est tout enthousiasme, exagération,
mensonge ingénu, vanité naïve, hâblerie provoquante, de façon à faire
souvenir que le pays de Don Quichotte n'est pas loin. Aussi est-ce par
ironie, à coup sûr, et froid humour, que Stendhal, dans ses _Mémoires
d'un touriste_, prétendait reconnaître le Midi au «naturel». C'est tout
le contraire qu'il faut entendre. Or si le méridional est, chez lui,
bavard, menteur, excessif, il le sera bien davantage ailleurs. Là, dans
ce pays de chaleur, il vit dehors, et le soleil harmonise tout. Il est
un être de _plein air_. Paris lui forme une atmosphère enclose où ses
gestes et sa voix paraissent plus exagérés encore. Il veut être à la
hauteur du milieu, ne pas se laisser intimider, s'imposer et en
imposer--alors, il s'exagère lui-même. Et c'est un provincial pire. Ses
légers ridicules s'accentuent, deviennent énormes.
Alphonse Daudet s'en rendit compte d'autant mieux qu'il était naturalisé
parisien et même un peu boulevardier. La blague boulevardière se greffa
sur l'humeur déjà narquoise du Nîmois qu'il était, sur ce don de la
_galéjade_ qui est un des signes du Midi. Lui-même l'a constaté: «Il y
a, dit-il, dans la langue de Mistral un mot qui résume et définit bien
tout un instinct de la race: _galéja_, railler, plaisanter.» Chez lui,
le mélange, ici encore, du Midi et de Paris, de la _galéjade_ provençale
et de la blague parisienne a composé un des aspects essentiels de son
talent, cette ironie spéciale si alerte et incisive, si personnelle
aussi.
Il y a lieu d'admirer combien l'ironie, faculté fréquente en
littérature, est en même temps une faculté souple et nuancée. Chez
Villiers de l'Isle-Adam, l'ironie fut féroce. Nous la trouvons, chez M.
Anatole France, dédaigneuse. Et quant à Alphonse Daudet, son ironie est
attendrie, si on peut dire. C'est-à-dire que le premier mouvement de son
esprit est d'apercevoir le ridicule, le défaut d'un être, la faiblesse
d'une âme, le manque d'équilibre et de justesse, et d'en rire, et d'en
faire rire; mais le second mouvement est de se reprendre, de s'émouvoir,
de voir--au delà de la silhouette comique d'une minute, de la parole
sotte, du geste faux--l'être humain, le pauvre être humain, avec qui on
a des fonds communs de tendresse, de douleur, d'humanité, de solidarité
et, en somme, toute la même destinée. On riait aux larmes et voilà qu'on
pleure un peu.
Ainsi, par exemple, il s'est souvent attaqué aux ratés; ceux de _Jack_;
et Delobelle, le raté du théâtre; d'autres encore. C'est qu'ils
apparaissent, entre tous, ridicules et, en même temps, touchants.
L'ironie et l'émotion, les deux qualités maîtresses du talent d'Alphonse
Daudet, sont précisément celles qu'il faut pour les peindre. C'est
pourquoi il excelle dans ces portraits.
L'observateur, qui avait vu juste, s'était égayé; mais aussitôt le
sentimental compatit. Nous nous rappelons, alors, que l'observateur est
myope et qu'ainsi, voyant moins bien, il entend mieux, il entend ce que
les autres hommes n'entendent pas. Peut-être a-t-il entendu le bruit
des larmes dans les yeux...
Or les larmes sont contagieuses. Et Alphonse Daudet, après avoir raillé,
s'émeut. La faculté des larmes est aussi naturelle chez lui que la
faculté du rire. Cela résulte peut-être d'une adolescence inquiète dans
un foyer où le malheur frappait aux vitres: «sa mère avec de grands yeux
tristes» a-t-il écrit.
En tous cas, c'est un don précieux pour quiconque prend la parole devant
la foule: orateur, écrivain, que ce don d'émouvoir, mouiller les yeux,
faire jaillir la source divine et salée de ce rocher des coeurs qu'on
croyait mort. Alphonse Daudet le possédait et lui dut pour une part le
grand succès de ses romans; à l'apparition de _Jack_, George Sand lui
écrivait: «Votre livre m'a tellement serré le coeur que j'ai été trois
jours sans pouvoir travailler.»
Ce sentimental, côte à côte avec l'observateur, c'est le poète qui vit
dans le romancier et toujours intervient. Parfois même, après l'époque
des débuts, et tout le long de l'oeuvre, le poète recommença à parler
seul: L'_Arlésienne_ est plutôt, et restera, un poème de Provence, comme
_Mireille_; Le _Trésor d'Arlatan_, tout récent, avec ses paysages
camarguais, sa sorte de sorcellerie paysanne et son merveilleux du Midi,
fait songer à une idylle tragique d'un poète du félibrige, comme si
Alphonse Daudet avait voulu se prouver à lui-même, pour une fois et par
jeu, le poète provençal qu'il aurait pu être.
Subtil moyen de leurrer sa nostalgie!
*
* *
Mais n'a-t-il pas emporté le Midi avec lui, surtout le soleil, qui fait
la vie de son style? Quand on le lit, on lui applique la jolie phrase de
Sainte-Beuve qu'on dirait trouvée pour lui: «Il a le style gai et qui
laisse passer des rayons.» Cette manière claire n'est pas obtenue sans
peine. La journée, quand elle est la plus lumineuse, est sortie d'un
matin de brouillard. Alphonse Daudet, comme Balzac, comme tous les
créateurs de vie, est attiré d'abord aux péripéties, au mouvement du
drame et des êtres. Surtout que lui n'a pas de sang-froid et court d'une
haleine jusqu'au bout du roman. Mais, ensuite, il revient sur ses pas.
Souvent il a récrit un livre plusieurs fois, les feuillets du manuscrit
étant divisés par moitié ou par tiers. Les phrases alors s'enjolivent,
se concentrent. Il y a, dans sa manière, quelque chose d'égratigné,
d'incisif, les hachures de l'eau-forte, les coups de crayon saccadés, où
se continue la nervosité de la main. Et puis des grâces ajoutées, des
roses piquées, des bijoux silencieux qu'une main de femme y entremêla.
Collaboration amicale et avouée: «Notre collaboration, un éventail
japonais: d'un côté, le sujet, personnages, atmosphère; de l'autre, des
brindilles, des pétales de fleurs, la mince continuation d'une
branchette, ce qui reste de couleurs et de piqûres d'or au pinceau du
peintre», a écrit Mme Alphonse Daudet qui fut ainsi «compagne de sa vie
et compagnon de ses idées», comme observa Vallès dans _Jacques
Vingtras_, à propos du ménage Michelet (sans compter que Mme Alphonse
Daudet produisit, en outre, toute une oeuvre personnelle: _Enfants et
Mères_, _Fragments d'un livre inédit_, etc., d'intimité subtile,
émouvante et bien féminine).
Quant à l'oeuvre d'Alphonse Daudet, on peut dire pour la résumer,
qu'elle offre un fécond mélange d'imagination et de documents, oeuvre de
poète et d'observateur, qui enveloppa dans son style chatoyant la
réalité indispensable. Ainsi les châsses dont tout l'or et les
pierreries ne seraient rien pour éblouir les fidèles sans, au fond,
quelque ossement qui les transfigure.
MARCELINE DESBORDES-VALMORE
Marceline Valmore est la plus grande des femmes françaises. A ceux qui
insistent, aujourd'hui, sur l'infériorité des femmes, sur leur
incapacité foncière et pour ainsi dire organique, il suffit de répondre
par ce nom-là, une femme tout uniquement de génie, mieux que Georges
Sand, trop consacrée, et qui, vraiment, ne fut, elle, qu'un homme de
lettres.
Le signe de sa gloire, une gloire très tendre et très auguste, c'est que
tous les poètes en ce siècle l'ont aimée également: Hugo, Baudelaire,
Lamartine, assez chiche d'éloges, qui lui dédie des strophes d'encens;
Vigny, qui l'appelle le plus grand esprit féminin de notre époque;
Michelet, qui écrit: «Le sublime est votre nature»; Sainte-Beuve, qui
trace d'elle un subtil pastel, poussière d'immortalité!--puis lui
consacre tout un livre; et d'autres encore: Barbey d'Aurevilly,
Banville, Verlaine,--garde d'honneur autour de sa vie, autour de son
tombeau, où sans cesse des mains pieuses arrachent les herbes d'oubli,
restaurent ce nom qui doit durer.
Qu'est-ce qui lui vaut ce culte ininterrompu des poètes? C'est que, en
la lisant, on se prend à l'aimer comme une mère. Elle attendrit comme si
elle était notre mère. C'est notre mère en double, dirait-on. Et comment
chercher des défauts à une mère? Oui! sa poésie n'est pas précisément
l'art que nous goûtions le plus. Pas de dessous, d'infini de rêve, de
style subtil et rare. Mais c'est notre mère; c'est une femme et exquise.
Elle, surtout, a fait de la poésie vraiment féminine. Elle a un _sexe
littéraire_. Elle a le cri des entrailles, la couvée silencieuse, les
larmes promptes, les soubresauts de la passion, les déchirements, les
trouées lumineuses, les jets de sang, comme a dit Barbier, les jets de
sang de ses paumes, de ses pieds, de son front couronné d'épines, de son
flanc percé, de toutes les blessures divines de cette Crucifiée de
l'art.
*
* *
Quelle existence fut plus cahotée, instable, douloureuse, assombrie sans
cesse par les mécomptes, la mort, la pauvreté? Comme par un signe de
prédestination, elle était née devant un cimetière et joua, enfant, dans
l'herbe des tombes. A quinze ans, la ruine. Son père était peintre
d'armoiries d'équipages et d'ornements d'églises. Or la Révolution avait
éclaté, ne voulant plus ni carosses, ni culte. La mère meurt. Marceline
doit aider à vivre le père pauvre et sept enfants plus jeunes. Elle se
résout au théâtre. Vers l'année 1804, elle est en représentations à
Paris. C'est Grétry qui, l'ayant entendue par hasard, lui fit chanter sa
_Lisbeth_. Elle avait déjà un air si brisé, si triste! Le musicien
l'appelait: «Mon petit roi détrôné.» Dix ans de cette vie-là en
province, à l'étranger, jouant à la fois les jeunes premières dans la
comédie et les dugazons dans l'opéra. Puis elle cesse de chanter. Elle
en donna plus tard à Sainte-Beuve l'adorable raison: Ma voix me faisait
pleurer moi-même.»
Qu'était-il arrivé? Une peine profonde, un amour non payé de retour, un
de ces misérables essais de bonheur d'où on sort plus morne et plus
seul, et après lequel certaines femmes d'élite jettent pour jamais la
clé de leur coeur dans l'éternité. Quel fut cet amour? Marceline en
parla partout, sans cesse dans tous ses vers, et ne l'a nulle part
nommé. Quelques-uns, aujourd'hui, ont voulu élucider le mystère, banale
curiosité! L'important pour son oeuvre, c'est que jamais elle ne se
consola. Grand chagrin d'amour qui devait, jusqu'au bout, se lamenter au
travers de sa vie, blessure d'eau ruisselant parmi les roches, accrue
par l'obstacle des roches, sans qu'on sache de quelles hautes et
lointaines collines la source a commencé de jaillir!
Même très tard, dans l'apaisement de l'âge, elle évoque encore cet amour
dont elle est restée pâle, comme soufrée à jamais de cet orage du matin.
Elle écrit à Pauline Duchambge: «La _seule_ âme que j'eusse demandée à
Dieu n'a pas voulu de la mienne. Quel horrible serrement de coeur à
porter jusqu'à la mort!»
Pourtant elle avait uni sa vie à un autre homme, le comédien Valmore,
qui fut probe et bon.
Mais le malheur, toujours acharné, s'obstina après son foyer: elle
perdit successivement ses deux filles dont les doux visages s'encadrent
si souvent dans ses strophes: Ondine, puis cette frêle et frileuse Inès,
qui mourut en plein printemps, comme une rose phtisique.
Avec cela, sans cesse une vie étriquée, incertaine, besogneuse. Ses
chants divins ne lui rapportaient rien. Une gêne permanente, qui allait
parfois jusqu'à la misère, aux crises noires.
Et pas même la pitié de la mort! Elle vécut vieille, jusqu'à
soixante-treize ans, avec l'horrible malchance finale d'une maladie
cruelle qui la tint deux années dans son lit, impotente, déjà comme de
l'autre côté de la vie, où elle s'occupa jusqu'à sa dernière heure de
corriger de nouveaux vers, ceux qui ont constitué les poésies posthumes
et contiennent ses chefs-d'oeuvre: _Jours d'Orient_, _la Couronne
effeuillée_, _les Roses de Saadi_.
Et n'est-il pas naturel, après une telle vie, qu'il semble en la
lisant--comme elle a dit d'un autre--qu'on sente souffrir le livre dans
ses mains?
*
* *
D'ailleurs même avec une destinée clémente, elle eût été malheureuse.
Elle fut de ces sensitives se tourmentant elles-mêmes, souffrant pour
des riens, pour des nuances. Elle fut de ces inquiètes qui peuvent dire
comme Lamennais: «Mon âme est née avec une plaie.»
Or cette plaie native s'élargît et saigna par l'amour. Valmore a surtout
aimé. Toute femme qui écrit peut se définir d'un mot, celui
qu'elle-même, à son insu, emploie le plus fréquemment. Ainsi le mot
«étreindre» pour George Sand. Quant à Valmore, son verbe serait «aimer».
Toute sa souffrance vient de l'amour, et aussi son génie. Celui-ci, est
tout amour. Sapho moderne, elle a trouvé, pour exalter et regretter son
premier amour mort, des accents frémissants--flammes et roses!--qui
dépassent de loin les poètes, même illustres, dont les _Nuits_
paraissent, en regard, bien déclamatoires et fausses. D'ailleurs, elle a
exprimé toutes les amours: amour de jeune fille, d'amante heureuse ou
délaissée, d'épouse, de mère. Elle a dit toutes les nuances du grand
cri. Et avec des trouvailles d'une intensité inouïe. «Tu ne sauras
jamais à quel point je _t'atteins_», dit-elle à l'homme qu'elle aime.
Puis vient cette notation, si spéciale à la femme en amour, de songer à
la mère de l'amant qu'elle adore, par qui il fut aussi aimé d'un amour
de femme illimité. C'est presque une jalousie, mais très douce, à cause
des souvenirs communs. Et elle a ce cri virginal pour s'affirmer plus
aimante: «Plus grand que son amour, mon amour se donna.» A propos de ses
enfants, elle note: «Cet amour-là fait souffrir aussi, comme l'autre.»
Cent choses d'une psychologie, d'une pénétration, d'une divination qui
va jusqu'au plus secret de la tendresse, jusqu'au plus tenu des fibres
intérieures, jusqu'au plus infinitésimal des contacts du coeur avec les
autres coeurs; et tout cela vu comme aux lueurs d'un éclair, tout cela
pathétique, attendrissant, comme si, chaque fois, elle avait pleuré sur
son vers au moment où il se traçait sur le papier, et qu'il fût né moins
dans l'encre que dans une larme.
Car tout aboutit invariablement à des désespoirs, pour cette âme
nostalgique et trop sensible. Fragile âme blanchie, d'un blanc frileux
et qui vite s'écroule en pleurs, comme la gelée, en hiver, sur les
vitres. Pourtant Valmore fut plus forte que la douleur et le malheur.
Elle avait adopté une sûre défense, ce mot céleste, pour sa devise et
son cachet: «_Credo_, je crois.» Ce que Sainte-Beuve toujours un peu
malicieux traduisait ainsi: je suis crédule.
Eh bien! non! Elle crut vraiment. L'amante devint chrétienne. Dans la
Sapho se leva une sainte Thérèse. Celle qui avait eu des cris de passion
trouva des hymnes de foi. Elle reporta à Dieu tout l'amour qu'elle avait
égaré sur les créatures et les choses d'ici-bas, dont plus aucune
dorénavant ne l'attirait et ne la valait. «Tous mes étonnements sont
finis sur la terre», soupire-t-elle avec mélancolie.
Encore un temps, elle reste imprégnée de l'ancien amour profane. Déçue
dans ses affections terrestres, elle s'en retourne à Dieu avec les mêmes
lèvres et les mêmes incantations amoureuses. On la dirait maintenant
l'amante de Dieu. Est-ce que Sainte Thérèse aussi ne parlait pas à Jésus
comme à un bien-aimé? On connaît ses mystiques effusions si passionnées:
«L'amour que je t'ai voué me meut tellement que, n'y eût-il pas de ciel,
je t'aimerais et n'y eût-il pas d'enfer, je te craindrais. Je me donne
à toi sans rien te demander; même sans espérer ce que j'espère, je
t'aimerais encore autant.»
Quant à Valmore elle s'épure bientôt, pacifiée, purifiée. La passion
véhémente se cargue. Ses poèmes prennent quelque chose de chuchoté, de
confidentiel. C'est la prière avec la naturelle confiance et aussi le
naturel effroi, cette nuance caractéristique de l'adoration chrétienne.
Elle parle à son Père, lui raconte ses peines anciennes et les glorifie
quand même. Elle a des hymnes, des oraisons, des litanies, revenues du
fond de la petite enfance. Les strophes se déplient comme les
mousselines retrouvées de sa toilette de première communiante... Ah! les
uniques paroles de prières qu'elle a su trouver, après les uniques
paroles d'amour. Baudelaire, férocement misogyne, se demandait quelle
conversation les femmes peuvent bien avoir avec Dieu et pourquoi on les
laissait entrer dans les églises. Il n'avait pas songé à Valmore, qu'il
aimait pourtant, ni aux prières que sont tels de ses poèmes, des prières
câlines, abandonnées, immatérielles pour ainsi dire, paraissant ne plus
appartenir à la terre et être le bruit d'une âme qui est déjà plus près
de Dieu que de la vie.
*
* *
D'ailleurs, toujours elle donna cette impression de planer. Elle plana
même, et surtout, au-dessus de la littérature. Les modes n'eurent aucune
prise sur cet art inné, qui, dans sa sincérité, trouva une note, un
accent, un style, un vers à peine condensé au fur et à mesure, mais
demeuré presque invariablement le même à travers une production de
cinquante années. Même la formidable révolution romantique n'eût point
de prise sur elle et ne l'influença en rien. Or d'être instinctif, son
génie précisément fut novateur. Elle a presque autant inventé que Victor
Hugo quant à la prosodie, et aux détails du vers. La première, elle
réemploya avec fréquence les mètres impairs; vers de cinq, de sept, de
neuf, de onze, de treize syllabes. Et comme elle y réussit!
D'un ruban signée
Cette chaise est là
Toute résignée
Comme me voilà!
_Comme me voilà!_ N'est-ce pas déjà tout le ton, toute la simplicité
émouvante de Verlaine, Verlaine qui fut un fils d'elle, né de sa divine
maternité poétique, filialement en aveu du reste, et aux aguets dans ses
_Poètes maudits_ pour qu'on lui rende honneur, à celle d'où il sort.
Quel honneur pour elle d'être son initiatrice et la mère d'un tel fils!
Comme lui, elle avait déjà tout ceci: exquis abandon, simplicité de
l'âme, négligé des mots, adorable déshabillé de la phrase--comme au saut
du lit--faisant sa prière du matin. Et aussi ce quelque chose de
susurré, de gémi, d'à peine convalescent, d'inquiet et cependant de
confiant, chambre de malade à la fenêtre ouverte sur un commencement
d'avril.
Et déjà les familiarités charmantes, ce sans-façon presque _parlé_ qui
enlève au vers toute allure déclamatoire et du Midi, son grand geste.
Elle aussi, comme Verlaine, revendiqua le Nord, son Nord, cette ville de
Douai avec un beffroi et des demeures à pignon, où elle demandait
d'aller mourir, qu'elle appelait si joliment «ma natale» et dont les
souvenirs, la Notre-Dame, la vallée de la Scarpe, les tours, les jardins
ponctués d'abeilles, emplissent son oeuvre, influencèrent son art.
(Celui-ci, en prit ce qui caractérise tout art du Nord: la nuance).
Souvent également les répétitions, les allitérations, affectées dans la
suite par Verlaine et les plus récents poètes:
Une autre, une autre, et puis une autre l'entendra!
Enfin maints mots transposés, inventés ou composés, mais avec quelle
délicate prudence toujours heureuse: _angéliser_, _entr'aîler_.
Mais pourquoi s'ingénier aux nuances de toutes les plumes et de tous les
duvets quand le cygne sanglotant s'est envolé si haut et pour toujours
dans des ciels d'éternité!
M. J. K. HUYSMANS
M. Huysmans qui, à ses débuts, collabora aux _Soirées de Médan_, eut
l'air d'acquiescer à la manière naturaliste, n'y trouva en réalité qu'un
moyen de satisfaire son naturel pessimisme. Peindre la laideur, les
vices, les misères, la chair triste, les coeurs pourris, les linges
sales, c'était l'occasion d'exprimer son dégoût de la bassesse
contemporaine. Vite il chercha à s'en évader. Comme Baudelaire, après sa
moisson de «fleurs du mal», il eut ses «paradis artificiels», c'est _A
Rebours_. Mais ceci n'était qu'une étape et, dans _En Route_, il raconta
ensuite, nous ne voulons pas dire une conversion, mais une crise
religieuse singulièrement pathétique.
Il s'agit d'un homme, las des êtres et des livres, qui se met à
fréquenter les églises, les offices, se lie avec un prêtre éclairé, va
passer un temps de retraite dans une abbaye de Trappistes et, confessé,
communié, rendu à Dieu, rentre dans la vie et dans Paris en concluant:
«Ah! vivre, vivre à l'ombre des prières de l'humble Siméon, Seigneur!»
Y a-t-il là une simple affabulation de roman? Est-ce uniquement pour se
documenter que M. Huysmans, depuis ces dernières années, à la surprise
de ceux qui le connaissaient, devint peu à peu l'assidu des messes, des
saluts, pélerina de Saint-Sulpice et de Saint-Séverin aux chapelles
privées et singulières de Paris, celle, par exemple, si curieuse, des
Bénédictines du Saint-Sacrement, rue de Monsieur, où il alla lotionner
ses yeux las à la fraîcheur des cantiques, se désaltérer à l'orgue, aux
affluents débiles que sont les voix des nonnes chantant au jubé, tandis
que le fleuve de l'orgue déferle...
Nous savions aussi qu'il s'était instruit dans toute la Mystique,
familier avec sainte Thérèse, Catherine de Gênes, Emmerich, Ruysbroeck
l'Admirable.
Enfin, n'alla-t-il pas lui-même s'interner un moment dans le silence
d'un cloître champêtre de la Trappe? Ce Durtal qu'il nous y montre, en
proie à Dieu, est-ce lui-même et subit-il de son côté la crise de foi
qu'il nous décrit? S'agit-il d'une autobiographie, et fait-il allusion à
son cas quand il s'écrie: «Je suis allé à l'hôpital des âmes, à
l'Eglise?» On pourrait le croire, tant l'analyse est aiguë, minutieuse,
d'autant plus que souvent, au lieu d'objectiver, de créer des
personnages fictifs, M. Huysmans, dans ses romans, en revient toujours à
lui-même, et que ce type de Durtal, apparu déjà en un précédent livre,
semble raconter ses propres états d'esprit et se transposer en une
personnelle et successive vivisection d'âme.
Il y a lieu de le supposer d'autant plus que, parmi les causes de ce
ralliement à Dieu, le romancier signale, chez Durtal, l'ennui de vivre
et le dégoût du monde.
Or M. Huysmans aussi nous offre encore une fois les mêmes symptômes
personnels depuis ces dernières années. Il a avéré une misanthropie
sincère. Après avoir fréquenté des artistes, des écrivains, naguère, il
s'est soudain replié sur lui-même, comme le converti du roman, lui aussi
solitaire, aigri, malade, dépris, n'allant nulle part, ayant renoncé aux
milieux littéraires et mondains où sa noble nature franche ne pouvait
s'accommoder des mensonges, vilenies, abdications, promiscuités.
Isolement logique! Subtil et magnifique dans son art, il devait se
trouver, en s'élevant, de plus en plus isolé. Qui ressemble aux grandes
âmes? L'océan gémit parce qu'il est dépareillé. Tous les traits et les
mobiles qu'il prête à Durtal, sa vie elle-même nous en offre l'exemple.
N'est-il donc pas permis d'imaginer que cette crise religieuse qu'il
peint avec tant d'intensité fut la sienne? Voyez alors l'avertissement
singulier de la destinée et les correspondances mystérieuses entre les
choses: M. Huysmans habite depuis longtemps un calme logis de la rue de
Sèvres faisant partie d'un ancien couvent de Prémontrés aux toits de
tuiles fanées, comme s'il avait fallu d'abord que cette âme fut investie
en silence, cernée par tout ce qu'il y a de foi, d'encens induré, de
prières survécues dans les vieilles pierres qui furent une abbaye.
*
* *
Dans le cas où la crise religieuse que _En Route_ raconte lui serait
personnelle, on peut dire que l'écrivain s'en est venu de loin vers
Dieu. On connaît ses oeuvres de début, osées, charnelles: _En Ménage_,
les _Soeurs Vatard_, le _Drageoir à épices_. Littérairement, il fut,
entre autres, _un odorat_, à preuve ce nez busqué et embusqué sur son
profil maigre, un nez de proie, un nez qui lui donne une tête d'oiseau
de proie, de grand vautour chauve. Or, il aima l'odeur du péché, nota
les relents coupables de la femme, tout ce qui monte, faisandé et blet,
de la grande ville. Car le péché est surtout odeur. Eprouva-t-il une
sensualité nouvelle à subodorer la senteur maladive des églises: nappes
d'autel défraîchies, encens fané et cires--mortes de se pleurer?
Déjà dans _A Rebours_ on pouvait prévoir la crise religieuse. Il y fit
le tour des idées et des vices, perversités extrêmes des décadences,
péchés contre l'Esprit et contre nature, après quoi sembla s'annoncer
l'approche de Dieu. A la fin, Des Esseintes, courbaturé de trop de
coupables délices, tombait à genoux; et, au-dessus des fards, des
tableaux pervers, des lits défaits, une prière clôturait l'oeuvre et
s'envolait, oiseau blanc, dans le blanc de la page finale. C'est que, à
la suite de ce livre, il ne restait plus à prendre qu'un des deux partis
indiqués par Barbey d'Aurevilly à Baudelaire après les _Fleurs du mal_:
«Ou se brûler la cervelle, ou se faire chrétien.»
*
* *