seulement avec nos semblables ou avec nous-mêmes, comme en d'autres
romans, contrariés uniquement dans nos amours, notre ambition, nos
appétits, mais livrés à des forces autrement redoutables, aveugles,
implacables,--c'est pour cela que les Rosny s'émeuvent d'une telle pitié
miséricordieuse dont le halo accompagne tous leurs personnages... Avec
quel apitoiement ils disent: «Le pauvre être humain!» Comme ils le
montrent disputant au sort quelques minutes d'ivresse, assis au bord de
sa courte joie à l'eau vite tarie où son image chavire...
De là cette bonté qui est partout en leurs livres et y bat comme un
coeur caché. Bonté qui va être bientôt contagieuse.
Dans _Nell Horn_, Juste s'embarrasse de Nelly pour ne pas laisser
derrière lui une victime, une épave dans cet océan du Londres moderne
aux millions de lumières dardées sur elle comme des yeux de vice... Il
se souvient du cerf traqué dans les paysages de la préhistoire...
Ailleurs, c'est _Valgraive_, le mourant qui cherche à faire durer après
lui sa volonté miséricordieuse, et donne sa femme à l'ami qui l'aime, en
taisant par bonté ses jalousies préventives, ses révoltes, toutes les
suggestions du mal qui l'empêchent de se réaliser en la beauté du bien.
Dans l'_Impérieuse bonté_, c'est l'amour du prochain sous toutes ses
formes. Dans _Marc Fane_, il ne s'agit plus de la bonté individuelle,
mais d'un idéal qui s'étend, cette fois, au delà du cercle d'or de la
lampe et des êtres familiers. Marc Fane, le télégraphiste ambitieux, le
possibiliste fraternel et utopique, rêve un dévouement lointain,
général, _socialiste_ (au sens étymologique du mot). C'est sur la
société elle-même qu'il s'apitoie, sur tout ce qui souffre, se débat,
convoite, apôtre illuminé de la bonté, cherchant à canaliser la marée
révolutionnaire qui monte, pour ne pas qu'il y ait plus de bris, de
heurts et de douleur.
Et il ne s'agit pas ici de pitié, cette pitié russe de Tolstoï et de
Dostoïewsky, qui dérive d'une morale admise _a priori_ et sur laquelle
les actes se modèlent. De même la charité et l'amour du prochain dans
toute religion chrétienne. Les Rosny ne partent pas d'une morale basée
sur une foi; ils _aboutissent_ à une morale... L'altruisme ne descend
pas d'un principe divin: il monte d'un constat humain. Leur philosophie
évolutionniste et darwiniste engendre quand même une morale, ce qu'on
pourrait appeler une _morale de l'espèce_. Altruisme des naufragés de
_la Méduse_! Parmi cette vie incertaine, parmi cet univers dramatique,
il faut une expansion, un accord, la protection des petits, le secours
aux mal armés, dans une communion des êtres où la force ne voudra plus
que collaborer avec la faiblesse pour la compléter en une unité de
défense efficace.
C'est ainsi qu'en face des Digui, des Lesclide, des ambitieux, des
hommes de proie de leur oeuvre, il y a Juste, Valgraive, Honoré Fane,
Jacques, Gouria, ceux qui pratiquent cette féconde solidarité humaine,
afin de combattre l'aveugle et dure nature. Mais les Rosny ne cessent
jamais d'être artistes; nullement prêcheurs ni «moralistes», ils n'ont
envisagé la bonté que comme un élément de beauté, quand ce sont les
forts qui sont bons, n'usant de leur force que pour les faibles, et
rétablissant ainsi un peu d'harmonie, c'est-à-dire un peu d'esthétique
parmi le brutal drame humain, puisque la beauté est dans l'ordre.
*
* *
L'oeuvre des Rosny, comme celle de Flaubert et de presque tous les
grands écrivains, a ceci de curieux qu'elle peut se diviser en deux
groupes très distincts, deux voies parallèles, quittées, reprises et
menées de front. D'un côté, des romans de moeurs, de documents, de
modernité: _Nell Horn_, le _Bilatéral_, le _Termite_, sans compter ces
romans d'analyse aiguë et méticuleuse, _situations_ d'amour où
l'écrivain herborise dans les coeurs, depuis _Daniel Valgraive_ jusqu'à
l'_Autre femme_ et _Double amour_; d'un autre côté, des livres tout en
décors et en visions: la _Légende sceptique_, _Eyrimah_, les _Origines_.
Les uns expriment l'air du siècle; les autres s'amplifient en des reculs
d'espace et de temps. Les uns sont en profondeur; les autres en
horizons.
Or chez Flaubert aussi, _Madame Bovary_ alterna avec _Salammbô_ et
_Bouvard et Pécuchet_ avec la _Tentation de saint Antoine_.
N'est-ce pas un moyen pour l'écrivain de satisfaire la nature double, le
goût contradictoire qui se retrouve chez tout homme d'une cérébralité un
peu haute: l'amour du rêve et de l'action?
En des temps meilleurs, l'action fut héroïque et philosophique; le rêve
put se concilier avec elle: ainsi Vamireh, dans le roman préhistorique
des Rosny, est à la fois chasseur hardi, guerrier redouté et graveur
attendri d'une fleur sur la dent d'un carnivore. David aussi, dans la
tribu, tenait en même temps le sceptre et la lyre.
Mais aujourd'hui l'action est médiocre, monotone, et ne peut plus tenter
les cerveaux nobles. Baudelaire a noté l'antinomie:
Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait
D'un monde où l'Action n'est pas la soeur du Rêve!
Des romanciers comme Flaubert et les Rosny ont remédié au désaccord.
Certaines oeuvres, à cause même de leur modernité, semblent correspondre
à ce goût secret de l'action. On pourrait dire que Flaubert a
véritablement aimé Emma Bovary, s'est passionné pour elle comme si elle
avait été réelle et l'eût hanté de sa présence et de ses futiles
caresses. Les Rosny aussi ont agi, pourrait-on dire, dans l'_Impérieuse
bonté_, dans _Marc Fane_ et le _Bilatéral_, ces romans de moeurs
révolutionnaires dont la matière était neuve et restera marquée de leur
empreinte. Ils s'y dépensèrent, y vécurent de la vie même de leurs
personnages; et d'imaginer les harangues enflammées de ceux-ci dans les
réunions publiques, ils éprouvèrent sans doute la même fièvre, le même
émoi physique que s'ils les avaient prononcées.
En regards de ces oeuvres qui correspondent au goût insatisfait de
l'action, il y a de grandes épopées conformes au rêve: les _Xipéhuz_, la
_Légende sceptique_ au seuil de laquelle les Rosny donnent pour ainsi
dire leur propre définition: «Luc vivait dans un rêve du XXe siècle»,
point d'intersection où peut-être l'action aura rejoint le rêve et où
l'écrivain ne sera plus, comme aujourd'hui, la moitié d'une âme qui
aspire à l'action en lutte contre la moitié d'une âme qui aspire au
rêve!
*
* *
Quoi qu'il en soit, tous les livres des Rosny ont aussi cette marque des
grands écrivains: un style personnel. Leur manière est tout de suite
reconnaissable par les tours, la couleur, par le vocabulaire surtout,
qui est vaste, inépuisable, imprévu, souvent technique et scientifique.
Ceci constituait précisément son élément de nouveauté: des termes de
physique, de chimie, de botanique, d'anthropologie, fournissant des
images inédites, des facettes troubles et inquiétantes. On s'étonna de
ce style qui se paraît de lueurs inconnues, se compliquait... L'auteur
avouait de lui-même dans son _Termite_: «Il répugnait à Gervaise par
son style _encombré_.» Dans leurs récentes oeuvres, les Rosny ont
simplifié leur style, naguère si luxuriant. En tout cas, personne ne
possède comme eux une telle abondance avec une telle subtilité; et ce
n'est pas un des moindres charmes dans une oeuvre toute en synthèses, en
idées générales, en mouvements de foule, de trouver ces notations de
demi-teintes, ces nuances d'âme, ces clairs-obscurs d'idées, ces
sourdines de mots...
Ainsi la langue des Rosny est conforme à notre temps, nerveuse et
complexe comme lui, vibrante du frisson des hommes et de l'électricité
des choses, pleine de trouvailles incessantes, d'une couleur de chimie
et d'orage, et bien celle qu'il fallait en cette fin d'un siècle où
fonctionnent les cornues laborieuses, où les réverbères des villes
s'aigrissent, où brûlent tous les yeux, où se hissent les premiers
incendies sociaux en forme de drapeaux rouges dans le vent...
*
* *
Donc par une conception scientifique de la vie introduite dans le roman,
par la création d'une sorte de merveilleux de la science, par
l'établissement d'une morale de l'espèce, par un double aspect qui
regarde à la fois le rêve et l'action, enfin et surtout par un style
artiste qui porte leur marque propre, les Rosny ont vraiment produit une
oeuvre grande. En résumé, elle aura réalisé ceci: l'art et la science,
qu'on croyait inconciliables, n'y font plus qu'un.
De même les étoiles merveilleuses, extase des mystiques, éblouissement
des songeurs, sont en même temps des arithmétiques infaillibles et une
algèbre qui brûle à l'infini!
VERLAINE
Verlaine apparaîtra un irrégulier et un révolté du Parnasse comme Musset
fut un révolté du Romantisme. Celui-ci sacrifia, à ses débuts, aux
disciplines du moment. Il publie les _Contes d'Espagne et d'Italie_, il
rime avec une richesse soigneuse, parce qu'Hugo en a donné le précepte,
mit l'exotisme à la mode par _Les Orientales_, exhuma de ses souvenirs
d'enfance le soleil et les cors historiques de l'Espagne.
Verlaine aussi dans ses _Poèmes saturniens_ semble accepter l'idéal
antique et barbare de Leconte de Lisle auquel tous, d'ailleurs, se
conforment. Ses vers sont hérissés de noms farouches, orthographiés
bizarrement: Ragha, Valmiki, Kchatrya. On dirait des tessons de
bouteilles sur une grève de sable doux où déjà approche une mer qui
chante. Car çà et là apparaît un vers d'intonation câline, musique et
frisson, germe de tout le futur:
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.
Musset ne se chercha pas longtemps. Il se trouva dès sa première
souffrance. Et alors sa poésie ruissela avec la spontanéité du sang. On
sait sa passion pour George Sand, la trahison et les éloquentes _Nuits_.
Verlaine rencontra à son tour «le chevalier Malheur». Son drame fut
pire. Blessure d'amour aussi, mais plus grave et extraordinaire. C'est
Dieu qui le blessa d'amour. Coup de foudre de l'amour divin! Qu'était-il
donc arrivé? Lui-même, dès son premier volume, prévoyait l'avenir en ce
vers sinistre et prophétique:
Mon âme pour d'affreux naufrages appareille!
On connaît l'aventure. Verlaine lui-même, avec sa folie de sincérité,
qui fait songer à la confession publique des premiers temps du
christianisme, la raconta dans _Mes Hôpitaux_ et _Mes Prisons_. Car «les
tribunaux s'en mirent» comme il a dit lui-même. Les chutes furent
profondes. Mais, dans la retraite, le repentir toucha son âme.
Qu'on imagine cette scène incomparable: les quatre murs blancs de la
solitude; le silence, autour, des longs corridors; et le monde aussi,
d'où l'on fut retranché, silencieux d'être lointain. Plus de parents,
d'amis; on est seul, avec sa faute. Et quel sentiment de sa déchéance!
On se fait l'effet d'être de l'autre côté de la vie. Seulement un peu
de ciel, «le ciel qu'on voit». Or, sur le mur vide, il y a un crucifix.
Est-ce l'ami du malheur qui seul demeure? Lui du moins pardonne
toujours! On espère, on se souvient, on l'a prié jadis dans sa petite
enfance. Alors voici qu'un autre acteur entre en scène: l'aumônier, qui
a deviné l'oeuvre de salut possible. Il parle; il donne à lire un
catéchisme. Et l'homme réprouvé qui est un grand poète, dès qu'il se
retrouve seul, se jette à genoux, ruisselle de larmes devant le Christ
du mur vide. Jésus lui parle... L'âme répond, s'élève, hésite. C'est une
lutte entre l'âme et Jésus, une lutte entre Jésus et un Pascal enfant.
Et, dans cette crise sublime naissent pour l'éternité les poésies de
_Sagesse_, le plus pathétique aveu de l'âme de toute la littérature
moderne; des oraisons comme Dieu et les hommes n'en avaient jamais
entendu. Là surtout fut la grande originalité du poète: il
écrivit--comme on prie!
Sa poésie a la simplesse d'une prière et, comme telle, elle fut
accessible à tous. Il appartient à ce qu'on pourrait appeler, parmi les
poètes, la race des chanteurs, ceux dont l'art est spontané, jaillit en
source vive, dès qu'ils se frappent la poitrine. Un chant pareil a le
rythme même de leur coeur. Tel Lamartine dont Sainte-Beuve écrivait:
«C'est un grand ignorant qui ne sait que son âme.»
On pourrait dire la même chose de Verlaine.
Certes il avait la connaissance des péchés--et même de tous les péchés;
mais avec de la candeur quand même et de la naïveté surtout. Il pécha
mais comme un enfant vicieux précocement.
Il y a ainsi des hommes à qui la vie n'apprend rien, qui vieillissent
sans avoir mûri, des coeurs qui restent verts à l'arbre de la vie. Et ne
dirait-on pas de ce poète aux mystiques élans, alternés de fautes
avouées, qu'il a toujours une âme d'adolescent, l'âme d'un collégien, un
peu pervers et pâle, dans une institution de prêtres, entraîné à des
fautes par ennui et habitude, mais soudain effrayé des damnations,
implorant Dieu et la Vierge. Sa poésie, mystique et charnelle, mêle des
prières, le langage emmiellé des Livres d'Heures avec des aveux du
sixième et du neuvième commandement. C'est comme une confession de
premier communiant!
A la fois, le délice des péchés nouvellement révélés et la peur des
Enfers décrits et possibles!
Après les alcôves coupables, les pensées mauvaises, les mains fautives,
voilà dès l'aube venue, l'autel et le lys, entre les cierges, et les
lingeries du culte, et la dentelle en printemps de givre sur la Table
des Hosties!
L'âme de Verlaine eut toujours l'âge de ces choses-là. Mûr et même
vieillissant, il garda une âme de collégien, l'âme divinement
impressionnable de l'enfance, très puérile quoique un peu rusée, très
blanche quoique pécheresse, très mystique quoique sensuelle...
Or ceci, le mysticisme dans la sensualité--c'est aussi le signe des
ultimes décadences; c'est l'état de conscience des villes qui vont
mourir, puisqu'à Sodome, la veille du jour où le feu du ciel allait
pleuvoir, les habitants s'en vinrent vers la maison de Loth où les Anges
étaient descendus, mais non seulement pour les adorer et les prier:
«Fais-les sortir, afin que nous les connaissions,» comme il est dit au
texte de la Génèse.
Or dans l'oeuvre de Verlaine aussi les Anges entendent gronder autour
d'eux les péchés des villes maudites...
Malgré tout, il ne cessa pas d'être ingénu comme un enfant, qu'il resta
toujours. Ici encore Musset lui apparaît parallèle.
Mes premiers vers sont d'un enfant,
Les derniers à peine d'un homme.
Et la similitude continue jusqu'au bout. Tous deux après de grandes
douleurs, à vau-l'eau et en désarroi, voulurent oublier. Musset pratiqua
«les breuvages exécrés», comme il dit. Quant à Verlaine, s'il garda un
peu l'ingénuité de l'enfant, on peut ajouter qu'il garda un peu aussi
l'ingénuité de l'ivrogne.
Mais ce qui les différencie et fait qu'en réalité, si leurs âmes et
leurs vies se ressemblent, leurs oeuvres n'ont aucun point de contact,
c'est que Musset, n'était qu'éloquent tandis que Verlaine fut
extraordinairement artiste. Et c'est l'émerveillement de son art que
d'offrir avec tant d'essor et de chant une telle ciselure. «Le vent
_crispé_ du matin.» «Des mots si _spécieux_ tout bas.» «Les phrases
_sveltes_.» Quelles miraculeuses épithètes! Toutes _Les Fêtes Galantes_
sont de cette écriture subtile encore que les rythmes s'envolent comme
des jupes et des nuages.
Et une forme qui n'a pas que d'heureux hasards, des bonnes fortunes
d'expression. Verlaine est très expert et roué dans les choses de son
métier. Il est allé aux bonnes sources et a des sources peu connues...
Il tira grand profit de Marceline Valmore. On lui a fait grand mérite de
ses vers de cinq, sept, neuf, onze, treize syllabes, en oubliant un peu
qu'ils avaient été tous pratiqués par Valmore. Mais il faut convenir
qu'il leur donna un tour propre. Chez lui, le vers trébuche et boite
dans les mètres impairs, l'air exténué d'avoir fait le tour de tous les
rêves. Le vers de treize syllabes s'allonge, comme étiré dans un
bâillement. La forme est adéquate au sujet. Le poète a dit: «Je suis
l'Empire à la fin de la décadence» (et ce sonnet a suffi pour qu'on
reprit le mot de décadents et qu'on en fit un moment une École factice).
La décadence est également et surtout dans la forme poétique elle-même,
qui s'abandonne, tombe en langueur, dont le cristal se fêle presque à
dessein pour que les fleurs, dans l'eau d'âme dépérissent plus
languissamment.
Or toute cette évolution de forme, chez Verlaine, est très voulue, très
comptée. Il est attentif à tout. Il bénéficie de tout. Nous savons les
précieux legs qu'il doit à Valmore. Une autre influence intervint, qui
fut plus décisive encore. Il s'agit de Rimbaud. Celui-ci entra dans sa
vie pour la déséquilibrer. Il entra aussi dans son oeuvre. Rimbaud, à
qui Victor Hugo avait imposé les mains en proclamant: «Shakespeare
enfant», possédait en réalité un prodigieux instinct de poète qu'il
dédaigna et perdit en des exodes et des trafics lointains. A peine
avait-il jeté, dans l'exaltation étrange de ses vingt ans, quelques
ébauches de génie sur le papier. On connaît les _Illuminations_, ses
proses qui ont la fièvre, ses cantilènes impressionnables comme des
lustres.
Rimbaud qui était un révolté, ayant la haine de la vieille Europe, de
tout ce qui est rectiligne, et partant pour du «nouveau» dans son
_Bateau Ivre_, aurait été un révolté aussi contre les vieilles
prosodies. C'est lui certainement qui influença dans ce sens la manière
de Verlaine, n'ayant guère l'envie de rien tenter lui-même, lâchant au
hasard quelque strophe de complainte et d'à vau-l'eau.
Par délicatesse
J'ai perdu ma vie
. . . . . . .
Elle est retrouvée,
Quoi? l'éternité,
C'est la mer allée
Avec le soleil.
N'est-ce pas tout à fait la prochaine manière de Verlaine, qui va
suivre? On peut, presque matériellement, indiquer le moment où celui-ci
reçoit cet affluent, en demeure coloré d'une teinte nouvelle et déborde
de ses rives initiales. Sa prosodie se distend à mesure. Point de rimes
déjà. Des singuliers et des pluriels rimant entre eux, des masculins et
des féminins, souvent de simples assonances comme dans les rondes
enfantines et les noëls populaires; parfois des vers avec nulle rime
approchante qui y corresponde, se mélancolisant au milieu d'une strophe,
sans aucun écho. Or tout cela n'est pas livré au hasard, mais calculé,
arrangé, dosé avec ce sens et ce goût d'artiste parfait que fut toujours
Verlaine. Si conscient qu'il alla jusqu'à tirer, de ses licences, des
sortes de règles, un _Art poétique_ nouveau: «la rime, ce bijou d'un
sou».--«Prends l'éloquence et tords-lui le cou.»--«Le mètre impair; la
nuance»... N'est-ce pas curieux toutes ces théories, à la fois sur le
fond et sur la forme, chez celui dont l'art apparaît si irréfléchi et
spontané. Quoi! de la géométrie autour de ses poèmes! On s'étonne de
l'anomalie comme de voir l'oeil de Dieu dans un triangle, au
maître-autel de certaines églises.
Une église; c'est l'impression que donnera dans l'avenir, l'oeuvre de
Verlaine. Non pas une cathédrale, amas de pierres énormes, clochers qui
montent à l'assaut de l'air, vitraux comme des jardins de pierreries.
C'est Victor Hugo qui est cette Notre-Dame de la Poésie. Verlaine aura
construit une Sainte-Chapelle, aux ciselures expertes, aux gargouilles
de démons, avec des fresques célestes pour lesquelles des anges
authentiques sont venus servir de modèles, avec un bénitier qu'il a
rempli de ses larmes.
Il y travailla d'une âme simple et vaillante. Mais tant que l'homme vit,
il s'interpose et lui-même empêche la vue de son oeuvre. Et aussi
s'interposent les envies, les légendes, les incompréhensions. Toutes ces
choses sont comme des échafaudages autour d'une construction qui
s'élève. Le bâtiment la porte tout entière en lui déjà. Il y a peut-être
une tour qui s'arrêtera on ne sait quand. Les hommes regardent,
admirent ou raillent, ne savent pas, copient une sculpture qu'on érige,
crachent sur les pierres qui montent, aident ou nuisent à l'ascension
dans l'air.
Puis voici la mort. Tous les échafaudages tombent, toutes les
contingences humaines qui masquaient l'oeuvre. Et voici la tour de
Verlaine, sa Sainte-Chapelle de poésie, au pur dessin, qui se dresse,
fine et dentelée sur le ciel, et dont les cloches pieuses ont commencé
de sonner jusqu'au lointain avenir.
VILLIERS DE L'ISLE-ADAM
Villiers fut un inventeur et, comme tel, subit le sort de tous les
inventeurs. Sa destinée aussi fut d'abord d'étonner. La foule se méfie
des inventeurs. Son premier mouvement est de ne pas croire, d'imaginer
une mystification, de s'irriter qu'on la dérange dans ses habitudes
d'oeil et de pensée. Sa méfiance, il est vrai, est souvent justifiée; il
y a tant de faux inventeurs qui promènent leur trouvaille comme s'ils
portaient le tonnerre quand ce n'est qu'une fusée. Il n'est pas de
carrières où il y ait autant de mirages. C'est parmi les inventeurs
qu'on trouve le plus de ratés. Parmi les inventeurs littéraires aussi.
La foule n'a donc pas tout à fait tort. Mais elle se trompe souvent, ne
reconnaît pas tout de suite les imposteurs des vrais apporteurs de neuf,
et cela en toutes matières. Les pauvres inventeurs! Il y a un cas
topique en ce siècle, tout à fait dans le goût de Villiers, et qui
l'aurait réjoui, s'il avait vu en ce moment l'inouï triomphe de la
bicyclette et songé en même temps à ce baron de Drais, (il l'aurait
appelé son frère en destinée) qui expérimenta la première fois sa
_draisienne_ en 1818 au jardin du Luxembourg et n'obtint, en fait
d'attention, que les refrains de Desaugiers sur le vélocifère et la
critique du _Journal de Paris_ disant: «Le vélocipède est bon tout au
plus pour faire jouer les enfants dans un jardin.» Si on consultait les
appréciations émises à l'origine sur les drames et les contes de
Villiers, ce serait quelque chose d'analogue, tandis que maintenant la
draisienne et l'oeuvre de Villiers sont partout répandues. En art, comme
dans la vie, une invention n'est admise que quand _tout le monde s'en
sert_.
Inventeur, Villiers le fut merveilleusement. Il comprit, le premier
parmi les écrivains français, ce que la science moderne allait réaliser.
Il la bafoua, parce qu'elle tuerait l'Idéal pour posséder ensuite le
monde. Mais il la devina avec tous ses prochains miracles où elle irait
jusqu'à vouloir prouver qu'elle suffit pour engendrer l'Univers et même
des chefs-d'oeuvre. A quoi servirait Dieu désormais? Et aussi le génie?
La science allait les suppléer, créer à son tour. Ne fallait-il pas
protester, un peu, discrètement, en ironies? Villiers écrivit son
extraordinaire _Ève future_, le plus original de son oeuvre, qui met en
scène Edison et raconte les prochaines magies de l'électricité, du
téléphone, du phonographe, du microphone, s'unissant pour la
construction mécanique d'une femme, Ève de rouages et de ressorts
savamment articulés. Ainsi Villiers voit jusqu'au bout. Il sait par
avance les sorcelleries de la science moderne, le point où elle
rejoindra les sciences occultes devenues des sciences positives. Cette
Ève est la soeur de l'homoncule. Edison et les mages forment une
équation. L'ésotérisme et la physique sont la même chose.
Matière littéraire toute neuve, dont Villiers fut l'inventeur. Il créa
une sorte de fantastique nouveau, le fantastique scientifique, en
sous-entendant tout le temps qu'il faut se hâter, que le fantastique
d'aujourd'hui sera la réalité de demain. Et il devina même le détail:
dans cette _Claire Lenoir_ par exemple, dont les prunelles cadavériques
offrent la tête saignante de son amant, image qui s'éternise, ne sent-on
pas déjà des imaginations qui présagent et avoisinent les rayons
Roentgen, la photographie des rêves et de l'âme, toute la féerie qu'en
ce moment-ci, la science réalise?