Car ce sont surtout des écrivains d'images, comme tous les grands

écrivains, principalement dans notre siècle qui aura produit avant tout

une littérature de sensations. Or, une littérature de sensations est

naturellement une littérature d'images. Celle du XVIIIe siècle, et même

de la première moitié du nôtre, avec Stendhal, Mérimée, Benjamin

Constant, n'est qu'une littérature d'idées, une prose abstraite

appliquant ses plis raides et incolores sur des pensées, des arguments

de raison ou de sentiment.

Tout à coup, Chateaubriand inaugure la littérature de sensation. Et tous

les grands écrivains vont le suivre. Chateaubriand ici est précurseur,

avec quelques phrases topiques, comme lorsqu'il dit, à propos de

bestioles vues en Amérique, dépérissant parmi le soir tombant, dans une

mare tarie, «qu'elles dégageaient une fine odeur d'ambre gris». Curieuse

sensation d'un odorat enfin aiguisé et qui établit des analogies

imprévues. Les sens désormais sont ouverts. Précieux élément de

nouveauté. Chaque sens sera une fenêtre qui laisse apercevoir un nouvel

Univers. Non seulement les sens sont ouverts, mais on découvre qu'ils

communiquent; et c'est Baudelaire, qui, par ses «correspondances», dont

l'ivresse du haschisch lui fut la révélation, nous initie à toute une

série nouvelle de sensations, et par conséquent d'images:

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfant,

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies...

Les Goncourt apportent leur contribution dans ce grand renouveau. Ils

ont écrit: _Idées et Sensations_. Ce pourrait être le titre de toute

leur oeuvre. Eux aussi possèdent enfin _l'éducation esthétique des

sens_. Mais, chez eux, c'est l'oeil qui prédomine; littérairement, ils

apparaissent surtout un oeil, une rétine merveilleusement sensitive, un

perspicace oeil de peintre, qu'ils furent à l'origine, et ils vont

rendre avec des mots tout le plus ténu et le plus fugitif des nuances

d'êtres, de ciels, de décors, de passions. N'est-ce point comme un

tableau de Claude Monet, cette «grande église ténébreusement violacée

sur l'argent blafard du couchant»? Ils furent des écrivains

impressionnistes, avant même qu'il y eût des peintres impressionnistes.

Et cette sensibilité de la vue ne leur atténuait point celle de l'ouïe.

La peinture de la phrase, chez eux, n'empêchait point le sens de sa

musique. «La soirée frissonnante du friselis des feuilles», n'est-ce

point une subtile allitération, comme celles où se complurent de récents

poètes, préoccupés d'instrumentation, et que les Goncourt réalisaient

bien auparavant avec le goût infaillible et l'instinct des grands

écrivains?

Que de combats avec la phrase et le mot pour ces accomplissements

magnifiques! Ah! ils les ont connues, ces affres dont gémissait le grand

Flaubert! Et, de cette lutte, Jules de Goncourt tomba énervé, brisé à

trente-neuf ans, tué, _mort à la peine du style_, comme l'a écrit le

survivant.

Mais que de joies aussi! Ils les ont racontées, ces solitaires ivresses,

«ce double et trouble transport cérébral», cette joie nerveuse de

l'oeuvre en train qui leur coupait l'appétit comme un chagrin et leur

donnait, sur les pavés, l'impression de marcher sur un tapis. Admirables

et émouvants aveux! Qui aima plus la littérature? Ce fut vraiment pour

eux un amour. L'enivrement d'écrire, pour les artistes de race, est

comme l'enivrement d'aimer.

O bonheur d'une telle passion pour les Lettres sur qui les années ne

peuvent rien! Et c'est ainsi qu'Edmond de Goncourt apparut jusqu'au

bout, militant, inspiré, fécond, faisant jouer des pièces, poursuivant

son _Journal_, entreprenant une vaste histoire de l'Art japonais

commencée par _Outamaro_, _Hokousaï_, et qui devait se poursuivre par

l'étude d'autres peintres, de laqueurs, de sculpteurs, de brodeurs, de

potiers. On aurait dit qu'il était dans le cas de cet Hokousaï lui-même,

dont il avait publié la vie et qui, à un âge pareil, faisait encore de

nouvelles conquêtes d'art, pénétrait dans le monde magique des oiseaux,

des planètes, signant ses dessins: «Hokousaï, _vieillard fou de

dessin_.» Edmond de Goncourt fut, lui, le _vieillard fou de

littérature_, jusqu'à cette heure suprême où la mort le réunit enfin à

son frère Jules dans le même tombeau et aussi dans la même immortalité,

cette vie sans date où ils se survivront--jumeaux de la gloire!

STÉPHANE MALLARMÉ

Il faut souvent recourir à des éléments extérieurs: une maison, un

portrait, un bibelot, pour reconstituer, élucider tout à fait la

physionomie d'un grand homme, qu'il s'agisse d'un conquérant ou d'un

poète. L'iconographie surtout est précieuse ici.

Est-ce que le _Napoléon au Pont d'Arcole_ par Gros n'explique pas tout

le jeune chef d'armée, piaffant de génie, ivre de gloire, comme le

_Sacre_ par David précise l'ordonnateur qui classifie, discipline sa

cour comme un code, se hausse aux pompes emphatiques d'un nouvel Empire

romain?

Or de Mallarmé nous avons aussi deux portraits significatifs, qui

portent chacun la signature d'un maître. L'un, plus ancien, par Manet,

qui nous montre le poète assez voisin de nous encore, les traits

vivement arrêtés, une moustache drue coupant le visage méditatif, et

l'embrouillamini d'une vaste chevelure. Quelque chose d'inquiet et

d'inquiétant, le visage soufré d'un orage intérieur, l'air foudroyé

d'un Lucifer en habit moderne, comme le Baudelaire jeune peint par de

Roy.

Puis voici l'autre portrait, récent, par M. Whistler, où le visage s'est

estompé, ouaté. Le bleu très tiède des yeux s'embrume. La moustache

aérée s'est fondue avec une barbe courte, en pointe, qui grisonne, et

met un floconnement d'hiver au bas de ce visage qu'on regarde comme un

reflet, qui semble être vu dans un miroir, vu dans l'eau. C'est le poète

comme il subsiste dans la mémoire, déjà en un recul, hors du temps, tel

qu'il apparaîtra à l'avenir. A peine un geste de la main plus achevé et

qui le rattache encore un peu à la vie, ce geste contourné, d'une

inflexion qui lui est particulière pour tenir la cigarette ou le cigare,

fumeur continuel qui ne veut pas cesser une minute de mettre de la fumée

entre la foule et lui. Ainsi il s'isole, s'éloigne de la vie, appartient

tout au Rêve.

«Un homme au Rêve habitué...», a-t-il dit de lui-même au seuil de la

conférence--il faudrait dire l'oraison funèbre--qu'il consacra a son

fidèle ami Villiers de l'Isle-Adam.

C'est cet homme du Rêve que M. Whistler a exprimé, c'est l'auteur

visionnaire, énigmatique, de l'_Hérodiade_ et de l'_Après-midi d'un

faune_, tandis que le portrait de Manet concorde bien avec le sensitif,

tragique et exaspéré coloriste des _Fenêtres_ et de l'_Azur_:

«Je suis hanté! L'azur! L'azur! L'azur! L'azur!»

Or, ici encore, ce sont les éléments extérieurs qui vont nous faire

mieux comprendre l'oeuvre. Ce cri d'une cervelle près d'éclater sous la

cruauté d'un bleu implacable, c'est le poète jeté en plein Midi, allant

vivre à Avignon durant des années (envoyé par l'Université), au sortir

des brumes, des grises fantasmagories de Londres où il avait couru,

sitôt adolescent et libre. Là, de secrètes affinités, la loi de son

oeuvre encore muette, sa meilleure destinée, l'avaient tout de suite

aimanté. Il fallait qu'il se perfectionnât dans la langue anglaise,

parce qu'il était voué à nous donner un jour ses admirables traductions

de Poë, parce que surtout il devait allumer son âme à cette âme un peu

jumelle... Poë avait donné la vraie formule pour le poème: «Il faut une

quantité d'esprit suggestif, quelque chose comme un courant souterrain

de pensée, non visible, indéfini...»

Cela équivaut à dire qu'il faut que le poème donne à rêver sur un sens à

la fois précis et multiple; ou encore qu'il ait en même temps plusieurs

sens superposés. C'est peut-être ce qui caractérise le plus sûrement les

grandes oeuvres. Ce signe se trouve dans Poë. Il se trouve aussi dans

Ibsen dont les drames ont également ce «courant souterrain»; et voilà

pourquoi ils captivent à la fois le public ignorant et les artistes. Il

y a dans eux, en réalité, deux pièces parallèles: l'une qui semble un

drame ordinaire, un drame de la réalité et de la vie, se passe de

plain-pied avec les âmes des spectateurs; l'autre, flottant dans les

limbes de l'inconscience, le clair-obscur du mystère, ténèbres animées,

brumes où on discerne la vie sous-marine de l'oeuvre, où l'on voit comme

les _racines des actes_ et qui n'est visible que pour les initiés et les

voyants.

Mallarmé, lui aussi, dans ses poèmes a tenté de suggérer le mystère et

l'invisible. Or, pour suggérer une chose, il faut surtout ne pas la

nommer. Aussi Mallarmé dit: «Je n'ai jamais procédé que par allusion.»

Cela ne va pas toujours sans des obscurcissements, parfois volontaires.

Les excessifs raccourcis d'idées et d'images auxquels il se complait

créent une optique spéciale. En tous cas, il est arrivé ainsi à faire de

la poésie sobre, après tant de délayage et cette emphase déclamatoire,

cette éloquence de strophes brandies qui est la mauvaise habitude

héréditaire de la poésie française. Voici de la quintessence, le suc

essentiel, un sublimé d'art, et, dans un flacon d'or pur, très peu

d'essence--assez pour parfumer un siècle!--faite avec des millions de

fleurs tuées. C'est une poésie de rêve, si différente de ces redondantes

mélopées qu'on appelle la poésie lyrique, où, sans cesse, la tradition

se maintint.

C'est pourquoi il faut à ce poète-ci apporter des yeux neufs qui ont

laissé se démoder en eux le souvenir de tous vers lus. Les mots chez lui

n'ont pas leur sens ordinaire. Est-ce que les mots ne sont pas fanés

comme des visages? Mettons les mots en un tel éclairage qu'ils aient

l'air fardé; et nous créons ainsi l'apparence d'une nouvelle langue, qui

sera maquillée, faisandée, une vraie langue de décadence, conforme aux

temps où nous sommes. Pauvres mots, qui ne disent plus rien, exténués du

même sens proféré. Donc que les mots se taisent; le poète ne les

considère plus que comme des signes qui, par la contexture, par la place

occupée, par leur mariage avec tel autre précédemment haï, évoquent des

sensations vierges, des sens imprévus. Tout est ellipse, tropes,

inversions, déductions spécieuses, gestes convexes, reflets, dans des

miroirs, de jardins qu'on ne voit pas. Parfois la condensation reste

claire:

Mon âme vers ton front où rêve, ô calme soeur,

Un automne jonché de taches de rousseur...

Parfois le sens s'enchevêtre, s'assombrit. Une série de vocables rares,

d'une lumière inquiétante et trouble, jonchée de pierreries uniques dont

la signification n'est pas donnée, pour laisser rêver à quelque collier

désenfilé de morte ou à quelque couronne, victime d'un rapt ancien, dont

l'or s'est évaporé pour des crimes...

Mais n'importe! Est-ce que le diamant n'a pas aussi des feux seulement

intermittents: goutte de lumière, bue a chaque instant; clarté tournante

d'un petit phare dans la nuit; étoile qui clignote...

Et les poèmes de Mallarmé sont aussi des énigmes de couleur, ce dont la

légitimité se prouve, dit-il lui-même, par ce fait que «en écrivant, on

met du noir sur du blanc», comme le mystère sur l'évidence.

Quelques-unes des causes qui font ces admirables poèmes un peu rétractés

et hermétiques, c'est, par exemple, la suppression fréquente de

l'article, de la ponctuation, de toute conjonction. La syntaxe aussi est

retorse, renversée, s'influence de la construction anglaise.

Car--nous le voyons de plus en plus--Mallarmé doit beaucoup à

l'Angleterre: son goût du rêve, de l'au delà, son esthétisme, sa syntaxe

enfin, sans compter son désir d'introduire partout l'art dans la vie qui

provient de cette merveilleuse renaissance de l'art industriel en

Angleterre, à laquelle collaborèrent Rosetti, Morris, Crane, tant

d'inventifs et précieux artistes. Mallarmé y devait songer pour la

France. Naguère il fonda et rédigea seul un journal qui s'appelait _La

Dernière Mode_, où étaient promulgués les lois et vrais principes de la

vie tout esthétique, avec l'entente des moindres détails: toilettes,

bijoux, mobiliers, et jusqu'aux spectacles et menus de dîners. La poésie

aussi, il rêverait de la faire entrer dans la vie, qu'elle s'inscrivît

aux murs des appartements, aux vaisselles, aux bibelots; il lui arriva

d'en orner des éventails, l'éventail qu'il a si magnifiquement dénommé

«l'unanime pli»

Dont le coup prisonnier recule

L'horizon délicatement.

Dans ces vers de grâce suprême, nous retrouvons (toujours pour expliquer

l'oeuvre par les milieux et les éléments extérieurs, selon la théorie de

Taine) l'esprit très ataviquement et foncièrement français de Mallarmé.

Hérédité de longue date, car ces lointains ascendants étaient ici de

hauts fonctionnaires, et quelques-uns avaient déjà commerce avec le

livre, tel celui qui fut syndic des libraires sous Louis XVI et dont le

nom se retrouve au bas du privilège du Roi, dans cette édition

originelle du _Vathek_ français de Beckford, que le poète réimprima,

avec le portail d'une préface neuve. Lui-même naquit à Paris en 1842,

dans une rue qui s'appelle aujourd'hui passage Laferrière; et il est

naturel, dès lors, qu'il apparaisse ainsi, par aboutissement, si tout à

fait «vieille France». Il a gardé la bonne grâce, une politesse infinie

d'ancien Régime, une légèreté à manier la conversation, et quelle

conversation plus lumineuse et florissante que la sienne: cristal et

roses! Toute la jeune génération littéraire l'a écouté comme un

précurseur, comme un mage. Une voix savoureuse. Des gestes d'officiant.

Et une parole inépuisablement subtile, anoblissant tout sujet

d'ornementations rares: littérature, musique (il adore Wagner), art, et

la vie, et jusqu'aux faits-divers, découvrant entre les choses de

secrètes analogies, des portes de communication des couloirs cachés.

Ainsi l'Univers se recrée dans le poète. L'Univers est simplifié

puisqu'il le résume à du rêve, comme la mer se résume, dans un

coquillage, à une rumeur. Quelle ingéniosité sans fin, quelles

trouvailles incessantes!

C'est surtout de la poésie que Mallarmé a discouru, avec exquisité et

autorité, orientant les esprits, dogmatisant, approuvant avec des

réserves ce que le jeune groupe des Décadents et des Symbolistes allait

introniser dans la poésie séculaire.

«Il ne faut toucher que par moments au grand orgue de l'alexandrin»,

reconnaissait-il à son tour.

Pourtant, pour sa propre oeuvre jusque dans ses plus récents vers, il se

garda d'aucune innovation, maintint intacte toute la tradition quant aux

mètres, aux césures, aux rimes. Son vers est un vers classique, pour

ainsi dire.

C'est que la forme, en vérité, est question toute personnelle,

changeante et secondaire. Mais il comprit pour lui-même, et enseigna,

que le propre du vers est d'enclore uniquement le Rêve. De là sa grande

influence à un moment où la Poésie en venait à rimer des contes, les

anecdotes de la vie, de l'histoire, de l'amour. Or la poésie est «la

langue d'un état de crise», proclama Mallarmé; elle ne doit pas vouloir

servir à tout, être employée continuement.

Ces parfaits enseignements, une vie d'une noblesse, d'un

désintéressement admirables, ont valu à Mallarmé--outre son

oeuvre--d'être salué par les écrivains nouveaux comme leur Maître et un

chef d'École.

Influence glorieuse, encore qu'elle soit forcément passagère, car sans

cesse les esprits dérivent, évoluent, se déprennent, changent, vont

ailleurs, comme les vagues dans la mer!

En dehors de ce fait momentané, il y a un fait éternel: c'est la beauté,

que nul âge ne fanera, de quelques-uns de ses poèmes: Les _Fleurs_,

l'_Apparition_, l'_Hérodiade_, l'_Après-midi d'un faune_, et aussi de

quelques poèmes en prose, si miraculeusement parfaits: _Plaintes

d'automne_, _Frissons d'hiver_, _Le Phénomène futur_--c'est-à-dire

presque tout le volume qu'il a appelé joliment _Florilège_, en triant et

publiant ainsi quelque chose comme la définitive Anthologie de lui-même,

sa flore choisie. Et c'est une flore, en effet, d'un art souverain et

durable, faisant suite aux _Fleurs du mal_ de Baudelaire. Celles-ci

étaient déjà des fleurs de décadence, germées du bitume parisien,

bouquet sentant le soufre et le sang, floraison satanique et cruelle,

fleurs nées la nuit, mais quand même naturelles encore.

Les poèmes de Mallarmé sont des sensitives de serre, de la serre chaude

d'un cerveau en fièvre, plantes à la croissance artificielle et

violentée, fleurs de chimie, fleurs comme écloses d'un miroir, rares

orchidées qui contiennent tout le Rêve en leur forme équivoque, aux

interprétations diverses, et dont on ne sait si elle est un sexe ou un

bijou.

LES ROSNY

Les Rosny ont renouvelé le cas des Goncourt, une collaboration

fraternelle non moins féconde et déjà glorieuse aussi.

Pour les Rosny, il paraît que les romans du début appartiennent

uniquement à l'aîné; mais c'est là un triage que l'avenir ne fera pas et

qu'eux-mêmes, par leur signature unique, nous convient à négliger. Il

est donc permis de considérer leur oeuvre comme d'un seul écrivain.

Disons alors que les Rosny sont _un_ romancier d'admirable talent.

En quoi furent-ils originaux et vraiment des apporteurs de neuf? Voici.

*

* *

Au fond, dans beaucoup de romans, il s'agit simplement d'une anecdote.

C'est une pièce que l'auteur joue, dont les personnages ont été taillés,

habillés par lui, sont des marionnettes où l'on entend sa voix. Guignol

pour grandes personnes! Tantôt le drame ou la comédie est d'imagination

pure, tantôt il est copié plus ou moins sur la réalité (roman romanesque

ou naturaliste); mais toujours le rectangle de la scène termine le jeu

géométriquement.

Avec les Rosny, l'art s'élargit. Le théâtre est de plein air. Plus de

portants, de décors peints, tout le mensonge et toute la machination. Et

plus ces fils simples faisant mouvoir les personnages, et qui

n'aboutissent qu'aux mains d'un metteur en scène plus ou moins adroit.

Les êtres vivent, marionnettes quand même, pauvres marionnettes

humaines, plus infimes encore, mais plus tragiques, tenus par des fils

toujours, mais des fils autrement émouvants, ceux des Forces et des

Lois, ceux qui relient les créatures à la prodigieuse télégraphie

aérienne, aux astres, aux semences de l'air, aux perles de la mer, aux

cyclones aveugles, aux infiniment petits, aux embûches, à la mort

toujours en route... Ainsi ils vivent, les frêles personnages du livre

(et nous avec eux), d'une vie englobée dans l'immense gravitation

cosmique. Chaque livre, dès lors, est plus qu'un roman; c'est en même

temps le roman du règne animal et végétal; c'est un microcosme de

l'univers. Si telle femme sanglote à la lune, on sent bien qu'elle subit

la même loi que l'Océan dont la poitrine halète à l'unisson de la

sienne. La lune l'influence comme lui, et c'est d'elle que dépend la

marée rouge de son sang.

Tout est en communion dans la nature. Universel enchaînement! Forces

surplombantes et inéluctables! Molécules fraternelles! C'est ce que les

Rosny font sentir dans leurs oeuvres. L'imagination ici se limite par la

science, mais s'étend jusqu'à elle, comme un continent jusqu'à la mer.

Or même dans l'intérieur des terres on sait, on devine, on entend, la

grande pulsation lointaine des marées inexorables. Chez les Rosny aussi,

autour des créatures il y a la création. De cette façon, le roman

représente la vie intégrale, telle que peut la concevoir, telle que

_doit_ la concevoir un cerveau qui a reçu une éducation scientifique...

Les personnages ne sont plus indépendants. Ils sont enveloppés,

rattachés à la vie totale, à l'ensemble vertigineux de l'univers,

petites lumières frêles dans un immense déploiement capricieux, vibrants

organismes en proie aux forces, aux combats, aux conflits de la faim et

de l'amour, aux ivresses du sang rafraîchi par des proies et par

l'avril.

Drame éternel et monotone que ce drame de l'univers, soumis à la

fatalité... Aux deux bouts de leur oeuvre comme aux deux bouts de

l'histoire, les Rosny nous montrent le triomphe du fort, l'imagerie

lamentable de la théorie darwiniste et la société non moins cruelle que

la nature. Car, après nous avoir évoqué dans leurs étonnants paysages

et scènes préhistoriques le pauvre cerf élaphe, poursuivi par le lion,

par le _felis spelæa_, puis broyé et dévoré, ils nous montrent, aussi

épouvantée et apitoyante que le cerf élaphe, la pauvre Nelly en fuite

dans ce Londres actuel où la traquent d'autres monstres, la faim, la

prostitution.

Toujours la même angoisse dans l'éternelle gravitation: le vertige du

ciel, par-dessus soi; la terre finale, par-dessous; et, tout autour, les

tableaux naturels: l'eau, les herbes, les pollens d'amour, le poison

caché, la mort qui rôde, mille embûches parmi les fleurs, la

désagrégation, un va-et-vient de molécules dont nous sommes, pour une

minute anxieuse, l'éphémère colonie!

*

* *

C'est déjà beaucoup que cette conception scientifique du roman,

c'est-à-dire ne voir les êtres--dans le livre comme dans la vie--que

liés à tout le ténébreux mécanisme du cosmos. Ceci, au fond, constituait

la dernière application de la méthode naturaliste. Voir scientifiquement

des types et des caractères n'est pas autre chose que les voir plus

juste et dans la vérité absolue. C'est du réalisme transcendantal,

poussant sa formule jusqu'à l'évidence des mathématiques et des

analyses intégrales.

Déjà, auparavant, le réalisme en peinture, désireux de faire vrai, de

voir juste, de fixer le ton exact, eut recours à la science aussi.

L'école impressionniste et celle du pointillé ont emprunté aux

expériences de Rood, aux études de Chevreul leur technique du ton

simple, du ton fragmentaire, pour éviter tout acheminement vers le noir

et fixer mieux sur les toiles la lumière. Or vouloir rendre la lumière,

c'est vouloir faire vrai. C'est encore du réalisme. Et M. Claude Monet

avec Seurat dérivent logiquement de Courbet par Manet.

La peinture en est restée là. Le roman, appuyé sur la science, aurait pu

n'aboutir aussi qu'à cette étape; la science, avec son surplus

d'enquête, eût engendré simplement, dans ce cas, un réalisme supérieur.

Le roman, ainsi que la peinture, aurait désormais présenté, non plus les

êtres isolés, mais aussi le milieu où ils s'agitent, _leur atmosphère_,

sans rien de plus cependant.

Or il s'est fait que les Rosny, en même temps qu'un esprit de science et

de généralisation, possédaient les dons du poète, et, du coup, ils

agrandirent cette conception scientifique de la vie aux proportions

d'une sorte de foi lyrique et de culte ébloui.

On peut dire qu'ils ont créé dans la littérature un _merveilleux de la

science_.

Théodore de Banville avait coutume de dire qu'il n'y a pas de grande

oeuvre sans merveilleux, et il citait toujours, tel qu'un exemple

mémorable, l'_Atta Troll_ de Henri Heine.

Oui, mais comment inventer un merveilleux nouveau?

L'antiquité eut son admirable mythologie, fables enchanteresses, Olympe

radieux, ciel rose et or, où somnolaient les Immortels, océans vierges

d'où émergeaient des déesses de qui les chevelures gardaient

l'ondulement des vagues.

Le merveilleux chrétien, lui, est sublime, et Chateaubriand en dégagea,

dans le _Génie du Christianisme_, l'éternel enchantement.

On trouve dans les oeuvres des Rosny, dans la _Légende sceptique_, dans

les _Xipéhuz_ et même dans leurs romans de moeurs modernes, ce qu'on

pourrait appeler un merveilleux de la science: décors quasi surnaturels,

féerie inaccessible, prestiges occultes, musique des sphères, conciles

d'astres, Forces de la nature, Lois d'airain aussi inexorables que les

anciens dieux, et qui sont comme les visages changés et sans nom du

Destin.

*

* *

Renouveler le roman par une conception scientifique de la vie, en

mêlant les théories de Darwin aux inventions de l'imagination, voilà

pour la beauté littéraire de l'oeuvre des Rosny. Celle-ci a aussi une

beauté philosophique. Elle ne conclut pas nécessairement à une

philosophie fataliste. Et nous allons voir comment il en sort une morale

ingénieuse et admirable.

Dans ces romans de la vie collective, une part est laissée à l'énergie

individuelle, toute réduite, il est vrai, circonscrite, en proie à des

lois mystérieuses, à des instincts, à la maladie, à la duplicité, aux

pièges de l'ignorance.

L'élite: écrivains, orateurs sacrés, peintres, sculpteurs · 第 2 / 13 段